CHAPITRE XXV
celle des constructeurs de navires cuirassés. Les gros bonnets de la partie avaient non-seulement poussé la production à outrance pendant la période de haute prospérité, mais ils s’étaient aussi engagés à des livraisons énormes, dans l’espoir que la source du crédit ne tarirait pas de si tôt. Une réaction terriblo eut lieu, réaction que subissent, à cette heuro encore, fin mars 1867, de nombreuses industries'. Quant à la situation des travailleurs, on peut en juger par le passage suivant, emprunté au rapport très-circonstancié d’un correspondant du ilorning Star qui, au commencement de janvier 1867, visita les principales localités en souffrance.
« A l’est de Londres, dans les districts do Poplar, Mihvall, Greenwich, Beptford, Limehouse et CanningTown, quinze mille travailleursau moins, parmi lesquels plus de trois mille ouvriers de métier, se trouvent avec leurs familles littéralement aux abois. Un chômage de six à huit mois a épuisé leurs fonds de réserve.... C’est à grand’peine que j’ai pu m’avancer jusqu’à la porte du Workhouse de Poplar qu’assiégeait une foule affamée. Elle attendait des bons de pain, mais l’heure de la distribution n’était pas encore arrivée. La cour forme un grand carré avec un auvent qui court tout autour de ses murs. Les pavés du milieu étaient couverts d’épais monceaux de neige, mais l’on y distinguait certains petits espaces entourés d’un treillage d’osier, comme des parcs à moutons, où les hommes travaillent quand le temps le permet. Le jour de .ma visite, ces parcs
1. « Mortalité énorme par suite d’inanition chez les pauvres de Londres! (Wholesale starvation of the London Poor).... Pendant les derniers jours les murs do Londres étaient couverts de grands placards où on lisait : « Bœufs gras, hommes « affamés! Les bœufs gras ont quitté leurs palais de cristal pour « engraisser les riches dans leurs salles somptueuses, tandis que «les hommes exténués par la faim dépérissent et meurent dans « leurs misérables trous.» Les placards qui portent celle inscription menaçante sont constamment renouvelés. A peine sont-ils arrachés ou recouverts, qu'il en reparaît de nouveaux au même endroit ou dans un endroit également public.... Cela rappelle les présages qui préparèrent le peuple français aux événements de 1789.... En ce moment, où des ouvriers anglais avec femmes et enfants meurent de faim et de froid, l’argent anglais, le produit du travail anglais, se place par millions en emprunts russes, espagnols, italiens, et en une foule d’autres. » ( Iieytiold's Newspaper , 20 jan. 1867.) Il faut bien remarquer que l’est de Londres n’est pas seulement le quartier des travailleurs employés à la construction des navires cuirassés et à d’autres branches de la grande industrie, mais encore le siège d’une énorme surpopulation à l’état stagnant, répartie entre les divers départements du travail à domicile. C’est de celle-ci qu’il s’agit dans le passage suivant, extrait du Standard, le principal organe des tories : « Un affreux spectacle se déroulait hier dans une partie de la métropole. Quoique ce ne fût qu’u ne fraction des inoccupés de l’est de Londres qui para- ■ (lait avec des drapeaux noirs, le torrent humain était assez imposant. Rappelons-nous les souffrances de cette population. Elle meurt de faim. Voilà le fait dans son horrible nudité I 11 y en a quarante millet... Sous nos yeux, dans un quartier de notre merveilleuse cité, au milieu de la plus gigantesque accumulation de richesses que le monde ait jamais vue, quarante mille individus meurent de faimt A l’heure qu'il est, ces milliers d'hommes font irruption dans les autres quartiers, ils crient ces affamés de toutes les saisons, leurs maux dans nos oreilles, ils les crient au ciel; ils nous parlent de leur foyer ravagé 'par la misère; ils nous disent qu’ils ne peuvent ni trouver du travail ni vivre des miettes qu’on leur jette. Les contribuables de leurs localités se trouvent eux-mêmes poussés par les charges paroissiales sur le bord du paupérisme. .
