ET LES FAC-SIMILE
Le portrait de Retz que nous donnons en tète du premier volume est une réduction du magnifique portrait que Robert Nanteuil a dessiné ad vivum et gravé en 1650, en pleine Fronde. II a été très-habilement reproduit en héliogravure par Téminent artiste M. P. Dpjardin, d*après une épreuve du premier état qui fait partie de la collection de Tauteur.
Les fac-similé de récriture de Retz et de celle de Guy Joly sont Tœuvre de M. Pilinski, dont les travaux en ce genre sont si appréciés.
LE
ET
DÉBUTS DE RETZ DANS LA CARtllÈRE ECCLÉSIASTIQUE.
Son antipathie pour la vie religieuse. — Sa vocation forcée. — Ses duels. — Ses amours. — Son profond scepticisme. — Il est nommé coadjuteur de Tarchevéché de Paris. — Ses sermons iné' dits. — Son ambition. — Il aspire à être cardinal et premier ministre. — Ses conflits et ses paix fourrées avec Mazarin. — Ses dépenses et ses libéralités parmi le peuple pour se préparer au rôle de chef -de parti. — Sa conduite aux journées du mois d'août 1648. — Explications captieuses qu'il donne de sa conduite. — Incompatibilité de son caractère de pasteur avec celui de chef de parti. — Épigrammes que lui attire ce double rôle. — Le Pape des frondeurs. — Portrait de Retz.
La figure du cardinal de Retz est si originale, si diverse, si étincelante d'esprit; elle est en même si fuyante, si mobile et si changeante, qu'elle a éveillé tour à tour la curiosité des plus grands écrivains, et que plusieurs d'entre eux, piqués au jeu par rextrème difficulté de la peindre, ont essayé de la fixer sur leur toile. Que dire de Retz après ce
s INTRODUCTION.
qu'en ont si bien dit La Rochefoucauld, la duchesse de Nemours, Bossuet, Voltaire, Victor Cousin et Sainte-Beuve? N'est-il pas imprudent de s'attaquer à un tel sujet après de tels maîtres? Jamais, à coup sûr, nous n'aurions eu l'ambitieuse pensée de marcher, même de fort loin, sur leurs traces, si nous n'avions découvert nombre de documents, de lettres intimes de Retz, de correspondances ministérielles du temps, qui le montrent sous de nouveaux aspects et sous un nouveau jour. C'est donc Retz lui-même qui souvent nous révélera ses pensées, ses sentiments les plus secrets; c'est Retz qui sera son propre peintre.
Jusqu'ici on ne s'est guère attaché qu'à étudier le chef de la Fronde. Je voudrais aujourd'hui esquisser les traits de l'homme d'église, de l'homme au moral, guider le lecteur plus avant au milieu de ce labyrinthe où Retz s'est efTorcé de l'égarer dans le cours de ses Mémoires, de peur de lui découvrir les derniers abîmes de son &me.
Interrogeons la jeunesse de Paul de Gondi ; elle nous donnera la clé de sa vie entière. Bien que, de son propre aveu, il eût tâme la moins ecclésiastique qui fût dans l'univers, l'aveugle piété de son père, à laquelle, il faut bien le dire, se mêlait beaucoup d'ambition, l'avait contraint d'entrer malgré lui dans les ordres, afin qu'il pût succéder, en qualité d'archevêque de Paris, à François de Gondi, son oncle. Depuis trois générations, l'archevêché n'était pas sorti de la famille ; il était devenu pour elle comme une charge héréditaire.
Jamais vocation ne fut plus forcée, plus à contre^
sens que celle du jeune abbé. Les vertus de sa mère et les exemples de son précepteur, Vincent de Paul , n'avaient eu aucune prise sur son àme ardente, irrésistiblement vouée à Tintrigue, à Taction et absolument fermée aux aspirations et aux croyances religieuses. On sait les efforts désespérés qu'il tenta pour briser le joug. Il courut au-devant des duels, des aventures galantes, espérant à force de scandales détourner son père de sa première résolution; mais le vieillard fut inflexible, et Paul de Gondi dut se résigner à garder la soutane. Telle était alors la fatale condition des cadets de familles nobles ; destinés bon gré mal gré, dès leur naissance, à la vie ecclésiastique, on ne saurait être surpris qu'ils aient souvent donné l'exemple des plus éclatants désordres. C'est à ce point de vue équitable qu'il faut se placer pour juger Paul de Gondi et pour excuser, du moins en partie, les dérèglements de sa jeunesse.
Retz a pris soin de nous initier lui-même à ses premiers débuts dans la carrière ecclésiastique, et, il faut l'avouer, cette partie de ses confessions est à coup sûr la moins déguisée et la plus sincère. Loin de nous cacher dans ses Mémoires les scandales de sa vie de prêtre et le triste rôle d'h)rpocrisie auquel il se condamna pour les couvrir aux yeux de ses contemporains, il les étale avec complaisance, on peut même dire avec coquetterie. Jamais il ne parle des choses les plus saintes que d'un ton profane et dégagé, en grand seigneur qui se croit tout permis, qui se place bien au-dessus des conventions sociales, des vertus bourgeoises, des croyances de
la foule. Il est de la race des don Juan, qui se font un jeu de toutes les lois divines et humaines ; mais il a de tout autres proportions que le don Juan de * Molière, car il emprunte parfois à son caractère de prêtre un air satanique. Pour lui, la vie n'est ^ju'un thé&tre, et tous les hommes, de quelque condition qu'ils soient, papes et empereurs, princes et rois, prélats et gentilshommes, ne sont que des acteurs qui jouent plus ou moins bien leur rôle sur la scène du monde. L'essentiel pour lui, c'est que ce rôle soit bien joué; l'important, c'est de réussir, n'importe par quels moyens. D'abord simple abbé, il se place au parterre ou à l'orchestre, jouant et badinant avec les violons, pour examiner la pièce ; bientôt, devenu archevêque de Gorinthe, il monte sur le théâtre pour se mêler lui-même à la comédie ou au drame, pour y jouer les rôles de son choix. Pendant tout le cours de ses Mémoires, il ne cesse d'user d'expressions empruntées à la langue du théâtre. Non-seulement il étudie ses rôles avec la passion et l'art d'un acteur consommé, mais il a soin de dresser ses confidents et ses complices pour que la pièce soit jouée avec ensemble et que l'intrigue soit menée à bonne fin. Notre abbé commence à se préparer de son mieux au rôle qui lui a été imposé bien malgré lui, à son rôle ecclésiastique. L'âge est venu, et avec l'âge la réflexion. A l'en croire, ce qui le fixe irrévocablement dans sa profession, c'est la mort imprévue et soudaine du comte de Soissons, avec lequel il pré* tend avoir conspiré contre la vie de Richelieu. Désormais il n'entrevoit plus d'événement considérable, de conjuration sérieuse à laquelle il se puisse
mêler et qui lui permette de quitter la soutane avec éclat ; mais le vrai motif de sa résignation, comme il Tavoue lui-même un peu plus loin, c'est que la santé de Richelieu s'affaiblit, et que « rarchevêché de Paris commence à flatter son ambition S>. Jusque-là Richelieu s'était obstinément refusé à le nommer coadjuteur de Paris, et non sans les plus graves motifs. Instinctivement il n'avait cessé de témoigner une répulsion marquée pour cette race toujours remuante et cahalante des Gondi. Il savait à quel point l'abbé de Retz était d'humeur difficile et factieuse ; en plus d'une rencontre, il avait eu fort à se plaindre de lui. Ce qui acheva de l'indisposer, ce fut la lecture de la Conjuration de Fiesque, œuvre manuscrite de l'abbé, à peine alors âgé de dix-sept ans, et qu'une indiscrétion avait fait tomber entre ses mains. Après avoir jeté les yeux sur cet opuscule, dans lequel l'auteur fait l'apologie des conspirations et de l'assassinat politique, Richelieu devina sans peine les allusions dirigées contre sa personne et son ministère. « Voilà, dit-il à ses confidents, un dangereux esprit I » H ne le désignait plus que par ces mots : « ce petit audacieux », et il se promit bien, tant qu'il vivrait, de le tenir écarté des affaires.
En attendant la fin prochaine du redoutable ministre, qui se pouvait lire aisément dans ses traits altérés par un mal profond, l'abbé de Retz se pré-
' M. Marius Topin, dans son ingénieuse et spirituelle étude : le Cardinal de Retz , son génie et ses écrits, a fort bien indiqué le moment précis où Tambition prend le dessus sur toutes les autres passions du jeune abbé.
