CHAPITRE VI
Le Nonce entraîne le Régent. — A Piiris on condamne les douze articles que le Pape approuvait. — Triomphe des adversaires du Cardinal. — Mayella âme de toutes les entreprises. — La bonne foi du Pape de plus en plus évidente. — Faiblesse envers les Cardinaux. — Discussion de mots. — Réprobation au lieu de désaveu. — Le Cardinal écrit au Pape. — Le nonce reconnaît le projet qu'on veut imposer au Cardinal inacceptable par lui. — Le miracle de Sainte Marguerite. — Le Cardinal adopte une attitude de résistance ferme et résolue. — Ultimatum du P. de Graveson. — Le Cardinal se montre cependant encore résigné à des concessions. — Mayella redouble de duplicité. — Vir difficultatutn.
Va tout devenait de plus en plus obscur. Le nonce à la tète du mouvement à Paris arracha au régent un arrêt ordonnant la destruction de l'imprimé contenant ces fameux articles, mais sans pouvoir cependant obtenir que cet arrêt les déclarât imbus de la doctrine janséniste. A Rome, au contraire, lîeuoit XIII les approuvait. <( Te ne jHiis plus rien comprendre, écrit le Cardinal le 10 juin il son corrcs[)()iidant ordinaire ; le Cardinal Paulucci dit (pie Sa Sainteté a demandé au roi la condamnation la plus dure des articles et vous me mandez, le 9 mai, que Sa Saintelé les approuve ! » Monseigneur de Noailles ne montrait pourtant aucune obstination comme le prouve ce passsape de la même dépêche : « Je sais qu'on veut faire des changements aux douze articles. .le ne puis les admettre sans les voir. Ce qui paraît léger à Rome est grave km. An milieu de tout cela je ne puis qu'attendre, mais j'ajoule en secrel (|ue je désire tant la paix ([ue j'ai chargé des gens les [)lns sihs d'examiner ce que je puis encore laiie en lait de concession (I'. »
(l) (( L'évoque do Soissous, ajoulc-l-il, a écrit io I'.' avril a Rome une lollro jileinc de choses horribles et cmpoisounées contre moi. Bien sûr, la cabale l'a écrite et il l'a signée sans lire. »
Monseigneur de Noailles n'exagérait nullement, comme nous en avons la preuve par les renseignements que le Cardinal de Polignac adressait, le 12 juillet, à Tabbé de Rothelin. Il lui mande très franchement que ses adversaires triomphaient à Rome, parce que tout accommodement était alors rompu et qu'on avait beau jeu à attaquer l'archevéque de Paris. « Les projets des ennemis de la paix seuls réussisssoient, parce qu'il est plus facile de détruire que d'édifier. » Cependant il insiste surles sincères dispositions du Pape et regrette les mémoires que le Père de Graveson était chargé de lui soumettre et surtout le reproche assez peu défini de manquer à sa parole. « Tout paraîtroit vrai, s'il ne s'agissoit pas du plus saint des Papes. L'indiscrétion de Mavella et ses atermoiements volontaires ont causé tout le mal, car les adversaires ont eu ainsi le temps de lancer leur mémoire, qui est arrivé le jour même où Ion conimençoit la rédaction du bref: ce retard fut augmenté par les occupations de la Semaine Sainte et le courrier du \once put malheureusement arriver. Le Sacré- Collège, saisi de ces armes, s'en servit pour contraindre le Souverain Pontife à remettre l'examen de lallaire au Sainl- Odlce, qui s'empressa de réclamer la modification si mortifiante pour Monseigneur de Noailles. Le Pape ayant cédé dans une question où il devait décider souverainement, puisqu'il I avait traitée directement et sous le sceau du secret avec larchevèque, se trouvait désarmé et singulièrement menacé en vovant vingt-deux cardinaux déjà résolus à signer une protestation. Toute la lettre du Cardinal de Polignac est curieuse et montre nettement la situation en dégageant absolument Benoit XI II. auquel on ne peut en vérité reprocher que de la faiblesse et un peu d'inhabileté politique. En deux mots « Rome voulait tromper Monseigneur de Xoailles en exigeant beaucoup et ne donnant rien ». Le Pape avait agi très nettement ])arce (ju'il « ne peut pas tromper » et Monseigneur de Polignac alfirme qu'il avait choisi cinq cardinaux très sûrs
