E. PLON, NOURRIT ET C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10 Tous droits réservés
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— Nice ! Nice !
Le train s'arrêta. Un flot de voyageurs s'élançait des portières. Avec des mugissements qui semblaient sortir, non de poitrines humaines, mais de cavernes , les employés criaient toujours : « Ni-ce ! Ni-ce ! » Ils appuyaient sur V{ d'une façon lugubre , comme s'ils proclamaient le terme de toutes les destinées accourant s'engouffrer dans cette ville de plaisir. '
Jacques Bridel sauta sur le quai. Il gardait toujours, depuis son passage au régiment, une
brusquerie dans les gestes, une vivacité dans la voix. Il se retourna, aidant à descendre une très jolie femme, la sienne. Puis, agacé par le long voyage, le wagon plein, les coins pris, les regards admiratifs dont un individu à barbe jaune avait honoré Rose, il fonça dans la foule, reprocha durement sa lenteur à l'homme des billets, et s'élança, le nez agressif, la moustache en croc, entre la haie compacte des cochers d'hôtels qui hurlaient :
— Hôtel de Nice ! Hôtel d'Angleterre ! Hôtel Beauséjour !... Par ici! Par ici!... Hôtel de Brabant , monsieur ! Electric-Hôtel , madame !
Assourdi, le sang aux joues, Bridel se demanda s'il n'allait pas asséner sa valise sur la casquette plate d'un de ces braillards. Il se contenta de dévisaçjer un groom à brandebourgs. Il le regarda de si près qu'on eût pu croire qu'il allait le mordre ; mais , afïectant une dignité méprisante, il dit seulement :
— Viens-tu, Rose ?
A peine avait-il prononcé la dernière syl-
labe qu'il resta médusé. Il venait de reconnaître, dans l'encombrement de la sortie, sous le cache-poussière qui dissimulait une taille élégante, et malgré l'épaisse voilette blanche d'un grand chapeau, une personne qu'il eût préféré ne pas rencontrer ici : Mlle Lise Bleuet, sa maîtresse. Il avait rompu avec elle quinze jours auparavant, à la veille de son mariage. Pas de doute. C'était Lise. Ils avaient donc voyagé ensemble? L'aurait-elle suivi? C'était flatteur... Mais pourquoi? C'était inquiétant... Bah ! elle avait pris assez raisonnablement son parti de leur rupture. Pourtant une intonation de Lise, un peu railleuse, revint lui taquiner l'oreille :
— Oh ! je suis tranquille, tu me reviendras. Et elle avait ajouté :
— Veux-tu parier?... Je ne te donne pas six semaines !
— Qui regardes-tu ? demanda Rose.
Instinct ou divination, elle cherchait autour
d'elle.
— Cet Anglais, tiens, là-bas. Si on ne dirait
pas qu'il a une tomate pour tête !... Hein ! En a-t-il, une tomate ! Quels types, ces Anglais ! je les déteste.
Et la conviction chauvine avec laquelle il fit cette déclaration ne l'empêchait pas de suivre, du coin de l'œil, le cache-poussière et le grand chapeau. Lise Bleuet n'avait pas l'air de le voir. Une manœuvre, sans doute? Un peu à l'écart, elle semblait attendre.
« Ah bien 1 pensa-t-il, elle est raide... » Un grand garçon brun, déluré, sautait d'une voiture. Sans se gêner, il courut à Lise, la prit aux épaules et l'embrassa coup sur coup. Puis il l'aida à monter dans le fiacre, et fouette cocher! ils disparaissaient bientôt à l'angle de l'avenue Masséna.
« Eh bien, ne vous gênez pas ! » dit intérieurement Bridel. Cela le confondait. D'où sortait cet individu ? Est-ce que Lise se moquait du monde? Alors, il était venu à Nice pour voir ça? Une jalousie impulsive, irréfléchie, faillit le précipiter derrière la voiture, criant : 0 Arrêtez ! »
Rose, cette fois, avait surpris la direction de son regard :
— Tu connais cette femme ?
— Quelle femme ? où donc ?
II feignit de chercher, l'air innocent. Malheureusement, il ne savait pas mentir. Il devint cramoisi. Sanguin, il était sujet à ces coups de feu, souvent sans cause, et qui semblaient accuser en lui, brusquement, de mystérieuses culpabilités.
— Qu'est-ce que tu as ? fît-elle , soupçonneuse.
Il rougit encore plus :
— Je meurs de chaud !
Et , pour faire diversion , hélant une voiture :
— Hep ! cocher ? Vous n'entendez pas ? Vous êtes sourd ? Aveugle ? Idiot ?
Le cocher, un Italien pâle, à moustache fine, eut un sourire d'hyène apprivoisée et souleva son feutre crasseux.
Bridel ordonna :
— Villa Calafates.
— Laquelle, monsieur? Il y en a cinq.
— Promenade des Anglais, imbécile !
Le sourire d'hyène s'élargit, à cette dureté, comme devant un excellent pourboire. Avant de refermer la portière, l'homme, d'un geste soigneux et caressant, replia, du côté de Rose, le bas de la jupe qui dépassait. Jacques en fut irrité comme si l'on avait touché la jambe de sa femme. Il jeta au cocher un tel regard que l'Italien dirigea aussitôt contre lui, en cachette, deux doigts fourchus, pour détourner le mauvais œil.
La voiture roulait, et dans le dépaysement de l'arrivée, le tohu-bohu de leurs sensations de voyage, les jeunes mariés voyaient étince- 1er les magasins, passer vite de beaux attelages, et se presser sur les trottoirs une foule vivante et affairée.
C'était, dans un pêle-mêle de complets voyants ou de jaquettes correctes , sous le petit chapeau de paille printanier, des étrangers de toutes races : barbes de Yankees , yeux de braise et teints cuivrés d'Américains
du Sud, hautes silhouettes Scandinaves. Beaucoup de femmes jolies, prestes Parisiennes, provinciales grassouillettes, Anglaises raides, Itahennes empâtées, tout ce monde, amené par des trains bondés des quatre coins de la France et du monde, pour le carnaval. Sa Majesté Polichinelle, l'avant-veille, avait fait son entrée dans sa bonne ville de Nice. Partout des fleurs. Aux vitrines, des orchidées; et, dans les corbeilles des bouquetières, un amas de roses, d'ceillets, de violettes. Toutes les voitures filaient avec une rapidité surprenante. Des musiques de faux tziganes jouaient aux terrasses des cafés. Le ciel était d'un bleu vif ; le soleil chaud baignait d'or clair un des côtés de l'avenue ; l'autre était d'ombre fraîche .
— Oh ! fît Rose , qu'un saisissement tira de son mutisme inquiet et boudeur.
Très haut juché sur le siège d'un phaéton, un nègre à pardessus mastic, chapeau gris, gants perle, conduisait à grandes guides un attelage fringant, deux chevaux en tandem.
Imperturbable, un valet de pied, culotte et bottes à revers, se tenait, bras croisés, à son côté. Bouffi, l'air d'un mal blanc, son teint faisait contraste.
— C'est le prince Ayouba, dit le cocher, en se retournant.
Le prince Ayouba, dit You-You, était, l'hiver, une des gloires de Nice et de Monte- Carlo. Son origine, comme sa fortune, restait mystérieuse.
Un charrette anglaise les dépassa, emportée au trot vif d'un poney. On vit, le temps d'un éclair, un homme vêtu d'une impeccable redingote, fleurie d'un bouquet et ajustée comme sur un mannequin de bois. Une raie large séparait d'un ruban de chair les cheveux rares et cosmétiques de la nuque ; chaque poil de sa barbe, — on pouvait les compter, — raidi au petit fer, semblait soigné séparément par le coiffeur. A côté de ce personnage essentiel, se rencognait un gros homme, à favoris blancs .
— L'archiduc Cyrille, dit le cocher. Celui
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qui a des favoris , c'est le général Schwarzkopf, son aide de camp.
— Ah ! fit Rose, impressionnée.
— Eh bien ! quoi ! ils respirent comme les autres mortels ! répliqua Jacques.
Il se piquait de sentiments républicains et égalitaires, bien qu'au fond il se sentît flatté de venir faire figure, lui aussi, dans cette ville de parade, véritable auberge du monde, où reines, princes, archiducs et millionnaires se rencontrent et se coudoient.
Mais sa réflexion avait choqué Rose.
— Tu es bête !
Il fut émoustillé.
— Ah ! Je suis bête? Attends un peu que je t'embrasse, et mieux qu'un archiduc, va!
Sachant qu'il l'eût fait, sans qu'aucune puissance humaine ou considération sociale pût l'arrêter elle chercha une diversion, la trouva :
— Regarde ! cria-t-elle.
Sur la place Masséna, le roi Carnaval, en face de tribunes dressées pour le défilé des chars, érigeait sa géante stature. Sa Majesté
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avait une tête si grosse qu'un homme assis aurait pu y tenir à l'aise. Sur ses mollets énormes se tendaient des bas de coton rose ; sur ses cuisses, des culottes pailletées d'or et d'argent. Sa double bosse, mi-partie jaune et bleu de ciel, cachait le mécanisme qui permettait à la statue de se mouvoir sous un long manteau. Avec sa perruque poudrée, le visage de Sa Majesté, difforme, bourgeonné, verruqueux et fendu jusqu'aux oreilles, offrait une expression stupide et ignoble. Raide et gonflé, sous un dais royal d'étoffe rouge, il ressemblait à un énorme cadavre, dont l'isolement, sur cette place, paraissait, dans la belle lumière, aussi saugrenu et inquiétant que s'il fût tombé, sans prévenir, de la lune.
Les Bridel ouvrirent de grands yeux.
— Quelle hure ! fit Jacques, dont les termes étaient toujours expressifs, sinon choisis.
La voiture , qui avait ralenti pour qu'ils pussent admirer, tourna, longeant le square ; et, devant eux, la mer laiteuse s'étala, sous le soleil, en un grand miroir tout luisant de pail-
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lettes. Des mouettes blanches par centaines volaient. On voyait fumer au loin, invisibles presque, les cuirassés de l'escadre. Le soleil chauffait à plein l'admirable promenade des Anglais. Sur des chaises de fer, comme aux Champs-Elysées, des femmes, des élégants regardaient défiler les voitures. Une odeur de fleurs , venue du marché et emportée par la brise de mer, embaumait l'air. Jacques et Rose songèrent aux vitres congelées du wagon, à Paris sous la neige. Et, baignés dans cette atmosphère de lumière, heureux de vivre, encore au début de leur lune de miel , ils se regardèrent, en proie a une de ces ivresses amoureuses qui les saisissaient tout à coup. Rose était fraîche comme une rose, avec des yeux éclatants. Jacques eut un petit frémissement des narines. Elle sentit que le baiser dont il l'avait menacée restait suspendu autour d'elle, prêt à fondre sur sa bouche ou au creux de ses paupières. Elle recula et se blottit, d'un mouvement de chatte. Il hésita, intimidé par tant de gens et de clarté.
— Va! déclara-t-il, tu ne perdras rien pour attendre !
La voiture décrivrit une courbe le long d'une pelouse si verte qu'elle semblait en mousse artificielle, entre des palmiers, et s'arrêta devant une grande villa italienne aux stores rayés de rouge. Un jardinier posa à terre ses arrosoirs. Une petite dame en noir émergea d'un sous-sol. Elle s'avança, le sourire aux lèvres, et se nomma : c'était la propriétaire, Mme Calafates elle-même. Elle s'enquit si ses nouveaux hôtes avaient fait un bon voyage et les précéda dans le grand escalier de marbre blanc^ tandis que le jardinier portait la valise et les châles. La location s'était faite d'avance, par l'entremise d'une vieille dame qui avait habité Nice, amie de la mère de Jacques.
On s'arrêta au premier.
— Vous serez contents, répétait Mme Calafates : une vue superbe !
— Nous la payons assez cher ! grommela Jacques.
Il lui sembla, en effet, dès qu'il eut pénétré dans l'appartement , que les quatre mille francs de location étaient excessifs. La vue, il est vrai, était radieuse, de ciel, de soleil et d'eau. Mais l'appartement laissait deviner une élégance douteuse sous des taches habilement dissimulées. Le salon avait un affreux meuble en velours rouge. Les vases de la cheminée étaient astucieusement recollés. La déplorable facilité avec laquelle tournaient les boutons des lampes annonçait que la mèche se refuserait sans aucun doute à monter dans les cylindres. Mme Calafates ouvrit rapidement les fenêtres, pour remédier à une odeur de renfermé, d'eaux de toilette anciennes. Elle s'adressait à Rose, comme si elle l'eût jugée inexpérimentée, plus facile à circonvenir. Déjà, elle se chargeait de lui procurer à l'instant une bonne, deux bonnes, les meilleurs fournisseurs. Elle omit de dire que ces derniers lui consentaient en retour de fortes remises, sacrifice d'autant moindre pour eux qu'ils majoraient aussitôt du double les notes de leurs nouveaux clients.
Bien qu'impulsif comme un enfant, à la fois très crédule et très méfiant, Jacques, si peu réfléchi, si peu sagace qu'il fût, sentait bien que la vieille les roulait. Puis, cette façon de s'adresser surtout à sa femme! Il voua tout de suite à sa propriétaire une haine irraisonnée, tant il avait l'amour-propre chatouilleux.
— Dites donc, madame, fît-il brusquement; dites donc, madame ! Il y a une vitre cassée dans la chambre à coucher.
Elle feignit le plus grand étonnement :
— Où donc?
II dut lui mettre le nez dessus.