( Standard , le 5 avril 1867.)
étaient tellement encombrés de neige, que personne o pouvait s y asseoir. Les hommes étaient occupés sous le couvert de la saillie du toit, à macadamiser énui^Vr8 hi lacun d eux avait pour siège un pavé recouveiu'1 U*''1 avvc. Im marteau sur le granit,
S M UC *WZ' JUS,lu i « on eût concassé
u ïcirn- jm,r,u;p ** «mm,,*.
ecuait 3 d. ( <0 centimes) et un hou de min Dans une partie de la cour se trouvait mu. cabane sorti, de et délabrée. En ouvrant la porte nom a trouvâmes remplie d hommes pressés lès uns coutre les autres, epaulo contre épaule, pour se ,é chauffer. Us effilaient des câbles de navire, et ln|. talent à qui travaillerait le plus longtemps avec le minimum de nourriture, niellant leur iminl d’houneurdans la persévérance. Ce seul Workhouse fournit des secours à sept mille personnes, et beaucoup parmi ccs ouvriers, il y a six ou huit mois, gagnaient les plus hauts salaires du pays. Leur nombre eût été double, si ce n’était que certains travailleurs, leur réserve d’argent une lois épuisée, refusent néanmoins tout secours de la paroisse, aussi longtemps qu'ils ont quelque chose à mettre en gage.... En quitlani le Workhouse, je fis une promenade dans les rues, entre les rangées de maisons à un étage, si nombreuses à Eoplar. Mon guide était membre du Limité pour les ouvriers sans travail. La première maison où nous entrâmes était celle d’un ouvrier en fer, en chômage depuis vingt-sept semaines. Je le trouvai assis dans une chambre de derrière avec toute sa famille. La chambre n’était pas tout à fait dégarnie de meubles et il y avait un peu de feu; c’était de toute nécessité, par une journée de froid terrible, afin d’empêcher les pieds nus des jeunes enfants dise geler. Il y avait devant le feu, sur un plat, nue certaine quantité d'étoupe que les femmes et Ls enfants devaient effiler en échange du pain fourni parle Workhouse. L’homrnc travaillait dans mie des cours décrites ci-dessus, pour un bon de pain et 3 d. par jpur. Il venait d'arriver chez lui, afin d’y prendre, son repas du midi, trcs-allame, comme il nous le dit avec un sourire amer, et ce repas consistait en quelques tranches de pain avec du saindoux et une lasse de thé sans lait. La seconde porte à laquelle nous frappâmes fut ouverte par une femme entre deux âges, qui, sans souffler mot, nous conduisit dans une petite chambre sur le derrière, où se trouvait toute sa famille, silencieuse elles yeux fixes sur un feu près de s’éteindre. Il y avait autour de ces gens et de leur petite chambre un air de solitude et de désespoir à me faire souhaiter de ne jamais revoir pareille scène Monsieur, »
Us n’ont rien gagii" dit la femme en montrant se» jeunes garçons, « rien depuis vingt-six semaines, et tout notre argent est parti, tout l’argent que je ' P«£ moi nous avions mis de côté dans des e f leurs, avec le vain espoir de
serve pour les jours mauxan - * méme temps
d’un accent presque sauw0 ’ Uaqae 0Ù étaient inelle nous montrait un successi-
diquées régulièrement toutes les s ^ ^
pûmes‘ constater comment le petit pécule, après avoir commencé par un depot de o bhilhngs, puis
• à peu jusqu’à 20 I. st., s était avoir grossi LflivrPS- en shillings et de shillings fondu «nsu,f<'u.à cc qUc le livret fut réduit à n’avoir en Pc"ce,Jg valeur qu’un morceau de papier blanc. Tui famille recevait chaque jour un maigre repas r Uhouse. . . . Nous visitâmes enfin la femme
un Irlandais qui avait travaillé au chantier de construction maritime. Nous la trouvâmes malade d’inanition , étendue tout habillée sur un matelas et à peine couverte d’un lambeau de tapis, car toute la literie était au Mont-de-Piété. Ses malheureux enfants la soignaient et paraissaient avoir bien besoin, à leur tour, des soins maternels. Dixneuf semaines d’oisiveté forcée l’avaient réduite à cet état, et pendant qu’elle nous racontait l’histoire du passé désastreux, elle sanglotait comme si elle eût perdu tout espoir d’un avenir meilleur. A notre sortie de celle maison, un jeune homme courut vers nous et nous pria d’entrer dans son logis pour voir si l’on ne pourrait rien faire en sa faveur. Une jeune femme, deux jolis enfants, un paquet de reconnaissances du Mont-de-Piété et une chambre entièrement nue, voilà tout ce qu’il avait à nous montrer1.»