nom- ('liulit'i- ran'iiiie : (jii'im hrouillon avait été écrit par Ma\ella sur le hiucaii de Ik'iioît XIII, mais (juc les cinq cardinaux ne se pressèi'ent pas assez., ([uoique bien intentionnés, que le secret put être éventé et que le triomphe des amis du Cardinal de Noailles, trop tôt manifesté, piqua au vif ses adversaires et <( mit le feu aux poudres ». Bref, tout était profondément clianf^^é. Polignac insistait sur les difricultés particulièrement soulevées au sujet de l'Instruction de 1719 : le Saint-Ollice trouvait le Pape trop conciliant et exigeait li' mot rcprolxttion. Poli^niac assurait (jue le Pape y substituerait dcscivcii^ mais sans garantir le consentement des adversaires ; et d terminait en déclarant assez peu fermement encore que le bref « seroit agréable, mais ne loueroit cependant (pie la conduite |) résente. »
Monseigneur de Noailles releva alors fièrement la lète : « Talfaire est eutreles mains de Dieu, écrit-il le lO juillet, et je ne puis rien faire de plus. » Et en même temps il faisait remettre au Pape une lettre expliquant les raisons qui l'obligeaient à repousser la rédaction proposée pour son mandement. Il ne se décourageait pas cependant et le "28 juillet, il reproche au P. de Graveson, qui dans son chagrin parlait de se retirer dans un couvent, de vouloir renoncer il la lutte ; il comptait sur sa lettre à Benoît XIII, (jn'il aimait et respectait, et voulait réparer les fautes du passé, en cherchant de nouveau ti négocier directement avec lui. Dans ce but, il acceptait, à peu près les yeux fermés, les changements (ju'on pouvait faire aux douze articles, et chargeait désormais son agent de poursuivre la publication de la Bulle pi'omise en réponse au Mémorial des Dominicains de France, en y faisant insérer incidemment l'approbation. Ce changement d'attitude était habile et permettait de tourner les diflîcultés , d'autant plus qu'à ce moment les adversaires du Cardinal étaient obligés de reconnaître que la publication du Mandement n'amènerait aucun résultat et éloignerait probablement davantage la Sorbonne
et le Parlement qui composaient les véritables forces du Jansénisme. Le Nonce lui-même déclarait que le projet qu'on voulait imposer au Cardinal était inacceptable par lui : il ne le pensait probablement pas, et jouait ce jeu avec le Cardinal de Bissy, en accablant Monseigneur de Noailles d'offres de service à Rome : celui-ci répondait en proposant tout simplement la reprise de l'ancien projet accepté par le Pape, et puisqu'on voulait qu'il lut dessaisi par la remise de l'affaire au Saint-Office, qu'il y suppléât du moins par l'adjonction ci-dessus indiquée au Mémorial (1). Il revint encore plus vivement à la charge le 30 juillet : « car si on manque cette occasion on ne la retrouvera jamais ». Et aussi pour faciliter la tache du P. de Graveson, le Cardinal cette fois lui recommandait de n'avoir en vue que la paix de l'Eglise, de mettre sa personnalité absolument en dehors, et de poursuivre l'approbation des douze articles désormais, « indépendamment et sans aucun rapport avec Son Eminence ». Par ce biais, adroitement choisi, Monseigneur de Noailles se flattait de déjouer brusquement les menées de ses ennemis et même jusqu'à un certain point de les désarmer : ils ne pourraient plus batailler sur les concessions à arracher au Pape ou les humiliations à faire subir au prélat, ni discuter sur la nécessité de faire céder les appelants avant d'accorder le brei. Sur ce terrain la lutte était devenue impossible : à Rome les adversaires s'étaient trop engagés pour pouvoir reculer
(1) Le Cardinal insistait sur les manifestations de la faveur divine au profit de son église. Nous l'avons vu parler du miracle opéré sur la paroisse Sainte- Marguerite et reconnu par cinq docteurs et trois protestants. Cette fois il constate que la procession de Sainte-Geneviève a ramené immédiatement le beau temps; puis il ajoute : « Les évèques de l'assemblée du clergé allèrent faire leur station à Sainte-Geneviève : les religieux les attendoient à la porte pour les saluer et leur offrir l'eau bénite; l'archevêque de Tours passa sans les regarder pour montrer sa répulsion contre des appelants, ce qui produisit un mauvais effet sur le peuple qui a grande confiance en ces religieux. Au contraire, le lendemain, le Parlement venant de même, M. le premier président fit un beau compliment au Prieur. Le soir de la procession un paralytique toucha la châsse et fut guéri, au lieu même où M. de Toulouse avait été si malséant. >
et le (Cardinal reconnaissait ([u'il iTv aurait jamais moyen (l'en arracher un hrel approhatif des articles. Cette approhalion paraissant clans le Mémorial produisait les mêmes effets et ne pouvait cho(juer la coterie, puisque le Cardinal n'y devait recueillir aucun témoignage personnel.
