Affaires Étrangères, Rome, f
2. Ici se place un incident curieux dont M. de La Ferronnays rend compte au ministre. Comme ambassadeur, il avait témoigné un constant intérêt à l'Académie de France, et, lorsqu'il dut résigner ses fonctions, il fit prévenir, iKir l'un de ses secrétaires, le directeur de cette Académie, M. Horace Vernet, que, pour ce qu'il aurait à régler avec le gouvernement romain, il voulut bien, jusqu'à l'arrivée du nouvel amliassadeur, s'adresser directement au cardinal secrétaire d'Etat, qu'il trouverait dans les meilleures dispositions. M. H. Vernet qui, pour être un prodigieux improvisateur, avait le cœur, comme le talent, terre à terre, se cabra sur ce conseil, qui lui était donné par un homme à qui, en fervent adorateur du soleil levant, il ne reconnaissait plus de mandat. M. de La Ferronnays qui, jusqu'à ce que sa démission lut acceptée, restait ambassadeur, fit mander M. le directeur à l'ambassade et lui expliqua, en deux mots courtois, mais fermes, comment il s'était trompé sur l'intention de l'avis qu'il lui avait donné. « Le directeur, ajoutait M. de La Ferronnays, n'ayant rien trouvé à répliquer, je me permis d'ajouter que l'empressement qu'il avait mis à arborer, sur la villa Médicis et à porter lui-même, les couleurs adoptées de nouveau par la France, était fort légitime, mais aussi que je devais lui attester que je n'avais reçu aucun avis du gouvernement actuel à cet égard, qu'il me paraissait également dans le devoir et dans les convenances d'attendre les ordres officiels avant de faire une innovation pour laquelle il deviendrait nécessaire de se ménager l'agrément indispensable
LE CARDINAL DE ROHAN-CTI AliOT 379
Le chargé d'affaires relate le refus opposé par le pape à la permission que demandait le cardinal de Rohan de venir à Rome. C'est à M. de La Ferronnays, avec qui, en dépit de profondes divergences politiques, il était resté étroitement lié, que de Genève, le cardinal s'était adressé. M. de La Ferronnays lui répondit par la belle lettre qn'on va lire et oii s'accuse cette faculté modérée, prudente et vraiment politique qui ne devance les événements qu'autant qu'il est nécessaire, mais qui est capable de les comprendre parce qu'elle les a prévus et de les juger avec une sereine équité.
'< Rome, l'^'" septembre 1830.
« MONSEIGNELR.
« J'ai reçu, hier, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Genève ; nous avions appris par les papiers publics les dangers auxquels vous aviez été exposé à Paris, et nous étions dans une grande inquiétude, n'ayant depuis lors reçu aucune nouvelle de vous et personne ne sachant dans quel lieu vous étiez retiré. Sous ce rapport, votre lettre m'a fait bien grand plaisir: je me suis
du gouvernement pontificnL » Au monioiil nù ^L Vernet allait preuili-e congé, ranibassadeur lui remit un pli à son adresse qu'avait apporté le courrier du matin : c'était des remercînients adressés, de la part du roi Ciiarles X, au peintre (pii, six semaines auparavant, avait humblement, par l'intermédiaire de M. de La Ferronnays, mis aux pieds de Sa .Majesté un portrait que. à son intention, il avait lait du pape l'ie Vill. M. de La l'"erronnays n'abusa pas de sa revanche; il laissa, dans le plus loiu'd des silences, .M. Vernet détacher sa cocarde et emporter sa lettre.
380 LE CARDINAL DR «OnAN-CUAlîOT
empressé d'en faii"e donner communication an Sainl-Père, et je crois que SaSainlcté fera répondre directement anx questions que vous m'adressez. Je ne vous cache pas, mon cher duc, que le pape se montre très étonné et i)eu satisfait de la précipitation avec laquelle plusieurs de nos évoques ont abandonné leurs sièges et leurs troupeaux. Il n'a pas reconnu, dans ce moment d'épreuve, le zèle et le courage dont plusieurs d'entre eux se vantaient avant l'orage. Le Saint-Père verrait avec une profonde douleur recommencer cette émigration du clergé qui, déjà, a mis tant de (roubles dans l'Eglise! Il sait que le nouveau gouvernement a fait inviter MM. les évêques et archevêques à rentrer dans leurs diocèses, et je crois que le pape les pressera de se rendre à celle invitation.
