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2o2 LE CARDINAL

Jacqueline, déjà célèbre par son talent précoce pour la poésie, le rôle principal, espérant que le talent et l'esprit de l'actrice parviendraient à obtenir du Cardinal la grâce de l'exilé. Laissons maintenant Jacqueline nous raconter ce qui se passa.

Quant à la représentation, écrivait-elle le lendemain à son père, M. le Cardinal parut y prendre grand plaisir, surtout quand je parlais. Il se mettait à rire, comme tout le monde dans la salle.

Dès que la comédie fut jouée, je descendis du théâtre avec le dessein de parler à Madame d'Aiguillon ; mais M. le Cardinal s'en allait, ce qui fut cause que je m'avançai tout droit à lui, de peur de perdre cette occasion-là, et outre cela M. de Mondory1 me pressait extrêmement d'aller parler à M. le Cardinal. J'y allai donc et lui récitai les vers que je vous envoie2, qu'il reçut avec une extrême affection et des caresses si extraordinaires que cela n'était pas imaginable ; car, premièrement, dès qu'il me vil venir à lui, il s'écria : « Voilà la petite Pascal » ; puis il m'embrassait et me baisait, et pendant que je disais mes vers, il me tenait dans ses bras, et me baisait à tout moment avec une grande satisfaction ; puis, quand je les eus dits, il me dit : « Allez, je vous accorde tout ce que vous me demandez ; écrivez à votre

Qui lui avait donné quelques leçons.

Ne vous étonnez pas. incomparable Armand,

Si j'ai mal contenté vos yeux et vos oreilles ;

Mon esprit, agité de frayeurs sans pareilles,

Interdit à mon corps et voix et mouvement.

Mais, pour me rendre ici capable de vous plaire,

Rappelez de l'exil mon misérable père.

C'est le bien que j'attends d'une insigne bonté:

Sauvez cet innocent d'un péril manifeste.

Ainsi vous me rendrez l'entière liberté

De l'esprit et du corps, de la voix et du geste.

père qu'il revienne en toute sûreté ». Là-dessus, Madame d'Aiguillon s'approcha, qui dit à M. le Cardinal: « Vraiment, Monseigneur, il faut que vous fassiez quelque chose pourcet homme-là; j'en ai ouï parler, c'est un fort honnête homme et fort savant: c'est dommage qu'il demeure inutile. Il a un fils qui est très savant en mathématiques et qui n'a pourtant que quinze ans ».

Là-dessus M. le Cardinal dit encore une fois que je vous mandasse de revenir en toute sûreté. Comme je le vis en si bonne humeur, je lui demandai s'il trouvait bon que vous lui fissiez la révérence. Il me dit que vous seriez le bienvenu ; puis parmi d'autres discours : « Dites à votre père, quand il sera revenu, qu'il vienne me voir», et me répéta cela trois ou quatre fois. Après cela, comme Madame d'Aiguillon s'en allait, ma sœur l'alla saluer et elle lui fit beaucoup de caresses et lui demanda où était mon frère, et dit qu'elle eût bien voulu le voir. Cela fut cause que ma sœur le lui mena ; elle lui fit de grands compliments et lui donna beaucoup de louanges sur sa science.

On nous mena ensuite dans une salle où il y eut une collation magnifique de confitures sèches, de fruits, limonades et choses semblables. En cet endroit elle me fit beaucoup de caresses. Enfin je ne puis pas dire combien j'ai reçu d'honneur, car je vous écris le plus succinctement qu'il m'est possible l.

Le 8 mars 1639 on dansa au Palais-Cardinal le ballet de la Félicité, sur le sujet de la naissance du Dauphin3. Ce ballet fut très goûté; on l'avait dansé à Saint-Germain (6 mars), et quelques jours après on le donna

1. Victor Cousin, Jacqueline Pascal. — Etienne Pascal, à son retour, alla voir, à Ruel, le Cardinal, et lui présenta ses trois enfants.

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