‹ Le Cardinal de RichelieuChapitre 128 sur 203 · T. Il, p · texte numérisé non relu

T. Il, p

3. Non-seulement le Cardinal créa chez lui une et même deux salles de spectacle; mais il établit, en 1633, un théâtre à Forges, pendant que la Cour y prenait les eaux. (Gazette, 1633, p. 260. — Lettres et papiers d'État, IV, 470, note.)

4. Il y avait alors à Paris deux troupes de comédiens: celle de l'hôtel de Bourgogne, dirigée par Belle.rose, qui jouait la farce; celle du Marais, dirigée par Mondory, qui représentait les comédies et les tragédies. Le Cardinal créa une troisième troupe, celle du Palais-Cardiual.

capable de contenir 600 personnes, et l'autre plus de 3,000. Dans le petit, il assistait aux pièces de théâtre que les comédiens représentaient ordinairement au Marais du Temple; le grand était réservé pour les comédies de pompe et de parade, quand la profondeur des perspectives, la variété des décorations, la magnificence des machines y attiraient Leurs Majestés et la Cour.

Ce lieu est une longue salle parallélogramme, large de 9 toises1 en dedans œuvre, que le Cardinal et Le Mercier s'efforcèrent de rendre la plus admirable de l'Europe ; mais la petitesse du lieu s'y opposa; car, comme ce ministre avait résolu de faire au Roi un présent de sa maison, il était bien aise qu'il s'y trouvât quelque grande partie et quelque chose qui fût digne d'un grand monarque ; et pour cela il fit faire, par plusieurs, divers dessins et élévations pour ce théâtre, mais qui ne furent pas reçus, pour être trop enjoués; de sorte qu'il se tint à celui de Le Mercier, comme plus solide, plus commode et plus majestueux tout ensemble.

La manière de ce théâtre est moderne, et occupe, ainsi que je l'ai dit, une longue salle couverte et carrée longue. La scène est élevée à un des bouts, et le reste occupé par 27 degrés de pierre qui montent mollement et insensiblement, et qui sont terminés par une espèce de portique, ou trois grandes arcades. Mais cette salle est un peu défigurée par deux balcons dorés, posés l'un sur l'autre, de chaque côté, et qui, commençant au portique, viennent finir assez près du théâtre. Le tout ensemble est couronné d'un plafond ou perspective, où Le Maire2 a fait une longue ordonnance de colonnes corinthiennes, qui portent une voûte fort haute, enrichie de rozons ; et cela avec tant d'art que non seulement cette voûte et le plafond semblent véritables, mais

2. Jean le Maire, mort en 1635. 11 excellait à peindre l'architecture et les perspectives.

rehaussent de beaucoup le couvert delà salle et lui donnent toute l'élévation qui lui manque.

Sur les degrés de ce théâtre, il n'y a ni procinctions, ni vomitoires, ni balustres à la façon des Grecs et des Romains ; on n'y voit point, comme chez eux, ce grand nombre d'entrées et de sorties si commodément distribuées ; ces portiques distribués avec tant d'esprit et de majesté ne s'y rencontrent point, non plus que tous ces escaliers, grands, petits, dérobés, ni tous ces autres membres et commodités des cirques et des amphithéâtres. Tels enrichissements, outre l'embarras, eussent occupé trop de place dans un lieu où il y en avait si peu, et qui y était si nécessaire. Les degrés même ne sont pas arrondis en circonférence, ils régnent en droite ligne sur la largeur entière de ce parallélogramme ; et, déplus, Le Mercier leur a donné moins de hauteur et de largeur que les anciens ne faisaient. Au lieu d'un pied et demi de haut (0m,48) sur trois ou deux et demi de large (0m,97 ou 0m,81) que portaient ceux des Romains, chacun n'a de hauteur que cinq pouces et demi (0m,i4) et vingt-trois (0m,62) de largeur, si commodes pourtant que jamais ceux des Anciens ne les ont égalés en ce point; et de fait, par ce même moyen on y monte et descend avec toute une autre facilité.