« Je dois avec franchise vous avouer, mon cher duc, que votre arrivée à Rome ne ferait aucun plaisir au Saint-Père; il me l'a fait dire de la manière la plus positive; il verrait dans cette démarche une sorte de désertion de votre poste qui l'étonnerait de votre part. Mon amitié me fait un devoir de vous en prévenir; croyez-en ma pai'ole plus que celle de l'abbé Lacroix, qui, quoi qu'il puisse dire, est fort mal informé de la réalité de votre position à Home et des dispositions dans lesquelles on y est généralement à votre égard'. Mon cher duc, je sais que le moment est cruel; je sais que votre l'etour. au poste qui vous a été conlié, peut être accompagné de quelques dangers ;
1. L'abbé Lacroix était attaché à l'église de Saint-Louis des Français.
LÉ CARDtxNAL DE R0IlAN-CFÎ4n0f 38l
maïs je sais aussi que c'est une raison de plus pour vous y rappeler; je Tai fait dire au Saint- Père, qui, je vous le répète, est profondément attristé de l'empressement avec lequel, au moment du danger, les pasteurs se sont éloignés de leurs brebis.
«L'abdication du roi ayant fait cesser de droit les pouvoii's dont j'étais investi, je me trouve maintenant ici sans fonctions et sans caractère officiel ; jt^ continue seulement à traiter les affaires à l'amiable afin qu'il n'y ait point interruption de rapports entre les deux pays. J'attends avec impatience qu'on me nomme un successeur; dès qu'il sera connu, je quitterai Uome pour rentrer en France ; je dis un éternel adieu aux atTaires. Mon âge et mes infirmités m'avertissent que l'heure de la retraite est sonnée, et qu'il est temps de m'occuper d'autres choses et de me mettre en état d'arriver d'une manière convenable au terme du voyage.
« Adieu, cher duc, je ne vous dis ricnde l'épouvantable bouleversement qui vient d'avoir lieu chez nous. J'ai remarqué depuis longtemps que les évidences ne changent rien aux opinions, chacun étant bien décidé à voir dans les événements, quels qu'ils soient, une preuve de la justesse de ses observations. Je suis très convaincu que, à l'heure qu'il est, M. de Polignac, ses amis, ses admirateurs trouvent qu'il a eu raison, que les ordonnances étaient un chef-d'œuvre, et que la mitraillade des bourgeois de Paris était une fort belle conception. J'avoue que mes idées étaient
un peu différentes ; mais, mon cher duc, nous avons toujours été d'opinions si opposées, en politique, que, à coup sûr, nous ne nous entendrions pas aujourd'liui sur les causes de cette grande catastrophe. Il est donc plus sage de n'en rien dire, d'autant que celte divergence des opinions ne nuit point aux amitiés éprouvées par le temps. J'aime à croire à la vôtre, mon cher duc, comme vous pouvez compter sur la mienne, ainsi que sur ma haute considération.
« LA Fekhonnays'. »
« Sa Sainteté, avait dit M. de La Ferronnays au cardinal, vous fera répondre directement aux questions que vous m'adressez. » Ces questions étaient : l'une, relative à la remise de la barrette, l'autre concernait la |)restation de serment que pourrait exiger le gouvernement de Juillet. La réponse à ces questions fut donnée par le cardinal secrétaire d'Etat à M. de Rohan. La barrette lui serait remise par le nonce de Lucerne ; quant au serment, le nouveau pouvoir ne l'ayant pas imposé au clergé, le cardinal ne pouvait plus y être tenu qu'en sa qualité de pair de France ; or le pape n'avait pas à intervenir dans une pareille question.
Il y 'A lieu d'exposer, ici. quelle situation avait été faite à M. de Rohan, en tant que paii' de France, par les premiers actes du gouvernement de Juillet.
1. Cette lettre et les deux autres que je vais résumer ont été découvertes et mont été obligeamment communiquées par M. Léonce Pingaud.
