CHAPITRE III ÉTUDES ORIENTALES
Sommaire. — Wiseman reçoit le titre de docteur en théologie. — Visite à sa mère à Versailles. — Deux lettres de Paris. — 11 est ordonné prêtre et nommé vice-recteur du Collège anglais. — Fréquentes indispositions. — Excursions en Italie. —11 s'adonne à Tétude des manuscrits syriaques à la bibliothèque du Vatican avec le cardinal Mai. — Les Horœ Syriacœ. — Appréciation du monde savant.— Il est nommé professeur de langues orientales à l'Université de Rome. — Sa correspondance avec les savants. — Il est élu M. R. A. S. — Son traité sur les Trois Témoignages, — Etude du criticisme biblique; doutes religieux; il tombe malade. — Il recueille ses notes pour les Discours sur les rapports entre la Science et la Religion révélée et les conférences sur VEucharistie. — Le Pape le nomme prédicateur anglais à Rome. — Recteur du Collège anglais. — Son Journal. — Monte Porzio. — Les paysans italiens. —Le langage mimé. — Portraits des cardinaux Consalvi et Zurla.
Nicolas Wiseman reçut le grade de docteur en théologie, le 7 juillet 1824, avant d'avoir atteint sa vingtdeuxième année. Le point capital de son examen fut une argumentation publique, Yactus publicus, ou grand acte public^ comme le nommaient les étudiants anglais. h'actiis publient était réservé aux candidats les plus distingués. Dans les cas ordinaires, Texamen n'était pas public. Le candidat avait à soutenir un certain nombre de thèses théologiques, en présence d'un nombreux audi-
toire. Ces thèses étaient distribuées d'avance, et il était loisible aux contradicteurs de choisir celles qu'ils réservaient pour la discussion^ .
Wîseman conserva toute sa vie un vivant souvenir de cette soutenance. Il se trouva, raconte-t-il lui-même, pour la première fois « péniblement en évidence », derrière une table, au bout d'une «immense salle », en face d'un « interminable ovale de chaises alignées ». L'autre côté était occupé par « des professeurs, des docteurs, des savants dont il n'avait peut-être jamais entendu parler autrement qu avec un respect mêlé d'appréhension». Par une intéressante coïncidence, parmi les amateurs venus assister à ses prouesses, se trouvèrent le P. Capellari, plus tard le Pape Grégoire XVJ, qui se « glissa dans l'assemblée au beau milieu de l'argumentation », et le célèbre prêtre français, Félicité de Lamennais. Wiseman entra en relations avec eux et noua même avec l'un d'eux une étroite amitié.
Il subit cet examen avec un brillant succès. Vers la fin de l'année, il entra définitivement dans les ordres, et
1. Voici, d'après le journal d'un des étudiants, quelques détails sur l'examen de Wiseman.
« 3 juillet, Wiseman et Sharples partent en voiture distribuer les thèses.
« 7 juillet, Grand acte public de Wiseman au Collège romain. Le matin, dans la salle, les deux maîtres Piatti et Fornari.
Il eut à répondre à environ douze objections, en tout, quatre cents propositions. Dans l'après-midi, la séance eut lieu dans l'église. S'y trouvaient : son Eminence le cardinal Zurla, environ trente-cinq prélats, quelques évèques et les professeurs du Collège romain. Les trois argumentateurs étaient Piccaroni, del Signor et le P. Orioli. G. Errington et moi avons distribué les thèses. Wiseman prêta le serment et fut déclaré docteur en théologie dans la grande salle, après quoi on passa des gelatos (sorbets).
« ii juillet, Wiseman a offert un grand dîner aux trois argumentateiu's et à quelques professeurs romains.
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fut ordonné sous-diacre, le 18 décembre 1824, diacre, au mois de janvier suivant, et prêtre, le 10 mars 1825. Dans Tinte rvalle entre son diaconat et son sous-diaconat, il alla voir sa mère et sa sœur, alors fixées à Versailles. Il quitta Rome le 12 juillet. Deux lettres de lui, pendant le voyage, nous ont conservé le souvenir de ses premières impressions sur Paris et des relations qu il sut s'y créer.
<i J'étais à Paris, pour la fête de saint Louis, écrit-il à Errington, le 8 septembre, et j'ai vu mettre en pratique la maxime de Napoléon: «Avec un violon et un spectacle, on peut gouverner la France. » De fait, je n'ai jamais vu de ma vie tant d'ingéniosité pour amuser le peuple et attraper de l'argent... On ne distribuait pas, on prodiguait des victuailles parmi le peuple, tandis que le vin coulait des tonneaux comme de l'eau. Les gens l'emportaient à pleins seaux. Le feu d'artifice le soir avait évidemment la prétention d'imiter ceux de Rome, mais leur était infiniment inférieur ; et c'était un véritable amusement, pour le D' Ryan et pour moi, d'entendre les spectateurs s'écrier à chacune des maigres fusées qui partaient, quelques secondes l'une après l'autre : « Magnifique ! » Superbe ! Charmant ! . . . »
Cette lettre nous le montre en relations avec le nonce, à qui il remit ses lettres de recommandation et qui l'invita à retourner le voir; avec le savant géographe Balbi, qu'il ne rencontra pas, non plus qu'un autre personnage à qui l'avait adressé Tabbé de Lamennais. Il la termina par cette courte appréciation du caractère politique des Français : « Je pense que les Français sont en politique les plus grands hypocrites du monde. Les deux tiers d*entre eux sont libéraux et prétendent être royalistes. »
La seconde lettre adressée à M. Richard Gillow fut
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écrite deux mois plus tard, le 5 novembre 1824, de Turin, une de ses étapes sur la route de Rome :
« Cher Gillow,
« J'imagine que vous avez depuis longtemps commencé à me soupçonner d'avoir perdu ma vocation et de ne plus songer à retourner à Rome, d'autant plus que je n'ai écrit à personne depuis un temps infini, bien que j'aie reçu diverses lettres, et entr'autres d'élégants billets de la plume du vieux George (Errington), et malgré ma promesse d'annoncer par une missive mon départ de la Gaule et de sa Babylone.
