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Le cardinal Louis Aleman et la fin du grand schisme

Le grand schisme d'Occident ouvert, en iSyS, par l'avènement presque simultané de deux papes rivaux, se termina, en 1417, par Télimination de leurs successeurs et lélection définitive d'un souverain pontife unique et incontesté. Aux dernières années de cette crise, Louis Aleman assista, mais il était trop jeune encore pour jouer un rôle actif et toute sa carrière historique se rattache au schisme de Baie, qui dura de 1439 a 1449. Entre l'un et Vautre schisme, plus de vingt années s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles deux papes, ALirtin V et Eugène W, régnèrent paisiblement sur la chrétienté tout entière. Lors donc que j'intitule mon étude : Le cardinal Louis Aleman et la fin du grand schisme, il peut sembler qu'il y ait contradiction dans les termes : ce titre pourtant fait toute ma thèse, car l'objet en est précisément de montrer, dans la vie de notre personnage, l'épilogue réel de la

crise éteinte en apparence lors de son entrée aux aflfaires.

Le grand schisme tint, pendant près de quarante ans, le monde catholique divisé en deux fractions hostiles; il troubla toutes les consciences, agita la foule des docteurs, préoccupa les cours, souleva des problèmes dogmatiques, nationaux et politiques; il ne pouvait pas disparaître brusquement, en vertu d'un décret des Pères de Constance, sans laisser après soi de durables traces, des doctrines, des rancunes, des espérances, toute une tradition.

Quant au concile de Baie, s'il put concentrer ses efforts sur un objet unique étranger au programme ofBciel que lui-même il avait cru se devoir fixer; si, sans ménager aucune transition, sans égards pour des institutions séculaires, il put marcher à pas précipités dans la voie révolutionnaire et conserver quelque temps en chemin de respectables adhésions, c'est que la route était ouverte et le plan qu'il suivait dressé depuis longtemps.

Pareil mouvement ne naît pas tout seul; crise comme celle de la fin du XIV siècle ne s'apaise pas du jour au lendemain; entre elle et celle de 1439, un lien étroit existe, qui rattache Bâle à Constance et la vie du cardinal Louis Aleman à la fin du grand schisme.

De cette secousse, en effet, où faillit sombrer la barque de saint Pierre, certains résultats demeurèrent, même après qu'obédience eut été unanimement rendue au pape Martin V. Et d'abord, les temps étaient bien passés où les souverains pontifes pouvaient prétendre une autorité souveraine, au temporel, sur les peuples et les rois : au milieu de la tourmente, les rôles s'étaient renversés et les princes, à leur tour, s'étaient introduits en maîtres sur le terrain

spirituel. Les uns en effet par ambition et d'autres par souci de Tintérêt supérieur de TEglise, ils avaient, enhardis chaque jour parle succès et poussés aussi par la nécessité., marchandé, retiré, rendu sous condition leur obédience aux papes douteux dont leur appui faisait toute la force; ils s'étaient érigés en juges des litiges canoniques, ils avaient noué et dénoué entre eux, pour clore Tinterminable schisme et par-dessus la tête des compétiteurs, des accords, des transactions où la dignité du Saint-Siège, en quelque lieu qu'il fût, à Avignon, à Rome ou à Pise, était mal sauvegardée; ils avaient pris en main, à diverses reprises et plus ou moins ouvertement, la direction de leurs églises nationales, orphelines d'un père commun; il n'était alors si petit souverain qui ne pensât pouvoir, à l'occasion, régler la discipline et jouer les Constantin ou les Théodose; le grand schisme avait ainsi consacré et comme régularisé l'intervention de la politique dans les affaires de dogme ou de droit canon.