Les auteurs de la Charte de 1814 avaient rétabli la pairie et, nous l'avons dit, les Parlements n'existant plus, cette création avait été rattachée à Torganisation dune Chambre haute. Mais ce rattachement n'avait rien de rigoureux, il n'avait pas été stipulé de qiionim à la validité des délibérations de cette Chambre, et les titulaires n'étaient contraints par aucune sanction, à y faire acte de présence. — Nous avonsvuM.de Rohan, ayant voix délibérative, s'absenter pendant deux ans sans autorisation ni congé. — Cette pairie ainsi constituée et étant redevenue héréditaire, était, à tous les titres, privilégiée. Mais ce privilège qu'était-ce, sinon l'inégalité reconnue, consolidée, érig('e en pouvoir social, et, par là, rendue inviolable? Artifice admii'able, avait dit Royer-Collard, artifice par lequel le privilège vaincu a été transféré de la société qu'il opprimait au sein du gouvernement qu'il affermit. » Mais cet incomparable instrument de règne que, jusquelà, le parti libéral avait considéré comme un rouage intangible, par cela qu'il était privilégié, devait être battu en brèche par le parti révolutionnaire'.
Au lendemain de la vacance du trône, nous h; répétons, pour sauver l^aris de l'anarchie et rendre possible la réconciliation des pouvoirs publics, la
1. Au lendcuiain de son exclusion de la Chambre, Manuel, dans une conversation avec le duc de Broglie et exposant son programme de gouvernement, avait reconnu l'obligation de maintenir la pairie avec son privilège d'hérédité. « C'était, disait-il, le seul contrepoids aux forces populaires tant accrues par la Révolution. »
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Chambre des députés, se déclarant en permanence, lit immédiatement subir à la Chaite constitutionnelle les changements que les circonstances lui semblaient imposer ; mais, au lieu de n'admettre de la révolution que le strict nécessaire et ce qu'exigeait impérieusement l'état des choses et des esprits, elle donna gain de cause aux émeutiers par un acte arbitraire et anarchique. En ellet, la déclaration modilicatricede la Charte, promulguée le 6 août, sous le titre de Dispositions particulières^ édictait : « Toutes les nominations et créations de pairs, faites sous le règne de Charles X, sont déclarées nulles et non avenues. »
La Commission, qui avait préparé cette mesure, l'ayant soumise à la Cliambre, la discussion, un peu confuse, prit fin lorsqu'on vit monter à la tribune le général Sebastiani; on le savait le confident du lieutenant-général et de Madame iVdélaïde, et l'on connaissait leurs préventions contre le caractère aristocratique de la pairie. Les mesures d'exception sont des emprunts usuraires dont le règlement entraîne toujours des ruines : toute l'argumentation du général se résuma en effet à rappeler que Louis XVIII avait créé un précédent en excluant de la Chambre des pairs, en 1815, vingt de ses membres les plus glorieux. Il conclut en affirmant que la déclaration de vacance du trône devait obligatoirement entraîner l'exclusion des pairs qui avaient osé travailler à la destruction du pacte social. La mesure fut votée par 252 voix contre 219.
Demander à la Chambre des pairs de s'associer
à ce coup d'Etat, qui venait la frapper dans son intégrité et la mutiler de vive force, c'était trop d'audace ; qu'elle consentît à le supporter, c'eût été trop de faiblesse. La plupart des pairs créés par Charles X donnèrent leur démission pour venir en aide à la conscience de leurs collègues. La discussion ne pouvait porter sur le fond des choses; il ne s'agissait que de sauver l'honneur apparent. Le chancelier Pasquier, qui ('tait Thomme aux expédients, proposa, pour en finir, de s'en remettre à la haute sagesse du lieutenant-général; on en sortit par cet échappatoire ; mais c'était une marque de confiance que le lieutenant-général était loin de mériter.
Ce premier coup de force devait être suivi, à courte échéance, par un second. Une loi, promulguée le 31 août, réglementait le serment que les fonctionnaires civils et militaires devaient prêter au nouveau régime. En violation de tous les principes, on insinua dans cette loi, au cours de la discussion, un amendement qui fut adopté et qui étlictait : « Tout pair, ([ui n'aura pas prêté le serment dans le délai d'un mois, sera considéré comme personnellement déchu du droit de siéger dans la chambre des pairs. » Ce nouvel acte d'arbitraire était une dérogation flagrante aux principes constitutifs de la pairie, telle ([u'elle était organisée par la Charte, ainsi que dans tous les pays où cette pairie existe, et où l'inamovibilité était d'ordre légal et constitutionnel. Un grand souvenir du reste s'imposait là : celui des pairs catholiques d'Angleterre qui, pendant deux siècles, s'étaient refusés à pré-
ter un serment qui blessait leur conscience, et qui n'avaient jamais été considérés comme démissionnaires. Mais en révolution, dès qu'on accorde, quelque chose aux passions anarcliiques, on est hors de voie et sans possibilité de résister aux pires fantaisies.