« ... De Paris à Lyon, il a plu jour et nuit, de sorte que, encagés comme nous étions, vous pouvez juger de notre confortable et de nos aises. Nous avions pris la route du Bourbonnais, une des plus intéressantes régions que j'aie jamais parcourues.
« A mon arrivée à Lyon, ma première préoccupation fut de me procurer un moyen de transport pour Turin, mais je ne trouvais qu'une diligence branlante qui ne devait partir que le lendemain soir. C'était donc près de deux jours à passer dans cette ville maussade. Je tuai cependant parfaitement bien mon temps, d'autant plus que c'était le dimanche et le jour de la Toussaint. Le peuple de Lyon me parut assez religieux, bien qu'on prétende qu'après Paris il n'y a pas de ville plus débauchée. C'est à peine si je pus trouver une place dans quelques églises.
« Arrivé au bureau de la diligence à l'heure indiquée, je me casai de nouveau dans l'intérieur d'un véhicule, pour rouler toute la nuit sur des rochers et sur des pierres, au milieu d'une étrange compagnie. A ma droite,
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^i LE CARDINAL WISEMAN
j'avais un monsieur au parler élégant, qui faisaitdes remarques fort judicieuses ; il possédait à merveille ses classiques français, et je n'ai jamais rencontré personne doué de connaissances aussi exactes et aussi solides en histoire, surtout en histoire moderne ; or ce fin leltré n'était ni plus ni moins que le maître-queue de Marie-Louise, En face était un jeune Français, au début de ses voyages, qui, en entrant à Turin, parut tout surpris d'y voir les gens vêtus comme en France, et non dans Tantique costume romain. Un Allemand décharné, aux tibias immenses, et un chevalier Toscan, armé de terribles mâchoires, avec son domestique, complétaient notre cargaison humaine.
« Le temps était abominable, il plut et il neigea sans discontinuer pendant toute l'ascension du Mont Cenis, que nous trouvâmes en train de mettre son bonnet de nuit; à peine avions-nous descendu la moitié du versant opposé que nous éprouvâmes la sensation d'avoir été enlevés par l'aigle de Munchausen et transportés de l'autre côté du globe. Là, il n'avait pas plu depuis trente jours, et il y faisait chaud, alors que le temps était au froid, quand je quittai Paris, et qu'il ne restait presque plus de feuilles aux arbres. Mon premier soin, en arrivant ici, fut de me présenter chez Tosti, qui m'imprima les marques de sa barbe sur la figure, dans un cordial embrassement et un accueil bien italien. Je dîne avec lui demain. J'ai retenu une petite voiture à un cheval et à deux places, bien que je sois seul, pour me transporter en sept jours à Florence, par Gènes, La Spezzia et Ancône. J'ai vu le D*" Ryan et dîné avec lui avant de quitter Paris.
«... Le Collège irlandais est très au complet ; au lieu de dix ou douze étudiants, il y en a déjà soixante ou
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soixante-dix, et il en arrive chaque jour. Parmi eux, j'ai vu un neveu d^O'Connell. »
Pendant quelque temps après son ordination, Wiseman, émancipé de Tastreignante discipline d'un collège ecclésiastique, et libre de diriger ses promenades à sa guise, semble s'être abandonné avec plus de jouissance encore aux charmes de la vie Imaginative. Un écrivain français distingué ' a parlé de lui quelques années plus tard comme d'un Résumé de Rome ; et l'on peut observer que ses rêveries éveillées, loin d'être de simples aliments d'émotion ou d'enthousiasme, semblent avoir toujours été accompagnées d'observations attentives et d'étude appliquée. Il parle, dans ses Souvenirs^ de son bonheur « lorsque, affranchi du joug d'une discipline répressive et libre de suivre la pente de ses goûts, il put se plonger dans ces profondeurs dont il ne lui était permis que d'effleurer la surface, et de s'abreuver à longs traits à ces sources dont il avait pu à peine approcher les lèvres». « Après bien des années, continu e-t-il, tout cela se peindra à son souvenir sous l'image de longues et délicieuses promenades faites, dans une douce rêverie, au milieu des rues désertes de la vieille cité. Il reverra les courses qu'il fît parmi ses ruines, les excursions fatigantes sur ses collines à la recherche de quelque point favorable d'où il pût prendre le plan du territoire qu'il dominait et porter dans le lointain ses regards sur les chaînes de montagnes plus grandes ou plus petites, revêtues de leurs couleurs impériales d'or et de pourpre. Puis il se rappellera peut-être aussi être entré dans la fraîche solitude de quelque basilique ouverte, où se