c) Le -prolèlarial agricole anglais.
Le caractère antagonique de l’accumulation capitaliste ne s’affirme nulle part plus brutalement que dans le mouvement progressif de l’agriculture anglaise et le mouvement rétrograde des cultivateurs anglais. Avant d’examiner leQr situation actuelle, il nous laut jeter un regard en arrière. L’agriculture moderne date en Angleterre du milieu du siècle der-
1. Il est île mode, panai les capitalistes anglais, de dépeindre la Belgique comme » le paradis des travailleurs, » parce (pie là » la liberté du travail, » ou, ce qui revient au même, « la liberté du capital », se trouve hors d’attcintc. Tl n’y a là ni despotisme ignominieux de Tradcs Unions, ni curatelle oppressive d’inspecteurs de fabrique. — S’il y eut quelqu’un de bien initié à tous les mystères de bonheur du « libre » travailleur belge, ce fut sans doute feu M. Ducpétiaux, inspecteur général des prisons et des établissements de bienfaisance belges et en meme temps membre de la Commission centrale de statistique belge. Ouvrons son ouvrage : Budgets économiques des classes mirriires en Belgique, Bruxelles, 1855. Nous y trouvons entre autres une famille ouvrière belge normale, i ont 1 auteur calcule d’abord les dépenses annuelles de même que les icccttcs d après des données très-exactes et dont il compare ensuile le régime alimentaire à celui du soldat du marin de l’Mtat et du prisonnier. La famille « se compose du pore, de la mure et de quatre enfants. » Sur ces six personnes « quatre peuvent être occupées utilement pendant l’année en-
- >16 lie oses rrr * ny a ni malatles ni infirmes, » ni wSlL ° religieux, moral et intellectuel, sauf une
ïaZucinml »mC P0Ur le c"Ue <d,aisc* a l’église)! » ni « de etc » ni uilSn "X caifses *1 épargne, à la caisse de retraite.
enfin, que le t nis'^u fr^mant ,le imprévoyance ; »
bac et fa dinl^S^ «T
wf,lr la somme totale dans centio.es par semaine. . Trésult
nrnàllT T aU,°"és aux ouvriers des diverse.
, ‘!UCr a m°yCnllC la l‘lus élevée du salaire jour-
naliu est do 1 Ir. 5(> c. pour les hommes, 89 centimes pour le< le tûmes, M» centimes pour les garçons et 55 centimes pour lei mes ratculees à ce taux, les ressources de la famille s’élève, mén 3U 'naxim,m> a '°68 francs annuellement.... Dans )< sourees p'üs’;iqcsPOUr l5’PC n°l'S a"°nS réum l0utes les ros
levons à ce :!,'-nlnlailU!a m“re r*0 famille un salaire nous enrieur? qui voili-J?” Sa ^lrection : comment sera soigné l’intée a aux jeunes enfants? qui préparera les repas
nier, quoique les bouleversements survenus danB la constitution de la propriété foncière, qui devaient servir de base au nouveau mode de production, remontent aune époque beaucoup'plus reculée.