6 IHTRODUCTION.
parait de son mieux aux événements. « Je me résolus, nous dit-il, non pas seulement à suivre, mais encore à faire ma profession. » Le moment lui paraissait venu d'entrer plus sérieusement dans son rôle. Deux de ses intimes amies venaient, Tune de Tabandonner, l'autre de le trahir. « M"' de Guémené, poursuit-il, s'était retirée depuis six semaines dans sa maison de Port-Royal. M. d'Andilly (un des solitaires) me Tavait enlevée ; elle ne mettait plus de poudre, elle ne se frisait plus, et elle m'avait donné mon congé dans toute la forme la plus authentique que Tordre de la pénitence pouvait demander. Si Dieu m'avait ôté la Place-Royale (où demeurait M"* de Guémené), le diable ne m'avait pas laissé r Arsenal (habité par la maréchale de La Meilleraye), où j'avais découvert, par le moyen du valet de chambre, mon confident,... que Palière, capitaine des gardes du maréchal, était pour le moins aussi bien que moi avec la maréchale. Voilà de quoi devenir un saint. » L'abbé devient plus réglé , à l'extérieur, s*entend; il sauve de son mieux les apparences, il vit fort retiré, il manifeste sa résolution de s'attacher irrévocablement à sa profession, il fréquente les gens de science et de piété, et fait presque de son logis une académie. Il commence par ménager sans affectation les chanoines et les curés qu'il trouve dans les salons de l'archevêché. Il n'ose toutefois faire le dévot, car de temps à autre il aurait à craindre de laisser tomber son masque ; mais il estime beaucoup les dévots, ce qui, « à leur égard, dit-il, est un des plus grands points de la piété ». Cependant, et en secret, il se comporte à
la façon du comte de Brion, lequel» ayant été deux fois capucin, « faisait un salmigondis perpétuel de dévotion et de péchés » . Comme il ne peut se passer de galanteries, « la jeune et coquette M*"* de Pommereux » le console bientôt des infidélités de M"* de La Meilleraye et de la retraite momentanée de la princesse de Guémené à Port-Royal, qui par le fait n'était qu*une escapade, u Enfin, nous dit Retz, qui poursuit sa confession le plus gaiement du monde en ne cessant d'y mêler celle de ses nobles amies, ma conduite me réussit, et au point qu'en vérité je fus fort à la mode parmi les gens de ma profession, et que les dévots même disaient, après M. Vincent, qui m'avait appliqué ce mot de l'Evangile, « que je n'avais pas assez de piété, mais que je n'étais pas trop éloigné du royaume de Dieu. »
Tout d'abord la fortune lui somit. Aussi ferré sur la théologie que sur l'escrime, un jour, en présence du maréchal de La Force et de Turenne, il est mis aux prises avec un fameux ministre protestant. Mes trezat. La dispute s'échauffe, se prolonge en neuf conférences ; l'abbé finit par l'emporter et convertit un gentilhomme protestant du Poitou. L'affaire fit grand bruit. Un saint homme, l'évêque de Lisieux, enthousiasmé d'un tel succès, introduit dans l'hôtel de Vendôme, dont il est le commensal et l'ami, notre galant théologien, afin qu'il y explique en français les épltres de saint Paul, et celui-ci en profite pour faire sa cour à M"* de Vendôme. D'abord la belle princesse semble se prêter au jeu, mais au dernier moment elle lui échappe, et notre don Juan avoue qu'il ne put l'ajouter à sa liste. « Vous voyez.
8 INTBODUCTION.
nous dît-il toujours du même ton, que mes occupations ecclésiastiques étaient diversifiées et égayées par d'autres qui étaient un peu plus agréables , mais elles n'en étaient pas assurément déparées. La bienséance était observée en tout, et le peu qui y manquait était suppléé par mon bonheur, qui fut tej que tous les ecclésiastiques du diocèse me souhaitaient pour successeur de mon oncle avec une passion qu'ils ne pouvaient cacher. »
A la mort de Richelieu, il eut un moment l'espoir d'être nommé coadjuteur. Par d'habiles manœuvres, il était parvenu à endormir la jalousie et les susceptibilités de son oncle l'archevêque, même à le gagner à son projet; mais, comme il eut l'imprudence de mettre en mouvement la Sorbonne, les curés de Paris et le chapitre pour demander la coadjutorerie au roi, les nouveaux ministres, Mazarin, de Noyers et Chavigny, en prirent de l'ombrage et le traversèrent. On réconduisit en lui disant qu'il était trop jeune, et qu'il avait fait trop grand bruit de cette affaire avant que le roi en fût saisi. Un obstacle plus sourd et plus dangereux vint le menacer. Le secrétaire d'État de Noyers, « dévot de profession et même jésuite secret », qui était alors très-influent, se'mit en tête de succéder à l'archevêque de Paris, menacé d'un jour à l'autre d'une mort prochaine. Il fallait éloigner à tout prix le plus sérieux des compétiteurs, Paul de Gondi. De Noyers lui fit ofl'rir l'évêché d'Agde, qui valait 30,000 livres de rentes; mais Tabbé « para la botte » fort adroitement. Il eut l'art de faire agréer son refus au roi, sous prétexte qu'il appréhendait u extrêmement le poids d'un
évèché éloigné, et que son âge avait besoin et de lumières et de conseils, qui ne se rencontrent presque jamais que fort imparfaitement dans les provinces ». La vérité est qu'il avait une ambition plus haute et que « sa dévotion, comme il le dit fort spirituellement lui-même, ne le portait nullement en Languedoc D. La dévotion do Retz était essentiellement parisienne. Louis XIII, pendant tout son règne, refusa de le nommer coadjuteur de Paris, et il semble que, sur ce point comme sur tant d'autres, il ait voulu se conformer aux dernières volontés de Richelieu '. Ce ne fut que sous la régence que Paul de Gondi, grâce aux sollicitations de son père, ancien général des galères, devenu prêtre de TOratoire, finit par obtenir d'Anne d'Autriche ce poste si ardemment désiré, son premier échelon pour arriver à l'archevêché, puis, comme deux do ses oncles, au cardinalat. A peine nommé, le nouveau coadjuteur, que nous désignerons désormais sous ce nom, emprunta 16,000 livres à un de ses amis et les envoya sur-le-champ à Rome par un courrier extraordinaire, afin de hâter le plus possible l'expédition de ses bulles et de ne pas donner à Mazarin le temps de le faire échouer. Plus tard, nommé par la reine au cardinalat, il usera de la même diligence et des mêmes moyens pour ne pas se laisser surprendre. Enfin, ces bulles si impatiemment attendues anivent la veille de la Toussaint 1643, et le lendemain le coad-
* Dans son intéressante étude intitulée : Louis XIII et Richelieu, M. Marins Topin a parfaitement prouvé que le roi, après la mort de son ministre, suivit scrupuleusement sa politique et ses dernières instructions.
iO INTBODUCTIOIT.
juteur monte en chaire dans Téglise de Saint-Jean pour y prêcher TAvent.
Nous touchons à Tun des moments les plus décisifs de la vie de Retz, à Theure où, pour exercer ses nouvelles fonctions, il est tenu de se faire prêtre. Écoutons sa propre confession, qui jette une si vive lumière dans les profondeurs de son âme : « Comme j'étais obligé, dit-il, de prendre les ordres, je fis une retraite dans Saint- Lazare, où je donnai à Textérieur toutes les apparences ordinaires. L'occupation de mon intérieur fut une grande et profonde réflexion sur la manière que je devais prendre pour ma conduite. Elle était très-difficile. Je trouvais Farchevéché de Paris dégradé, à Tégard du monde, par les bassesses de mon oncle, et désolé, à Tégard de Dieu, par sa négligence et par son incapacité. Je prévoyais des oppositions infinies à son rétablissement, et je n'étais pas si aveuglé que je ne connusse que la plus grande et la plus insurmontable était dans moi-même. Je n'ignorais pas de quelle nécessité est la règle des mœurs à un évèque, je sentais que le désordre scandaleux de celles de mon oncle me l'imposait encore plus étroite et plus indispensable qu'aux autres, et je sentais, en même temps, que je n'en étais pas capable, et que tous les obstacles de conscience et de gloire que j'opposerais au dérèglement ne seraient que des digues fort mal assurées. Je pris, après six jours de réflexion, le parti de faire le mal par dessein, ce qui est sans compa. raison le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant le monde, et parce que, en le faisant ainsi, on y met toujours les préa-
DÉBUTS DANS LA VIE ECGLÉSIASTIQUR. il
labiés qui en couvrent une partie, et parce que Ton évite par ce moyen le plus dangereux ridicule qui se puisse rencontrer dans notre profession, qui est celui de mêler à contre-temps le péché dans la dévotion. \oilà la sainte disposition avec laquelle je sortis de Saint-Lazare ; elle ne fut pourtant pas de tout point mauvaise, car je pris une ferme résolution de remplir exactement tous les devoirs de ma profession et d'être aussi homme de bien pour le salut des autres que je pouvais être méchant pour moimême. » Enregistrons de tels aveux qui nous découvrent dans ses derniers replis l'âme de Retz, et qui nous donneront la clé de ce qui va suivre.
Né à une époque où l'incrédulité avait pénétré fort avant dans les hautes classes, il appartenait à la race des esprits forts, des libertitxs, comme on disait en ce temps-là. Il était lié avec les Fiesque et les Ruvigny, qui, dans les salons du Marais, à l'exemple du poëte Théophile Yiaud, leur maître, faisaient hautement profession d'athéisme, a C'est à tort qu'on l'accuse d'être janséniste, disait plaisamment de lui un pamphlétaire ; avant d'être janséniste, il faudrait d'abord qu'il fût chrétien. » Or, le coadjuteur ne l'était pas plus que certains prélats italiens du xv* et du xvi* siècle, qui croyaient bien . plus aux miracles de la cabale et de la magie qu'à ceux de l'Évangile, et qui se vantaient même publiquement d'être athées. Retz ne pensait pas qu'il fût indispensable d'avoir une croyance pour être prêtre ou évêque. Un jour Tabbé de Lavardin ayant été accusé d'athéisme en plein conseil de conscience par Vincent de Paul, qui trouvait le cas assez grave
12 INTBODUCTION.
pour lui refuser un évêché, le coadjuteur, diaprés le témoignage de Tallemant des Réaux, prit chaudement la défense de Tabbé, comme si ce n'était point là une cause d'exclusion, et comme s'il eût eu à plaider pro domo sud. Il ne croyait pas plus à la magie et aux esprits qu'à tout le reste. Un jour, M'*' de Vendôme lui ayant dit qu'elle doutait fort qu'il crût au diable, il se garda bien, comme on le sait, de la détromper; loin de là, il lui répondit d'nn ton moqueur, de l'air d'un homme qui n'entend pas être pris pour dupe. On connaît l'aventure des fantômes, racontée avec tant de verve et d'imagination par Retz lui-même dans ses Mémoires, et l'on sait de quelle vaillante façon, ayant Turenne à ses côtés, il prétend s'être comporté, l'épée à la main, en face de ces prétendus fantômes, qui n'étaient autres que des moines augustins, lesquels allaient prendre un bain dans la rivière. L'histoire est inventée à plaisir et contée du ton léger d'un homme qui ne croit guère aux apparitions.
