Henri Martin, Histoire de France
MAZARIN. d5
a le cœur, on a tout. » Et cette maxime, il s'appliqua à la mettre en œuvre auprès de la reine mère avec l'habileté persévérante d'un courtisan consommé.
Maître de la faveur d'Anne d'Autriche, Mazarin chercha encore par la grâce de ses manières à se faire des amis de ceux qui avaient quelque crédit à la cour. .Affable pour tout le monde, pour ceuxlà il redoublait de caresses. Afin d'effacer jusqu'aux moindres traces qui eussent rappelé la hautaine domination de son prédécesseur, il était d'une simplicité extrême dans ses dehors, et se contentait du train le plus modeste. Ses ennemis, il se gardait de les pousser à bout, et même en les opprimant, il s'efforçait de leur laisser espérer un retour favorable. Sa longanimité à supporter les injures était extrême, soit qu'il eût intérêt à dévorer son dépit, soit qu'il eût besoin d'ajourner sa vengeance pour la rendre plus sûre.
On lit dans des mémoires contemporains , qu'aux funérailles de Richelieu, Mazarin, comme cardinal, avait fait placer sa chaise sur une estrade couverte d'un tapis de velours, et plus élevée que les sièges destinés aux autres prélats. Ceux-ci furent blessés de cette affectation de supériorité. L'archevêque de Reims et l'évêque de Reauvais, entre autres, s'échauffèrent beaucoup , et dirent en face à Mazarin : «< Que les autres cardinaux qui s'élaient trouvés
avant lui en de pareilles fonctions et qui, par leur naissance et leur mérite personnel étaient bien d'une autre considération que lui, n'avaient jamais prétendu à une pareille distinction. » Mazarin, vivement offensé de ces paroles, n'en laissa rien paraître ; mais il en fît repentir plus tard ceux qui l'avaient traité avec si peu de ménagement.
Dans les derniers temps du règne de Louis XIII, il n'avait pas peu contribué à ruiner le crédit du ministre de la guerre, des Noyers; il l'avait ensuite encouragé par ses conseils à offrir sa démission, qui fut aussitôt acceptée par le roi. Le maréchal de La Meilleraye portait le plus vif intérêt au ministre disgracié. Il fit beaucoup d'efforts auprès de Mazarin pour obtenir que son ami fût rappelé et réintégré dans sa charge; mais tout fut mutile. Dans une dernière audience, le cardinal -ministre ayant dit au maréchal « qu'il était plus fâché que personne que M. des Noyers se fût retiré de la cour, et qu'il n'avait pas tenu à lui que cela ne fût pas arrivé , » le maréchal lui répondit avec toute la rudesse militaire : « qu'il n'entendait rien à toutes ces finesses italiennes; et qu'il fallait agir franchement et à la française dans cette affaire, sans user de tant de subtilités pour lui faire croire une chose quand il en faisait une autre. » Le cardinal n'en continua pas moins la conversation sur le ton de la politesse
MAZAIUN. 17
la plus obligeante, si bien que le maréchal iinit par se retirer satisfait, et en le priant d'agréer ses excuses pour l'emportement qu'il avait mis dans ses paroles.
Les formes douces et affables du favori , ses largesses envers les courtisans, le bonheur de respirer librement après la dure compression du dernier règne, les espérances qui accompagnent tout ce qui est nouveau; tout cela répandait sur la cour, sur le pays, un air de contentement et de gaieté générale. On faisait tout remonter à la reine : « et il n'y avait plus, dit le cardinal de Retz, que deux ou trois petits mots dans la langue française : La reine est si bonne! » Cet heureux temps dura près de quatre années, et fut nommé l'âge d'or dans la langue pompeuse des poètes de l'époque.
Victoires de Condé et de Turenne. — Traité de Westplialie.
