LE RETZ DE BOSSUËT
votre dépêche, de prendre des lettres de Son Altesse Royale, et puis aussi bien elles seraient inutiles. J'ai seulement envoyé Fromont ^ à M. le nonce qui lui doit chanter sa gamme. Je le verrai aussi demain sur tout ce que vous m'avez dit *. L'on vous envoie les bagues que vous avez demandées pour M. Chigi"... »
Cette lettre, pleine de hauteur, de souplesse et d'éloquence nous montre Retz à la fois dans les plus secrets replis de son âme et dans tout son éclat d'écrivain. Si on lui refuse le chapeau, il se mettra à la tète des jansénistes et propagera un schisme qui gagnera comme une flamme la cour de Rome. A la pensée que la pourpre va lui échapper, au moment même où il s'est cru sur le point de la saisir, il ne peut plus maîtriser sa colère ; il éclate avec la dernière imprudence dans son entourage. Ses moindres paroles sont avidement recueillies par les espions de Mazarin et aussitôt divulguées. « Ce fut alprs, dit un pamphlétaire aux gages de la cour, qu'en présence de plusieurs personnes, qui en frissoDuèrent d'horreur, il prononça ces paroles détestables : « Si je ne puis fléchir les dieux d'en haut, je me résous d'employer à mon secours les divinités de l'enfer :
Plectere si nequeo superos, Acheronta movebo.it
N'est-ce pas là, dans sa grandeur effrayante et satanique, le Retz peint si vigoureusement par Bos-
* Le secrétaire des commaudemeiiU du Juc d'Orléans.
* C'est-à-dire sur la question du jansénisme. « Paris, le 9 février 1632.
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suet, et, en présence de cette lettre et de celles qui vont suivre, sera-t-il permis de dire que le portrait est exagéré? « Cet homme, dit Bossuet, si redoutable à rÉtat, ... ce ferme génie que nous avons vu, en ébranlant Tunivers, s'attirer une dignité, qu'à la fin il voulut quitter, comme trop chèrement achetée,.. Mais pendant qu'il voulait acquérir ce qu'il devait un jour mépriser, il remua tout par de secrets et puissants ressorts ^» Ces ressorts, nous les mettons complètement à nu pour la première fois, en publiant les lettres les plus saillantes de Retz.
Ce n'est pas seulement au point de vue de l'histoire qu'une telle révélation est pleine d'intérêt ; elle ne l'est pas moins au point de vue littéraire. Il serait impossible de trouver à cette date un prosateur tel que Retz se révèle dans ces lettres, écrites cinq ans avant les Provinciales. C'est là une circonstance à noter, et qui le placera infailliblement parmi les initiateurs et les précurseurs de notre grande prose. Tout ce qui caractérise un écrivain de premier or4re se trouve dans ces lettres : l'originalité, Tesprit, Télégance, le choix des expressions, la clarté, la vie, le souffle , Téloquence. Nous i^ttirons surtout l'attention du lecteur sur les deux lettres qui vont suivre. Dans la première , d'une non moins grande hauteur que la précédente , mais d'un ton plus radouci, lo coadjuteur donnait à l'abbé, de la part du duc d'Orléans, l'ordre de rentrer en France. En même temps, il lui recommandait do déclarer à monsignor Chiiri qu'une des raisons qui l'obligeait de le rappeler.
i OraisoQ funèbre de Michel Le Te Hier.
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c'était la déclaration qu'on lui demandait contre le jansénisme, qui Favait encore plus blessé dans la forme qu'au fond.
« Je vous envoie une lettre de M. le duc d'Orléans, écrivait-il à Tabbé le 16 février, par laquelle il vous commande de revenir en France aussitôt que vous Taurez reçue. J'ai cru qu'il était à propos de vous donner cet ordre, parce que je vous avoue que je ne puis plus souffrir la qualité de prétendant qui me fait tort en ce pays et qui, je crois, ne m'est pas fort utile à Rome. Je ne crois pas que ma nomination soit révoquée et je ne crois pas que la courFose faire, mais avec tout cela je vois si peu de certi-* tude dans les résolutions de la cour de Rome, que je ne crois pas qu'il soit à propos que vous y demeuriez plus longtemps. Votre retour fera à mon sens un grand éclat qui m'est bon pour Paris et qui n'est pas dangereux pour la cour de Rome, puisque je m'imagine que si le pape faisait une promotion, après votre départ, ma nomination n'étant pas révoquée, il ne laisserait pas de me faire cardinal. Je vous prie donc de faire vos adieux quand vous aurez reçu cette dépêche, à moins que vous ne voyiez certitude ou grande apparence de promotion dans le carême, devant lequel temps aussi bien vous auriez, k mon sens, peine à sortir de Rome, quand même vous seriez assuré qu'il n'y aurait pas de promotion. J'ai fait faire la lettre de M. le duc d'Orléans un peu sèche, et il écrit comme étant mal satisfait du peu dégard que l'on a eu à se» prières. Vous parlerez^ s'il vous plait,dans les mêmes termes, et vous direz en public que, ne voyant nulle certitude à la promo-
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lion, je n'ai pas voulu continuer à exposer le nom de Son Altesse Royale et m*exposer moi-même à des refus continuels ; que, bien que le cardinalat soil audessus de mon mérite, une prétention trop longue, trop basse et trop affectée est au-dessous de ma conduite ordinaire, de ma dignité et de la considération que la conjoncture des affaires m*a acquis dans le monde ; que je ne me plains pas des longueurs de la cour de Rome, mais que je ne suis pas obligé de m'en payer; que, si ma nomination n'est pas révoquée, faudra bien que le pape, faisant une promotion, me fasse cardinal ; que, si je ne le suis pas par les accidents qui peuvent arriver, au moins, vous ayant fait revenir, je n'aurai pas passé pour une dupe que l'on aura amusé.
« Vous parlerez comme cela en public, avec beaucoup de douceur, de respect et de modération pour le pape, mais avec une manière de fierté que vous ferez plutôt entendre que vous ne l'expliquerez. Vous direz en particulier, et par manière de confidence affectée à ceux que vous traiterez d'amis particuliers, que je ne puis croire que l'on ne me joue et qu'après m'avoir prêché, trois ans durant, eonune a fait le cardinal Panzirole par plusieurs letti*es que j'ai, écrites de sa main, de me faire nommer cardinal, il ne serait pas possible que l'on n'eût fait la promotion et qu'on m'eût exposé, dans l'état où sont les affaires de France, à tous les changements qui y peuvent arriver, si Ton eût eu le moikis du monde de bouté pour moi, et vous ferez connaître à quel poini j*élève ma réputation eu France, en faisant ce que je fais présentement.