Voici une anecdote inédite qui nous montre une fois de plus à quel point il était peu superstitieux à une époque où l'on brûlait encore de temps en temps quelques malheureux soupçonnés de sorcellerie. Nous l'empruntons à un journal inédit du temps de la Fronde \
Ayant appris qu'un certain chirurgien de l'île Notre-Dame se plaignait d'être importuné et tourmenté toutes les nuits par un esprit malin, le coadjuteur se rendit sur les onze heures du soir, « pour
* Bibliothèque nationale, mss. fr., n« 10274.
se divertir, >} au logis de ce « pauvre diable », en compagnie de deux de ses amis, le marquis de Fosseuse, M. de Gaumartin, conseiller au Parlement, et de quelques-uns de ses domestiques armés de pistolets. Il feignit de fouiller la maison de fond en comble, comme pour y chercher ce qu'il ne pensait pas assurément y trouver, et il redescendit dans la salle basse auprès du chirurgien, afin de Tinterrogcr sur « la façon d'agir de ce démon » . Dès qu'il eut tiré de lui ce qu'il voulait savoir, il donna ses instructions secrètes à un de ses gentilshommes et l'envoya « dans la chambre qui était au-dessus de la salle basse, pour y jouer le rôle de l'esprit malin ». Celui-ci s'acquitta si bien de son message, dit la relation, et « fit tant do bruit avec les sièges qu'il rencontra que le reste de la compagnie fut fort alarmé, pensant que ce fût tout de bon que le diable voulût être de la partie ». De plaisante qu'elle était jusque-là, Taffaire tourna bientôt au tragique. L'argentier du coadjuteur, voulant voir de ses propres yeux ce qui se passait, « fut tellement effrayé de rencontrer quelqu'un dans la chambre que, sans reconnaître celui qui faisait le tintamarre, bien qu'il fût de ses amis,... il lui donna de son pistolet dans le ventre et le jeta par terre ». La blessure était des plus graves et l'on trouva que cela « passait la raillerie du coadjuteur».
La façon dérisoire dont Retz pratique ses fonctions religieuses ne met pas moins à découvert son profond scepticisme. Dans une lettre à la reine S
* Lettre de Mazarin à la reine, Bralb, 10 avril 1651.
Mazarin l'accuse formellement d'avoir révélé le secret de la confession pour amuser des dames ; plus tard, il reproduit la même accusation dans un mémoire adressé au pape ^ H laccuse aussi de dire invariablement la messe sans se confesser, « ce qu'on ne sait pas qu'il ait jamais fuit », ajoute-t-il '. Il assure, non sans raison, que le coadjuteur avait « mené une vie fort dissolue, étant abbé, qu'il s'était même battu en duel » , sans avoir « jamais été absous de l'irrégularité et des censures ' », et qu'il avait « continué la même façon de vivre, au scandale public de tout le diocèse ». Mazarin se complaisait, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, à dérouler aux yeux de la reine la liste des méfaits de son ennemi : « Go ne serait jamais fait si on voulait conter en détail les impiétés, débauches et méchancetés qu'il a faites, sues de tout le monde depuis trois ans *. » — « Les plus intimes du coadjuteur, poursuit-il, qui le connaissent dans le fond, tombent d'accord qu'il n'a aucune religion, et que, s'il a affecté de paraître partial et de favoriser l'opinion de Jansénius, c'a été parce qu'il a cru qu'il aiderait par ce moyen à former un grand parti dans le royaume. . . Ces intimes-là disent qu'il ne faut pas éplucher les actions du coadjuteur pour connaître son esprit,
* Mémoire des crimes sur lesquels le procès doit être fait au cardinal de Retz (juillet 1655). Ce mémoire était destiné à être mis sous les yeux du pape, lorsque Louis XIV intenta par-devant lui, contre Retz, un procès pour crime de lèse-majesté.
* Lettre à la reine, du 10 avil 1651.
* Mémoire des crimes du cardinal de Hetz; archives du ministère des affaires étrangères.
* Même lettre à la reine, du 10 avril 1651 «
DÉBUTS DANS lA YIB ECCLÉSIASTIQUE. 15
car d'abord on voit en toutes qu'il est le plus superbe, ambitieux et malintentionné des hommes, ennemi du repos et de Tordre, et sans aucune foi... En moins de dix-huit mois, il a changé six fois départi.» Mazarin va même jusqu'à l'accuser de plusieurs tentatives d'assassinat, l'une sur Coudé, l'autre sur le gouverneur de la ville d'Orléans. L'accusation, bien qu'elle parte d'un ennemi mortel, n'est pas de nature à nous surprendre. Retz n'avoue-t-il pas lui-même, dans ses Mémoires, que, lors de la conspiration du comte de Soissons contre Richelieu, il avait formé le projet d'assassiner le cardinal à l'autel? Ne sait-on pas d'ailleurs que les Gondi de France, fidèles à leurs mœurs italiennes, ne reculaient pas à l'occasion devant de tels moyens, et que le duc de Retz, frère du coadjuteur, complice de cette même conspiration du comte de Soissons, avait trempé, lui aussi, dans le projet du meurtre de Richelieu? Après avoir peint le coadjuteur sous des traits si noirs, Mazarin ajoute : « Feu M. le cardinal (de Richelieu) le regarda toujours, quoiqu'on sa jeunesse, comme un esprit de trouble et de révolte, et qui enchérirait sur les mauvaises qualités desquelles \d maison de Retz était accusée, et, le voyant une fois, il dit à son maître de chambre... qu'il avait le visage tout à fait patibulaire '. » Tallemant prête le même mot à Richelieu .
Un fait des plus caractéristiques , c'est que le coadjuteur, malgré son incrédulité, ou tout au moins sa profonde indifférence pour le dogme catholique ^
Lettre à la reine, du 10 avril 1651*
ne manquait pas une occasion de s'élever avec force contre les protestants et d'appeler sur leurs tètes les rigueurs du pouvoir Ml y a plus encore. Dans son panégyrique de saint Louis, il allait jusqu'à réclamer, lui homme de si peu de foi, le rétablissement des terribles ordonnances de ce monarque contre les blasphémateurs et les impies, qui étaient condamnés, entre autres peines, à avoir la langue percée. Pour mettre son scepticisme à couvert, il dépassait encore le fanatisme de son temps. •
Le coadjuteur fit éclat dans Paris par ses sermons. Lorsqu*il s'était piqué d'être un théologien consommé, il avait conquis le premier rang en Sorbonne. Lorsqu'il voulut être un prédicateur célèbre, il éclipsa bientôt les orateurs de son temps les plus en renom, les Faure, les Bourgeade, les Beaumont, les Cohon, les Senaut, les Lisieux, les Lingendes, noms presque tous oubliés aujourd'hui. Olivier d'Ormesson constate dans son Journal le succès qu'obtint un de ses premiers sermons : « Le 3 décembre 1643, M. le coadjuteur prêcha à Saint-Jean, où était la reine, avec toute la suffisance et éloquence possible, dont chacun espère beaucoup de fruit, quand il sera archevêque de Paris... » Le bonhomme Cospéan, évêque de Lisieux, son maître d'éloquence et de théologie, en pleurait de joie. Tout Paris courait à ses avents et à ses carêmes. La Gazette enregistrait avec le plus grand soin ses succès, qui allaient chaque jour en grandissant, et elle le comblait d'éloges. Un jour (30 juillet 1646),
' Dibcours prononcé devant rassemblée du clergé en 1645.
DÉBUTS DANS LA YIB EGCLÉSIASTIOUE. 17
\t FonUdnebleau, devant le jeune roi et la reine-mère, parlant au nom de l'assemblée du clergé, « il porta la parole avec tant de grâce et d'éloquence que tous en demeurèrent grandement satisfaits». £n janvier 1648, le roi vient à Notre-Dame, afin d'y rendre grâce à Dieu du rétablissement de sa santé, et le coadjuteur lui adresse « un pieux et éloquent discours » pour le féliciter de cet heureux événement. Le 35 août de la même année, il prononce dans Téglise de Saint-Louis, des jésuites, « une trèsdocte et très-élégante prédication (le panégyrique du saint roi) en présence de Leurs Majestés, de Monsieur, de Mademoiselle , de Son Éminence (le cardinal Mazarin) et de toute la cour ». Le 31 novembre suivant, dans Téglise des Filles-Sainte- Marie, « il prêcha très-doctement, suivant sa coutume ». Le jour de Noël 1649, « il prêcha très-doctement, à son ordinaire, dans Téglise Saint-Germain TAuxerrois ». Le S mars 1650, ajoute la naïve Gazette, M. le coadjuteur « voulant rendre son zèle et sa doctrine non moins exemplaires que ses mœurs, prêcha dans la plus populeuse paroisse de l'univers, celle de Saint-Eustache, où se trouvèrent Son Altesse royale (le duc d'Orléans) et plusieurs autres princes, seigneurs et dames de haute condition, outre la foule incroyable de ses autres auditeurs, qui s'en retournèrent tous merveilleusement satisfaits »>. Le 1*^ novembre 1652, devenu cardinal depuis quelques mois, il fit à Saint-Germain l'Auxerrois, en présence du roi et de la reine mère, « un sermon digne de son bel esprit sur le sujet de la fête (de la Toussaint) ». *
TOUK 1. 2
Voici en quels termes Loret, dans sa Mtise historique, parle du succès qu^obtint ce jour-là Torateur :
Monsieur le cardinal de Retz Dont réloquence a des attraits Édifiants, considérables, Et tout à fait inévitables.