Ces deux mesures violentes, qui faussaient le gouvernement parlementaire dans lun de ses trois ressorts, faisaient pressentir, à bref délai, l'abolition de rhérédité : c'en était donc fait de cette Chambre des pairs qui, pendant quinze ans, avait fourni une carrière pleine de dignité et d'honneur; elle ne devait plus être désormais qu'une sorte de Sénat, associé au gouvernement, mais sans partage de pouvoir avec lui ; en état de lui rendre encore des services, mais hors d'état de lui résister et de le défendre.
Il nous reste à expliquer quelles conséquences eurent ces deux coups de force sur la situation des pairs ecclésiastiques. Sur quatorze prélats qui faisaient partie de la Chambre des pairs, cinq étant de la création de Charles X, leur promotion était annulée. Restaient deux pairs héréditaires : le duc de Rohan et le prince de Croy, et sept de la création de Louis XVIII, qui, n'étant pas atteints par la déclaration jacobine du 6 août, étaient soumis à l'obligation du serment. Mais M. de Quélen en était réduit à se cacher pour échapper aux fureurs populaires; M. de Latil, archevêque de Reims, avait suivi en exil la famille royale ; MM. de Rohan et Croy avaient été éloignés de leur diocèse par la persécution religieuse. Restaient en
conséquence cinq prt'lats en mesure d'opter librement : ^LM. de Villèle, archevêque de Bourges; de Brault, archevêque d'Albi; Salmon du Chatelier, évèque d'Evreux ; de Pins, administrateur de Lyon; de Frayssinous, évèque dliermopolis. (Juel qu'ait été leur attachement à la branche ainée des Bourbons, ces prélats se rendaient compte de l'inexorable nécessité qui pesait sur tous, celle d'opter entre la nouvelle monarchie et l'anarchie. Mais, d'un autre côté, pouvaient-ils avec diunité se représenter cinq à cette Chambre, lorsque quatre dès leurs étaient, pour ainsi dire, proscrits, et que cinq en étaient exclus par une mesure anarchique. Leur conscience, aussi bien que leur dignité, s'y refusa. Ces cinq prélats ne se démirent pas, mais ils se laissèrent atteindre par le délai que la loi du 31 août impartissait. M. de Frayssinous informa de cette décision M. de Bohan qui, de son côté, n'eut qu'à attendre la forclusion'. A l'ouverture de la
1. Aucun des biographes des prélats forclos ne précise les motifs de leur sortie de la Chambre des pairs. MM. Mole et Pasquier, (jui remplaçaient à l'Académie française, le premier, M. de Quélen ; le second, M. de Frayssinous, ne font qu'une allusion discrète, et qui ne laisse rien soupçonner, à ce qu'ils appellent la renonciation de ces prélats à siéger à la Chambre des pairs.
Sur soixante-treize ducs, faisant partie de cette Chambre, avant l'avènement de Louis-Philippe, treize furent rayés dont sept de la création de Charles X et six seulement qui refusèrent le serment. Il }■ eut, à l'occasion de ce serment, des surprises : AL d'Haussonville raconte que, dans une conférence où de nomlireux pairs héréditaires avaient discuté cette question du serment, le duc de Laval s'était hautement prononcé pour qu'il fût prêté. Or. à la séance du lendemain, il refusa le serment par une lettre qui était un pompeux manifeste. M. d'Haussonville lui ayant demandé une explication au sujet de son étrange revirement, le duc avait répondu : « .\hl moi, c'est différent; vous comprenez, un Montmorency 1 — .Mais je ne comprends pas du tout, avait réparti M. d'Haussonville, et je trouve votre conduite plus que singulière. » Le duc se mit ù bégayer, comme c'était son habitude.
session du 18 septembre, son nom et celui des prélats, ses collègues, sont encore inscrits dans la composition des bureaux, ils disparaissent à la la session de novembre, et ne sont plus inscrits dans la liste des pairs à VAlmaiiach roi/al de 1831. Nous avons constaté, à l'acte de liquidation de la succession du cardinal de Rohan, que sa pension de pair avait cessé de lui être attribuée, le 5 octobre 1830, exactement un mois après la promulgation de la loi du 31 août'. Cette exclusion des pairs ecclésiastiques était si bien dans la politique de Louis-Pbilippe, que, pendant toute la durée de son règne, il n'a pas investi un seul prélat de la dignité de pair.
