CHAPITRE VIII
le produit la forme dune utilité nouvelle. Et, si important qu’il soit pour la valeur d’exister dans un objet utile quelconque, la métamorphose des marchandises nous a prouvé qu’il lui importe peu quel est cet objet. Il suit de là que le produit n’absorbe dans le cours du travail, la valeur du moyen de production, qu’au fur et à mesure que celui-ci, en perdant son utilité, perd aussi sa valeur. Il ne transmet au produit que la valeur qu’il perd comme moyen de production. Mais sous ce rapport les.facteurs matériels du travail se comportent différemment.
Le charbon avec lequel on chauffe la machine disparaît sans laisser de trace, de même le suif avec lequel on graisse l’axe de la roue, et ainsi de suite. Les couleurs et d’autres matières auxiliaires disparaissent également, mais se montrent dans les propriétés du produit, dont la matière première forme la substance, mais après avoir changé de forme. Matière première et matières auxiliaires perdent donc l’aspect qu’elles avaient en entrant comme valeurs d’usage dans le procès de travail. Il en est tout autrement des instruments proprement dits. Un instrument quelconque, une machine, une fabrique, un vase ne servent au travail que le temps pendant lequel ils conservent leur forme primitive. De même que pendant leur vie, c’est-à-dire pendant le cours du travail, ils maintiennent leur forme propre vis-à-vis du produit, de mêmeùls la maintiennent encore après leur mort. Les cadavres de machines, d’instruments, d’ateliers, etc. continuent à exister indépendamment et séparément des produits qu’ils ont contribué à fabriquer. Si l’on considère la période entière pendant laquelle un instrument de travail fait son service, depuis le jour de son entrée dans l’atelier jusqu’au jour où il est mis au rebut, on voit que sa valeur d’usage pendant cette période a été consommée entièrement par le travail, et que par suite sa valeur s’est transmise tout entière au produit. Une machine à filer, par exemple, a-t-elle duré dix ans, pendant son fonctionnement de dix ans sa valeur totale s’est incorporée aux produits de dix ans. La période de vie d’un tel instrument comprend ainsi un plus ou moins grand nombre des mêmes opérations sans cesse renouvelées avec son aide. Et il en est de l’instrument de travail comme de l’homme. Chaque homme meurt tous les jours' de vingt-quatre heures ; mais il est impossible de savoir au simple aspect d’un homme de combien de jours il est déjà mort. Cela n’empêche pas cependant les compagnies d’assurance de tirer de la vie moyenne de l’homme des conclusions tres-sûres, et ce qui leur importe plus, très-profitables. On sait de même par expérience combien de temps en moyenne dure un instrument de travail, par exemple une machine à tricoter. Si l’on admet que son utilité se maintient seulement six jours dans le travail mis en train, elle perd chaque jour en moyenne un sixième de sa valeur d’usage et transmet par conséquent un sixième de sa valeur d’échange au produit quotidien. On calcule de cette manière l’usure quotidienne de tous les instruments de travail et ce qu’ils transmettent par jour de leur propre valeur à celle du produit.
On voit ici d’une manière frappante qu’un moyen de production ne transmet jamais au produit plus de valeur qu’il n’en perd lui-même par son dépérissement dans le cours du travail. S’il n’avait aucune valeur à perdre, c’est-à-dire s’il n’était pas lui-même un produit du travail humain, il ne pourrait transférer au produit aucune valeur. Il servirait à former des objets usuels sans servir à former des valeurs. C’est le cas qui se présente avec tous les moyens de production que fournit la nature, sans que l’homme y soit pour rien, avec la terre, l’eau, le vent, le fer dans la veine métallique, le bois dans la forêt primitive, et ainsi de suite.
Nous rencontrons ici un autre phénomène intéressant. Supposons qu’une machine vaille, par exemple, 1000 liv. st. et qu’elle s’use en mille jours; dans ce cas un millième de la valeur de la machine se transmet chaque jour à son produit journalier ; mais la machine, quoiqu’avec une vitalité toujours décroissante, fonctionne toujours tout entière dans le procès de travail. Donc quoiqu’un facteur du travail entre tout entier dans la production d’une valeur d’usage, il n’entre que par parties dans la formation de la valeur. La différence entre les deux procès se reflète ainsi dans les facteurs matériels, puisque dans la même opération un seul et même moyen de production compte intégralement comme élément du premier procès et par fractions seulement comme élément du second 1 .