Autre résultat de cette crise comme de l'époque immédiatement antérieure, elle avait créé, sur le terrain spirituel, une méfiance réciproque entre Italiens et Français. Lorsque, au temps de Philippe-le-Bel, la papauté avait fui la sauvage cité romaine pour se réfugier dans l'hospitalière Avignon, les compatriotes de Pétrarque et de sainte Catherine de Sienne en avaient ressenti une colère et un dépit immenses; cet état d'esprit amena le schisme qui, à son tour, le fortifia encore. On sait, en effet, quelle farouche pression, à la mort de Grégoire XI, les Romains exercèrent sur le sacré collège afin d'obtenir l'élection d'un pape italien, qui maintînt le Saint-Siège sur les bords du

Tibre; à tort ou à raison, les cardinaux déclarèrent ensuite qu'ils avaient eu la main forcée au conclave d'où Urbain VI était sorti, et ils portèrent alors leurs suffrages sur le français Clément VII. Ainsi le grand schisme naquit des désordres provoqués par les passions nationales des Italiens, qui s'empressèrent d'en rejeter toute la responsabilité sur la France; à les en croire^ eux et leur école, l'inspirateur de la deuxième élection avait été le roi Charles V, dont la conduite montre cependant qu'il suivit simplement les indications du sacré collège ; chose plus significative encore, l'histoire du grand schisme se réduisit longtemps à celle des efforts que tentait la cour de France pour rétablir l'unité dans l'Eglise, dont elle était presque seule à se soucier, en face de l'égoïste inertie des partisans du pape romain. Cette attitude aurait dû convaincre les Italiens que le retour de la papauté en Venaissin, avec Clément VII et Benoît XIII, avait été peu goûté parle gouvernement et la masse du clergé français, qui payait les frais de la guerre. Au concile de Constance, du reste, qui termina le schisme, l'une et l'autre nation s'allièrent souvent sur de graves questions contre les Allemands et le roi des Romains; ainsi aurait pu finir ce malentendu, si l'ombrageuse jalousie des Italiens ne s'était appliquée à le prolonger après la crise passée. C'était, en efîet, leur intérêt politique et pécuniaire de garder à jamais chez eux le Saint-Siège restauré; persuadés à tort que la possession leur en était enviée par les Français, ils prirent contre eux de telles précautions qu'ils réussirent à créer chez quelques-uns de leurs voisins cet état d'esprit qu'ils imputaient à la nation tout entière. Il est vrai que la bataille n'était

pas encore définitivement gagnée pour eux : Télection d'un Italien au conclave de Constance n'avait été qu'une chance heureuse; les Pères, d'ailleurs, ne s'étaient prononcés pour aucun des anciens compétiteurs, laissant pleine liberté de considérer l'un ou l'autre comme légitime. Admis donc dans l'Eglise unifiée sur un pied de parfaite égalité avec les partisans de Grégoire XII, héritier d'Urbain VI, les anciens fidèles de Benoit XIII ou de Jean XXIII n^étaient pas tenus de lier l'avenir du catholicisme au maintien perpétuel du Saint-Siège en Italie. S'ils ne souhaitaient pas que la papauté revînt s'installer pour toujours en Venaissin, quelques-uns en France auraient vu volontiers qu'elle ne délaissât pas entièrement son ancienne résidence et tentèrent d'agir en ce sens auprès de Martin V à son départ d'Allemagne; ils prétendaient que, en habitant tour à tour Avignon et Rome, le Saint- Siège aurait mieux garanti son indépendance qu'en s'enfermant derrière les murailles du Borgo, comme allaient faire l'élu de Constance et son successeur Eugène IV ; surtout, ils s'offensaient de voir les Italiens profiter du succès qu'on leur avait laissé prendre au conclave de 141 7 pour s'attribuer le gouvernement de l'Eglise, accaparer peu à peu toutes les hautes charges, confisquer l'avenir en s'introduisant comme en pays conquis dans le sacré collège. On s'exagérait du reste en Italie ces vagues dispositions : la méfiance y était extrême contre tout ce qui venait de ce côté des Alpes, et qu'un docteur de Paris attaquât, bien ou mal à propos, les abus de la curie, on y agitait aussitôt le spectre d'Avignon, afin de rallier les autres nations chrétiennes en excitant leur jalousie contre la France.

Tel était l'état des esprits après le grand schisme : une lutte était inévitable, qui tranchât la question.