— Ce n'est rien ; le vitrier viendra !
Fier de ce petit succès, il s'en prit aux matelas : >
— Dites donc, madame ! j'espère que vous n'avez pas de punaises ?
Elle le regarda, sembla prendre le ciel à témoin, dans un muet paroxysme qui montra le blanc de ses yeux. Elle était couturée de rides, craquelée et fendillée comme une argile trop cuite. Ses yeux fauves, pétillants de ruse,
luisaient de l'inquiétude que met dans l'âme le perpétuel souci du lucre. Son nez d'oiseau de proie se recourbait sur une bouche mince, dont les plis ressemblaient à ceux d'une bourse fermée. Elle avait à la fois la dignité d'une loueuse de chaises à l'église, et l'équivoque complicité de la tenancière de bains mal famés. Légendaire à Nice pour son avarice sordide, elle habitait le sous-sol de la villa, tapie dans un galetas dont un concierge n'aurait pas voulu, à l'affût des servantes dont elle se faisait la protectrice pour en obtenir la desserte et les rogatons de la table des maîtres.
Bridel, dont la mauvaise humeur croissait, dit brutalement :
— Et vos matelas, sont-ils propres?
Elle posa la main sur son cœur, puis sur le matelas.
— Monsieur, affirma-t-elle, les toiles ont été blanchies et la laine cardée à neuf. Vous ne trouverez pas dans tout Nice de si bons lits.
Avec l'intention de lui être désagréable,
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— le ton de la vieille l'irritait, — il ajouta :
— Ah çà! mais! J'espère qu'il n'est mort personne chez vous ? Vous n'avez jamais logé de poitrinaires, j'imagine?
Elle se signa : « Jésus ! qu'allait-il supposer? L'appartement était sain comme son œil. » Mais cet œil, couleur de bile, n'avait lui-même rien de très rassurant.
— Examine la vaisselle, hein ! conseilla Bridel à Rose.
Mme Calafates posa sa main sur le bras de Jacques, une main [ridée, grenue, dont l'aspect faisait songer au contact froid d'une poule morte et plumée.
— Monsieur, madame, la confiance avant tout. Prenez votre temps; vous examinerez à loisir la verrerie et la porcelaine. S'il vous manque quelque chose, vous n'avez qu'à parler. Entre gens bien élevés, on s'entend toujours. Nous ne louons qu'à du grand monde. Comme cela, on ne dispute jamais.
Elle eut un geste d'une rare distinction, tandis que sa bouche flétrie démentait, d'un
pli involontairement sardonique, sa déclaration.
— Mon neveu, glissa-t-elle, viendra un de ces matins pour la signature de l'inventaire. Quant au règlement du loyer (elle prit un air détaché, supra-terrestre), on paye la moitié en entrant. Il apportera la petite quittance.
Elle prenait congé sous couleur de discrétion. Elle revint.
— Pour le défilé du carnaval, ce soir, est-ce que monsieur et madame ont des places à une fenêtre ?
Voyant l'hésitation de Rose, affriolée par le spectacle, elle en vanta la pompe, — cortège de masques, chars, musiques, torches, illuminations, puis insinua :
— Je puis vous offrir deux places, dans une maison qui m'appartient, avenue Masséna.
Aux personnes que je ne connais pas, je les loue cher. Mais pour vous, ce ne sera que moitié prix.
Ils ne se décidaient pas. La vieille dame sortit.
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Et, la porte refermée derrière elle :
— Crois-tu qu'elle a du toupet ! dit Jacques. Elle aurait bien pu nous en faire cadeau, de ces deux places !
Puis, changeant de ton, pris d'une tendresse brusque, il attira Rose à lui et l'enleva dans ses bras en disant :
— Réglons notre compte !
Alors il la baisa dans le cou, sur les yeux, sur l'oreille, sur la bouche, tandis qu'elle, colère et ravie, se débattait, en criant, avec de petits rires nerveux :
— Grand bête ! grand bête ! Finis, ou je te griffe !
Deux heures après, Rose était en plein déballage de malles, aidée par une grande bique bréhaigne d'Italienne à tête en lame de couteûu, que secondait sa sœur, petite fille de quinze ans, épanouie déjà comme une femme, rose et grasse sous le crin frisant d'une épaisse chevelure noire. Maria, la bique, visiblement jalouse de la jeunesse d'Annunziata, la morigénait à tout propos :
— Va, que madame té dit ! Porte lé linge dans lé placard.
Et la petite attardait ses doigts aux dentelles du. linge fin, aux transparents dessous de batiste bleue et rose, en ouvrant des yeux d'admiration extasiée.
Rose, pour être à l'aise, circulait en corset
et en jupon, n'ayant pu retrouver une robe de chambre qu'elle était sûre, pourtant, d'avoir emballée. Un gorgerette à petit col droit, soulevée à chaque mouvement brusque, laissait voir sa poitrine ronde. Ses bras nus gardaient une grâce frêle, sous un impalpable duvet presque blanc. Elle avait de petits bonds, des élans de chatte preste, onduleuse et cambrée. D'une chatte aussi, son visage à l'ovale un peu ramassé, au nez large et court, à l'adorable petite bouche faite pour mordre, aux yeux d'eau verte, pailletés d'or. Ses bandeaux blonds, à la Boticelli, lui donnaient un grand charme. Elle avait un petit air déluré, plein d'impatience et d'autorité. Instinctivement la sèche Maria échangea quelques regards d'entente avec sa sœur en voyant leur nouvelle maîtresse, dans la fièvre de ce désordre, parler, parler, commander d'une façon décousue, rire aux éclats, puis pincer les lèvres et frapper du pied pour un objet égaré, un ordre mal compris.
Rose était au plus fort de sa besogne,
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quand, si doucement qu'elle ne s'en aperçut pas, la clef tourna dans la serrure. Jacques, dont le premier soin, une fois « changé », avait été d'aller toucher un chèque au Crédit lyonnais, apparut. Derrière lui, Rose aperçut un jeune gentleman à barbe soyeuse, monocle à l'œil. Un cri, un désarroi. Elle lâcha le collet de loutre qu'elle était en train de suspendre au portemanteau; le nouveau venu, lui, avait eu le temps d'admirer, d'un regard, le joli bras blanc levé, le creux duveté d'or ; et d'un bond Rose disparut, furieuse, en murmurant un : « C'est idiot, ça! »
Jacques, en riant, referma la porte. Puis ouvrant celle du salon :
— Entrez donc, mon cher Fermond !
L'autre protesta qu'il était désolé, désolé. Mais Jacques n'était pas fâché. Sa jalousie s'effaçait complètement, cette fois, devant le plaisir d'amour-propre que lui causait la possession d'une aussi jolie femme, et l'impression flatteuse dont son ami, il le sentait, n'avait pu se défendre, à cette surprise. D'ail-
leurs, la rencontre de Fermond l'avait ravi.
Il avait fait au régiment la connaissance du jeune millionnaire , s'était lié avec lui plus cordialement ensuite, à Paris, après une partie de baccara où Fermond lui avait gagné dix mille francs, payés par Mme Bridel, la mère, avec une forte grimace. D'autres circonstances les avaient rapprochés. Fermond avait invité Jacques à venir, honneur insigne, chasser dans ses terres de Sologne, à l'accompagner en Norvège sur son yacht Astarté, à grossir enfin le nombre des parasites qui abusaient de sa faiblesse et de sa générosité de grand garçon intelligent, mais désœuvré, chez qui la fortune avait affaibli le meilleur de la volonté et menaçait d'émousser, à la longue, le tact moral.
Des gens sans préjugés l'accaparaient, et ses amis les plus intimes, comme le baron Crabier et le vicomte de Talèves, ne jouissaient pas d'une brillante réputation. Fermond, qui s'engouait vite, se détachait de même. Sans raison, comme elles s'étaient nouées, ses
relations avec Bridel s'étaient relâchées. A peine avait-il répondu, par un mot sur une carte, au faire-part du mariage de Jacques.
Mais, en ce moment, il s'ennuyait à Nice. Bridel, le rencontrant au Crédit lyonnais, l'avait abordé avec effusion, sans remarquer sa gêne. Fermond, comme s'il eût craint quelque tapeur, avait refermé sa jaquette sur son portefeuille. Il s'était détendu au bout de quelques instants, gagné par cette cordialité. Il avait tant besoin de croire à un peu de sympathie vraie !
— Vous dînerez avec moi? J'ai invité quelques amis, avait-il fini par dire.
Bridel s'excusant à cause de sa femme, Fermond, curieux comme tous les oisifs, avait ajouté :
— Mais amenez Mme Bridel, je vous en prie !
Là-dessus Jacques l'avait décidé à se laisser présenter tout de go à Rose. Il l'avait enlevé de haute lutte, malgré les instances faites pour les retenir à une table de glacier, par
deux des dîneurs de ce soir, le docteur Levenain et M. Zavaluco, un Roumain, en tenue de bicycliste, exhibant des mollets énormes, choquants comme ces bras de lutteurs où roulent, avec ostentation, de trop gros biceps.
— Vous connaissez tout Nice ? — demanda Jacques, voyant que Fermond, à la fenêtre, répondait, par un salut plongeant et des ronds de bras galants, à un bonjour venu de la rue.
— Les misses Hartley ! regardez vite ! dit l'autre.
Jacques eut le temps de voir fuir, dans un landau ouvert, deux radieuses figures de printemps, cheveux de paille, capotes blanches, robes de mousseline, une fourrure sur les genoux.
— Elles sont charmantes, reprit Fermond. Malheureusement, miss Arabelle est très malade.
— Des Anglaises?
— Des Américaines. Je vous présenterai.
L'aînée, Lucy, est très curieuse. Une volonté ! Elle sait ce qu'elle veut, celle-là. Si
elle ne décroche pas un mari très riche, je serais bien étonné.
Il tourna la tête. On entendait, à travers la porte, l'affairement de servantes préparant un tub, un bruit d'eau fraîche, un murmure grondeur de voix. Paul Fermond revit la petite tache d'or, sous le bras frêle et blanc, et, baissant la voix, dit avec un air de convoitise flatteuse :
— Je ne m'étonne plus, Bridel, que vous vous soyez marié si jeune ! . . .
Bien qu'il eût à peu près le même âge, — vingt-quatre ou vingt-cinq ans au plus, — Fermond paraissait beaucoup plus âgé : le teint mat, strié de lignes fines, les paupières cernées, un charme de langueur et de paresse dans un corps toujours las.
— Une idée de ma mère ! répondit Jacques. Elle a pensé que je ferais moins de bêtises. Bon Ami m'a déniché une jolie fille, une jolie dot. Ma foi, ces choses-là ne se refusent pas.
Fermond sourit. Bon Ami (un monsieur Lavaur) était l'associé de Mme Bridel. 11 l'ai-
liait à diriger ses usines, depuis la mort de son mari. Ils avaient, pendant quinze ans, formé un excellent ménage à trois, devenu maintenant (disaient les mauvaises langues) un excellent ménage à deux. Bon Ami et la veuve avaient-ils voulu, en le mariant, se débarrasser du grand Jacques, bon enfant, mais bruyant, encombrant, toujours engagé dans des frasques coûteuses? C'était probable.
— Mme Bridel est charmante, conclut Paul Fermond.
Diable de petits bras !... Puis, baissant encore la voix :
— Et cette personne... avec qui... mademoiselle... comment donc?
— Lise Bleuet ! dit Jacques. Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, elle m'a suivi à Nice ! . . . Nous étions bien d'accord, cependant, pour qu'elle me laissât tranquille. Mais voilà, elle ne doit pas se consoler de mon mariage... Ah ! nous nous sommes bien aimés ! Cette Lise!... J'ai passé deux bonnes années.
Fermond jeta un regard inquiet vers la
porte du cabinet de toilette, derrière laquelle tout bruit s'était tu. Jacques, entre autres mérites, avait une voix d'une sonorité extrême. Mais il ne souffla mot de l'intrus qui avait si cavalièrement enlevé Lise sous son nez. On a son amour-propre.
— Lise Bleuet, c'est cela! Je me rappelle l'avoir vue au grand prix avec vous. Une belle fille !
— Ça, oui! faite au tour, affirma Bridel. Elle m'adorait !... Enfin, je n'y peux rien... Je me suis conduit avec elle en galant homme. D'ailleurs, je ne vous le cache pas, Rose est mieux que Lise. Ah dame ! une jeune femme ne peut avoir ce ragoût, ce piquant, ce vinaigré... Mais entre nous, voyons, là, franchement, vous ne le voudriez pas !
La voix de Jacques perçait les murailles, Paul Fermond allait esquisser un geste d'assentiment,, lorsqu'un bris de porcelaines, une coulée d'eau sous la porte, le tout joint à des exclamations de colère et à une retentissante sonnerie d'appel, témoignèrent, à côté, d'un
significatif désastre. Un grand silence tomba entre les deux hommes, tandis qu'on s'agitait dans la pièce voisine.
— Elle a entendu? suggéra Fermond, très amusé sous sa mine consternée.
— Bigre !... fit simplement Jacques.
Il prit son parti et déclara :
— Attendez! je vais aller voir.
Mais Fermond n'avait aucune envie d'assister à une scène de ménage. Il se disposait à prendre congé, lorsque, se penchant à la fenêtre^ il fit coup sur coup plusieurs signaux, et saisissant ce prétexte providentiel, dit :
— Je vous quitte. Regardez! Levenain m'appelle. Et voilà le baron Crabier avec le chien de la comtesse Bolkonska.
— Eh bien! dit Jacques que rien ne troublait, ils peuvent monter, sans façon.