Avec un ton grave et hardi, Fit un beau sermon vendredi , Devant le Roi, devant la Reine ; Mais notre église était si pleine De gens pour l'entendre prêcher, Qu*on n'en pouvait presque approcher.
Heureux qui pouvait avoir place, Soit par amitié, soit par grâce. Soit en donnant le quart d'écu, Pour établir son pauvre c.
Soit par compliment, ou prière.
Ou soit par quelque autre manière.
J'avais, pour être mieux à Taise,
Donné dix sols pour une chaise ;
Mais lorsque la cour arriva.
Ma chaise rompit et creva.
Tant grosse et grande était la presse ;
Et tout franchement je confesse
Que, ne pouvant plus respirer,
Il me fallut lors retirer.
Plusieurs, tant niAles que femelles,
Et surtout deux filles fort belles,
Dont Tune eut le nez écaché,
N'en eurent pas meilleur marché.
Ainsi ni moi ni mes oreilles
N'entendîmes point les merveilles
Qu'il débita dans ce saint lieu
En rhonueor des saints et de Dieu.
Cette déconvenue n'empêcha pas le gazetier d*ap* prendre à ses lecteurs que le sermon fut trës-goûté.
DÉBUTS DANS LA ViË ËGGLÉSIASTIOUE. 19
Il est un témoignage plus précieux encore , puisqu'il émane d'un homme de ce temps-là qui fut pour notre prose ce que fut Malherbe pour notre poésie. Voici comment s'exprimait Balzac sur l'éloquence de Paul de Gondi dans une lettre qu'il lui adressait en lui offrant une de ses o&uvres : « Enseignant à bien vivre, lui dit-il à une époque oix la vie licencieuse du prélat n'avait pas encore fait scandale , vous nous donnez des exemples de bien parler. Je compte , entre les disgrâces de mon exil, les pertes que je fais ici de ces agréables et utiles enseignements, de ces torrents d'or qui tombent de votre bouche et dont vous enrichissez votre peuple. C'est un grand malheur, il faut l'avouer, de n'être plus du monde en un temps où le monde est si beau à voir, et ce n'est pas un petit acte de modération de se contenter du silence de l'ermitage , à cette heure qu'il y a dans l'Église un autre fils du tonnerre, et que vous traitez des choses divines avec toute la force et toute la dignité dont est capable l'éloquence humaine. » L'éloge est excessif et dépasse toutes les bornes, mais il prouve du moins la haute opinion qu'avaient les contemporains de l'éloquence du coadjuteur. Ailleurs Balzac disait que les sermons de TAvcnt prêches à Saint-Jean eu Grève par le jeune prélat pouvaient passer « pour une traduction d'un Père grec, et d'un Père de la plus haute classe , tant de l'une que de l'autre Eglise. Il ne faudrait pour cela, ajoutet-il , que mettre Antioche à la place de Paris S> . Et dans le Socrate chrétien^ lorsque Socrate vient à faire
» Œuvres de Balzac^ édit. in-f», t. !«', p. 50? et 511.
l'éloge du plus éloquent des Pères de l'Église : «Je ne connais point votre saint Jean Ghrysostome , lui répond un des interlocuteurs. Mais vous ne dites rien de lui qui ne se vérifie en notre M. Tabbé de Retz. L'éloquence avec laquelle il explique les mystères du christianisme n'est point' inférieure à celle que vous nous avez figurée : elle n'instruit pas moins et ne plaît pas moins. On y remarque la même beauté y la même douceur, la même force, car il tonne et foudroie quelquefois ; mais les orages de ses figures ne gâtent point la pureté de sa diction. Dans ses sermons , le calme subsiste après la tempête, aussi bien que dans les homélies de saint Ghrysostome. Ainsi vous ne pensiez faire qu'un éloge et vous en avez fait deux. Ce sont des coups de Socrate : en louant l'antiquité, vous avez obligé notre siècle, et, s'il se trouve quelque Platon qui publie un jour vos entretiens, la France vous remerciera de tout ce que vous avez dit à la gloire de la Grèce. » La louange est outrée jusqu'à l'hyperbole, mais n'y avait-il pas un certain courage à la faire éclater au moment de la disgrâce et de la prison du cardinal de Retz * ? Il se peut d'ailleurs que les sermons auxquels Balzac fait allusion fussent bien meilleurs que ceux qui sont parvenus jusqu'à nous; il faudrait alors en regretter vivement la perte pour l'histoire de notre littérature à un moment si décisif. Ge qui est certain, c'est que Retz n'attachait aucune importance à ses sermons, puisqu'il n'en a fait imprimer qu'un seul, le Sermon de saint Louis. Les trois ou quatre
* Le Socraie chrétien parut en 1652 pour la première fois.
DÉBUTS DANS LA VIB ECCLÉSIASTIQUE. Si
autres qui nous restent de lui sont pourtant fort curieux à examiner aux points de vue de la langue et de l'étude du personnage. Malheureusement on n'en possède que des copies du temps très-défectueuses *. Elles sont tellement remplies d'erreurs^ de non-sens, d'omissions, qu'il, y a tout lieu de croire qu'elles n'ont pas été prises sur les minutes originales , mais au vol de la plume , par un auditeur, au moment de l'improvisation. Ce qui permet de faire cette supposition, c'est que le seul fragment de sermon de Retz écrit de sa main, qui soit parvenu jusqu'à nous et que l'on trouva dans ses poches au moment de son arrestation , n'est qu'un plan où sont indiqués seulement les principaux points. Retz brodait et improvisait sur ce thème, de même qu'il dictait toutes ses lettres, avec une merveilleuse facilité. Ce sermon devait être prêché le premier dimanche de l'Avent. Il était à la fois dirigé contre ces esprits trop curieux, trop raisonneurs, qui détruisent la religion catholique en sapant un à un tous ses dogmes, et contre ces esprits trop mystiques et trop crédules qui, aux anciens miracles, ajoutent sans discernement de nouveaux miracles. De ce sermon Retz n'a malheureusement tracé que le plan : il eût été intéressant de le voir traité in extenso par une telle plume.
Bien qu'il fût aussi indifférent aux questions de
> Diverses prédications de Jfkr U côadjuteur de f archevêché de Paris, Paul de Gondi, archevêque de Corinihe et cardinal sous le nom de cardinal de Rets ; Bibl. nat. ma. fr. 469. Ce recueil manuscrit m compose de quatre sermons inédits et d*ttne copie du Sermon de saint Louis, qui a été imprimé plusieurs fois.
a INTRODUCTION.
morale qu'à celles du dogme, il abordait les unes et les autres avec la même assurance et la même facilité. La théologie avait été pour son esprit, déjà naturellement si souple , une merveilleuse gymnastique; elle lui fut d'un puissant secours pour faire illusion à ses contemporains du haut de la chaire. Dans les quelques sermons manuscrits qui nous restent de lui, on a peine parfois à reconnaître l'auteur des Mémoires. Souvent il sacrifie au mauvais goût de son temps : il abuse du style métaphysique, des métaphores, des citations empruntées aux anciens; la simplicité évangélique est presque constamment fardée. Dans les sujets purement religieux, l'orateur n'est pas à son aise et reste toujours froid. Il n'en est pas de même dans les questions de morale, qu'il attaque avec la précision, la finesse, la profondeur d'un homme qui s'est constamment replié sur lui-même, qui a étudié ses passions sur le vif. C'est alors qu'apparaît, sous la plume de Retz, une langue nouvelle qui se dégage des vieilles formes pour aspirer à des formes imprévues, à une allure plus vive et plus hardie. On dirait qu'il aime les tours de force et qu'il choisit, comme à plaisir, les sujets les plus épineux, ceux qu'il devrait éviter avec le plus de soin , de peur de s'exposer aux rapprochements dangereux et aux contrastes. Donnons-en quelques exemples; ils nous feront pénétrer plus avant dans l'intérieur de cette Ame si étrange.
Ambitieux sans mesure et sans frein, Retz, pour donner le change à ses auditeurs , fait rouler un de ses sermons sur le néant de Thomme. « Le temps.
DÉBUTS DANS LA VIE ECCLÉSIASTIQUE. f3
disait-il, couvrira notre nom d^oubli , et c'est inutilement que nous nous efforcerons de le rendre immortel par nos veilles et nos travaux..., car, après tout, c*est une ombre qui passe que notre vie. »
Le plus incroyable , c'est que , marchant toujours masqué pour cacher de son mieux sa vie licencieuse, il se soit fait un jeu hardi d'arracher le masque aux hypocrites de son temps. En homme qui s'est étudié de près, il les a peints avec une sûreté de coup d'oeil et une délicatesse de pinceau que n'eût point désavouées l'auteur du Tartuffe. « L'hypocrite, disait-il dans une langue pleine de relief et finement ciselée, l'hypocrite altère la pureté de toutes les vertus ; son humilité n'est qu'une douce et honnête piperie : il fait de la dévotion et de la piété des appâts subtils et des pièges invisibles pour attraper les plus fins, d'autant plus méchant qu'il joue le meilleur personnage, et que , se cachant dans son vice , il s'y enfonce plus avant... Il y en a qui s*humilient malicieusement et dont l'intérieur est plein de trahison et de perfidie... Ils méprisent les honneurs du monde, mais c'est par vanité ; ils foulent aux pieds les richesses, mais c'est pour marcher sur la tète des riches et prendre les avantages qu'ils ne pourraient se promettre de leur naissance ni de leur fortune... La corruption ayant passé de leur volonté jusques à leur esprit , ils croient qu'il leur est permis de trafiquer de la piété, de faire servir à leurs intérêts celle qui devrait commander à leur raison même, de faire une esclave d'une reine, de vendre ce qui se doit acheter au prix de la vie. Eonstimantes quâgstum esse pietatem. Pour cet effet, renonçant à la véritable dé-
2i INTRODUCTION.