Les renseignements fournis par Arthur Young, penseur superficiel, mais observateur exact, prouvent incontestablement que 1 ouvrier agricole de 177 1 était un bien piteux personnage comparé à son devancier de la fin du quatorzième siècle, « lequel pouvait vivre dans l’abondance et accumuler de, la richesse4, » pour ne pas parler du quinzième siècle,
fera les lavages, les raccommodages? Tel est le dilemme incessamment posé aux ouvriers. »
Le budget annuel de la famille est donc :
Le père, 300 jours à fr. 1.58 fr. 468
La mère, — 0.89 267
Le garçon, — 0.50 168
La fille, — 0.55 165
Total 1.068
La dépense annuelle de la famille et son déficit s’élèveraient dans l’hypothèse où l’ouvrier aurait l’alimentation :
Du marin, à 1828 fr. Déficit 760 fr.
Du soldat, à...,. 1473 — 705
Do prisonnier, à. H12 — 44
« On voit que peu de familles ouvrières peuvent atteindre, nous ne dirons pas à l’ordinaire du marin ou du soldat, mais même à celui du prisonnier. La moyenne générale (du coût de chaque détenu dans les diverses prisons pendant la période de 1847 à 1849) pour toutes les prisons a été de 63 centimes. Ce chiffre, comparé à celui de l’entretien journalier du travailleur, présente une différence de 13 centimes. Il est en outre à remarquer que si, dans les prisons, il faut porter en ligne de compte les dépenses d’administration et de surveillance, par contre les prisonniers n’ont pas à payer de loyer; que les achats qu’ils font aux cantines ne sont pas compris dans les frais d’entretien, et que ces frais sont fortement abaissés par suite du grand nombre de têtes qui composent les ménages et de la mise en adjudication ou de l’achat en gros des denrées et autres objets qui entrent dans leur consommation.... Comment sc fait-il, cependant, qu’un grand nombre, nous pourrions dire .a grande majorité des travailleurs, vivent à des conditions plus économiques? C’est.... en recourant à des expédients dont l’ouvrier seul a le secret; en réduisant sa ration journalière; en substituant le pain de seigle au pain de froment; en mangeant moins de viande ou même en la supprimant tout à fait, de même que le beurre, les assaisonnements; en se contentant d’une ou deux chambres où la famille est entassée, où les garçons et les filles couchent à côté les uns des autres, souvent sur le même grabat ; en économisant sur l’habillement, le blanchissage, les soins de propreté; en renonçant aux distractions du dimanche; en se résignant enfin aux privations les plus pénibles. Une fois parvenu à cette extrême limite, la moindre élévation dans le prix des denrées, un chômage, une maladie, augmente la détresse du travailleur et détermine sa ruine complète; les dettes s’accumulent, le crédit s’épuise, les vêtements, les meubles les plus indispensables, sont engagés au Mont-de- Piété, et, finalement, la famille sollicite son inscription sur la liste des indigents » (1. c., p. 151, 154, 155). En effet, dans ce « paradis des capitalistes » la moindre variation de prix des subsistances de première nécessité est suivie d’uno variation dans le chiffre de la mortalité et des crimes (V. « 3fanifest der Slaatschappij : De Vlaemingen Voruit, Brussel, 1860, p. 15, 16. » — La Belgique compte en tout 930 000 familles qui, d’après la statistique officielle, se distribuent de ia manière suivante : 90000 familles riches (électeurs), 450000 personnes; 190 000 familles de la petite classe moyenne, dans les villes et les villages, 1 950 000 personnes, dont une grande partie tombe sans cesse dans le prolétariat; 450 000 ramilles ouvrières, 2 250 000 personnes. Plus de 200 000 de ces familles sc trouvent sur la liste des pauvres I
1. James E. TU. Rogers (Prof, of polit. Econ. inthe Uruversity of Oxford ) : « A History of Agriculture andPrtccsm England. Oxford, 1866, V. 1, p. 690. » Cet ouvrage, fruit d un travail consciencieux, ne comprend encore dans les deux vol urnes