Autre et plus dangereux legs de cette crise, un problème dogmatique était posé, qu'il faudrait bien aussi résoudre et qui mettait en jeu l'autorité pontificale et toute la constitution de l'Eglise catholique. Dès le début du XIV* siècle, des théories antipapales s'étaient élaborées, qui n'auraient jamais dépassé les murs de l'Ecole, si le schisme ne leur avait permis de se produire au grand jour. Comment le clore, en effet, autrement que par la voie de cession, c'està-dire l'abdication des deux pontifes, préalablement convenue, ou bien parle moyen d'un concilegénéral ? Promptement acceptée par les papes rivaux, la première solution eût été la moins périlleuse pour leur commune autorité ; en l'accueillant, au contraire, par des tergiversations, en la repoussant tour à tour si longtemps qu'on dut y renoncer, ils compromirent gravement la dignité dont chacun se prétendait revêtu; dépités de voir leurs propositions successivement rejetées, les princes et les universités ripostèrent en accusant les deux compétiteurs de mauvaise foi, cherchèrent à s'en débarrasser en attaquant leur personnalité, et se laissèrent bientôt conduire à examiner, d'un œil malveillant, les fondements même du pouvoir pontifical, à en contester la légitimité, à en nier la nécessité. En même temps, on revenait à la voie du concile général, si dangereuse pour la papauté : le pape futur, dont la sentence des Pères permettrait l'élection, ne passerait-il pas à jamais pour leur créature et leur subordonné ? Que le pontife légitime fût celui de Rome ou celui d'Avignon, en portant leur querelle devant une assemblée de clercs, on

semblait reconnaître la supériorité du concile sur le pape, grave responsabilité qui Ht hésiter longtemps quelquesuns des plus sincères partisans de la paix.

D'autre part, cette même conséquence de la réunion d'un concile général entraînait beaucoup d'esprits à la réclamer plus vivement : c'était une opinion très répandue alors, en face du discrédit jeté sur la tiare, que tous les maux de l'Eglise disparaîtraient sous un régime conciliaire, et la vogue en était telle que, au moment de l'assemblée de Pise, dirigée contre l'un et l'autre, Benoît XIII et Grégoire XII se croyaient obligés de convoquer, chacun chez soi, des synodes qu'ils prétendirent œcuméniques. A Pise, en effet, on s'était résolu, devant l'obstination des deux compétiteurs, à faire trancher la question par un concile, quelles que fussent les difficultés pratiques et les suites théoriques. On échoua, du reste, comme on sait, et relu de cette assemblée ainsi que son successeur ne furent que les troisièmes prétendants au Saint-Siège que les anciens rivaux continuaient à revendiquer. Sans se lasser, la Chrétienté recommença et le concile de Constance fut réuni, investi des plus entiers pouvoirs en dehors des détenteurs de l'autorité pontificale, malgré eux, contre eu.x, car l'adhésion forcée du seul Jean XXIII fut de courte durée; il déposa celui-ci, enregistra l'abdication de Grégoire XII, prononça la déchéance de Benoît XIII, régla souverainement le conclave à tenir, sans se soucier des traditions, prépara, ordonna, ratifia enfin l'élection de Martin V. De ce pape, qui avait reçu en fait sinon en droit tous ses pouvoirs de la main des Pères, quelle était la situation à leur égard ? Eux qui, pour lui faire place,

avaient agi en maîtres absolus deTEglise, ne garderaientils pas quelque autorité sur leur élu ? C'était au moins leur opinion et leurs décrets consacrèrent la supériorité des conciles généraux sur le souverain pontife. Une fois en possession cependant de Tobédience de toute la chrétienté, Martin V sut esquiver le péril en prononçant la dissolution de l'assemblée sans avoir reconnu les doo-mes qu'elle avait émis. Pareillement, à Sienne, le même pape put encore disperser à temps le concile que celui de Constance y avait convoqué ; mais ces ajournements ne décidaient rien et le jour devait arriver nécessairement oii serait nettement posée la question , laissée pendante en 1417, à quel pouvoir appartenait la souveraineté spirituelle.