votiôn, ils n'en retiennent que Tapparence... Aûlieu d'instruire leur entendement ^ ils instruisent leurs mains; ils ne s'étudient point à régler leurs mœurs, mais leurs pas seulement et leur contenance ; ils tâchent plus à s'adoucir les yeux que Tesprit, et, pourvu qu'ils se fassent le visage mauvais, ils ne se soucient point que leur conscience soit bonne : exterminan/t fades suas. Enfin ils ne s'excitent point à être véritablement pénitents , mais ils font ce qu'ils peuvent pour paraître tristes, se persuadant faussement que la tristesse est la livrée de la dévotion et de la probité. Et c'est ce que Notre-Seigneur défend aujourd'hui dedans notre Évangile : Cum jejunatis, nolite/ieri, sictU hypocritse, tristes. Quand vous jeûnez, n'affectez point cette farouche austérité des hypocrites ; au contraire, comme il dit incontinent après : Unge captit tuum et faciem tuam lava. Et il en rapporte la raison ailleurs : Hilarem enim datorem diligit ûeus^ car Dieu aime ceux qui donnent gaiement, qui font de bonnes actions avec plaisir et qui trouvent leur satisfaction dans leur devoir...
« Quand la pénitence, ajoute-t-il, arrive après le péché, c'est un excellent antidote; elle en purge entièrement l'Ame ; mais si on fait un mélange, si parmi les austérités, les mortifications et les jeûnes, on ne laisse pas d'être fourbe, incestueux et cruel, tout cela ne servira qu'à porter davantage la corruption au dedans, et à pervertir l'entendement après avoir déréglé la volonté. Carde là vient nécessairement le mépris des choses saintes et la hardiesse de les violer, qui est la dernière marche pour arriver à l'athéisme. »
On voit que le coadjuteur s'était étudié lui-même à fond et à triple fond. Jamais étude psychologique ne fut poussée plus loin. Comme il lui était impossible, même en chaire, de ne pas laisser éclater les passions qui l'agitaient au temps de la Fronde, au moment où il tonnait contre les hypocrites, il montrait à son auditoire ce qu'il y a de grandiose dans la passion des ambitieux, alors même qu'ils sont précipités du faite par un coup de foudre. « Les grands vices, disait-il, donnent de grands gages à ceux qui les suivent, et l'ambition, par exemple, prouve l'honneur, qui est quasi la seule fin de la vie civile ;... la volupté nous représente la félicité des sens. Ce sont là de puissants attraits pour une âme faible, et l'hypocrite, qui se sert de la dévotion pour arriver à ces fins-là, peut trouver peut-être quelque couleur à son péché. Il est véritablement plus dangereux à la société que celui qui n'emploie ces mêmes moyens que pour satisfaire à sa vanité et se produire à la vue des hommes,... mais jose dire que son crime est plus pardonnable devant Dieu, qui est juge équitable parce qu'il est souverain. Si cadendum est^ cœlo cecidisse velim, si la chute est inévitable, il est à désirer que nous tombions du ciel ; s'il faut mourir, que ce soit d'un coup de tonnerre; s'il faut violer la justice, que ce soit pour l'empire du monde. Mais faire un sacrilège, fouler aux pieds la religion pour un peu de vent et de fumée, pour un je ne sais quoi qui n'est qu'en l'opinion, qui n'a ni corps, ni prise, qui n'a de valeur que ce que nous lui donnons, n'est-ce pas mettre Dieu à bas prix ?... »
Un jour le licencieux et incrédule prélat se met en
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tête de faire le panégyrique de saint Charles Borromée, ce parfait modèle des évèques et des pasteurs. Ne croyez pas que la nature d'un tel sujet l'embarrasse ; ilTaborde audacieusement, comme s'il n'avait rien à craindre pour lui-même de la comparaison. Loin de là, il met la vie du saint homme en opposition avec celle des abbés de cour, tout comme si lui-même était hors de cause, et de l'exemple de Tune il tire la condamnation de l'autre. Chemin faisant il fait une allusion aux vocations forcées. Si Charles Borromée est devenu un saint, ne vous en étonnez pas , c'est qu'il a embrassé par son propre choix la vie ecclésiastique. Conclusion sous-entendue : Soyez plus indulgents, mes frères, pour ceux dont la vocation n'a pas été libre. Il faut en convenir, le tour ne manque pas d'habileté et d'à-propos. Voici quelques fragments de ce panégyrique, dont plusieurs passages rappellent l'allure dégagée de la Conjuration de Fiesque. Bien que les deux sujets soient si différents l'un de l'autre, on retrouve dans leur style un air évident de parenté. Si Retz n'est pas profondément ému par les vertus chrétiennes de son saint, on voit du moins qu'il a pour lui ce respect et cette admiration que devait imposer à un esprit élevé comme le sien ce noble et grave sujet. Le coadjuteur s'attache dans ce panégyrique à tracer la ligne.de conduite que doit suivre un vrai pasteur de rbglise. Rien de plus curieux à étudier au point de vue du contraste :
« Saint Charles, dit-il, a été l'illustre rejeton d'une des plus illustres tiges qu'ait portées l'Italie. Les honneurs qui ont été dans sa maison, les grandes
DÉBUTS DANS LA VIE ECCLÉSUSTIQrE, ^7
terres qu^elle a possédées, les belles alliances qu'elle a prises^ marquent suffisamment la grandeur de sa naissance et tous ces avantages qui, n'étant que des dons de la fortune, ne méritent pas d'être relevés avec plus de paroles dans une chaire chrétienne, mais qui ne sont pas toutefois si faibles selon le monde, qu'ils n'emportent presque toujours un jeune courage, quand il commence à les sentir. Dans ces avantages, dis-je, saint Charles a conservé une modération d*autant plus admirable qu'elle est plus rare, et qui a fait qu'il n'a pas plus tôt commencé à la connaître qu'il s'est donné à Dieu. Il a embrassé avec ferveur et par son propre choir la profession ecclésiastique, à laquelle il avait été destiné par celui de ses proches; il a pris soin, dès l'âge de quatorze ans, de donner un emploi légitime au revenu de ses bénéfices ; il a cultivé son beau naturel par une étude assidue et continuelle qu'il a connu trèsjudicieusement être absolument nécessaire à la profession qu'il voulait suivre : en un mot, il a donné une règle très-exacte à sa vie dans une condition et dans un âge où les plus austères se contentent de souhaiter qu'il n'y ait point de dérèglement. »
Puis, s'adressant aux fils de famille qui ont été condamnés par leurs parents à porter la soutane, il leur prêche les devoirs qu'il n'a cessé de démentir par ses exemples :
« Vous qui joignez la vigueur d*une belle jeunesse à la gloire d'une haute naissance, imitez-vous saint Charles? Suivez-vous sa conduite quand vous commencez à vous connaître, et que vous vous trouvez engagés par le choix de vos pères au service des
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autels? Vous y engagez- vous de suite par votre propre volonté, par le dessein de plaire à Dieu, de le servir et d y faire votre salut? Ou bien votre élection est-elle un effet des complaisances humaines ou des intérêts de vos familles? Et quand même les motifs en sont volontaires, sont-ils bien dégagés des sentiments de l'ambition? La pureté de votre vie rend-elle témoignage de la pureté de vos intentions? Et si vos mœurs sont bonnes, ajoutez-vous à la privation des vices, qui est peut-être aussi souvent l'effet de votre inclination que de votre vertu, les peines et les travaux qui sont nécessaires pour vous rendre capables de servir Dieu dans votre ministère? Vous adonnez-vous à Tétude? Ne flattez-vous pas votre paresse par de fausses maximes qui se coulent insensiblement dans quelques esprits qui font profession d'une piété mal entendue, et qui leur persuade que la science n'est pas nécessaire, comme si ces paroles de TApAtre étaient superflues : « Oportet esse potentem exhortari in doctrina sana, c< et eos qui contradicunt, ar guère. » Il faut que les ecclésiastiques soient savants et qu'ils soient capables de convaincre la fausseté des erreurs par la vérité de la doctrine. Mais enfin, de quelque profession que vous soyez, soit ecclésiastique, soit militaire, vous servez-vous pour votre salut et de la force de votre jeunesse et des avantages que vous donne votre condition? ou bien prenez- vous de la facilité pour vos débauches dans l'applaudissement que vous recevez dans les compagnies et dans la considération que vous tirez de votre qualité? Si cela est, saint Charles condamne, par Tordre qu*il a mis à sa jeu-
nesse, les désordres dont vous déshonorez la vôtre. Lœlare juvenis in adolescmtia tua et scito quod pro his omnibus te adducet Detts in judicium. « Sache, « dit TEcclésiaste, que Dieu te demandera compte « de ta jeunesse, que tu auras employée dans les « plaisirs. » Saint Charles a employé la sienne dans les travaux et dans les peines. Saint Charles condamne donc tous ceux qui passent leur jeunesse dans les délices et dans les voluptés. »
Si, comme Ta dit La Rochefoucauld , « l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu », jamais maxime, il faut en convenir, ne pourrait être mieux appliquée qu'au prélat libertin qui célèbre sur ce ton vraiment digne du sujet les vertus de Charles Borromée.