Inversement un moyen de production peut entrer tout entier dans la formation de la valeur, quoique en partie seulement dans la production des valeurs d’usage. Supposons que dans l’opération du filage, sur 115 livres de coton il y en ait quinze de perdues, c’est-à-dire qui forment au lieu de filés ceque les Anglais appellent la poussière du diable (devil’s dust). Si néanmoins, ce déchet de 15 pour 100 est normal et inévitable en moyenne dans la fabrication, la valeur
1. U ne s’agit pas ici de travaux de réparation des outils, des machines, des constructions, etc. Une machine qu’on répare ne fonctionne pas comme moyen mais comme objet de travail. On ne travaille pas avec elle; c’est elle-même qu’on travaille pour raccommoder sa valeur d’usage. Pour nous de pareils raccommodages peuvent toujours être censés inclus dans le travail qu’exige la production de l’instrument. Dans le texte il s’agit de l’usure qu’aucun docteur ne peut guérir et qui amène peu à peu la mort, « de ce genre d’usure auquel on ne peut porter remède de temps en temps et qui, s’il s’agit d’un couteau par exemple, le réduit finalement à un état tel que le coutelier dit de lui : il ne vaut plus la peine d’une nouvelle lame. » On a vu plus haut, qu’une machine, par exemple, entre tout entière dans chaque opération productive mais par fractions seulement dans la formation simultanée de la valeur. On peut juger d’après cela du quiproquo suivant : « M. Ricardo parle de la portion du travail de l’ingénieur dans la construction d’une machine à faire des bas, comme contenue par exemple, dans la valeur d’une paire de bas. Cependant lé travail total qui produit chaque paire de bas, renferme le tra vail entier de l’ingénieur et non une portion ; car une machine fait plusieurs paires et aucune de ces paires n’aurait pu être faite sans employer toutes les parties de la machine » [Observations on certain verbal disputes in Fol. Econ. particularlu relating to value , and to demand and supply. London 1821 p. 54.) L’auteur, d’ailleurs pédant plein de suffisance, a raisoé dans sa polémiqué,.jusqu’à un certain point, en ce sens que ni Ridardo ni aucun économiste, avant ou après lui, n’ont distingué exactement les deux côtés du travail et encore moins analysé leur influence diverse sur la formation de la valeur.
des 15 liv. de coton, qui ne forment aucun élément desfilës entre tout autant dans leur valeur que les 100 liv. qui en forment la substance. Il faut que 15 livde coton s’en aillent au diable pour qu’on puisse faire 100 liv. de filés. C’est précisément parce que cette perte est une condition de la production que le coton perdu transmet aux filés sa valeur. Et il en est de même pour tous les excréments du travail, autant bien entendu qu’ils ne servent plus à former de nouveaux moyens de production et conséquemment de nouvelles valeurs d’usage. Ainsi, on voit dans les grandes fabriques de Manchester des montagnes de rognures de fer, enlevées par d’énormes machines comme des copeaux de bois par le rabot, passer le soir de la fabrique à la fonderie, et revenir le lendemain de la fonderie à la fabrique en blocs de fer massif.
Les moyens de production ne transmettent de valeur au nouveau produit qu’autant qu’ils en perdent sous leurs anciennes formes d’utilité. Le maximum de valeur qu’ils peuvent perdre dans le cours du travail a pour limite la grandeur de valeur originaire qu’ils possédaient en entrant dans l’opération, ou le temps de travail que leur production a exigé. Les moyens de production ne peuvent donc jamais ajouter au produit plus de valeur qu’ils n’en possèdent eux-mêmes. Quelle que soit l’utilité d’une matière première, d’une machine, d’un moyen de production^ s’il coûte 150 liv. st., soit cinq cents journées de travail, il n’ajoute au produit total qu’il contribue à former jamais plus de 150 liv. st. Sa valeur est déterminée non par le travail où il entre comme moyen de production, mais par celui d’où il sort comme produit. Il ne sert dans l’opération'à laquelle on l’emploie que comme valeur d’usage, comme chose qui possède des propriétés utiles ; si avant d’entrer dans cette opération, il n’avait possédé aucune valeur, il n’en donnerait aucune au produit*.