Ainsi, même après que Martin V eut gouverné quatorze ans tout le monde catholique, même après qu'Eugène IV lui eut paisiblement succédé, l'esprit du grand schisme survivait encore, puisque le grave problème qu'il avait soulevé n'était pas résolu et déchirait sourdement cette Eglise, que la même crise laissait ouverte aux interventions de la politique et divisée par les rancunes francoitaliennes. Du drame, dont le premier acte avait eu lieu à Rome, le second à Fondi, le troisième à Pise et le quatrième à Constance, le cinquième acte n'était pas joué : il se tint à Baie, où se réunit, en 143 1, une assemblée à l'occasion de laquelle fut évoquée, débattue et tranchée la querelle de la papauté et des conciles généraux; les princes y intervinrent et surent en profiter pour poser les conditions qui régirent longtemps les relations de l'Eglise et des Etats; Italiens et Français s'y mesurèrent enfin pour la dernière

fois et la question d'Avignon y fut pour toujours liquidée. Ainsi rassemblée bâloise, plus réellement que le concile de 141 7, a marqué la fin du grand schisme ; elle appartient à son histoire et le lien qui les attache est d'autant plus fort qu'il se noua pour ainsi dire tout seul et malgré les contemporains. Le concile de Bâle, eneflfet, ne s'était pas ouvert pour le débat qui finit par constituer de fait sa seule raison d'être; son programme officiel, qui parut quelque temps universellement accepté, comportait seulement l'extirpation de l'hérésie, le rétablissement de la pai.x entre les peuples chrétiens et surtout la répression des abus ecclésiastiques, si nombreux et qui provoquaient un mouvement général, dont on semble d'ailleurs s'être parfois exagéré la connexité avec le grand schisme, qu'il avait précédé, comme avec le concile de Bâle, auquel il survécut. Le désir de réforme, s'il n'est pas fatalement lié à la vie de toute société, était du moins antérieur même à cette époque d'Avignon, à laquelle on l'a trop étroitement rattaché; il ne dépendait pas non plus de la solution à donner à la question, issue du grand schisme et vidée à Bâle, de la supériorité des conciles sur le pape . En vain, pour colorer leurs théories et les rendre plus populaires, les partisans de la doctrine conciliaire soutenaient-ils que, de leur succès, viendrait le remède à toutes les plaies de l'Eglise : ils n'étaient au fond ni plus ni moins réformateurs que les amis du Saint-Siège, parmi lesquels beaucoup, tels que d'Aillyau temps du grand schisme, tels que Cesarini ou Travcrsari à l'époque de Bâle, se montrèrent autant que personne ennemis des abus; il y a plus, les sectateurs des dogmes de Constance rendaient plus dif-

ficile un progrès pacifique, durable et universel en attaquant comme ils faisaient l'autorité pontificale: par là d'ailleurs ils aimaient à se dispenser d'agir plus efficacement et la réforme ne fut guère pour eux qu'un drapeau, qui leur servit à rallier les hommes de bonne volonté. Inquiétée par eux sur sa propre existence, la papauté ne put ou ne voulut pas alors poursuivre les abus, que ne supprimèrent ni les pamphlets ni les décrets publiés si abondamment pendant cette période. L'œuvre réformatrice n'y gagna rien ; le grand schisme tout entier et le concile de Bâle ne sont dans son histoire que de vains épisodes, elle devait s'accomplir beaucoup plus tard et sur de tout autres bases.

Voilà pourquoi, dans l'ensemble des travaux de l'assemblée bâloise, qui siégea dix-sept ans, les vrais décrets de réforme sont si rares, s'il en est ; pourquoi surtout ils restèrent inefficaces, puisque c'étaient des armes forgées pour le combat. Aux autres points de leur programme primitif, les Pères s'appliquèrent aussi quelque temps : à Textirpation de l'hérésie, en Bohême ; au rétablissement de la paix, chez nous, au congrès d'Arras. Mais bientôt une impérieuse impulsion les détourna de cette utile besogne, les jeta dans la lice contre le Saint-Siège, les amena à revendiquer comme leurs les traditions restées vivantes d'une époque disparue, à réclamer dans l'Eglise la primauté pour les conciles généraux, à y contester la prépondérance italienne. C'est alors que, sous la direction de l'homme en qui s'incarna ce mouvement, imbu qu'il était de l'esprit d'Avignon et de Constance, ils marchèrent

à un résultat que nul ne prévoyait quand ils s'étaient assemblés : cet homnie^ c'est le cardinal Louis Aleman, et ce résultat, c'est l'épilogue des soixante-dix années de la lutte ouverte en iSyS et fermée en 1449, c'est la fin du grand schisme.

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