Ce panégyrique fut prononcé le 4 novembre 1646. On sait que Mazarin, à cette date, avait déjà pris ombrage des aumônes secrètes que le coadjuteur répandait à profusion dans les basses classes pour se rendre populaire. Cela était revenu aux oreilles de ce dernier, qui s'en vengea dans le passage suivant, dont l'allusion est tout à fait transparente. En défendant le caractère purement pieux des aumônes de Charles Borromée, Retz cherchait à donner aux siennes une couleur toute semblable : '
« Saint Charles vend son bien, il fonde des hôpitaux, il institue des collèges, il bâtit des séminaires, il nourrit tous les pauvres. On lui impute à crime ses charités. On se veut imaginer que sa douceur et ses aumônes sont des appâts qu'il sème pour gagner l'amitié des peuples. L'auteur de sa Vie nous apprend que la méchanceté passa à un excès de tout
poinl étrange. On le soupçonna de reprendre les pensées ambitieuses des anciens archevêques de la maison des Yisconti ; on Taccusa même d'avoir des intelligences secrètes avec quelques princes dltalie pour entreprendre sur TÉtat de Milan. Ses actions, toujours désintéressées, justifièrent absolument sa conduite. Sa vertu parut plus éclatante, après avoir été attaquée par le fer, par le feu, par les persécutions et par les calomnies... £t pour convaincre de tout point la méchanceté de ces âmes lâches et noires, qui expliquent pour l'ordinaire les bonnes actions en mauvais sens, la providence de Dieu permit qu'un peu de temps après ces persécutions saint Charles trouva une occasion très-belle et trèséclatante de mépriser la vie et de la mépriser en un point qui prouva clairement qu'il ne l'avait jamais destinée à la grandeur humaine, mais seulement au service de Dieu. La peste ravagea avec furie la ville de Milan ; il assista les malades de tout son bien, il les servit de sa propre personne et leur administra lui-même les sacrements. 0 mon Dieu, quand vous frappez les ouailles de ce fléau si funeste et si épouvantable, quelle consolation un pasteur, animé des justes sentiments de sa profession, peut-il prendre dans leurs malheurs que celle de les servir, de souf* frir et de mourir avec elles ! Bonus pastor animant suam dat pro ovibus suis. Cela est de devoir, cela est de précepte, cela est d'obligation des plus indispensables. 0 mon Dieu, que le zèle, que le courage, que la charité de saint Charles nous comblent de honte et de confusion ! »
Quant au coadjuteur, loin d^être prêt à donner sa
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vie pour son troupeau, il ne songeait, lui, qu'à l'exploiter sans trêve et sans merci au profit de son ambition. Que de fois il transforma la chaire sacrée en tribune politique et ses sermons en pamphlets, comme les prédicateurs de la Ligue ! Tel de ses sermons, dont il ne nous reste plus que le titre, était une mazarinade. C'est là le côté le plus original du sermonnaire; il fut peut-être le seul homme du clergé, pendant la Fronde, qui osa se servir eu chaire d'une telle arme. C'est ainsi qu'en 1648, dans son Sermon de saint Louis, il réclamait en faveur du clergé une exemption des subsides demandés pai* Mazarin, avec une audace qui sentait déjà la faction. « Depuis le martyre de saint Thomas de Cantorbéry, s'écriait-il, mort et canonisé pour la conservation des biens temporels de l'Église, c'est une impiété que de ne pas les mettre au rang des choses sacrées. » Une année après, en pleine Fronde, tout autre est son langage, tout autre sa conduite. 11 propose au Parlement de s'emparer, non-seulement de la vaisselle d'argent des particuliers pour en faire de la monnaie et pour lever des geus de guerre, mais encore des vases sacrés des églises, « qui ne pouvaient être mieux employés, disait-il, que pour la défense de la chose publique. » Le même jour (25 janvier 1649), pour donner du cœur aux Parisiens qu'avait plongés dans l'épouvante l'approche du vainqueur de Lens avec une armée, il montait en chaire. C'était la fête de la Conversion de saint Paul, et loin de prêcher, à l'exemple de l'apôtre, le respect dû aux puissances, il s'éleva avec force contre Mazarin. (c II ne faut pas souffrir pour la
gloire de Dieu, s'écria-t-ii, qu'un étranger, un Italien, enlève le roi hors de Paris et mette TÉtat tout en feu \ » L'église regorgeait de monde, et Retz comptait parmi ses auditeurs le prince de Conti et M"* de Longueville '. Une relation inédite assure que, si « la foule fut grande, l'édification fut fort petite ' ». — c< Ce qui scandalisa davantage tous les bons Français, ajoute-t-elle, fut de voir ce prélat... prêcher une doctrine bien contraire à celle de ce grand apôtre, lequel avait tant de respect pour les puissances temporelles, qu'il voulait qu'il leur fût obéi, fussent-elles déréglées et dissolues. »
Une autre fois, à la fin du blocus de Paris, il attaqua Mazarin avec véhémence du haut de la chaire, mais il y eut un tel frémissement de désapprobation dans Tauditoire, que l'orateur resta court et fit semblant de s'évanouir pour se tirer de ce mauvais pas \ Malheureusement il ne nous est resté dans leur entier aucune de ces harangues frondeuses, dont l'éloquence, à coup sûr, devait être bien autrement franche et sincère que celle de sermous roulant uniquement sur un sujet de piété, ou même que celle de pamphlets écrits à froid par Retz dans le silence du cabinet.
Les murmures que soulevaient de temps à autre les sermons révolutionnaires du coadjuteur, ainsi que le
1 Journal inédit d'un Parisien pendant la Fronde, Bibl. nai., et Journal du président d'Ormesson, t. l", p. 642.
* Journal inédit de Dubuisson- Aubenay , à U date du 25 janvier 1649.
* Journald*un Parisien.
* Mémoh^s de la duchesà-e de Semours,
constatent les Mémoires de Tépoque, nous prouvent à quel point ils choquaient les hommes d'ordre et les esprits sincèrement religieux. On peut se figurer de quel douloureux étonnement furent saisis les auditeurs de Retz, qui avaient eu la naïveté de croire à la sincérité de ses pratiques extérieures jusqu'en 1648, lorsque pour la première fois éclatèrent comme un coup de foudre, du haut de la chaire sacrée, ses prédications factieuses. Plus d'une fois, Mazarin s'émut de cette guerre inusitée depuis l'époque de la Ligue, et, pour y répondre avec les mêmes armes, il fit attaquer les frondeurs en pleine chaire par Claude de Lingendes et par le père Faure, cordelier, qui, Tun et l'autre, étaient des prédicateurs fort en renom. Un jour, c'était au mois de mars 1649, pendant le siège de Paris, Lingendes, sous des noms et des images bibliques , ne craignit pas de tancer les Parisiens en pleine révolte ; il fit un portrait d'Âbsalon, dans lequel le duc de Beaufort, « ce Roi des Halles aux longs cheveux », crut se reconnaître, ce qu'il ne pardonna pas à l'orateur \ Rien ne prouve toutefois que Lingendes ait fait la moindre allusion au coadjuteur.
Malgré Textrème penchant de Retz pour la galanterie, les femmes ne furent jamais pour lui qu'une distraction , un passe-temps. Sa passion dominante, bien qu'il ait constamment affirmé le contraire dans ses Mémoires, c'était l'ambition. Il devina de bonne heure qu'il ne pourrait arriver à la haute position qu'il rêvait, au cardinalat, au poste de premier mi-
^ Les Jhfédicateurs du dix-êepHème siècle avant Bossuet^ par M. Jacquinet, directeur des études littéraires àTÉcoIe normale supérieure.
nistre^ parles voies ordinaires, en remplissant scrupuleusement ses devoirs de pasteur et de sujet fidèle. Il savait jusqu'où s'étendait la faveur de Mazarin et qu'il lui serait impossible de le déraciner dans le cœur de la reine. C'eût été en pure perte, il ne l'ignorait pas, que, pour être nommé cardinal, il se fût résigné à des actes de soumission et d'adulation qui ne pouvaient convenir en aucune sorte à son humeur altiëre. Gomment Mazarin, le plus ombrageux des hommes, eût-il pu consentir de gaieté de cœur à le voir à ses côtés revêtu de la pourpre ? L'espoir de succéder en temps calme à un ministre si habile, si fortement ancré au pouvoir, si jeune encore, qui n'avait que onze ans de plus que lui, ne lui paraissait pas moins chimérique. Ce que Retz ne pouvait donc espérer d'une conduite sans reproche, il se jura de l'arracher tôt ou tard per fas et nef as, par l'intrigue, par la faction, par la guerre civile. Cependant, afin de ne pas être noté de la plus noire ingratitude envers la reine, à qui il devait sa nomination de coadjuteur, il se garda bien d'éclater tout d'abord et il louvoya pendant plusieurs années. Quand les Importants parurent sur la scène, il refusa pru«* demment d'entrer dans cette cabale de songe^creuœ, qui devait bientôt disparaître au milieu des huées. Mais, en attendant l'heure des hostilités ouvertes, il s'attacha avec le plus grand soin à mettre à profit ton* tes les circonstances, à fonder sourdement sa popu-l&rité et à semer la haine et le mépris contre Mazarin. S'élevait-il un conflit entre la cour et l'archevêché^ le coadjuteur ne manquait jamais, pour se faire bien venir du clergé, d'embrasser chaudement la défense
des privilèges et immunités de son église, et il s'arrangeait toujours de façon à mettre autant que possible le bon droit de son côté et le ministre dans son tort.