M. de Rohan avait été douloureusement impressionné de la désapprobation que le pape avait donnée à ce qu'il appelait une sorte de désertion. Son premier mouvement avait été d'écrire à Sa Sainteté ; puis, réflexion faite, il préféra s'adresser à son ami Odescalchi, très autorisé à servir d'intermédiaire pour semblable supplique, en raison de son titre de préfet de la Congrégation des évoques. Il exposa au cardinal, avec nombreuses pièces à l'appui, la situation de son clergé, situation telle, disait-il, que loin d'être une protection pour ses
1. On a dit que Fernand de Rohan, prince de Léon, devenu paii" par ia déchéance de son frère, avait à son tour donné sa démission. C'est une erreur: le prince de Léon, par le fait de cette déchéance, qui n'était que personnelle et l'hérédité n'étant pas encore abolie, avait bien hérité de la dignité de pair. iMais, pour que le prince obtînt l'envoi en possession de son droit héréditaire, il aurait fallu qu'il demandât l'agrément du roi à sa réception, ce qu'il s'abstint de faire. Il n'a donc à aucun moment été pair de France et n'avait pas de démission à donner.
prêtres, son retour aurait pour résultat certain une recrudescence de persécution. « Je vous prie, disail-il en terminant, de voir le Saint-Père et de prendre ses ordres; s'il me donne celui de rentrer, je n'hésite pas, quelque puisse être le danger. Je suis le disciple de celui qui pro nohis factus est ohedietis iisque ad jnortpm, mortem autem cmcis^ et ce sera sans une arrière-pensée que je m'exposerai à la mort par obéissance. «
Dans la grande défaillance d'àme oîi il se trouvait, M. de Rohan reçut la plus réconfortante des visites, celle de son ami, laljbé Dupanloup, qui le fit se ressaisir par cette puissance de relever les cœurs qui était dans sa parole. Il ne fallait rien moins -que ce don pour faire accepter virilement au cardinal le déchirant contraste de la situation oii, à leur dernière entrevue, l'abbé l'avait laissé, au moment de recevoir la barette des mains du roi, avec celle où il le retrouvait aujourd'hui. Et il avait suffi de six semaines pour entasser de telles ruines, et prouver, comme l'avait dit Bossuet, combien la grandeur des princes est fragile lorsque Dieu les abandonne à leur propre faiblesse. Aujourd'hui, cette barrette lui était remise par un mince prélat romain, entouré du seul personnel de la nonciature; il était banni de son diocèse, et on lui interdisait Taccès de Rome, où tant d'exilés avaient trouvé un inviolable asile.
Ouand l'abbé Dupanloup dut rentrer en France, le cardinal, dans une constante préoccupation de son diocèse, lui demanda de s'arrêter à Besançon, et de s'y assurer si vraiment on ne s'exagérait pas
les dangers que pourrait avoir son leloiir pour l'œuvre de la pacification religieuse. L'abbé aurait choisi son moment, qu'il n'aurait pu le rencontrer plus opportun pour la justification de son ami; il arriva en eflfet au moment où éclatait, dans cotte ville, l'incident de la croix de mission.
Besançon avait été l'un des premiers centres où avait commencé ce grand mouvement des missions, avant que la passion politique ne s'en fût emparé et n'en eût fait un moyen de gouvernement. Quelques ultras avaient bien tenté d'opprimer ce sincère mouvement par une explosion de fanatisme monarchique ; mais il y avait si peu réussi que, lorsqu'on voulut consacrer le souvenir de cette mission par l'érection, sur une des places de la ville, d'une croix monumentale, la ville, dont le Conseil appartenait en majorité à l'opinion libérale, voulut contribuer aux frais de cette érection par le vote d'une somme de 4.000 francs.
Ceux de ma génération ne sont pas, au sujet de cet incident de la mission, à la merci des préventions jacobines; originaire de Besançon, nous avons pu, dans notre première jeunesse, en recueillir encore au vif l'impression; nous avons pour ainsi dire senti le souffle du temps. Or il est incontestable que cette ardente propagande, à l'aide de laquelle le parti ultra avait essayé d'exploiter à son profit cette manifestation religieuse, n'avait eu d'autre résultat que de contrister les esprits éclairés et respectueux du sentiment chrétien.