Il ajouta :
— On meurt de soif. Nous boirons une marquise au Champagne . Je vais envoyer chercher ce qu'il faut.
Sur ses instances, Fermond céda. Et, grâce
aux gestes d'invite que doublait Jacques, d'un bras enthousiaste, le docteur Levenain et le baron s'avancèrent, intrigués, jusque dans le jardin de la villa; puis Fermond les héla, de la fenêtre. Le temps qu'ils mettaient à monter, il expliqua :
— Levenain, que vous avez déjà vu, est mon médecin particulier. J'ai fait la connaissance de Crabier à Nice : un ancien diplomate.
Le docteur paraissait inquiet. Son premier regard fut pour Fermond, un regard possessif et jaloux d'homme qui tient son malade en chartre privée. Il était complètement rasé, blême, avec des cheveux collés, très noirs, l'air d'un cabotin envieux. Par une analogie singulière et fréquente, il ressemblait merveilleusement à son nom : Levenain. Il braqua sur Bridel un de ces regards de diagnostic sondeur, terreur des vrais malades, et rassuré par l'évident bon garçonnisme de Jacques, il eut un rictus bienveillant. Il se servait d'un lorgnon d'or, dont il inspecta le mobilier, évaluant le prix de visites possibles.
Le baron Crabier, lui, faisait penser à un chien gras, nourri d'eaux de vaisselle. Pataud et luisant, de grosses moustaches d'un jaune sale, il avait l'œil dur et trouble. Ses gestes étaient rares, son maintien compassé. Il se raidissait dans une distinction que l'on sentait prête, comme un vernis, à craquer à chaque minute. La façon dont il contemplait les placards, dont il surveillait les portes, permettait de croire qu'il redoutait toujours de voir sortir d'un recoin d'ombre, pour l'agripper au collet, la main d'un gendarme. Une énorme rosette multicolore ornait la jaquette de son complet gris de fer.
Le caniche minuscule de la comtesse Bolkonska, la queue et les pattes tondues en manches de côtelette, courait en tous sens, renifîant les meubles et mordillant les rideaux.
Jacques, inquiet au fond, malgré son air de détachement, s'empressait, offrait des cigares, bousculait les servantes. Enfin, tandis qu'Annunziata apportait des verres et que Maria
courait à l'hôtel voisin, il s'éclipsa pour aller retrouver Rose.
11 traversa l'antichambre, trouva la porte close, le verrou tiré.
— Rose, ouvre, c'est moi!
Pas de réponse.
— Rose ! ouvre !
Et il secoua le loquet. Toujours un profond silence.
— Rose, Rosette chérie, mon chat, ma petite Rose, ouvre, voyons! Ne me fais pas poser comme ça. Ouvre, ma biche.
11 parlait à du bois; la porte avait l'air de se moquer de lui.
— Une fois, deux fois, veux-tu ouvrir?
Rien, c'était exaspérant. Jacques vit rouge.
— Je crie au feu! J'appelle!... Voyons, c'est stupide!... Il y a des gens au salon... Ma chatte, je t'en prie ! . . . C'est moi, ton petit Jacquot. Ouvre donc! Tu vas voir que j'enfonce tout !
Alors une voix sèche et irritée s'éleva :
— Allez retrouver votre maîtresse !
Jacques fit la bête :
— Je n'entends pas bien. Comment?
Silence. Il joua la bonhomie.
— Allons! C'est bien vu, bien entendu? tu n'ouvres pas? Mille regrets. Adieu. Je vais dîner seul avec ces messieurs. Amuse-toi bien, ma poulette.
Silence.
— Nous dînons au restaurant, en cabinet particulier. Nous verrons passer le carnaval. Bonsoir! A demain.
Il tourna les talons, la porte s'ouvrit brusquement. Les pommettes rouges, les yeux secs et flambants. Rose, tout habillée (tiens! elle avait mis sa robe de soie vert Nil), cria, avec une volubilité saccadée :
— Ah! vous m'amenez à Nice pour y retrouver vos maîtresses ? Ah ! elle est faite au tour? Ah! vous m'avez épousée parce que j'avais une jolie dot et une jolie taille!... Nous allons repartir tout de suite, entendez-vous? Vous me ramènerez à Paris, chez mon père. Je ne resterai pas plus longtemps avec un
homme que je déteste!... Car je vous déteste!... Je ne vous ai pas vu, peut-être, regarder cette femme, et rougir comme un homard. Oui, comme un homard!... Mon Dieu, que je suis malheureuse ! . . . Après quinze jours de mariage ! . . . Mais elle a l'air d'un navet, cette créature ! Elle a au moins quarante ans ! Ses cheveux, est-ce qu'ils sont à elle, seulement? Et comme cet homme l'a embrassée ! J 'en ai rougi ! ... Je m'explique maintenant votre mine stupéfaite et rageuse. Vous aviez l'air d'un dogue à qui on arrache son os. . . Ah ! ah ! oui ! son os ! Elle est assez maigre pour ça !
Jacques avait écouté cette tirade avec un sang-froid extraordinaire . Seulement ses joues s'empourpraient, et il écarquillait les yeux d'une manière inquiétante. L'injure adressée à Lise le fit sourire de dédain. Trop honnête pour ne pas rendre hommage à la vérité, fût-ce aux dépens même de la prudence, il dit avec conviction :
— La passion vous aveugle. Elle n'est pas maisfre .
Rose, furieuse, déclara :
— Après tout, vous la connaissez mieux que moi!... Eh bien, qui vous retient? Vous êtes encore là? Vous ne courez pas à sa recherche ?
— Ecoute-moi! dit Jacques impérieusement. Et il lui prit les mains de force. Elle essaya
de les dégager, d'une torsion de bras et d'un cambrement de corps. Impuissante, elle cria :
— Vous me faites mal ! En voilà des manières! Brute, brutal!
— Écoute-moi, répéta Jacques avec plus d'insistance.
Que se passait-il? Quels arguments allait-il employer?
Fermond, Levenain et Crabier, avec une joyeuse angoisse, derrière la cloison du salon, se le demandaient. Ils entendaient tout, savouraient chaque mot de la scène, Fermond pinçant la lèvre, Levenain et le baron prodigieusement hilares. Brusquement, après un court silence, retentit le clac! sonore d'une maîtresse gifle.
— Gare la casse! ricana Levenain.
— Ah çà! dit Fermond, tandis que de l'autre côté de la porte des sanglots tumultueux succédaient en déluge à cet éclat de foudre, j'espère bien que c'est lui qui l'a reçue !
On distingue alors des : « Oh 1 mon Dieu ! Ta petite joue! Jacques, pardonne-moi! » Et puis des grognements injurieux dont le sens se perdit. Et des : « Pardon, mon Jacques! Tiens ! de l'eau fraîche, avec un peu de lavande... Mais aussi, vilain!... N'est-ce pas que tu ne l'aimes plus, cette femme?... Tu l'as aimée, tu l'as dit! Avoue que tu l'as dit. Non, non, je te jure que ça ne se verra pas... Frotte-toi un peu l'autre joue. Tiens, un peu de ma poudre de riz!... Mets-toi à ma place, aussi! Je t'entends raconter ça. Et tu l'avais regardée, ne mens pas. Je l'ai bien vu. » Les grognements persistaient, étouffés par respect humain, mais violents et sourds. « Oh! Jacques, suppliait la jolie voix, tu sais bien que je t'aime! Si je ne t'aimais pas, est-ce que je t'aurais battu?... Allons, rends-la-moi, ma
gifle. Mais ne me fais pas mourir... car je mourrais de jalousie... Avoue qu'elle est maigre, mon chéri. Avoue-le, pour me faire plaisir. Tu ne la regarderas plus. D'ailleurs, je te surveillerai... » Nouveaux grognements d'homme qui se calme, puis : « Ah! tu peux te vanter de m'en avoir donné une, de migraine! Attends que je prenne mes gants. Tends-moi ma voilette. Fais le nœud. Rentre les bouts. Là, merci. Partons. »
Après un nouveau silence, la porte du salon s'ouvrit. Sous les regards involontaires qui allaient à sa joue cuite, Jacques, d'un air de bravade signifiant : « Il se peut que vous ayez entendu quelque chose, mais je vous défends de supposer que ce soit le bruit d'une claque », Jacques dit, avec un geste large de présentation :
— Monsieur Paul Fermond, le baron Crahier, le docteur Levenain. — Puis (un quart de temps) : Ma femme.
Pris d'une rage inexplicable, le minuscule caniche, tapi sous un fauteuil, s'élançait, sau-
tait aux jupes de Rose, en aboyant avec une voix de fausset aiguë ;
— Prune, ici! Prune! cria le baron.
Mais Prune, enlevée dans les bras de Rose, qui lui donnait de petites tapes amicales sur ses reins tondus, Prune gigotait, intraitable. Rose l'amadoua en puisant au sucrier trois morceaux de sucre.
— Ah! madame, gémit le baron, si la comtesse le savait! Prune a le diabète. Le sucre la tue!
La marquise au Champagne, par les soins du docteur qui en avait dosé les éléments avec une rigueur scientifique, offrait dans un saladier le plus riant ton d'or. Des icebergs de glace y flottaient avec des rondelles de citron.
— Croyez-vous qu'il aime le Champagne ? demanda Rose en approchant un verre de la langue avide de Prune.
Prune but, Prune éternua et, prise de convulsions, se roula sur le tapis en proie à un délire frénétique et joyeux. Rose s'écria :
— Mais il l'aime! Tiens, mon petit toutou, bois!
Tandis que le baron alarmé levait les bras au ciel :
— Mais, madame, elle va être malade!
Il pensait à la scène que lui ferait la comtesse Bolkonska, vieille folle hargneuse et insupportable qu'il courtisait dans l'espoir de l'épouser. Elle était fort riche, et le baron lui rendait toute sorte de soins, à la fois soupirant et factotum.
Rose s'étant plainte de migraine, le docteur tira de sa poche un étui d'antipyrine et la força d'avaler un cachet, jurant que la migraine disparaîtrait comme par enchantement. Comme la jeune femme parlait, par coquetterie et bavardage, de maux imaginaires, il s'inscrivit, d'office, pour venir causer sérieusement avec elle de sa santé, un matin.
— Elle, malade? interrompit Jacques. Elle se porte comme le pont Neuf.
Levenain, se tournant vers lui, le sonda du regard.
— Eh! eh! vous-même, cher monsieur, qui sait si un léger traitement approprié à la tendance arthritique à laquelle vous me semblez . . .
Bridel déclara nettement :
— Ah! non, docteur, moi, vous savez, je ne crois pas à la médecine.
Levenain dit avec finesse :
— On croit toujours aux médecins.
- — Eh bien ! conclut Fermond, voyant Rose achever de mettre ses gants, nous sommes à vos ordres, madame.
Leurs regards se croisèrent, tandis que son mari l'aidait à ajuster le fermoir d'un bracelet d'or. Elle rougit, sentant que Fermond venait de penser au bras blanc aperçu tout à l'heure, désiré maintenant, sous la manche de soie vert Nil.
Il faisait dans le petit salon du restaurant une chaleur suffocante. Les lampes électriques jetaient leur lumière blanche, et la nappe brillait d'un éclat de neige, sous le scintillement des cristaux et l'argenterie. Autour des corbeilles de fruits ravagées, achevait de mourir, avec une odeur pénétrante, l'amas de roses dont le vicomte de Talèves, en l'honneur de Mme Bridel, avait disposé lui-même l'arrangement fleuri.
A la fenêtre, Rose, un peu étourdie du repas, aspirait l'air frais de la nuit. Le vicomte était debout près d'elle. Jacques, resté à table avec les autres, n'osait bouger, mais leur lançait de temps en temps un regard inquiet.
— Vous ne fumez pas? dit Rose.
Talèves répondit :
— Non, madame. J'ai vu que cela vous déplaisait.
Sur l'autorisation de la jeune femme, en effet, et l'assurance répétée, par Jacques, qu'elle adorait le tabac, Fermond et Levenain avaient allumé discrètement une cigarette. Jacques, en sa qualité de mari, avait pris un gros cigare dans la boîte apportée par le garçon, tandis que le maître d'hôtel disposait le café et les liqueurs. Le baron Crabier, au bout d'un moment, l'imita; Zavaluco, le Roumain, par hygiène, ne fumait pas. Quant à Squajott, jeune Américain sec et imberbe, il se raidissait dans l'irréprochable maintien d'une ivresse d'alcool qui lui était trop familière. Il restait alors silencieux, avec des gestes d'automate. On avait soin de ne faire aucune attention à lui, d'éviter tout sujet de discussion. Squajott eût pu devenir subitement dangereux ,
— Mais non, dit Rose à Talèves. Fumez, je vous en prie, je suis habituée.
Un imperceptible grief, moins contre le fait lui-même que contre le sans-gêne marital, perça dans sa voix. Talèves se défendit. Rose trouva cette résistance digne d'un gentilhomme. Et cependant, tout d'abord, il ne lui avait plu qu'à demi. II l'avait un peu effrayée même, ce long et mince beau garçon auquel elle trouvait une tête de levrette. Ressemblance parfaitement justifiée par le front étroit, la figure en longueur, comme aussi par la redingote mil huit cent trente, pincée à la taille, godant des épaules, étroite des manches, et par la cravate à trois tours qui, bouclée d'une broche d'or, faisait exactement l'effet d'un collier. Mais Talèves avait été si galant, avec tact, pendant le dîner, que maintenant, familiarisée, elle ne le redoutait plus. II parlait en susurrant, d'une voix basse, et un léger défaut de prononciation qu'il avait semblait à Rose une grâce de plus. Involontairement, elle comparait sa douceur hautaine de manières à la vulgarité un peu brutale de Jacques. Elle se retourna. Dans une bouffée
de cigare qu'il lui lançait à la figure, son mari lui demandait :
— Eh bien ! ma chatte, ça ne va pas ? Elle se sentit humiliée et répondit sèchement :
— Ça va très bien.