En ce même temps la France brillait du plus grand éclat militaire qu'elle eût jamais connu. La guerre, allumée sous Richelieu, continuait avec l'Autriche et l'Espagne. A la tête de l'armée française un général de vingt ans, le duc d'Enghien, qui fut depuis le grand Condé, s'immortalisait par d'éclatantes victoires remportées coup sur coup.
A Rocroi, à Fribourg, à Nordlingen, à Lens, il anéantissait les vieilles bandes espagnoles, ébranlait l'empire d'Allemagne et frappait l'Europe d'admiration. Un guerrier moins brillant, mais d'une habileté consommée, Turenne, remportait aussi sur les impériaux, aux bords du Rhin, de solides avantages.
Mazarin, comme homme d'État, ne se montra pas au-dessous de ces faveurs de la fortune. Il avait recueilli de Richelieu, comme un héritage, la grande pensée d'asseoir sur des bases nouvelles le droit public européen par l'abaissement des maisons d'Autriche et d'Espagne; il soutint sans faiblir sa part du fardeau de cette guerre de Trente ans, où les forces de la Suède, de l'Allemagne protestante et de la Hollande, soutenues par les armes de la France, se heurtèrent contre la puissance espagnole et la couronne impériale d'Autriche à la tête des États catholiques allemands. Et, quand le moment fut venu de laisser entrevoir aux nations épuisées la fin de tant de combats et de calamités, il déploya toutes les ressources de son
esprit fin, fécond en expédients et d'une persévérance à toute épreuve, clans les longues négociations d'où devaient sortir la paix générale et le remaniement de l'Europe.
Sa diplomatie cependant reçut un échec lorsqu'en 1647 le cabinet espagnol entraîna la Hol-
lande à se séparer de l'alliance françase, et à conclure isolément, au point de vue de ses propres intérêts, le traité de Munster. L'acquiescement complet de l'Espagne à l'indépendance de ce nouvel État, qui s'était soustrait par les armes à sa domination, et les ombrages des politiques hollandais vis-à-vis de la France, qu'ils redoutaient par-dessus tout d'avoir pour voisine immédiate, quand par la conquête elle aurait arraché à l'Espagne les Pays-Bas ; ces circonstances expliquent assez d'ailleurs le succès partiel des plénipotentiaires espagnols.
Cependant les négociations pour la paix générale continuaient toujours en Westphalie; mais Mazarin, sans cesser de mettre en œuvre, en vue de ce résultat, l'habileté de sa diplomatie, parfaitement servie par deux négociateurs d'un talent remarquable, d'Avaux et Servien, comptait plus encore sur les grands coups que pouvaient frapper l'épée de Condé et celle de Ttirenne. Il ne se trompa point : dans la mémorable campagne de 1648, Turenne et les Suédois, vainqueurs des impériaux dans plusieurs journées, envahissaient la Bavière et faisaient trembler l'empereur jusque dans Vienne ; en Flandre , Condé , dans les plaines de Lens, anéantissait l'armée espagnole.
Après de si profonds revers, la fière Espagne ne consentit pas encore à s'incliner devant la
fortune de la France. Mais l'empereur, qui voyait de plus près les armées des coalisés victorieuses et menaçantes, ne s'obstina plus; il rentra sincèrement dans la voie des négociations, et, vaincu enfin par la persévérante habileté de nos diplomates, il sépara sa cause de celle du cabinet de Madrid, et le traité de Westphalie fut signé ( 24 octobre 1648).
Ce traité donnait à l'Allemagne la liberté religieuse et une organisation fédérative consacrant l'indépendance des divers États pour leurs affaires intérieures , et leur droit , de délibérer en assemblée libre sur tous les grands intérêts de l'empire, La Suède prenait pied dans la confédération germanique, en acquérant la Poméranie et d'autres portions du territoire allemand. La France, après bien des siècles, retrouvait sa frontière du Rhin, et gagnait la riche province d'Alsace ; elle gagnait surtout à ce traité une admirable position à la tête de l'Europe, celle que Henri IV et Richelieu avaient voulu lui faire. L'alliance de ses redoutables rivaux était rompue, et, libre de toutes ses forces, après avoir abaissé l'empire, il semblait qu'elle dût bientôt accabler l'Espagne restée seule dans la lutte*
Troubles intérieurs.