Au lendemain de la révolution de Juillet, le parti jacobin, qui cherchait partout des revanches, éveilla, en l'exagérant, le souvenir des manifestations politiques de 1824. Débarrassé de la contrainte que lui imposait, quoi qu'il en eût, la présence de M. de Broglie au ministère, M. Choppin d'Arnouville, assuré qu'il ne s'exposerait pas à être désavoué par M. .Mérilhou, fit espérer à ses amis du parti de l'action le déplacement de la croix de mission. Dès que ce projet transpira, M. le chanoine Doney, que nous avons déjà rencontré, protesta, par une lettre ouverte adressée au préfet, contre le démenti flagrant qu'une telle mesure donnerait aux promesses de pacification religieuse faites par le gouvernement. Mûri par les enseignements qu'avait comportés la révolution, M. Doney avait mis à son œuvre autant de modération que d'élévation de pensée, ne prêchant que l'union, acceptant sans réserve le nouvel ordre de choses, et terminant par ces mots : « Que la France soit libre, glorieuse, florissante, n'importe par qui et comment, nous bénirons le Ciel. »
Les préfets de tous les régimes se ressemblent et considèrent invariablement comme un attentat la moindre objection à leur prétendue infaillibilité. M. Choppin dénonça, dans son journal, l'abbé Doney et son factum; puis il se reconnut l'auteur de cet article, — où il se révélait du reste à cbaque ligne, — en le faisant reproduire dans le Méiiiorial a(Jniinist)'(iiif. Le préfet se montrait là en proie à une sorte d'accès tétanique : il accusait M. Doney et celui qu'il prétendait son inspirateur, le cardi-
nal, de mensonge, de lâcheté ; el il les appelait dévots éhontés ; ils leur reprochait û:'d\o\r forfait à r honneur; de confondre, avec itne mauvaise foi insigne, la croix avec iin monument de la domination jésuitique.
Une réplique aussi démesurée parut encore insuflisante à ce terrible préfet qui exigea, du procureur général, que M. Doney fut poursuivi par devant la cour d 'assises ^
L'abbé Dupanloup épuisa tous les modes d'informations ; il assista même à l'audience de la cour d'assises où comparut l'abbé Doney; il entendit le procureur général s'acharner beaucoup plus contre M. de Rohan que contre l'accusé, et terminer son réquisitoire en s'écriaut : les croix souillent le solde la France. L'accusé, après s'être défendu lui-même avec l'éloquence d'un honnête homme et d'un citoyen, et avoir vengé le cardinal des diatribes de l'accusation, souleva les applaudissements de l'auditoire en se retournant du côté du procureur général et en lui disant : « Ai-je bien entendu? c'est dans le sanctuaire de la loi, devant l'image du Christ, que l'homme qui représente ici l'action publique et les grands intérêts sociaux, a osé proféré cette monstrueuse parole : « les croix souillent le sol de la France. )> Un éclatant acquittement s'ensuivit.
Pour ne pas rester sous le coup de ce cuisant
1. Le procureur général était un M. Rouge, médiocre avocat politique de Dijon, que M. Dupont de l'Eure avait infligé au parquet de la Cour de Besançon et qui ne s'\- maintint pas au-delà de la période révolutionnaire. 11 était, pieds et poings liés, à la dévotion du préfet.
échec, j\l. Choppin d'Arnouville réagit par une nouvelle circulaire : des bruits de guerre ayant alarmé les populations do l'Est, il y trouve l'occasion de dénoncer à ses administrés l'odieuse faction qui a entrepris d'alarmer l'opinion par ces rumeurs, qui, rêvant encore le retour d'un régime impossible, se remue sans cesse et rugit de désespoir. « Que ces hommes indignes du nom de français, s'écrie-t-il, quelques ranrj s qii ih occupent dans l'ordre social^ soient l'objet de votre mépris. Craignant de se montrer à découvert et de se laisser voir dans toute leur turpitude, ils se cachent dans l'ombre et croient dérober aux yeux leurs coupables et honteuses manœuvres. »
On a le frisson à voir ce sectaire se faisant un jeu d'affoler de haine l'âme des foules, sans éprouver le moindre scrupule au sujet des crimes où il aurait pu la pousser. Toutefois la saine majorité de l'opinion avait été suffisamment éclairée, et s'était prononcée assez haut, pour que M. le préfet, si ri'solu qu'il pût être, n'eût pas osé toucher à la croix. Un mois plus tard, à la suite du sac de Saint-Germain l'Auxerrois et de l'archevêché de Paris, l'administration municipale de Besançon, redoutant que la contagion de l'exemple n'amenât quelque profanation de cette croix, la fit déplacer et porter au cimetière avec une escorte d'honneur fournie par la garde nationale ' .