— Hein ! quelle foule ! fit-il en se penchant entre elle et Talèves.
Rose, pliant sous le poids, trouva qu'il avait l'épaule dure.
Au-dessous d'eux fourmillait une masse compacte. Un cordon de soldats maintenait la rue libre, et des trottoirs montait un bourdonnement de ruche humaine. D'un arbre à l'autre couraient, tout le long de l'avenue, des guirlandes de lumière. La place bordée de lanternes vénitiennes soufre et orange, le casino flambant projetaient une clarté jaune qui faisait paraître plus noir, au-dessus des maisons, le profond ciel étoile.
Jalousie soudaine, ou besoin d'autorité, Jacques se redressant dit à sa femme :
— Rentre donc ! Tu vas prendre froid.
Elle répliqua :
— J'étouffe là dedans.
A travers le regard qu'ils croisèrent, remarquant tous deux la sécheresse inattendue de leur ton, et irrités sans savoir pourquoi, Rose se rappela sa rivale, et Jacques la gifle. Ils ne le dirent pas, mais leurs yeux l'exprimèrent, dans un éclair de rancune. Ce n'était d'ailleurs ni leur première scène, ni leur première réconciliation. Et leur vie absurde depuis le mariage : lui, la traitant comme une maîtresse , la conduisant aux Folies-Bergère et au Moulin- Rouge ; leurs soupers au restaurant ; leurs journées toutes de courses, de visites, d'emplettes, sans une minute de calme, d'intimité; leur amour coupé d'aigreurs, de bouderies , attendri de baisers où la fougue de leur jeunesse avait plus de part que le cœur et l'âme!
— Si madame craint de prendre froid... insinua Talèves.
Il revenait, empressé, tenant le collet de la jeune femme. Jacques, au milieu de la colère
jalouse qu'il éprouva, se sentit néanmoins flatté. Les égards qu'on avait pour Rose n'étaient-ils pas, après tout, une sorte d'hommage rendu au mari? Il en avait joui et souffert, de cet hommage, pendant tout le dîner, sentant que sa femme était le point de mire des regards, des attentions et des sourires. De l'élan de sympathie directe et de convoitise cachée qui avait de toutes parts convergé sur Rose, Jacques n'avait perçu que ce qui devait, en l'inquiétant un peu, chatouiller son amour-propre. Mais il n'avait pu lire et n'avait pas même soupçonné les réflexions que se faisait chaque convive ; car tous les dîneurs pensaient à elle, à cette minute même, et avec quelle précision de déshabillé !
« Peuh ! elle est maigre », concluait Levenain, en respirant l'arôme de son petit verre, empli de fine Champagne. Matérialiste, il n'aimait que les énormes femmes^ blondes et grasses comme les poulardes du Maine.
« Sans doute ! — concédait Zavaluco, évaluant ce que promettait d'agréable la nuque
frisottante de Rose, — sans doute!... Mais, rectifiait-il, la femme a toujours été contraire à l'entraînement athlétique. »
Renversé sur le dossier de sa chaise, thorax bombant et jambes croisées, il présentait l'aspect d'un lutteur tout en muscles. Il eût donné toutes les joies amoureuses pour une partie de foot-ball ou de polo. Grand amateur de la bicyclette, gymnaste émérite, il avait un culte singulier de son corps, passant tous les jours une demi-heure au hammam et se pesant matin et soir.
« Heu ! méditait le baron Crabier. J'ai eu tort de reprendre du caviar. Le chaud-froid de perdreaux me pèse sur l'estomac... Je sais pourtant bien que le bourgogne ne me vaut rien. Il est certain que je préférerais voir à la comtesse Bolkonska (Prune avait eu des coliques en rentrant) la taille et les traits de cette petite femme-là, qui n'a pas l'air d'avoir froid aux yeux... Et encore... Toutes les femmes se valent. La comtesse a le sac. Je me remettrai demain à l'eau de Vichy. »
Fermond était rêveur. Il venait de songer à Arabelle Hartley, mais il avait vite congédié le souvenir du gentil visage. Sa pensée revint à Rose, et lassé, parce qu'il connaissait la puissance de son argent et le dégoût que lui inspirait d'avance la satiété, il se disait :
«Si je voulais m'en donner la peine!... Peuh ! la femme d'un ami!... Il est vrai que Bridel n'est pas mon ami!... un camarade, à peine... Xon, c'est trop facile. Laissons cela à Talèves. »
Talèves s'avouait :
« Elle est charmante. Dès que je l'ai vue, j'ai senti quelque chose me pincer, là, à gauche. Je ne suis pourtant pas sentimental. Non; mais elle me plaît, je la veux et je l'aurai, quitte à me faire, s'il le faut, l'ami de cet imbécile !... Il n'a pas l'air méchant... Depuis Juliette qui est morte et que j'ai tant aimée, je n'ai vu aucune femme qui m'ait plu autant. Elle est jolie en diable ! »
Et il était sincère. Ce cœur sec, cette conscience tarée, cette âme égoïste de snob et de
parasite avaient senti vraiment la flamme du désir, une flamme sèche et ardente qu'attisaient la jeunesse éclatante de Rose et son charme piquant de vierge à peiné femme, toute vibrante de nerfs (il le devinait), toute en caprices, avide de luxe et de plaisir.
Squajott, lui, regardait la nappe. Il se disait, dans le cauchemar de l'alcool qui éveillait en lui, d'ordinaire, des tentations homicides à terrifier ses inoffensifs voisins :
« Cette femme, c'est une poupée. Si je prenais le couteau à découper qui est sur le dressoir, je pourrais lui fendre le ventre et voir si elle a du son dedans. Les poupées sont pleines de son. Prendrai-je le couteau? ne le prendrai-je pas ? »
Il se versa un verre de whisky, ce qui donna un autre tour à ses méditations poétiques.
Jacques avait repris de la bénédictine. Un attendrissement soudain lui était venu. Il lui sembla que son cigare était doux, doux, et fondait dans sa bouche. Il expliquait à Fermond comment il comprenait la vie.
— Ne pas s'embêter, voyez-vous ! Il ne faut pas s'embêter... Moi, dès que je m'embête, je me dis : « Qu'est-ce que tu pourrais bien faire pour ne pas t'embêter? » Alors, je me distrais... Oui, — ajouta-t-il d'un air profondément méditatif, — je me distrais, je m'amuse, je me...
Il chercha un mot définitif, n'en trouva pas, et répéta, comme s'il plongeait dans un abîme de métaphysique :
— Je me distrais.
Fermond, qui passait sa vie à se distraire, et qui s'ennuyait jusqu'au vertige, étouffa un léger bâillement. Talèves, cependant, récitait du Baudelaire à Rose stupéfiée. On entendait, dans un chuchotement : « ... ces yeux pleins de lumière... leurs jeux diamantés... Et Je suis leur esclave... le réveil de mon âme... » Mais tout à coup, il devint manchot : sa main avait disparu sous le collet de loutre. Fermond, qui les observait, devina une résistance. Mais la peur, la prudence , une connivence peutêtre, due, chez Rose, à l'étourdissement crois-
sant du bourgogne... Fermond supposa que la jeune femme avait laissé sa main dans celle du vicomte : moyen plausible, après tout, de le tenir en respect. Ce ne fut d'ailleurs qu'un contact aussitôt rompu. Rose se rejetait en arrière, criant :
— La musique ! entendez-vous la musique? Un : « Ah ! » d'attente enfin récompensée
courait en frisson sur la foule, maintenue au long des trottoirs par l'alignement des fantassins. De ce moutonnement de têtes noires, montaient des exclamations , étouffées dans un grésillement de voix pareil au bruit d'une immense friture. Fermond se leva et vint avec Jacques à la fenêtre ; une autre fenêtre s'ouvrit pour Zavaluco, Levenain et Squajott, qui déclara :
— Hein? Une bombe éclatant sur cette foule ? Ça ferait bien ! . . . Pourquoi les pharmaciens n'en vendent-ils pas?... Si je cassais une bouteille de Champagne sur la tête du gros homme qui est en bas, juste au-dessous.
Mais il dédaigna ce plaisir, et se contenta
de cracher, flegmatiquement, sur Tindividu.
Une rumeur grandit. Dans le fracas de la musique et le mouvement de la foule , elle domina tout du cri de « Carnaval ! Carnaval ! » Des torches, des bannières, des bêtes apocalyptiques, un flamboiement de rouge, de bleu, de jaune, un arc-en-ciel ondulant de dominos et de masques, fulgurèrent, se balancèrent, approchèrent, au rauquement des trompettes , sous un nimbe de mouvante et flottante fumée.
L'avenue s'éclaira d'un seul coup. On put, jusqu'au plus loin, compter les brindilles des arbres changées en corail rose par un incendie de torches de Bengale. La place Masséna, où flambèrent des brasiers, devint pourpre. Et le roi Carnaval, Polichinelle lui-même, dominant dans une gloire le houleux cortège, précédé de massiers et d'estafiers à mule et à pied, escorté d'Arlequins sautants, de Pierrettes dansantes, de Pierrots titubants, et suivi de Cassandres podagres qui boitaient sur leurs cannes, — Polichinelle ventru, bossu, rutilant, levant ses
lourdes jambes d'un pas mécanique, abaissant sa tête enluminée, éblouissant dans son costume brodé d'or et d'argent , Polichinelle passa, saluant d'un large rire stupide la foule hypnotisée.
Derrière lui, un vertigineux défilé déroulait ses anneaux multicolores. Grand comme le cheval de Troie et dépassant le premier étage des maisons, un dromadaire velu, avec une grinçante lenteur, s'avançait sur des roulettes, en balançant sa tête absurde. Sur sa bosse en plate-forme, trois belles Fatmas, gorge nue, bombaient la danse du ventre. Alentour, des nègres juchés sur des ânes et des Moresques agitaient leurs tambourins. Des casoars suivaient, maillots noirs, corps de carton emplumé, longs cous flexibles. Le long d'un char de glace flamboyant de lumière électrique, des ours blancs folâtraient avec lourdeur parmi des danseuses, dont les jupes de gaze, à chaque déplacement de hanches, s'épanouissaient en corolle, sur de luisantes jambes roses. Quantité de monstres en carton se pavanaient :
bouteilles géantes , quakeresses coiffées de bacs à charbon, un jeu de dominos complet fait d'hommes en boîte, bébés gargantuas absorbant des biberons phénoménaux. Vint alors le char des fleurs, jardin vivant de femmes enlacées, dans un épanouissement d'épaules hors des robes simulant des roses, des tulipes, des pensées, des marguerites, tandis que des fillettes représentaient les fîeurs en boutons, au milieu de tout petits garçons, corsetés en scarabées verts ou blottis dans des coquilles d'escargots.
— Oh! fit Rose.
Talèves avait cédé sa place à Jacques qui, sans scrupule, s'y était glissé. A demi masqué par Fermond, Talèves se tenait maintenant, l'air indifférent, derrière la jeune femme, profitant d'occasions , comme le prétexte d'un char plus beau que les autres, pour se pencher négligemment et lui effleurer la taille de son bras.
— On dirait un cauchemar, dit-elle.
C'était bien un cauchemar, en effet, un eau-
chemar de huées, de rires, de lazzis, de lu mières, dans un brouhaha de cris d'animaux : bêlements, aboiements, trompes et cors. Un char rouge passa, traîné par des mulets caparaçonnés de rouge ; des démons et des démones rouges y fourgonnaient avec des tridents une chaudière géante dans laquelle se démenaient des habits noirs et des femmes en toilettes de bal. Le char de la basse -cour suivait; derrière une claie, sur des bottes de paille, caquetaient, gloussaient, poules, coqs, dindons ; vautré sur le toit de sa bauge, grognait un porc énorme. Des voitures de place, des attelages de maître, mêlés à la foule des masques, allaient au plus petit pas. Il pleuvait des fenêtres, il neigeait dans l'air quantité de confetti en papier; des serpentins déroulaient leurs fusées, accrochant aux arbres un fouillis de banderoles bariolées.
— Attention! dit Talèves.
Et il posa doucement la main sur la ceinture de Rose, qui, entre son mari et Fermond, n'osait bouger.
Tout en or, derrière des chevaux chargés de housses d'or, le char de l'or apparut. Ficelés dans des sacs étiquetés de chiffres fantastiques, des hommes se mouvaient avec lenteur ou sautaient sur place lourdement. Un gigantesque balancier à l'avant du char, manié par des femmes en corsage et jupe d'or, simulait la frappe d'un Pactole de pièces, ruisselant comme une fontaine lumineuse. Des femmes, des jeunes gens, des vieillards y trempaient les mains, les retiraient pleines de jetons d'or qu'ils laissaient couler entre leurs doigts ou lançaient, de temps en temps, par poignées à la foule.
— Imbéciles! marmonna Squajott ; moi, j'aurais grimé ces gens-là en pestiférés ! Verts de choléra, ils se battraient, expirants, pour la possession de cet or; et la Mort, un grand squelette drapé d'un suaire, armé de sa faux, ricanerait au-dessus de la mêlée !