1. On peut juger d’après cela de l’idée lumineuse de J. B. Say qui veut faire dériver la plus value (intérêt, profit, rente,) des services productifs que les moyens de production : terre, instruments, cuir, etc., rendent au travail par leurs valeurs d’usage. Le professeur Roscher qui ne perd jamais une occasion do coudre noir sur blanc et de présenter des explications ingénieuses faites de pièces et de morceaux, S’écrie à ce propos : « J. B. Say, dans son Traité , t. I, ch. îv, fait cette remarque, très-juste, que la valeur produite par un moulin à huile, déduction faite de tous frais, est quelque chose de neuf, essentiellement différent du travail par lequel le moulin luimême a été créé. » (1. c. p. 82, note.) C’est en effet très-juste ! « L’huile » produite par le moulin est quelque chose de bien différent du travail que ce moulin coûte. Et sous le nom de « valeur » maître Roscher comprend des choses comme * l’huile, » puisque l’huile a de la valeur; mais comme « dans la nature » il se trouve de l’huile de pétrole, quoique relativement peu, il en déduit cet autre dogme : « Elle (la nature!) ne produit presque pas de valeurs d’échange. » La nature de Monsieur Roscher, avec sa valeur d’échange, ressemble à la jeune fille qui avouait bien avoir eu un enfant, « mais si petit! » Le même savant sérieux dit encore en une autre occasion : « L’école de Ricardo a coutume de faire entrer le capital dans le concept du travail, en le définissant du travail accumulé. Ceci est malhabile (!) parce que certes le possesseur du capital a fait évidemment bien plus (!) que le produire simplement (!) et le conserver. » Et qu’a-t-il donc fait? Eh bien ! « il s’est abstenu de jouir autant qu’il l’aurait pu, c’est pourquoi (!) par exemple, il veut et demande de l’intérêt. » Cette méthode que M. Roscher baptise du nom « d’anatomico-physiologique de l’économie politique » qu’elle est habile ! Elle convertit un simple désir de la volonté en source inépuisable de valeur!
Pendant que le travail productif transforme les moyens de production en éléments formateurs d’un nouveau produit, leur valeur est sujette à une espèce de métempsycose. Elle va du corps consommé au corps nouvellement formé. Mais cette transmigration s’effectue à l’insu du travail réel. Le travailleur ne peut pas ajouter un nouveau travail, créer par conséquent une valeur nouvelle, sans conserver des valeurs anciennes, car il doit ajouter ce travail sous une forme utile et cela ne peut avoir lieu sans qu’il transforme des produits en moyens de production d’un produit nouveau auquel il transmet par cela même leur valeur. La force de travail en activité, le travail vivant a donc la propriété de conserver de la valeur en ajoutant de la valeur; c’est là un don naturel qui ne coûte rien au travailleur, mais qui rapporte beaucoup au capitaliste ; il lui doit la conservation de la valeur actuelle de son capital 1 . Tant que les affaires vont bien, il est trop absorbé dans la fabrication de la plus-value pour distinguer ce don gratuit du travail. Des interruptions violentes, telles queles crises, le forcent brutalement à s’en apercevoir 2 .
Ce qui se consomme dans les moyens de production, c’est leur valeur d’usage dont la consommation par le travail forme des produits. Pour ce qui est de leur valeur, en réalité elle n’est pas consommée 3 et ne peut pas, par conséquent, être reproduite. Elle est conservée, non en vertu d’une opération qu’elle subit dans le cours du travail, mais parce que l’objet dans lequel elle existe à l’origine ne disparaît que pour prendre une nouvelle forme utile. La valeur des moyens de production reparaît donc dans la valeur du produit ; mais elle n’est pas, à proprement parler, reproduite. Ce qui est produit, c’est la nouvelle valeur d’usage dans laquelle la valeur ancienne apparaît de nouveau 4 .
1. « De tous les instruments employés par le cultivateur, le travail de l’homme est celui sur lequel il doit le plus faire fonds pour le remboursement de son capital. Les deux autres, d’un côté les bêtes de trait et de labour, de l’autre, les charrues, tombereaux, pioches, bêches et ainsi de suite, ne sont absolument rien sans une portion donnée du premier. » (Edmund Burke : Thoughts and details on scarcity , originally presented to the R. Hon. W. Pitt in the month of novembei 1695, Édit. London 1800. p. 10.
2. Dans le Times du 26 nov. 1862, un fabricant dont la filature occupe 800 ouvriers et consomme par semaine 150 balles de coton indien en moyenne, ou environ 130 balles de coton américain, fatigue le public de ses jérémiades sur les frais annuels que lui coûte la suspension intermittente du travail dans sa fabrique. Il les évalue à 6000 liv. st. Parmi ces frais se trouve nombre d’articles dont nous n’avons pas à nous occuper, tels que rente foncière, impôts, prime d’assurance, salaire d’ouvriers engagés à l’année, surveillant, teneur de livres, ingénieur et ainsi de suite. 11 compte ensuite 150 1. st. de charbon pour chauffer la fabrique de temps à autre et mettre la machine à vapeur en mouvement, et de plus le salaire des ouvriers dont le travail est occasionnellement nécessaire. Enfin 1200 1. st. pour les machines, attendu que « la température et les principes naturels de détérioration ne suspendent pas leur action parce que les machines ne fonctionnent pas. » Il remarque emphatiquement que si son évaluation ne dépasse pas de beaucoup cette somme de 1200 1. st. c’est que tout son matériel est bien près d’être hors d’usage.