Il n'eût tenu qu'à lui de vivre en fort bons termes avec la régente et avecle cardinal qui, de son propre aveu, le « traitait fort bien » et le faisait dîner tète à tète avec lui une fois par semaine. Mais le coadjuteur n'était pas homme à se payer de si minces faveurs ; le repos était d'ailleurs incompatible avec son ambition et son esprit naturellement inquiet et turbulent. Il ne visait à rien moins, c'est lui-même qui l'avoue, qu'à jouer le rôle de Richelieu dans TÉglise. Un jour, en l'absence de son oncle l'archevêque, il s'avise d'improviser un plan d'importantes réformes pour le clergé de son diocèse, mais le ministre s'effraye de ces nouveautés et pousse l'archevêque à les faire échouer. Le coadjuteur fut obligé de réprimer son zèle trop ardent, et il nous assure qu'il souffrit le camouflet « avec plus de flegme qu'il ne convenait à sa vivacité » . Il avait appris à garder, au milieu de ses fonctions ecclésiastiques, cette réserve et cette impassibilité tout extérieures, qui rendent les prêtres impénétrables, alors même qu'ils sont le plus en proie à la violence de leurs passions. En 1645, choisi, en qualité de diocésain, par l'assemblée du clergé de France, pour plaider devant elle la cause de six prélats exilés par Richelieu, il s'acquitta si bien de sa mission, quil entraîna un vote de l'assemblée par lequel les exilés furent rappelés dans son sein avant même que la cour fût informée de la question. On peut juger de l'extrême
irritation de la reine et du cardinal. L'audacieux coadjuteur fut mandé devant eux et il essuya une semonce des plus vertes, « qu'il reçut, nous dit-il, avec un respect qui alla jusqu'à la patience ».
Puis vint l'affaire de Tévêque de Warmie, qui prétendait avoir le droit de célébrer dans Notre-Dame, et sans autorisation de Farchevêque, le mariage de la nouvelle reine de Pologne, Marie-Louise de Gonzague. Le coadjuteur, invoquant les privilèges du chapitre et de l'archevêché, s'y refuse opiniâtrement et, de guerre lasso, la reine de Pologne est forcée de lui demander une autorisation par écrit pour qu'elle puisse se marier dans la chapelle du Palais-Royal. L'exaspération de la reine et celle du cardinal furent au comble. Mais Retz, suivant sa coutume, écouta leurs réprimandes sans sourciller. Il ne se montra pas moins intraitable dans une question de préséance à Notre-Dame, soulevée par le duc d'Orléans, et dans l'affaire de l'évèque de Léon, dépossédé de son siège sous Richelieu, et dont l'assemblée du clergé avait demandé la réintégration. Chargé de suivre l'affaire, il força la main au ministre, qui refusait d'exécuter ses promesses, et celui-ci, contraint de céder, le voua à tous les dieux infernaux. Il s'emporta jusqu'à lui dire « que, lorsqu'on affectait les actions de saint Ambroise, il en fallait faire la vie » .
Mais ce n'était qu'à bon escient que Retz s'était livré à ces excès d'audace, ou si l'on veut à ces imprudences. Plus il avait perdu dans les faveurs de la cour, plus il avait gagné d'influence parmi le clergé. Ajoutez qu'il faisait de grandes dépenses, d'à*
DÉBUTS DANS LA YlB ECCLÉSIASTIQUE. 37
bondantes aumônes, de ces « libéralités sourdes dont Técho n'est plus que résonnant » . Le ministre s*en inquiétait et notait, dans ses carnets, tout ce qu'il en découvrait avec le même soin que Richelieu prenait note, dans son Journal, de tous les faits et gestes de ses ennemis. « Le coadjuteur, écrivait Mazarin à quelque temps de là, a remis la table plus forte que jamais, a acheté de la vaisselle d'argent et du linge et fait plus de dépenses que jamais, et devant, à ce que Ton dit, plus de quatre cent mille livres. On ne sait pas comprendre où il trouve de l'argent... *. » Retz nous avoue lui-même que, bien avant la journée des barricades, il ne négligeait rien pour gagner la faveur publique.
« Rien ne prépare mieux à la diplomatie que la théologie », a dit M. de Talleyrand, si bon juge en pareille matière, et le coadjuteur, comme on sait, était un docteur émérite en théologie. Personne ne connaissait mieux que lui l'art des cheminements souterrains pour ruiner un adversaire. Avec quelle habileté, par quelles voies tortueuses, il se prépare à tout événement I II suffit, pour s'en convaincre, de lire entre les lignes le commencement de ses Mé* moires, a La nécessité de me soutenir contre la cour, avoue-t-il franchement, m^obligea de suivre cette conduite et même de la renforcer. »
Cette petite guerre d'escarmouches, interrompue de temps à autre par (c des paix fourrées » entre le cardinal et le coadjuteur, se prolongea jusqu'aux fameuses journées du 26 et du 27 août 1648, pro-
t XIII« earnet.
3k INTRODUCTION.
voquéoB par rarrestation de Broussel. Jusque-là, de son propre aveu, Retz n avait rien négligé pour prendre ses précautions contre le mauvais vouloir du ministre et pour se ménager Taffection de la bourgeoisie et du peuple. En moins de quatre mois, il avait dépensé trente-six mille écus en aumônes et en libéralités, c'est-à-dire environ trois cent mille francs de nos jours.
Rien de plus captieux que le récit que Retz nous a laissé de ces deux journées et du rôle qu'il y joua; rien de plus habile que les détours par lesquels il fait passer le lecteur afin de l'amener à prendre fait et cause pour lui. Jamais l'art des transitions et des gradations ne fut poussé plus loin. Évidemment, une partie des faits est arrangée à plaisir par l'artificieux historien pour justifier son ingratitude et sa révolte. Sous prétexte d'apaiser la sédition, il se rend au Palais-Royal, afin de conseiller à la reine de rendre la liberté à Broussel. D'abord on l'accueille avec hauteur; puis, à l'en croire, afin de le compromettre, on le désigner pour calmer le peuple parla fausse promesse de la délivrance des prisonniers. Et lorsque, à force d'adresse et de supplications, il est parvenu à faire déposer les armes, pour tout remerclment, la reine lui dit : « Allez vous reposer, monsieur, vous avez bien travaillé ! » Et tous les courtisans de rire et d'échanger des mots piquants sur cet archevêque m partibtts qui, sans caractère suffisant, vient s'immiscer dans les affaires publiques. c< Il faut que Votre Majesté soit bien malade, dit Bautru en se tournant vers la reine, puisque M. le coadjuteur lui apporte l'extrAme-onction en
rocbet et en camail. » A peine fut-il parti, qu*il fut livré pendant une heure, nous dit-il avec une grâce charmante, « à la raillerie fine de Bautru, à la bouffonnerie de Nogent, à Tenjouement de la Rivière, à la fausse compassion du cardinal et aux éclats de rire de la reine » . Il rentre à Tarchevèché la rage dans le cœur, non sans avoir distribué sur son passage force bénédictions. Ne croyez pas pourtant qu'il éclate sur Theure. Il est trop habile pour ne pas essayer démettre, à Tégard de ses lecteurs, le bon droit de son côté , en apparence du moins. Il suppose que, dans ce premier moment, il s'enveloppa dans son devoir, bien résolu de ne pas en sortir, et qu'il sut résister aux instances de quelques amis qui lui apprirent de quelles railleries cruelles il avait été le jouet au Palais-Royal où même on Taccusait hautement d'être l'auteur de la sédition. » Je sacrifiai presque sans balancer à mon devoir, dit-il en jouant la grandeur d'Ame, les idées les plus douces et les plus brillantes que les conjurations passées présentèrent à mon esprit en foule, dès que le mauvais traitement que je recevais, connu et public, me donna lieu de croire que je pouvais entrer avec honneur dans les nouvelles. Je rejetai, par le principe de l'obligation que j'avais à la reine, toutes ces pensées, quoique, à vous dire le vrai, je m'y fusse notirri dès mon enfance, »
Jusqu'ici Retz n'est que bafoué, et ce n'est point un motif suffisant pour un homme de bien, de se révolter. Il faut plus encore, et voici ce qu'il invente par une ingénieuse mise en scène. Il suppose qu'un de ses amis, M. d'Argenteuil, vient le trouver au
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milieu de la nuit, et lui annonce que le diable possède le Palais-Royal, qu'on l'y accuse formellement d'être le fauteur de l'insurrection, qu'il est perdu, qu'il doit être conduit sous bonne escorte à Quimper- Corentin, qu'il ne lui reste plus qu*à songer à sa sûreté, que le Parlement doit être exilé à Montargis, et que la cour enfin est assez forte pour pendre qui elle voudra.