Le baron Crabier fit la grimace : il n'aimait pas les plaisanteries funèbres. Le char, d'ailleurs , l'avait impressionné. Non qu'il fût
beau; au contraire, il était massif, criard et brutal, choquant comme une apothéose de la Jouissance et de la Matière. Symbole de toutes les convoitises, de toutes les joies, de tous les actes de la vie, l'apparition du char de l'or fut si expressive, si saisissante, que la foule, hypnotisée, accueillit son passage avec le silence d'un trouble et solennel émoi, tourna vers lui des visages parlants, aux yeux aigus, aux lèvres serrées. Fermond, plus délicat que ses compagnons, éprouvait un malaise. Talèves songeait. Cet or de carton et de comédie fit surgir en lui l'image de l'or réel, ruisselant comme un fleuve, à vingt minutes d'ici. Dans le palais du Jeu, en ce Monte- Carlo d'opérette tragique , la drague de la Roulette nettoyait les fortunes ; la bille aveugle amoncelait des trésors. Et Talèves répondit à la préoccupation commune de tous les dîneurs en demandant :
— Vous irez sans doute demain à Monte- Carlo, madame ?
— Parbleu, fit Jacques, avec une assurance
vaniteuse, car il croyait à sa « chance » ! Quanta Rose, elle ne dit rien, et elle n'en pensait guère plus. Le voyage, l'installation, le dîner, le carnaval, tous les incidents pressés, heurtés de ces dernières heures , dansaient devant elle. Elle était un peu grise; et comme étourdie sous la caresse de Talèves, qui lui avait repris la main, elle s'abandonnait à la volupté de vivre, en une inconscience sans bornes.
Cinq jours après.
Doux et chaud, un jet de soleil traversait la chambre et venait inonder le lit — matelas neufs et sommiers de choix — où Jacques %t Rose, depuis cinq nuits, goûtaient un sommeil réparateur, quoique agité. Une poussière lumineuse dansait dans le rayon jaune ; des atomes dorés y déroulaient une sarabande harmonieuse.
— Tiens, dit Jacques, les microbes ! Tu vois ce gros : c'est la fièvre typhoïde ; et ce petit, tout en haut, c'est la tuberculose.
Rose poussa un cri :
— C'est stupide, des idées pareilles ! Si je ne croyais pas l'appartement sain, je n'y resterais pas cinq minutes de plus.
— Bah ! dit Jacques, qui avait le réveil philosophique, tu y passeras comme une autre.
— Eh bien, et toi?
— Moi aussi, fit-il, jugeant cette allusion moins drôle. Mais, sois tranquille, je ne suis pas pressé.
Elle haussa les épaules :
— Tu n'as pas le sens commun.
Une s'en offensa pas. Mais, se rapprochant, il mordilla la petite oreille de Rose, puis relevé sur le coude, il plongea son regard dans les yeux verts sablés d'or, les yeux féfins :
— Tu es une chatte, dit-il. Plus je te regarde, et plus tu es une chatte, avec ton nez court et tes dents pointues. Miaule un peu pour voir. Moi, je suis un chien, un grand bon chien ! Ouah ! ouah !
— Un braque, alors?
— Ouah ! ouah !... Miaule donc !
— Miaou !
— Ouah ! fit-il en ouvrant une gueule à avaler tout.
6o LE CARNAVAL DE NICE.
Elle se rétracta, griffes au vent et museau crispé.
— Fftt ! Fftt !
Le plaisir de Jacques tourna au délire ; il défonça son oreiller à coups de poing.
— Finis donc ! les bonnes qui entendent.
Il y eut une accalmie. Jacques bâilla et fit la grimace. Il revoyait son portefeuille dégonflé, tous ces derniers jours, à Monte-Carlo. D'abord, il avait gagné, puis il avait perdu, regagné, reperdu. Déficit : six mille net. Quelle guigne !
— A quoi penses-tu ? demanda Rose.
— Peuh !
Elle leva en l'air un doigt menaçant :
— Tu penses à quelqu'un. Rappelle-toi ce que tu m'as juré.
— Quelle bêtise ! grommela-t-il, soudain confus, songeant à Lise. Non : il ne se souciait pas plus d'elle que de ça !... Un claquement d'ongle sur la dent !
— Si je croyais que tu l'as revue ?
— Moi, jamais de la vie, par exemple !
LE CARNAVAL DE NICE. 6i
Il mentait hardiment. Il l'avait revue; rien de plus, d'ailleurs. Deux fois en tout : au vestiaire de Monte-Carlo, oii le monsieur brun aidait Lise à endosser sa jaquette ; puis, avenue Masséna, derrière les vitrines du grand tailleur Pastenague. La seconde fois, Jacques avait jeté à son ancienne maîtresse, toujours accompagnée de l'homme brun, un regard foudroyant. Elle n'avait répondu que par le plus innocent air d'indifférence.
a La rosse! » s'était dit Jacques, plein d'une envie formidable de fondre à bras raccourcis sur son successeur. Mais, d'abord, celui-ci paraissait un gaillard solide ; et ensuite, retomber en servage, devenir jaloux d'une femme qui ne lui était plus de rien?... Il eût voulu passer devant elle, bras dessus, bras dessous avec sa femme, narguer Lise par toute la jeunesse éclatante et gaie de Rose.
Il avait, beau faire, vouloir s'étourdir. Si rapide et tourbillonnante que fût sa vie depuis cinq jours, — dîners au restaurant, batailles de fleurs, veglione, — l'obsession des caresses
de Lise le poursuivait jusque dans les bras de Rose. Il se trouvait lâche d'oser la regretter, et il la désirait quand même. L'étrange est qu'au moment de la rupture, il en avait de Lise par-dessus la tête ; les premiers jours il avait respiré, comme après une délivrance. Mais il avait compté sans ces deux sûrs dissolvants de l'âme : jalousie et souvenir. Oh ! certes, Rose l'emportait, oui, si fraîche, si vive, et cependant...
— Décidément, dit Rose boudeuse, tu ne veux pas me dire à quoi tu penses ?
— Tu le sais bien. Nous sommes décavés, parbleu ! puisque tu n'as pas été plus raisonnable que moi ! (Rose, affolée par la chance, puis par la déveine, avait perdu de son côté deux mille francs.) Je pense que maman devrait bien m'envoyer de l'argent, puisque ton père fait la sourde oreille.
— Papa, dit-elle, est peut-être absent.
Une légère aigreur avait percé dans leur
ton. Jacques en voulait à son beau-père d'avoir, au dernier moment, converti sa promesse d'une
dot liquide en un engagement de pension mensuelle. Ah ! c'était un type que le commandant Pressoir, ancien officier supérieur devenu homme de Bourse, mélomane avec cela, maniaque de peinture, mais, par-dessus tout, joueur et fêtard, habitué du foyer de l'Opéra oii le retenaient les épaules maigres de Mlle Graminart, marcheuse.
Il n'avait tiré Rose de pension que pour la marier, ne se souciant pas de s'encombrer d'une ingénue. Ingénuité relative : car au pensionnat de Mme Sylviac de Laporade, à Passy, les jeunes filles recevaient une singulière éducation. « Tout par l'indulgence ! » telle était la devise de Mme Sylviac, prodigieuse caricature de malade imaginaire, teint blême, yeux pareils à des pruneaux noirs, tête chauve sous des coques de cheveux surmontées d'un monumental bonnet ruche à rubans bleus. Et Dieu sait si l'indulgence régnait au pensionnat ! On y était libre comme dans un bois. De temps en temps, une sous-maîtresse manquait, enlevée par quelque rastaquouère, cousin d'une
élève. Le professeur d'anglais flirtait avec une dés grandes, une héritière cubaine. Dans les chambres de quelques privilégiées, il se faisait de véritables orgies de gâteaux et de liqueurs douces. Les parloirs du jeudi étaient de réconfortants j^z;^ o'clock teas. Le tout, soigneusement porté sur la note des parents, en général des étrangers, des ménages divorcés, des femmes très élégantes, descendant, toujours seules, de victorias à chevaux de prix, à laquais en culottes et bottes à revers. Ah ! ce pensionnat ! « très chic, ma chère ! » un des plus chics de Paris, où les cours étaient faits par des professeurs célèbres, où un sociétaire de la Comédie-Française enseignait la diction et Mme Paquita la danse. Ah ! ce pensionnat, Rose ne s'y était pas ennuyée. Gaie, vive, légère, elle avait eu depuis cinq ans bien des camarades. Mais personne n'avait remplacé dans son cœur sa grande amie Laure, maîtresse de piano. Un beau jour, celle-ci avait disparu. Rose s'informait en vain. Qu'est-ce qu'elle était devenue? Mme Sylviac évitait d'en parler.
Tout à coup, par une de ces sautes brusques d'humeur dont elle était coutumière, Rose sourit, et penchant la tête vers son mari :
— Gratte-moi. Attends!... le démêloir, d'abord !
Il dénoua, docile, la chevelure lâche, d'un joli blond cendré ; lentement, il y passa les doigts, lissant les mèches rebelles.
— Doucement ! tu arraches tout. Le peigne fin, maintenant. Jacques, de ses ongles, racla délicatement la peau rosée, à la naissance des cheveux. Faisant la chatte, Rose se mit à ronronner avec une perfection rare.
— La brosse ! demanda-t-elle.
Alors il lui frotta la tête avec la paume de la main. Elle murmura :
— Oh ! j 'aime ça ! . . . Encore !
Jacques considérait sa femme attentivement, avec un rien, oh ! un rien d'inquiétude obscure, informulée. Il avait parfois cette sensation, devant l'énigme du charmant visage empreint d'une volupté finement, joliment animale, — d'une volupté qui rendait Rose, à certaines
minutes, redoutable d'inconnu, décevante comme si elle devenait, soudain, un nouvel être. Gouailleur, il dit brusquement (jalousie sourde et involontaire) :
— Et ton amoureux?
Il faisait allusion à Talèves. Sur la pente brusque oii un étourdissement d'âme et de corps avait fait glisser Rose, le premier soir, elle s'était dès le lendemain reprise, honnête en somme, effrayée des conséquences. Talèves n'avait plus trouvé en elle qu'un visage fermé, une de ces indifférences glacées qui éloignent l'homme le plus entreprenant. Son assiduité évidente avait frappé Jacques, en même temps que l'attitude correcte de sa femme le rassurait. Il se permettait donc quelques plaisanteries d'assez mauvais goût. Il ignorait, d'ailleurs, les privautés audacieuses risquées par Talèves au début, et depuis, les allusions détournées, les déclarations aussitôt interrompues. Rose s'était tue, d'abord parce que sa conscience n'était pas tout à fait sans reproches ; puis elle sentait qu'il eût été dan-
gereux de brouiller ces deux hommes : Jacques était violent. Elle était flattée, enfin, de voir Talèves plus épris chaque jour, inquiet, déconcerté, furieux. Elle éprouvait un plaisir mêlé de peur à sentir qu'elle irritait son amour. Où était le mal? Elle ne céderait pas.
— Sais-tu, reprit Jacques, qu'il ne nous a rien envoyé aujourd'hui, ni loge, ni bouquet ! . . . C'est révoltant !
— Je lui ai pourtant gagné une discrétion avant-hier. Patience! conseilla-t-elle.
On frappa à la porte. Maria parut, avec son fin profil en lame de couteau.
— C'est oune paquet que moussieu lé vicomte dé Taléves il envoie.
— Donnez. Hein? Qu'est-ce que je te disais! fit Jacques, intrigué. — Le temps d'ouvrir une boîte ronde en sapin, d'où s'exhalait un prestigieux parfum. — Tiens! un pâté de Strasbourg. Eh bien ! nous l'inviterons à le manger avec nous. Vraiment, ce garçon-là a des prévenances!... Il a donc des parents charcutiers?... Mais tu sais, — ajouta-t-il, dès que
Maria se fut retirée, emportant l'appétissant château fort de pâte crénelée, — s'il devient trop entreprenant, gare à toi !
— Gare à toi-même , mon chéri ! répliqua Rose, avec un joli aplomb. — Ne t'occupe pas de Mlle.., comment donc? Tu sais... cette vilaine femme ! Je ne m'occuperai pas de M. de Talèves... Œil pour œil, dent pour dent, voilà ma devise.
— Oh! oh! gronda Jacques, plus inquiet qu'il n'en eut l'air. — Prends garde ! Je te tuerais.
— Gratte-moi encore ! . . .
Avec moins d'entrain, il refit le démêloir, le peigne fin, la brosse... Tous deux, songeurs, sentaient se dresser entre eux une autre image, agréable et inquiétante.
Nouveau coup frappé à la porte. Cette fois, ce fut la petite Annunziata qui dit :
— Monsieur, c'est lé facteur. Il a oune lettré sarzée.
— Bravo ! cria Jacques, d'une voix retentissante. C'est de ton père, à moins que ce ne
soit de maman... Ah bien, ça tombe à pic! Annunziata revint, tenant le registre et l'enveloppe cachetée de rouge. Il signa d'une main fébrile.
— Donnez vingt sous à ce brave homme ! Et, joyeux, il déchira l'enveloppe.
— C'est du notaire de maman.
Des billets de banque apparurent. Il en tendit un à Rose, gentiment.
— Tiens ! tu pourras te refaire aujourd'hui à la roulette.
Et il ajouta :
— Dis donc ! Ton père aurait bien pu se fendre aussi !
Lentement, évitant l'ascenseur, Rose et Jacques suivaient l'escalier des jardins suspendus de Monte-Carlo. Ils admiraient les gazons fins, les corbeilles de fleurs, soignées à grands frais, comme des malades riches.