Mais, avant de toucher au faîte de ses grandeurs , la France était destinée à traverser encore de mauvais jours , des jours de confusion , de guerre civile et d'abaissement moral. Et ce fut bien un symptôme des tristes préoccupations de l'esprit public en ce moment que l'inattention ou l'indifférence qui accueillirent la conclusion de ce traité, un des plus mémorables événements de notre histoire, une des plus fortes assises de la puissance de notre pays. Mazarin , qui mettait l'ardeur de son esprit et l'honneur de son administration à mener à fin les grandes pensées de Richelieu, eut le chagrin de voir d'abord passer comme inaperçue une négociation qui seule devait lui faire un nom immortel. La gloire du traité de Westphalie se perdit alors au milieu du bruit que faisaient mille petites intrigues et les grandes colères du parlement et des bourgeois de Paris contre la cour, avant-coureurs de l'anarchie de la Fronde.
A cette époque, profitant de la faiblesse qui accompagne trop souvent une régence, les grands seigneurs, que n'arrêtait plus la main de fer de
Richelieu, s'agitaient pour ressaisir quelque chose de leur ancienne puissance. Les parlements, en l'absence de toute représentation nationale, s'éprenaient du désir de s'ériger en pouvoir politique, contrôlant les actes de l'autorité royale, et lui faisant contre -poids à l'aide de la popularité qu'ils recherchaient avidement. Le peuple des grandes villes, celui de Paris surtout, avait conservé quelques souvenirs des temps de la Ligue, où, l'arquebuse à la main, il chassait les rois et guerroyait contre eux. Ses instincts vagues de liberté et de démocratie étaient entretenus d'ailleurs par la magistrature et par le clergé paroissial, les deux puissances qui avaient sur lui le plus d'empire. Tous les partis, en outre, comprenaient que les incertitudes et les embarras d'une minorité de roi leur offraient de favorables occasions de s'agiter pour atteindre leur but. Enfin l'origine étrangère du ministre favori, son caractère trop fin et trop souple pour être imposant, la nature équivoque de ses relations avec la veuve de Louis XIII et sa passion pour l'argent, trop libre de scrupules, toutes ces circonstances, amoindrissant la considération du pouvoir, augmentaient la hardiesse des mécontents et servaient au moins de prétextes à leurs entreprises.
Les premières difficultés qu'Anne d'Autriche et son ministre rencontrèrent leur vinrent de la ri-
valité de deux grandes familles, les Vendôme et les Condé. La première descendait de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées; elle était principalement représentée par un jeune prince, le duc de Beaufort , d'un bel extérieur mais plein de suffisance , grossier et sans aucune portée d'esprit. La maison de Condé, de la race des Bourbons, avait à sa tête ce jeune et victorieux général , le duc d'Enghien, qui jetait alors tant d'éclat sur les armes françaises. La cour se partageait entre ces deux familles, presque égales en crédit et en puissance. De part et d'autre il y avait des femmes célèbres par leur beauté et leur galanterie, et qui rangeaient sous leurs couleurs les jeunes seigneurs les plus brillants : c'étaient, en première ligne, du côté des Vendôme , la duchesse de Montbazon ; du côté des Condé, la duchesse de Longueville, sœur du vainqueur de Rocroi. D'ardentes rivalités de beauté et d'influence , envenimées par des propos railleurs ou par des inventions perfides, avaient porté au comble l'irritation des deux partis. Les femmes, en se rencontrant, cherchaient mutuellement à s'écraser de leurs dédains; les gentilshommes portaient la main à la garde de leurs épées. La reine n'était occupée qu'à tenter d'éteindre toutes ces haines, et n'arrivait, malgré ses efforts, qu'à des réconciliations menteuses. Ce qui donnait au parti des Vendôme une appa-