C'est vers ce moment que l'abbé de Rotbelin communiqua à Tarclievèque de Paris la dépèche que nous avons analysée du Cardinal de Polignac et il mande à ce dernier, (( qu'il y a répondu plus par des gémissements que par des objections » (6 août). Le même jour le Cardinal adressait au 1*. de Graveson une iu'^truction « secrète n très ferme, très solidement motivée, pour démontrer l'impossibilité de sa [)art à accepter purement et simplement la Constitutution, ce qui n'amènerait d'ailleurs aucun avantagea Paris, parce qu'il ne serait suivi par personne : il s'y explique très franchement aussi sur les souffrances qu'il ressent en se voyant représenté à Rome « comme un homme sans bonne foi, comme un fourbe qui veut surprendre la religion du Saint-Père, comme un hérétique livré à l'erreur ». Cette fois l'archevêque se résume nettement : « pointd'acceptationpure et simple : approbation sûre des douze articles et point de bref disgracieux. » Le 20 août il déclare ne rien avoir à redire a u X modifications apportées aux douze articles, que son fidèle agent lui avait enfin communiqués. Et, le 27 août, il laisse percer, pour la première fois depuis bien des semaines, une certaine satisfaction après avoir appris que le Pape repoussait comme trop dur le projet de mandement dressé par le Saint-Office et approuvait les observations du Cardinal. Le nonce et Bissy eux-mêmes y reconnurent un danger. Puis il examine l'ultimatum que lui venait de transmettre le P. de Graveson, lequel prétendait qu'en acceptant purement et simplement la Constitution, ce serait un coup de foudre contre les Molinistes en les désarmant complètement : le prélat admettait que cela pût être à l'égard des Molinistes d'Italie, mais il le niait avec raison pour ceux de France, dont enelfetdans ce cas on aurait compris
avec peine racharnemeiit à obtenir une concession qui leur aurait été préjudiciable. Le second point était le blàmc à formuler contre son Instruction pastorale, pour laquelle le seul adoucissement accordé était la substitution des mots désavouer et improuve?' aux mots réprouver et condamner. ■Monseigneur de Noailles trouvait ce changement bien insuffisant ; il consentait à s'expliquer, et à rétracter ce qui serait reconnu réprébensible, mais il ne pouvait se décider à se soumettre aveuglément à l'autorité d'un tribunal dont il ne reconnaissait pas l'autorité, parce que, suivant lui, celle-ci n'appartenait qu'au Pape, Et d'ailleurs ne savait-on pas qu'à Rome on avait soutenu que, dans l'Instruction, le Cardinal enseignait que Dieu avait créé les réprouvés pour les damner, ce que le Nonce lui-même avait dû reconnaître ladicalement faux. Pour les douze articles modifiés, aucune observation. Dès lors à quelle conclusion s'arrêtait le prélat ? tout abandonner? <( ...Non : il faut insister sur la bulle promise aux Dominicains pour y faire insérer les articles. Si le Pape est le maître, il peut facilement par là donner la paix à l'Eglise ; s'il ne l'est pas, il faut gémir, attendre, travailler, prier, afin qu'il le devienne et surtout ne point se rebuter. » Il paraît que Mayella soulevait à ce sujet de nouvelles dillicultés, tant il avait peur de voir aboutir un accommodement. <> Mais alors, s'écrie le Cardinal, veut-il mettre le Pape en tutelle et le regarder comme un mineur qui ne sauroit prendre le plus léger engagement sans le consentement de sa famille ? » Le secrétaire des brefs était bien en réalité l'àme de cette déplorable guerre. « Il sait bien que certains cardinaux du Saint-OfTice ne veulent pas que le Pape approuve les xn articles. Et parce qu'il ne veut pas se l)roniller avec ces Eminentissimes Seigneurs, que fait-il ? Il promet au Pape par complaisance l'approbation, mais quand il faut la lâcher, c'est pour lors qu'il devient vir difficultatum. Et quand même M, le Cardinal auroit fait tout ce qu'on exige de lui, il a plus d'une corde à son arc. » Et
les événements allaient prouver la justesse des appréciations du Cardinal, qui reprochait assez vivement alors au P. de Graveson de ne pas assez, se méfier de ce trop liahile person nacre.