— Tu vois, dit Jacques, désignant les toiles en bordure : on leur met des chemises de nuit pour qu'elles ne s'enrhument pas.
Un flot de gens montait en même temps. Dans ce monde mêlé, des silhouettes, croisées tous les jours, leur devenaient familières. Un grand Anglais voûté, aux yeux de loup-cervier, aux mains longues et crochues. Un Italien gras, rond de partout, habillé d'un complet trop clair, avec une cravate sang de bœuf.
Un couple de vieux bourgeois de province, lourds et ventrus. Un rasta aux moustaches en croc, plastronnant avec insolence. Rose leur avait donné des surnoms biscornus : Old Englaiid, Macaroni, les Citrouilles, le Caran d'Ache. Elle reconnaissait certains au regard, à la coupe de la barbe, à la nuance d'un vêtement. Des filles à chapeaux empanachés arboraient des collets trop neufs sur des robes fatiguées. Une femme toujours en noir les intriguait, haute et droite, d'une beauté dure. Des matrones niçoises, venues pour le concert du jeudi, tranchaient, avec leurs « demoiselles », parmi la foule cosmopolite. Il y avait là des figures ignobles, têtes de porc, mufles de chiens, faces rouges et recuites de vieux polichinelles corrects, force visages de poupées émaillées.
Le vestiaire... l'atrium plein de gens qui faisaient les cent pas en causant et en fumant... un coup d'oeil pour chercher s'ils ne voyaient personne de connaissance... et, sous le salut des inspecteurs placés aux portes,
Jacques et Rose, avec un recueillement religieux, pénétraient dans les vastes salons. Les grands billards étaient entourés d'un cercle de joueurs. Incisifs et brillants, tous les regards convergeaient sur la roulette ou sur les numéros. Toutes les oreilles se tendaient aux paroles sacramentelles des croupiers. Toutes les physionomies marquaient l'attente, l'espoir, avec quelque chose de fataliste et de résigné. En silence, chacun accueillait l'arrêt du destin. Ceux qui se dépitaient, se récriaient, étaient rares. Des laquais bleus, lentement, faisaient, de temps à autre, le tour des tables, vérifiant si aucune pièce n'avait roulé sous les jambes des joueurs. Mêlés aux groupes, mais facilement reconnaissables à leur air détaché, des surveillants suivaient le jeu, attentifs surtout aux curieux, aux oisifs.
Rose alla droit à la première table, — « sa table », depuis qu'elle y avait gagné, le premier jour.
— Je sens que le 27 va sortir, dit-elle, les yeux luisants.
Et, jetant vivement sa pièce au croupier, elle cria :
— 27, plein!
Presque aussitôt, neutre et impersonnelle, la voix annonça :
— Hein! fit-elle triomphante; j'en étais sûre !... Par ici, le 27.
Et ses doigts frémissaient d'avance, au contact des cent soixante-quinze francs que le râteau du croupier lui ramenait.
Jacques haussa les épaules. Il méprisait l'inspiration. Il s'en tenait à des probabilités, vagues d'ailleurs. Posément, il jeta un louis sur le zéro.
— C'est le 27 qui va ressortir, affirma Rose.
— Faites vos jeux, messieurs!
— Tu ne voudrais pas, dit Jacques.
— Je pajie que si ! Je mets sur le 27.
— Tu fais une bêtise.
Cela l'ébranla. Elle jeta au hasard; la pièce tomba sur le 1 8 .
— Le jeu est fait. Rien ne va plus!
La bille, ricochant dans le mystérieux cercle divisé en segments rouges et noirs, voletait légère, insaisissable; elle sauta sur un chiffre, ricocha :
— Là! s'écria Rose, tu m'as fait perdre!
— Après! j'ai perdu aussi. Ne parle pas si haut.
Impressionné par le silence des joueurs, il fut choqué de cette manifestation exubérante.
— On gagne, on perd. Mais, sapristi! on se tient.
Elle répondit :
- Je parle comme je veux ! Va à une autre table. Tu me portes la guigne.
Il pivota sur ses talons, furieux. Elle, toute rose, se poussant au premier rang, courbée sur l'épaule d'un vieux monsieur mécontent,, criait déjà :
— Les douze derniers!
Jacques eut un sourire de pitié :
— Oh! là là!
Il englobait dans ce sentiment le sexe féminin tout entier, irrité contre les joueuses innombrables : Anglaises à petit canotier d'homme, bourgeoises vulgaires, mondaines élégantes, les coudes à l'aise, un tas d'or et de billets devant elles.
Malveillant, il regarda s'attabler une jolie femme qui, délibérément, lança cent francs sur le zéro.
« Mon zéro! » se dit Jacques.
Et le zéro sortit, et la jolie femme ramassa son gain, de ses doigts gantés.
Jacques lui souhaita malheur, piqué par une jalousie absurde.
Effectivement, elle perdit, reperdit. Une série noire! A mesure, la jolie femme devenait laide. Si peu observateur qu'il fût, Jacques en fut frappé : toutes les joueuses paraissaient, laides. L'âme du jeu crispait leurs traits, donnait à la plupart un air de sécheresse égarée. Les hommes, d'ailleurs, n'étaient guère plus beaux. Certains se tenaient raides, comme
pour braver la guigne. D'autres semblaient tassés sous le poids du sort.
Jacques remarqua des crânes inquiétants de vieillards : car les vieillards surtout étaient terribles, avec leurs mâchoires lourdes, leurs yeux figés dans l'espoir du numéro, et leurs mains, des mains velues, des mains-crabes qui raccrochaient les pièces avec une voracité tâtonnante. Une ruse simiesque, un rictus animal agitait les lèvres de messieurs à barbe grise, à barbe blanche. Il y en avait de tout glabres, à têtes de juges ou de prêtres, qui restaient immobiles, pareils à des cadavres, ne vivant que par le regard et le tremblement des mains.
— Brrr! dit Jacques. Je vais voir au trente et quarante.
Là, les joueurs étaient dignes. Ils portaient des jaquettes de meilleure coupe, comme il sied à des gens qui ne misent pas moins d'un louis. Jacques admira la prestesse d'escamoteurs des croupiers. Ils battaient les cartes avec l'élégance d'une femme qui ouvre et referme
son éventail. Leurs doigts souples comptaient et raflaient l'or en piles avec une légèreté prodigieuse.
Tout à coup, Jacques reçut au cœur un petit choc. Au milieu d'une rangée de spectateurs debout, il venait d'apercevoir, en face de lui , Lise Bleuet . Penchée entre deux femmes assises, elle poussait son enjeu avec un petit râteau.
a Savoir si elle va gagner ! . . . Parie qu'elle perd! »
La voix, — cette fois une grosse voix provençale à l'accent d'ail, prononça :
— Rouge et couleur gagnent.
Lise ramena sa mise doublée. A ce moment elle leva les yeux et rencontra, par delà le tapis vert, le regard de Jacques. Elle reprit son air innocent, d'indifférence; mais il y avait toujours au coin de la lèvre le diabolique petit sourire, frétillant et narquois. Jacques examina au visage les hommes qui entouraient Lise : pas de monsieur brun. Peut-être était-il à une autre table? Le jeu est une passion
égoïste, où chacun s'isole. Mais quoi! la présence d'un rival n'aurait pas fait reculer Jacques, s'il eût désiré, le moins du monde, aborder son ancienne maîtresse.
Toujours jolie, la coquine! avec son teint mat, ses yeux d'un bleu sombre, ses cheveux blonds, couleur de foin sec. Et cette jaquette d'astrakan! Jacques la connaissait bien. Elle lui avait coûté assez cher !
— Ah çà! pensa-t-il, j'ai l'air d'un imbécile. Elle s'imagine peut-être que j'ai peur d'elle?
Résolument, il fit le tour de la table. Manœuvre imprudente, car, à peine fut-il derrière Lise, il vit se détacher la nuque blanche sous les mèches frisottantes et reprit possession, par le souvenir, de ce corps svelte dont la grâce délicate et variée lui était encore chère. Il sentit à plein l'amertume du regret jointe à la force du désir. Un attendrissement, bête à pleurer, le prenait. Quoi ! cette femme qu'il avait aimée si longtemps, elle le considérait comme un étranger ! Alors ils ne se parleraient plus, ils ne se regarderaient plus,
c'était fini, à jamais? Allons donc, c'était absurde !
— Mettez sur la noire, conseilla-t-il.
Elle fit mine de ne pas entendre et mit sur la rouge. Jacques se souvint de sa femme : « Toutes les mêmes, têtues comme des mules ! »
— Rouge gagne !
Elle ramassa l'or, et le diable de petit sourire frétilla au coin de sa bouche. Vraiment elle n'avait pas plus l'air de se soucier de Jacques que s'il n'eût pas existé. Il éprouva le besoin d'affirmer sa présence par quelque chose de hardi.
D'un geste royal, il lança un billet de banque sur la noire, précisément parce que Lise pontait sur la rouge.
— Rouge gagne !
Le billet s'envola. Lise ramassa son double louis avec sérénité. Jacques eut un mouvement de colère ; cinq cents francs subtilisés en une seconde, évaporés, psst ! Eh bien, on allait voir!... Vlan! il jeta un second billet.
8o LE CARNAVAL DE NICE.
Enlevé d'un coup de râteau. Autre billet, cette fois de cent francs; le râteau passa encore dessus. Lise, elle, gagnait toujours.
o Elle se moque de moi », rageait-il. Et le regret cuisant de la perte, l'absurdité de cet argent gaspillé ne l'exaspéraient pas tant que la tranquillité, le mutisme presque insultants de Lise. Il n'eût plus manqué qu'une chose : le monsieur brun venant la prendre et l'emmener. Alors, c'eût été complet ! Par bonheur, Lise quitta la table. Jacques la suivit, à la semelle.
— Dis donc, Lise, souffla-t-il, tu n'es vraiment pas gentille.
Son ton piteux et amer n'attendrit pas la jeune femme. Elle continuait sa route comme s'il n'eût pas été là!
— Tu vas rejoindre ton gigolo, c'est du propre !
Elle se retourna, en ouvrant de grands yeux étonnés, comme si un intrus avait marché sur sa robe.
— Quand tu auras fini de poser? dit-il.
LE CARNAVAL DE NICE. 8i
Elle lui jeta un regard de calme mépris de haut en bas.
— Pardon, monsieur, c'est à moi que vous parlez?
Puis un petit haussement d'épaules, un sourire aigu :
— C'est que je n'ai pas l'honneur de vous connaître.
Il resta confondu. Cet aplomb!... Rêvait-il? Etait-il dupe d'une ressemblance invraisemblable?
Il gouailla :
— Non? vrai? Tu ne connais pas ton Jacquot, ton petit Jacques!
Il effleura le poignet de Lise, cerclé d'un serpent d'or. Digne, elle répondit :
— Je ne reconnais pas les mufles.
Il devint rouge, puis blanc.
— Un mufle! bégaya-t-il. Moi!... Et depuis quand, je vous prie?
— Mais il me semble, mon cher, — ces mots découpés avec sécheresse, — que je n'ai pas à vous l'apprendre. Après avoir été
l'amant d'une femme à laquelle on n'a rien à reprocher, d'une femme qu'on a plaquée sans égards...
— Oh ! protesta Jacques.
— ... On ne lui manque pas de respect quand on la rencontre.
— Je t'ai manqué de respect, moi!
— Pardon, je ne vous tutoie pas... Vous m'avez rencontrée plusieurs fois, et vous ne m'avez pas même saluée !
Il fut abasourdi du reproche, riposta :
— Et puis ! qu'est-ce que c'est que cet idiot avec qui tu t'affiches? Tu n'as pas honte? Oui, un idiot!... Ah! tu viens à Nice pour me braver!... Mais qu'il ne s'avise pas de me narguer ! Tu verrais quelle gifle !
Il conservait avec rancune la claque que lui avait donnée Rose : l'occasion lui parut bonne pour la replacer.
— Il faudra que tu aies le bras long, répliqua Lise. Mon idiot est rentré hier à Barle-Duc. Ensuite, c'est un officier de hussards. Pour ta gouverne!... Enfin, il ne m'est de
rien, mais de rien! Et tu commets à mon égard une erreur grossière et outrageante... Mais ça m'est égal. Ton opinion m'est indifférente comme ta personne. Bonjour!
Elle fit mine de s'en aller. Jacques la retint.
— Il ne t'a pas embrassée devant moi? Il ne t'a pas enlevée en voiture?
Elle haussa les épaules, détachée et souveraine :
— Qu'est-ce que cela prouve ?
— Ah bien ! c'est raide ! . . .
— Au revoir, mon cher. Vous parlez en sous-off. Le marquis d'Yvoir est mieux élevé. II est vrai qu'il est capitaine. Je me contenterai de vous faire observer que ma conduite ne vous regarde pas. Est-ce que je suis jalouse, moi? Allez trouver votre femme!
Ce mot rappela Jacques à la réalité. Rose, si absorbée qu'elle fût par le jeu, pouvait l'apercevoir.
— Écoute, dit-il, il faut que je te parle, une explication est nécessaire.
Elle répondit :
— A quoi bon? D'ailleurs, impossible. Je pars ce soir.
Il gronda, jaloux :
— Seule ?
— Libre à toi de t'en assurer. Tu n'as qu'à m accompagner à Cannes. Je vais voir ma cousine.
— Et ma femme ?
— Tu n'as donc pas d'amis ?
Aïe! un élancement douloureux : Talèves...
— Ne pars pas ce soir, reprit-il ; je serai à ton hôtel à neuf heures. L'adresse?