Là s'assemble à la comédie, dans cet espace, trois fois plus de monde qu'il n'y en aurait eu, si ce théâtre était conduit sur le dessin de quelque architecte de Rome ou de Grèce. Les spectateurs même n'y sont point assis, ainsi qu'à Rome, sur la pierre toute nue, incommode en certaines saisons pour la froideur, et ils s'y trouvent bien plus à leur aise : un même degré à même temps n'y sert point de siège et de marchepied à deux files d'auditeurs, qui pourraient gâter leurs habits et s'entrecrotter. Notre architecte ingénieux, afin de pourvoir à celte incommodité, s'y est pris assez joliment ; car, peut-être, est-il le premier qui s'en soit avisé.

Pour mieux comprendre ceci, il faut savoir que, comme

il est impossible de s'asseoir sur des degrés qui ne portent que cinq pouces et demi (0m,14) de haut; aussi ces degrés si bas, dans cette salle, ne servent que de marchepied, et ne sont faits ainsi que pour porter chacun une longue suite de formes1 de bois, qu'on y place aux jours de comédie, mais qui n'en couvrent guère que les deux tiers ; ainsi les spectateurs rangés le long du vingt-septième degré, par exemple, qui est le dernier, ne sont élevés que de cinq pouces et demi (0m,14) par-dessus ceux qui occupent le vingt-sixième, et de même en est-il des autres ; si bien que, quand la salle est pleine de monde, on n'y voit que des têtes rangées par étage les unes au-dessus des autres et qui rampent (s'élèvent imperceptiblement)...

Il est constant que Le Mercier, dans la distribution des parties de ce théâtre, a passé l'espérance de tout le monde et fait beaucoup plus qu'on n'attendait, n'y ayant point d'apparence qu'un carré long, renfermé entre une rue et une cour, dût être si accompli; car enfin, malgré les petits défauts qu'on y remarque, il n'y a personne qui n'avoue que c'est le théâtre de France le plus commode et le plus royal.

J'aurais tort de ne pas décrire la couverture de ce vaste vide, qui a mérité l'admiration, non seulement du charpentier, mais encore de tous les curieux : c'est une mansarde couverte de plomb, posée sur une fort légère charpente, et particulièrement sur huit poutres de chêne, chacune de 2 pieds (0m,649) en carré sur 10 toises (t9m,49) de long.... Jamais on n'avait vu, ni lu, ni ouï parler de poutres de chêne d'une longueur si extraordinaire et si prodigieuse.... Aussi, entendant parler qu'on fouillait dans toutes les forêts royales pour découvrir huit chênes de 20 toises de haut chacun, pour lors ils se prirent à rire et dirent que c'était

i. Banquettes rembourrées et garnies de velours ou d'autre étoffe.

chercher ce qu'on ne trouverait jamais. Mais ils furent bien étonnés quand ils les virent et qu'ils surent qu'elles avaient été taillées dans les forêts royales de Moulins, et que pour les amener on avait déboursé près de 8,000 livres1.

Nous verrions encore aujourd'hui ces poutres aussi saines que jamais, si l'on ne s'était point avisé depuis la mort du Cardinal de les charger de planchers et d'appartements, qui en ont rompu quelques-unes. Tous les curieux ont été touchés de cette ruine. En effet, elle est si considérable, qu'il n'y a point de charpentier qui veuille entreprendre de la rétablir à moins de 4,000 livres 2 pour chaque poutre, si bien que je m'imagine qu'on se contentera des étages qui y sont3.

Le goût du théâtre était alors fort répandu, et le Cardinal n'était pas seul à avoir cette passion : Louis XIII la partageait. En 1635, le 15 mars, il dansa à Chantilly le ballet de la Merlaison ou de la chasse du merle, chasse que S. M. aimait particulièrement. Tout était de l'invention du Roi, le nom du ballet, les airs, les pas, les costumes. S. M. figura dans la troisième entrée comme marchand de sonnettes.

Richelieu fit représenter sur son théâtre un assez bon nombre de pièces et de ballets. Quelques-unes de ces pièces étaient l'œuvre des Cinq-Auteurs. On donnait ce nom à Boisrobert, Corneille, Rotrou, Colletet et

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