1. M. Choppin a laissé, dans le Doiibs, un autre souvenir moins sectaire que celui de sa campagne contre le parll prêtre. Dans ces temps lointains, on se scandalisait malaisément, et, lorsque
394 LE CARDINAL DE ROHAN-CHAnOT
L'abbé Dupanloiip, sa rigoureuse enquête lui ayant démontré, jusqu'à l'évidence, que le parti jacobin poursuivait bien moins, les vicaires généraux et le clersfé, que le cardinal et sa prétendue action ténébreuse, dut dissuader son ami de retourner dans son diocèse, où sa présence ne ferait qu'aggraver la situation si périlleuse de ses prêtres. 11 fit connaître à Rome son impression qui aurait certainement fait revenir de ses préventions le Saint-Père, si la mort n'était venu le surprendre, le 30 novembre.
Les médecins dit cardinal, en raison de l'ébranlement que sa santé avait subi, insistèrent pour qu'il n'affrontât pas le terrible biver de la Suisse; il demanda, en conséquence, au gouvernement français un passeport qui lui permît de se rendre à Nice. Ce qui aurait pu arriver de plus désagréable à M. de Rohan, c'est que M. Mérilhou lui répondît: il ne lui répondit pas, et le cardinal n'en partit pas moins pour Nice. Après une traversée des Alpes très pénible, il arrivait à Nice, le 3 décembre, et y trouvait la nouvelle de la mort de Pie Vlll. Les circonstances sur lesquelles M. de Broglie avait compté pour aplanir les difficultés
venait le temps des bains froids, les hommes se jetaient dans la belle eau fraîche du Doubs, sans autre costume que celui du père Adam, et personne ne semblait y prendre garde. La pudeur du préfet en fut suti'oquée, et, par un arrêté, il enjoignit aux agents de la force publique de verbaliser contre tout baigneur qui n'aurait pas un caleçon. M"' Besson, évèquc de Nîmes, qui, originaire de Franche-Comté, avait été, dans sa première jeunesse, l'administré de M. Choppin, nous racontait que. à la sortie du collège, quand il demandait à un camarade de l'accompagner au bain, il arrivait à celui-ci de répondre : « Je ne peux pas, je n'ai pas mon Choppin. »
LE CARDINAL DE ROHAN-CHAIîOT 393
(de la si l nation de M. de Rohan se réalisaient ; i'obligalion que lui faisait sa dignité de cardinal de prendre part au conclave, appelé à élire ■un nouveau pape, légitimerait pour un temps son ■éloignemcnt de son diocèse. Au moment de se mettre en route pour Rome, le cardinal, comprenant l'intérêt qu'il y avait pour lui à être accrédité par le gouvernement français, s'adressa au ministre des AlTaires étrang;ères. Ce ministère était ■en tout autres mains que celui des Cultes; la succession du comte jNIolé y avait été récemment recueillie par le général Sebastiani. Le général avait l'esprit tin, droit et ferme, aussi modéré que clairvoyant, et qui savait, dans l'atïaire la plus compliquée, aller droit à la meilleure solution. « N'écoutez pas beaucoup ses raisonnements, disait un bon juge au duc de Broglie, peut-être ne valent-ils pas grand'chose ; mais tenez ferme à la conclusion, d'ordinaire elle est d'or'. »
Le cardinal écrivit au ministre la lettre suivante :
« Xice, 4 décembre 18:{().
« (ÏÉNÉRAL,
« J'apprends à l'instant la perte que vient de faire l'Eglise dans la personne de son chef. Mon ■devoir, comme cardinal, est de me rendre à Rome pour concourir à l'élection de son successeur. Avant les terribles événements qui viennent de tout changeren France, les cardinaux, qui devaientleur