• — Non, j'aime mieux partir.
— Lise, mon petit Liseron bleu! Je t'en supplie !
— Soit, mais pas chez moi; c'était bon dans le temps... A neuf heures, devant le kiosque météorologique, promenade des Anglais.
— C'est dit !
— Au revoir.
Elle disparut.
« Idiot ! » se dit Jacques à mi-voix.
Un monsieur se retourna, le gras Italien que Rose surnommait Macaroni. Il eut l'air surpris et continua sa route. Jacques se mit à chercher Rose aux différentes tables : personne!... Près de l'entrée, il reconnut seulement la femme en noir qui perdait, perdait, la figure sombre , l'air d'une belle et muette furie.
Dans l'atrium , Jacques se heurta contre Levenain.
— Vous n'avez pas vu ma femme ? lui demanda-t-il, inquiet.
— Non... Vous n'avez pas vu Fermond?
riposta le docteur sur le même ton.
— Est-ce qu'il est ici?
— Je l'ai laissé avec les misses Hartley. Sans doute, il est dans la salle de concert. Et Jabirus ? Jabirus ?
Des bouffées musicales passaient, à travers le cuir l'embourré des portes.
— Jabirus ? qu'est-ce que c'est que cet oiseau -là? fit Jacques en riant, amusé par l'étrangeté du nom.
Levenain darda contre lui un index menaçant, puis, avec une mine d'empoisonneur, il déclara, véhément et contenu :
— Jabirus est un charlatan, un empirique, un saltimbanque.
— Ah ! dit Jacques, un confrère?
Levenain lui jeta un regard noir :
— Jabirus me prend mes malades, me démolit auprès de ceux qui me restent fidèles. (Il soignait, en dehors de Fermond, quelques rares clients , amis de ce dernier.) Je le méprise, je crache sur lui. Mais, patience !
Jacques considérait, tout étonné, cet homme qui lui était apparu, jusqu'alors, si flegmatique.
« Bigre, pensa-t-il, je ne voudrais pas être soigné par lui, si je m'appelais... comment ditil ? Bajirus ! »
— La ruine le guette, prédit Levenain, la ruine ou la correctionnelle. Dans tous les cas, son triomphe va cesser.
— Où diable peut être ma femme ? répéta Jacques perplexe.
Levenain eut un sourire sarcastique ; sans doute, il pensait au docteur Jabirus vilipendé, anéanti :
— J'oubliais... Je crois l'avoir rencontrée avec Talèves. Ils doivent être aussi dans la salle de concert. Allons voir !
Le docteur, qui était au courant du manège de Talèves et qui l'avait vu effectivement, non pas entrer au concert, mais sortir avec Rose de la maison de jeu, éprouvait un plaisir sournois à dépister le mari, l'éternel imbécile de mari.
— Après vous !
— Passez donc !
Ils disparurent derrière les portes de cuir.
Talèves et Rose, cependant, se promenaient sur la terrasse à balustres qui domine le rocher de Monaco, la descente de la Condamine et la mer d'un bleu sombre, pailletée d'or. Le moyen employé par Talèves, pour se procurer un rendez-vous, était enfantin, mais infaillible. Sûr de rencontrer Rose dans la salle de jeu, il y était allé droit. Toute à l'application d'un vague système, elle suivait maintenant les transversales avec passion. Il s'était incliné :
— Bonjour, madame. Je vous cherchais.
Fermond vous invite à goûter avec Lucy et Arabelle Hartley. Ils vous attendent dehors. Mais je vous vois en train de...
Rose dit :
— Non, je gagne, profitons-en !
Ils sortirent. Talèves parlait vite, pour l'empêcher de réfléchir. Elle s'écria pourtant :
— Et mon mari que j'oublie !
— Il a rejoint ces dames, le baron est allé le chercher.
— Mais il est dans la salle !
— Je l'ai vu sortir.
Sur la terrasse, naturellement, ils ne trouvèrent personne. Mais Talèves parlait, parlait. C'était l'essentiel.
— Quelle radieuse journée ! on est heureux de vivre ! Voilà le printemps. Est-ce que vous ne sentez pas l'odeur de miel des grands iris ?
Ce qui ne l'empêchait pas de penser :
« Demain, la traite! Sept mille cinq! Il
faudra encore redemander de l'argent à Paul.
Bah ! Il en a trop. »
— Et les roses, murmurait-il d'une voix pâmée, les roses, les seules fleurs dont vous puissiez être jalouse, parce qu'elles vous ressemblent.
Et il pensait :
« Je ferai bien de me dépêcher, car il a donné de l'argent à Crabier, et Levenain le tape en secret. Dire que si j'avais la fortune de Paul, — bon garçon, mais moins intelligent que moi, je pourrais réaliser tous mes caprices!... Cette petite femme-là ne me résisterait pas longtemps ! . . . »
Sataniquement, il essaya de l'éblouir :
— Connaissez-vous l'archiduc Cyrille, madame? Je suis sûr qu'il serait heureux de vous être présenté. Il me fait l'honneur de me compter au nombre de ses amis. Il donne dans sa villa de Cimiez des garden-parties charmantes. Vous y viendrez.
Il vit , dans les yeux d'une transparence d'eau verte, cette petite secousse de l'hameçon, lorsque le poisson mord. 11 pensa :
« Toi, tu es trop jolie pour que je te laisse échapper. Je ne sais si je t'aime ou si je te déteste. Mais tu m'appartiens; je t'aurai... ))
Et l'intensité de ce désir était telle, que la
fine tête de levrette eut une expression de bête méchante, dans un sourire qui montra les dents. II reprit :
— Ah ! vous seriez bien vite la reine des fêtes... Comme les gens ont peu de goût ! Estce que vous trouvez cette Lucy Hartley jolie? A mes yeux, il n'y a qu'une femme vraiment exquise. Pour celle-là, je conçois que l'on commette toutes les folies !
— Vraiment? Qui donc? fit-elle.
Un temps ; il contempla l'azur. Puis, avec force et suavité :
— Vous le demandez ? Comme si vous n'aviez pas compris, dès le premier jour, quelle impression vous m'avez faite ! Oh ! écoutezmoi, — fit-il en lui saisissant la main, — ditesmoi une parole d'espoir ! . . . Vous ne pouvez pas savoir à quel point je suis malheureux, depuis ce dîner où, malgré moi, je me suis laissé prendre à votre grâce, à votre jeunesse, au charme si pur et si pénétrant qui se dégage du plus léger de vos rires, du moindre de vos gestes ! . . .
« Et patati, et patata ! en veux-tu encore? » ajouta-t-il mentalement.
Rose écoutait ce pathos avec un singulier plaisir, fait de crainte, de honte, de vanité. Talèves lui apparaissait un être supérieur, original. La musique des mots la grisait. Pourtant, c'était mal, elle le savait bien. N'importe ! Jacques, à côté, — gentil tout de même, — demeurait un être instinctif, fruste et rude. Dans Talèves, elle entrevoyait mille nuances complexes ; puis l'inconnu qui l'attirait. Mais elle se rejeta d'autant plus en arrière. Et, comme elle ne manquait pas de sang-froid, elle s'accorda le plaisir, à demi sincère, de tenir rigueur au premier homme qui lui faisait une telle déclaration, bien qu'elle en fût fîattée.
— Vous ne répondez pas ? implorait-on.
Elle répondit, d'un petit ton assez courageux :
— Vous ne vous souciez pas, j'imagine, que je répète à mon mari vos étranges confidences ? J'y serais cependant forcée si, contre ma volonté, vous les renouveliez.
Pour plus de dignité, elle leva en l'air son court nez de chatte.
— Vous vous méprenez, acheva-t-elle, en parlant de la sorte.
— En quoi puis-je vous offenser? dit vivement Talèves. Je ne vous demande rien qui puisse choquer les sentiments les plus délicats. Vous voir est mon seul désir. Est-ce ma faute si vous êtes si jolie?
Elle estima qu'elle ne devait pas se montrer trop sévère envers un homme si galant. Ce matin encore, le pâté de foie gras !
Alors elle dit, avec un sérieux enjoué :
— Ne parlons plus de cela, jamais, jamais...
— Au moins , supplia Talèves , vous ne m'en voulez pas? Je suis le plus sûr de vos amis.
— Amis, dit-elle, le mot est bien gros. Restons camarades. Mais vous savez, gare!...
— C'est promis !
« L'affaire est dans le sac ! » se dit Talèves. Soudain, il eut un geste joyeux :
— Enfin ! les voilà !
Levenain et le baron Crabier guidaient vers eux les misses Hartley, Fermond et Jacques, dont le nez s'allongea en les apercevant.
— Où diable étiez-vous ? dit Talèves ; voilà une heure que nous vous cherchons !
Et il brouilla si habilement les explications que chacun crut à un malentendu.
Lucy Hartley et Arabelle, un peu en arrière, causaient entre elles. Elles portaient des robes claires et légères, en harmonie avec leurs cheveux dorés et leurs teints de rose. Lucy, haute et belle, grands yeux froids de pierreries, regardait avec une sollicitude inquiète sa sœur, qu'on eût dite une sœur jumelle, tant elle lui ressemblait, plus délicate et plus vaporeuse. Fermond les observait à la dérobée. Il éprouvait pour Arabelle, pour cet être éclatant et frêle, qu'il savait condamné par. les médecins, une sympathie profonde faite de pitié, de tendresse vaine. Il surprit .un mot de la conversation des deux sœurs, et, devinant qu'Arabelle, lasse — un rien l'épuisait — demandait à partir :
— Mesdames, dit-il, venez luncher.
Mais Levenain pâlit comme à la vue d'un spectre.
— Jabirus ! dit-il. Fuyons !
Il était trop tard. Le médecin les avait aperçus, et certainement il les cherchait : car il fondit sur eux aussi vite que le lui permirent ses courtes jambes. Hoffmanesque, le nez en proue, les yeux bigles, une tête recouverte d'un duvet blanc pareil à de l'ouate, le gros docteur Jabirus, affligé d'une maladie de larynx, avait une voix de perroquet :
— Ma voiture est là, dit-il. Je vous enlève. C'est promis, juré... Une collation vous attend, et vous vous rendrez compte des merveilleux effets de l'héliothérapie... Ah! — fit-il avec un sourire et un salut à l'adresse de Rose, — une nouvelle cliente pour mes bains de lumière ! Daignez , madame et monsieur, honorer avec vos amis ma modeste demeure !
Il eut un sourire circulaire qui s'arrêta net avant d'arriver .à Levenain. Celui-ci sentit l'impolitesse :
— Mais, objecta-t-il en s'adressant à Fermond, je crois que vous n'êtes pas libre?
— Venez ! venez ! répétait Jabirus d'une voix rauque et emphatique. Le landau est grand!
Soit que Fermond n'osât refuser, soit qu'il lût une adhésion dans les yeux intrépides de Lucy Hartley , soit enfin qu'il éprouvât du plaisir à taquiner son médecin officiel et conseiller intime, il n'opposa qu'une molle résistance.
On arriva au landau. Jabirus jurait que tout le monde allait tenir, mais le baron se défila, et Levenain se fût fait couper la main plutôt que de pactiser avec son ennemi. 11 se borna à dire :
— Voilà quatre heures, le serein tombe. Mon devoir est de dire à miss Arabelle et à vous-même, mon cher Fermond, qui êtes souffrant ces jours-ci, que vous commettez une imprudence.
Lucy enveloppa le cou de sa sœur d'une écharpe de dentelles, et le docteur Jabirus, hissé sur le siège, grommelait :
— Bah ! bah ! Un bain de lumière guérit de tout!
Sur le trottoir, derrière le landau qui filait au grand trot, Levenain, perdant toute mesure, montrait le poing à Jabirus, en répétant, au grand scandale du baron, toujours calme :
— Quelle canaille ! . . .
Et il souhaita d'être appelé pour désarticuler l'épaule de Jabirus, lui amputer la jambe, mettre sa cervelle blanchir dans un baquet !
Les deux vigoureux chevaux allaient bon train sur la rampe dure de la montagne. On vit bientôt scintiller le dôme de verre du pavillon héliothérapique , derrière des murs de briques bizarrement losanges de crépi blanc.
— Nous avons l'air d'une noce! dit Fermond en souriant.
On était empilé en vis-à-vis, Talèves en face de Rose, Jacques en face de Lucy, dont il admirait, sans l'aimer, l'altière beauté. Fermond, lui, n'avait de regards que pour Arabelle. La petite diversion de ce trajet avait ramené une expression de plaisir sur l'exquis visage fatigué de la jeune fille. Jolie toujours, mais parfois du mat éteint d'une opale fine, elle s'éclairait fréquemment d'une lueur de
veilleuse palpitante, comme si une flamme intérieure illuminait son visage translucide. Fermond sentait que la flamme tenait à un souffle. 11 en était ému jusqu'à l'angoisse.
Les chevaux s'arrêtèrent devant une grille monumentale. La façade du pavillon central, sorte d'Alhambra bizarre, portait en grandes lettres d'or sur un cartouche de marbre noir : Institut héliothérapique du docteur Jabïrus, et, sur des plaques perpendiculaires, le nom des maladies domptées par le traitement de lumière : bronchite , asthme , arthritisme , affections cardiaques, rachitisme des enfants, etc., etc.
Une cloche sonna, annonçant l'entrée du docteur.
— John! la collation, dit-il à un valet dans l'antichambre.
Instantanément parurent, sur la table du salon, de la bière glacée, du punch, des plateaux chargés de pâtisserie.
Jabirus fit les honneurs avec une extrême dignité.
