EXÉCUTION A MORT. Î
22 janvier 1662, peu de jours avant la promotion des cardinaux, parmi lesquels devait figurer le coadjuteur de Paris, il fit arrêter le sous-dataire qui, lui aussi, devait être nommé cardinal dans cette même promotion, et il le livraà une cour ecclésiastique qui le condamna à mort. Mascambruni eut la tête tranchée le 15 avril suivant, sans que la signora, qui avait tout intérêt à ce que tant de crimes fussent enseve* lis avec lui, fît le moindre effort pour le sauver. Nombre d'officiers de la daterie, qui n'avaient été que les agents dociles de Mascambruni et qui n'avaient tiré aucun profit de ces simonies, furent condamnés à une prison perpétuelle, et on les laissa pourrir dans des in-pace pour que le secret fût bien gardé. Les détails circonstanciés de cette horrible affaire sont racontés longuement dans la correspondance du bailli de Yalançay, alors ambassadeur de France à Rome, ainsi que dans celle d'un autre agent français, nommé Gueffier, qui résidait à Rome depuis le commencement du siècle. C'est à ces deux sources que le père Rapin, jésuite, a puisé pour parler de cette affaire dans ses Mémoires. Le pape se contenta d'écarter pendant quelques mois de sa personne la signoraOlimpia. Mais, malgré sa disparition de la scène, elle n'en jouissait pas moins d'une aussi grande influence que par le passé.
Il est permis d'en juger ainsi d'après l'anecdote suivante, racontée d'une manière si piquante par Jean Racine, et qu'il tenait de la bouche même de Daniel Delfini, nonce en France. Et notez bien qu'il s'agit de la promotion d'un cardinal qui eut lieu précisément le même jour que celle de Retz. « Âlexan-
300 LA CBEDENZA.
dre VIII, dit l'auteur à'Athalie, n'étant encore que monsignor Ottobon, et ayant grande envie d'être cardinal ^ sans qu'il lui en coûtât rien, avait un jardin près duquel la signora Olimpia venait souvent Il avait à la cour de cette dame un ami par le moyen duquel il obtint d'elle qu'elle viendrait un jour foire collation dans son jardin. Il l'attendit en effet avec une collation fort propre et un très-beau buffet tout aux armes d'Olimpia. Elle s'aperçut bientôt de la chose et compta déjà que le buffet était à elle, car c'était la mode de lui envoyer des fleurs ou des fruits dans des bassins de vermeil doré, qui lui demeuraient aussi. Au sortir de chez Ottobon, l'ami commun dit à ce prélat qu'Olimpia était charmée et qu'elle avait bien compris le dessein galant d'Ottobon. Celui-ci mena son ami dans son cabinet et lui montra un très-beau fil de perles', en disant : «Ceci « ira encore avec la a^edenza » , c'est-à-dire avec le buffet. Quinze jours après, il y eut une promotion dans laquelle Ottobon fut nommé, et il renvoya le fil de perles chez l'orfèvre avec la vaisselle, d ou il fit ôter les armes d'Olimpia \ » Que dut-elle penser de ce joli tour à l'italienne, elle qui jusque-là avait tiré tant de scudi de la vente des chapeaux?
On pense bien que le coadjuteur ne manqua pas de frapper à cette porte et qu'il était aussi bien ren-
> Il fut éleyé à la papauté le 16 octobre 1689.
' Un collier de perles enfilées.
* Œuwe» complète» de Jean Racine, Fragments et noteg historiquei, t. V. p. 168 et 169 de l'édition de Paul Mesnard, le plus sarant de ses commentateurs : Collection des grands écrivains de la Frowv, sous la direction d'Adolphe Régnier, membre de llnstitut.
VENTE DE CUAPEAUX. 301
seigné que possible par le nonce en France sur les meilleurs moyens de gagner la faveur d*01impia. Il y avait longtemps d'ailleurs que la pourpre était exploitée comme une mine d'or. Urbain VIII, se trouvant dans une extrême pénurie d'argent et ne sachant comment continuer la guerre, imagina, pour s'en procurer, de nommer d'un seul coup cardinaux tous les clercs de sa chambre, à la condition qu'ils lui céderaient gratuitement leurs offices, et il vendit ces charges à d'autres prélats à beaux deniers comp« tants. La signora Olimpia n'eut garde de négliger une mine aussi riche, et Ton pourrait citer plusieurs chapeaux qui lui rapportèrent un peu plus que celui d'Ottoboni. Odescalchi, qui fut pape plus tard sous le nom d'Innocent XI, ne s'en tira pas si adroitement. D'après des relations non suspectes, il n'obtint le chapeau qu'en échange d'une armoire en argent ciselé, dont la signora s'était follement éprise et qui lui coûta 8,000 écus d'or, c'est-à-dire 80,000 livres de l'époque. D'après une déclaration faite en plein Parlement, le ââ septembre 1648, par le président de Novion, le chapeau du frère de Mazarin ne coûta pas moins de li millions à la France. Ce ne fut qu'à ce prix que le tout-puissant ministre put surmonter les répugnances dlnnocent, et l'on peut présumer, sans crainte do se tromper, que la signora Olimpia toucha une bonne partie de la somme.
Aussi peu scrupuleuse sur les moyens de s'enrichir qu'habile politique, la signora n'hésitait pas à sacrifier ses haines les plus vives à sa passion des richesses. A Tavénement dlnnoccnt X, elle avait contribué plus que personne à pousser les Barberini
302 LES CARDINAUX BARBEUNI.
à deux doigts de leur ruine. Elle avait fait séquestrer leurs domaines, tandis qu'ils prenaient le chemin de Texil. Au lieu de poursuivre leur procès et la confiscation de leurs biens, dont le produit eût été versé tout entier dans le trésor public, qu^imagina-t-elle ? Elle trouva plus ingénieux de les faire entrer dans sa propre famille en faisant épouser par un neveu des Barberini la fille unique de son gendre, le prince Giustiniani. La principale condition du traité fut que tous les biens sous le séquestre seraient restitués aux cai*dinaux François et Antoine pour qu^ils pussent en jouir de leur vivant, mais qu'après leur mort ils serviraient de dot à la jeune princesse. Les deux frères ayant accepté cette proposition avec joie, Olimpia s'empara ainsi de leurs trésors d*un seul coup de filet. Rentrés en gr&ce et même dans Fadministration des finances, les deux Barberini s'attachèrent de leur mieux à réparer leurs pertes en exploitant' de nouveau, de compte à demi avec la signora, la vigne du Seigneur.
Lorsque plus tard le vertueux Alexandre VII parvint au pontificat, d'innombrables plaintes parvinrent jusqu'à lui. Transporté d'une sainte indignation, il ordonna sur-le-champ à ses ministres et à des inquisiteurs secrets de faire une vaste enquête sur les rapines de tout genre de la signoim Olimpia.
Chaque jour révélait de nouvelles abominations le peuple criait vengeance. Dans le premier moment, le pape eut l'intention de faire enfermer la signora dans la forteresse d'Orvieto ; mais il se contenta de la reléguer à Yiterbe, dans le patrimoine de