Voilà donc Retz armé du droit de légitime défense et jusqu'à un certain point justifié. Malheureusement pour lui, il n'y a pas un mot de vrai dans la fin de son récit. Évidemment il n'avait pas jusqu'alors inspiré assez de crainte à la cour pour qu'elle eût songé un seul instant à lui faire partager le sort de Rroussel. £lle s'était contentée de lui lancer quelques épigrammes. Retz, à n'en pas douter, a voulu grossir son rôle dans cette première journée ainsi que ses griefs contre la cour. C'est dans sa féconde imagination et non dans la vérité des faits qu'il a puisé toutes ses inventions et tous ses arguments pour justifier sa défection. Le disciple de Machiavel, qui a passé sa vie à étudier dans les livres, puis en action, avec les Montrésor, les Saint-Hibal et les Varicarville, l'art de conspirer, va se donner pleine carrière. Le moment est enfin venu pour lui de se montrer, de jouer sur le théâtre le grand rôle qu*il ambitionne depuis si longtemps, celui de chef de parti. L'homme va se révéler tout entier, le conspirateur de race va se démasquer. Écoutons-le : « Comme la manière dont j'étais poussé et celle dont le public était menacé eurent dissipé mon scrupule, et que je crus pouvoir entreprendre avec bon-
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neur et sans être blâmé, je m'abandonnai à toutes mes pensées : je rappelai tout ce que mon imagination m'avait jamais fourni de plus éclatant et de plus proportionné aux vastes desseins ; je permis à mes sens de se laisser chatouiller par le titre de chef de parti, que j'avais toujours honoré dans les Vies de Plutarque; mais ce qui acheva d'étouffer tous mes scrupules, fut l'avantage que je mlmaginai à me distinguer de ceux de ma profession, par un état de vie qui les confond toutes. Le dérèglement des mœurs, très-peu convenable à la mienne, me faisait peur; j'appréhendais le ridicule de M. de Sens. Je me soutenais par la Sorbonne, par des sermons, par la faveur des peuples ; mais enfin cet appui n'a qu'un temps, et ce temps même n'est pas fort long, par miUe accidents qui peuvent arriver dans le désordre. Les affaires brouiUent les espèces, elles honorent même ce qu'elles ne justifient pas , et les vices d'un archevêque peuvent être, dans une infinité de rencontres, les vertus d'un chef de parti... J'avais eu mille fois cette vue, mais eUe avait toujours cédé à ce que je croyais devoir à la reine. Le souper du Palais-Royal et la résolution de me perdre avec le public rayant purifiée, je la pris avec joie et j'aban^ donnai mon destin à tous les mouvements de la gloire. »
On sait comment il prépara l'insurrection du 27 août et comment Paris, en moins de deux heures, se couvrit de plus de douze cents barricades. Cette fois la cour finit par céder et, lorsque Broussol eut été rendu à la liberté, Paris rentra dans le silence comme par enchantement, comme un jour de ven-
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dredi saint, nous dit Retz. Ce qui est vraiment incroyable, c'est que, après nous avoir révélé la part quil prità cette journée, et qu'il apeut-ètre beaucoup exagérée, Retz soutienne un peu plus loin qu'il a toujours eu de Taversion pour les moyens violents. Quis ttiierit GraccAos de seditione quœrentes f
C'est à partir de ce jour mémorable qu'il voit « la carrière ouverte, même pour la pratique, aux grandes choses dont la spéculation l'avait si vivement touché dès son enfance » ; c'est à dater de la journée des barricades, que « son imagmoHon lui fournit toutes les idées du possible » .
Mais ce fut en vain qu'il essaya, pendant la guerre civile, « de brouiller les espèces »^ comme il le dit luimême, de confondre les rôles, d'effacer autant que possible son caractère sacerdotal, de prouver en action que « les vices d'un archevêque peuvent être parfois les vertus d'un chef de parti». Malgré les soins infinis qu'il prenait, il ne pouvait faire illusion à personne. Le chef de la Fronde et Phomme à bonnes fortunes ne pouvaient faire oublier la soutane du prêtre. Ces trois personnages juraient constamment à se trouver ensemble et se mettaient réciproquement dans un cruel embarras. Ce tribun crosse et mitre, qui vivait « bien plus en berger qu'en pasteur »^ était sans cesse en butte aux épigrammes les plus mordantes. Les pamphlets et les bons mots pleuvaient sur lui dru et menu, ce qui lui déplaisait fort, car il avait la prétention de faire prendre tous ses rôles au sérieux. « A-tron jamais vu un prêtre se mêler d*intrigues avec les femmes et quitter Tautel pour cajoler dans les ruelles de lit ? disait nn pam-
phlétaire. A-t-on jamais vu un archevêque prêcher dans les églises pour animer le peuple à la destruction de ses ennemis?... » Qui ne connaît le mot si spirituel du président Mole en le voyant entrer au Parlement un jeudi saint qu'il venait de présider à Notre-Dame à la cérémonie des saintes huiles? « Il vient, dit-il, de faires des huiles qui ne sont pas sans salpêtre. » Et celui du duc de Beaufort s'écriant plaisamment, à la vue du manche d'un poignard qui sortait de la soutane du factieux prélat : « Voici le bréviaire du coadjuteur I » Qui ne connaît le mot des Parisiens lorsque le Régiment de Corinthe, levé par Retz et baptisé ainsi de son titre d'archevêque, fut défait parles troupes du roi? Ils nommèrent fort spirituellement cet échec : La première aux Corinthiens. Le mot fit fortune et fut répété par tous les échos. Retz en fut blessé au vif, et ce qui le prouve, c'est qu'il n'en dit mot dans ses Mémoires, non plus que de tant d'autres plaisanteries de ce genre. Que dut-il penser du surnom de Pape des frondeurs que lui donna Saint-Simon, un petit maître de son temps ^ ? C'étaient là autant de pointes qui lui rappelaient sans cesse qu'il ne brouillait pas si bien les espèces qu'on ne fît très-bien la distinction des unes et des autres. Tel était l'indigne élève du vénérable Vincent de Paul. Comme on le voit, il avait peu profité de ses leçons. Si jamais, vers la fin de sa vie, il s'est converti au christianisme, comme on l'a prétendu un peu naïvement, il faut convenir que ce serait un étrange miracle.
< Lettre de M. de Saint-Simon à M. de Chftvi^y, du 27 novembre 1649.
Assurément un tel personnage ne pourrait inspirer qu'un sentiment d'effroi, mêlé de mépris et d*horreur, s*il était permis d'oublier un seul instant qu'il ne fut prêtre qu'à son corps défendant. En toute justice, il ne faut voir dans le cardinal de Retz qu'un gentilhomme victime des préjugés de son temps, du despotisme paternel, d'une aveugle ambition de famille. Ce prêtre malgré lui, qui eut de si grands défauts et de si grands vices, n'était pas si noir au fond qu*on se le pourrait imaginer. Bien que, dans le domaine politique, et pour satisfaire son ambition démesurée, il fût toujours prêt, ainsi qu'il le dit lui-même, à faire le bien ou le mal, il avait des vertus de cœur et des dons d'esprit si rares qu'il serait injuste de ne pas les faire entrer dans la balance.
Ce qui peut sembler surprenant, c'est que les contemporains de Retz, amis et ennemis, n'aient eu qu'une seule voix pour reconnaître en lui de hautes qualités qui, à leurs yeux, dominent même ses plus grands vices. Écoutons-les, rien ne nous instruira mieux que leur témoignage : « Il avait beaucoup d'esprit et de savoir, dit M"* de Motteville, et, outre cela, un grand cœur et de la grandeur d'âme. » — « Ce cœur que rien ne peut vaincre, écrivait l'honnête et véri.dique Patru au cardinal, au moment où celui-ci revenait d'exil, cette bonté qu'on ne peut assez admirer, tous ces dons précieux dont le ciel vous a si heureusement comblé, me donnèrent à vous. Ce n'est ni votre pourpre, ni la splendeur de votre maison, c'est quelque chose de plus grand, c'est vous-même, c'est votre vertu qui m'attache, et
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ces liens ne se peuvent rompre qu'on ne perde ou la vie ou la raison. »
Bien avant la Fronde, le coadjuteur était devenu le protecteur, Tidole et Tami des beaux esprits du temps, de Chapelain, de Balzac, de Ménage, de Sarasin, d'Adrien de Valois et de beaucoup d'autres. Scarrou lui dédiait en ces termes son Roman comique : « Au coadjuteur, c'est tout dire. » Qui ne connaît le portrait qu'a laissé de lui La Rochefoucauld, son ennemi intime? « Le cardinal de Retz a beaucoup d'élévation, d'étendue d'esprit, » dit-il en débutant.; puis il ajoute : « Il a plus d'ostentation que de vraie grandeur, l'humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis. » Longtemps après la mort de Retz, Bossuet, qui n'osait prononcer son nom du haut de la chaire sacrée de peur de déplaire à la cour, le désignait dans les termes suivants à ses auditeurs, sans qu'un seul d'entre eux pût s'y méprendre : « Puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs ; cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'État, d'un caractère si haut qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi? » Il le qualifiait en même temps de ferme génie bien avant la publication des Mémoires, car il savait à quoi s'en tenir sur le génie de Retz, par plusieurs contemporains qui l'avaient vu de près, dans l'intimité, par la princesse palatine Anne de Gonzague et par le grand Condé. Ce qui dominait dans Retz, c'était sa science profonde des hommes en temps de révolulion, son art mer\'eilleux de les soulever, de s'en
emparer, do les rallier à ses intérêts et à sa cause, ou de les enlacer et de les vaincre lorsqu'ils devenaient ses adversaires ; son aptitude surprenante à tourner les difficultés et à les surmonter, ou à susciter des obstacles sans cesse renaissants à ses ennemis.
Jamais homme ne poussa plus loin dans une intrigue la fécondité des inventions et des combinaisons, et ce n^est pas trop se risquer que de prétendre que Mazarin eût cent fois succombé sous les embûches du coadjuteur, s'il n'eût trouvé dans le cœur de la reine un point d'appui inébranlable.
Lenet, le confident et le conseiller du grand Condé, qui avait toutes les raisons du monde pour détester le cardinal de Retz et ne pas rendre justice à son mérite, déclare dans ses Mémoires « qu'en lui seul résidait toute l'autorité de la Fronde, par la supériorité de son génie sur tous ceux qui la composaient ». Et l'ennemie mortelle de Retz (à qui elle avait à reprocher l'emprisonnement de son père), la duchesse de Nemours, est forcée d'avouer que « son esprit est assez pénétrant et d'une étendue assez vaste »; mais elle ajoute, ce qui est un point de vue fort juste, « qu'il ne pouvait trouver que dans les aventures extraordinaires de quoi remplir ses idées vastes et satisfaire toute l'étendue de son imagination ». Enfin elle dit malicieusement <( qu'il ne trompait jamais que dans les occasions qui pouvaient lui être dVne grande utilité » . C'était un point de caractëre commun entre lui et Richelieu, duquel Retz lui-même a dit « qu'il allait au bien ou par inclination, ou par bon sens, toutes les fois que son in->