Gazette, p
un compte rendu, qui est peut-être le premier de ce genre. Nous le reproduisons en entier.
Le soir du 14 janvier fut représentée dans l'hôtel de Richelieu une pièce de théâtre composée par le sieur Desmarets, esprit poli et fertile tout ensemble, laquelle n'a pas eu sa pareille de notre âge si vous la considérez dans toute son étendue.
Le sujet en était excellent, qui fut traité avec une telle abondance de pensées délicates, fortes et sublimes, qu'il serait malaisé de trouver dans tout l'amas des plus belles tragédies de l'Antiquité les raisonnements qui sont dans cette seule pièce, ornée des plus nobles sentiments et des tendresses les plus grandes de l'amour. La France, ni possible les pays étrangers, n'ont jamais vu un si magnifique théâtre et dont la perspective apportât plus de ravissement aux yeux des spectateurs. La beauté de la grande salle où se passait l'action s'accordait merveilleusement bien avec les majestueux ornements de ce superbe théâtre, sur lequel, avec un transport difficile à exprimer et qui fut suivi d'une acclamation universelle d'étonnement, paraissaient de fort délicieux jardins, ornés de grottes, de statues, de fontaines et de grands parterres en terrasse sur la mer, avec des agitations qui semblaient naturelles aux vagues de ce vaste élément, et deux grandes flottes, dont l'une paraissait éloignée de deux lieues, qui passèrent toutes deux à la vue des spectateurs.
La nuit sembla arriver ensuite par l'obscurcissement imperceptible tant du jardin que de la mer et du ciel, qui se trouva éclairé de la lune. A cette nuit succéda le jour qui vint aussi insensiblement avec l'aurore et le soleil, qui fit son tour d'une si agréable tromperie qu'elle durait trop peu aux yeux et au jugement d'un chacun.
Après la comédie, circonscrite par les lois de la poésie dans les bornes de ce jour naturel, les nuages d'une toile
abaissée cachèrent entièrement le théâtre. Alors trentedeux pages vinrent apporter une collation magnifique à la Reine et à toutes les dames, et, peu après, sortit de dessous cette toile un pont doré conduit par deux grands paons, qui fut roulé depuis le théâtre jusque sur le bord de l'échafaud de la Reine, et aussitôt la toile se leva, et, au lieu de tout ce qui avait été vu sur le théâtre, y parut une grande salle en perspective, dorée et enrichie des plus magnifiques ornements, éclairée de seize chandeliers de cristal. Au fond de laquelle était un trône pour la Reine, des sièges pour les princesses, et aux deux côtés de la salle des formes (banquettes) pour les dames : tout ce meuble de gris de lin et d'argent.
La Reine passa sur ce pont pour s'aller asseoir sur son trône, conduite par Monsieur : comme les princesses, les dames et damoiselles de la Cour, par les princes et seigneurs, lesquelles ne furent pas plus tôt placées, que la Reine dansa, dans cette belle salle, un grand branle avec les princes, les princesses, les seigneurs et les dames : tout le reste de l'assemblée regardant à son aise ce bal si bien ordonné, où toutes les beautés de la Cour ne brillaient pas moins de leur propre éclat que de celui des riches pierreries dont elles étaient ornées, et faisaient admirer leur adresse et leur grâce. Après le grand branle, la Reine se mit en son trône et vit danser longtemps d'autres dames des plus belles et des plus adroites de la Cour.
Enfin, si j'ai de la peine à me retirer de cette narration, jugez combien il fut difficile aux spectateurs d'une si belle action de sortir d'un lieu où ils se croyaient avoir été enchantés par les yeux et par les oreilles : lequel ravissement ne fut pas pour les seuls Français. Les généraux Jean de Vert, Enkenfort et don Pedro de Léon, prisonniers de guerre, en eurent leur part, y ayant été conduits du bois de Vincennes1.