— Le traitement héliothérapique, déclarat-il, auquel j'ai attaché mon nom, et qui est en train de bouleverser la science, est l'application de ce principe : tous les êtres ont besoin, pour se développer, de lumière et de chaleur. De grandes cloches à melon, serres de culture intensive où s'emmagasine le soleil, voilà, mesdames, ma découverte. Elle est très simple. Encore fallait-il la réaliser... Le soleil étant le fluide vital, comment baigner les malades dans ce réservoir d'énergie? Vous allez visiter mes cloches à melon, je veux dire mes cloches à malades, vous vous assurerez de la perfection du système. Et quel ingénieux procédé de réfraction! Puis, mon tamisage mobile, permettant de doser la force des rayons. — Mais le soleil, me direz-vous, fait souvent défaut. Son action, de plus, est limitée. — Ma réponse sera courte. Je lui substitue, dès que le besoin s'en fait sentir, la lumière électrique, fournie, non dans une cloche transparente, mais opaque, par trente petites lampes incandescentes. Des lunettes noires préser-
LE CARNAVAL DE NICE. loi
vent les yeux du sujet. Dès le premier de ces bains, messieurs, agissant autant par l'extérieur que par l'intérieur, j'obtiens des résultats surprenants. Les forces se relèvent, l'appétit augmente. Les rhumatisants cessent de souffrir, les pulmoniques de tousser. Aucune maladie, je dis : aucune! ne résiste à mon traitement.
Fermond regardait Arabelle à la dérobée. Un espoir luisait dans ses yeux et aussi dans ceux de Lucy. Elles ne jugeaient pas les cloches à melon si absurdes. Le ridicule n'avait point de prise sur leurs indépendantes natures pratiques. /4//r/^//^.' Tous les moyens, pourvu que l'on guérisse !
— D'ailleurs, reprit Jabirus de son étrange voix de kakatoès, j'aurai l'honneur de vous offrir quelques produits de mon système, appliqué aux végétaux . Les carottes surtout profitent du traitement. En quelques jours, elles dépassent les plus grosses betteraves.
— Vous êtes universel, je ne m'étonne plus, dit Talèves, désignant la boutonnière du doc-
teur où s'épanouissait une rosette rouge, lisérée à peine de vert.
— Oh! c'est le Christ de Portugal, — bredouilla Jabirus très vite. On m'a promis la croix, cette année, au i" janvier. Je n'ai encore que le Mérite agricole. Au reste, reprit-il avec force, quelques spécimens du règne animal, soumis aux bains de lumière, vous prouveront mieux encore l'excellence de ma théorie. Je possède une petite ménagerie. Vous y verrez un lapin russe et un cochon d'Inde extraordinaires. Un vrai sanglier, messieurs!
— Vraiment? dit Jacques, gouailleur.
Il supposait, avec raison, que le cochon d'Inde et le lapin phénomènes devaient leur monstrueuse rotondité, non aux redoutables bains, mais à des gavages féroces. Il ignorait d'ailleurs que la plupart des malades, surchauffés sous les cloches de soleil ou dans les cabines électriques, attrapaient, en sortant, de bonnes fîuxions de poitrine. C'est ainsi qu'on avait eu à déplorer la mort d'un grandduc, celle de lord Sliverset, sans compter
quelques millionnaires de moindre importance.
— Il est certain que j'ai vu des cures miraculeuses, dit Talèves.
Il venait de se résoudre, après réflexion, à appuyer Jabirus. En effet, sachant que le docteur voulait décider Fermond à placer des capitaux — « affaire superbe, neuf pour cent d'intérêt ! » — dans l'entreprise hasardeuse de l'Institut héliothérapique, Talèves méditait une petite combinaison : vendre au docteur son influence sur Fermond, moyennant une commission convenable. Il n'y a pas de petits profits. Talèves, réduit aux expédients, en usait ainsi avec les grands fournisseurs de son ami : selliers, carrossiers, tailleurs. Il avait, pour exercer cette sorte 'de chantage, une légèreté de doigts incomparable. Bien entendu , il ne prélevait pas toujours une somme d'argent brutale, non! Il négociait, par exemple, certains avantages et menus profits. Ici, une pelisse neuve, et là, une charrette anglaise. Il commençait d'ailleurs à s'inquiéter de l'ascendant pris par Levenain
et jugeait utile de le contre-balancer par quelque alliance. Crabier, vieil égoïste, tirait à lui, sans trop gêner, mais sans seconder personne. Quant à Zavaluco et à Squajott, Talèves ne les considérait pas comme dangereux.
Levenain, au contraire, pouvait devenir un ennemi redoutable. Tous deux jusqu'à présent s'étaient mesurés du regard, comme des rivaux de même force, et sournoisement, mais prudemment, se desservaient l'un l'autre près de Fermond, Levenain rêvait la fondation d'un Institut qui tuerait celui de Jabirus. Il expérimenterait un traitement de la phtisie par aspiration, les malades assis devant des robinets qui leur apporteraient de l'oxygène combiné avec l'iode. Mais de gros capitaux étaient nécessaires.
Talèves, lui, souhaitait simplement un joli prêt. Il avait pour soi la séduction de ses manières, un esprit fin et souple. Levenain, une autorité de médecin assez habile pour persuader à Fermond que sa santé était compromise — « de l'anémie, mon cher, voilà tout! »
— et que lui, Levenain, en répondait. Machiavéliquenient, il surveillait peu son prétendu malade. Il fermait les yeux sur les imprudences fréquentes d'une vie peu hygiénique, harcelait d'ailleurs Fermond d'ordonnances qu'il se gardait de suivre.
— Venez! venez visiter mes cloches, dit Jabirus.
Mais Fermond lut sur le visage d'Arabelle une telle expression de fatigue qu'il dit à Luc y :
— Allez-y, vous. Je tiendrai compagnie à votre soeur.
— Bien ! dit Lucy, qui parut trouver naturel ce tête-à-tête et qui, en eût-elle éprouvé quelque jalousie, l'aurait parfaitement dissimulée, car elle méprisait toute preuve de faiblesse.
C'en était une, à son sens, de laisser deviner ses sentiments, à moins qu'on ne le fît par intérêt. Au fond, la préférence donnée à Arabelle l'irritait et la peinait, comme un dol, un passe-droit fait à son éblouissante supé-
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riorité. Mais, si tout d'abord elle s'était sentie elle-même quelque entraînement pour Fermond, elle avait bien vite compris qu'il ne l'aimerait jamais pour l'épouser. 11 redoutait toute idée de mariage, à la manière d'une jeune fille riche, assaillie par les écumeurs de dot. De son côté, elle était trop avisée pour flirter sans but. Elle s'en était expliquée franchement avec lui. Depuis, ils avaient de l'estime réciproque. Ils se donnaient de vigoureux shake-hands, en camarades. Fermond, tout en n'ayant pas d'illusions sur certains côtés intéressés de Lucy, ne laissait pas que d'admirer en elle la femme forte, de la trouver séduisante, désirable. Toutes deux, en somme, occupaient une place dans sa vie d'oisif sentimental; mais Arabelle avait la meilleure part : elle le tenait par les sentiments nobles et le pur instinct du cœur.
— Allons! dit Lucy. Docteur, nous vous suivons.
Jabirus, galant, s'adressa tout de suite à elle, réservant les explications scientifiques
pour Jacques, étonné, amusé d'abord, puis peu à peu assommé par la faconde rauque du charlatan.
Fermond avait avancé un grand rockingchair dans la véranda. Il disposait derrière Arabelle, avec un soin tendre, des coussins revêtus de mousseline à grands fleurages.
— T'i^^;;^' jK^«/ dit-elle d'un joli ton brisé. Oh! je suis lasse aujourd'hui.
Devant eux, à travers les vitres, entre des palmes retombantes, ils apercevaient la mer que le soir fonçait, au large, jusqu'au plus sombre indigo. Un cap, vert de pins, s'avançait en éperon. Au pied des roches, l'eau immobile avait une transparence d'émeraude.
— Quelle radieuse fin de jour! dit Fermond qui s'était assis sur un pouf bas, à peu de distance de la jeune fille.
— Oui, glorieux temps !
La vpix d'Arabelle sonnait avec ce dét? chement étrginge qui serrait toujours le cœu. de Fermond et qui, chez miss Hartley, était comme un acquiescement résigné aux choses.
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Comment croire, pourtant, qu'elle pût cesser d'avoir foi au soleil, à la vie, à l'espérance? Son mal était de ceux dont l'apparence trompe et laisse jusqu'à la dernière minute un rayon suprême de beauté.
— Triste? interrogea-t-il affectueusement en posant la main sur le dossier du rockingchair.
— Lasse, répondit-elle.
Son frêle cou rentrait dans ses épaules dont on devinait la maigreur, sous le flou et le chatoyant corsage. Elle avait, ainsi blottie et ramassée, l'air d'un oiseau frileux. Son fin visage se modelait dans l'air limpide comme une glaise pâle qu'eût pétrie et repétrie sans cesse un doigt invisible. Les reflets changeants de son âme apparaissaient à nu, dans une perpétuelle irradiation qui transformait la mystérieuse figure, rendait mate ou diaphane, selon la seconde, la fleur délicate, presque immatérielle de sa peau. Ses yeux surtout étaient admirables. Toute la vie y semblait suspendue. A certains moments, ils grandis-
saient jusqu'à dévorer le visage. Le blanc de l'orbe devenait alors presque bleuté. L'iris était d'une limpidité céleste, sur laquelle la pupille noire élargissait, dans l'ombre, sa tache d'encre.
En ce moment, l'éclat des vitres mettait dans les prunelles un reflet d'eau vierge, et tout le crépuscule clair, ciel et mer, descendait avec une sérénité pure, lente, implacable, dans ces yeux trop beaux, trop intenses, trop éclatants pour vivre.
Elle dit :
— Combien cette musique était jolie !
Ils venaient d'entendre, au concert, le songe étincelant de la reine Mab, dans le Roméo et Juliette de Berlioz. Sans transition, elle demanda :
— Ne trouvez-vous pas que les belles choses rendent triste? Oh! délicieusement...
Puis, après un instant de réflexion :
— On se sent écrasé par quelque chose de supérieur. C'est comme les journées trop splendides... Elles vous aveuglent et vous étour-
dissent. C'est exquis. Mais cela fait mal. Il y a des jours où le parfum d'une rose me donne envie de pleurer. Et à vous? jamais?
Il la considérait, attentif, avec un sourire auquel elle se méprit :
— Oh! vous vous moquez, dit-elle. Les Français se moquent toujours.
— Non, miss Arabelle, je vous jure.
Elle dit :
— Je voudrais être en hiver par un beau temps sec, sur le cheval de mon frère Wil-' liam, et galoper contre le vent et sauter les haies... C'est très amusant, quand la bonne bête franchit l'obstacle. Hop! on s'enlève dans l'air... Par malheur, on ne monte pas haut. Vite, on retombe sur terre... Je crois, monsieur Fermond, que les oiseaux sont les bêtes les plus heureuses. Mes plus beaux rêves sont ceux où je m'imagine que j'ai des ailes et que je monte, que je monte très haut, toujours plus haut.
Une rougeur vint à ses pommettes.
— Rêvez-vous souvent, mademoiselle? -
LE CARNAVAL DE NICE. m
— Toujours. Même éveillée, surtout éveillée. Shakespeare n'a-t-il pas dit : « Nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves? » Aimez-vous Shakespeare, monsieur Fermond?
— Sans doute, balbutia-t-il.
Comme beaucoup de Parisiens, il ne connaissait Shakespeare qu'à travers des adaptations théâtrales, par à peu près.
— Vous n'êtes pas sûr? Oh! il faut l'aimer. II est si grand !
Elle mit dans ce mot un accent presque religieux. Il y eut un silence, et elle demanda (le rouge des pommettes avait disparu, mais en revanche une pâleur d'épuisement couvrait ses traits qui mincirent à vue d'œil) :
— Vous ne vous ennuyez jamais, monsieur Fermond?
— Si, constamment.
— Pourquoi cela? Il me semble que si j'étais horhme, je ne m'ennuierais jamais. C'est si beau d'être libre ! Un homme est maître de sa destinée. Lisez Shakespeare. II vous conseillera l'action.
— Mais que faire?
— A votre place, je voyagerais. Connaissezvous l'Amérique ? C'est un pays bon à visiter. Là un homme riche et jeune se croirait diminué de vivre dans l'oisiveté. Les «dilettanti » nous sont inconnus.
— A quoi bon gagner de l'argent quand on en a?
— Prétexte! prétexte! on se remue, on s'agite, on vit pour vivre.
Elle laissa pendre à l'accotoir du fauteuil sa petite main exsangue :
— Ce doit être si bon de se croire plein d'énergie et de force, de se battre contre les hommes et contre la destinée, de créer quelque chose, de se créer soi-même, en tout cas, à chaque minute, par la volonté!... Essayez, monsieur Fermond. Croyez-en une petite Américaine qui sent en elle toute la vaillance de sa race, mais qui est, surtout aujourd'hui, vraiment trop faible, ridiculement faible...
Elle avait prononcé ces mots d'une voix entrecoupée. Le souffle lui manqua. Il eut très
peur, fut sur le point d'appeler, craignant qu'elle n'allât se trouver mal. Mais elle le rassura:
— Ce n'est rien. J'ai souvent de ces faiblesses. Donnez-moi seulement, please, un flacon de sels qui est dans mon petit sac, là, sur la chaise... Merci, ce n'est rien, c'est passé...
Et la tête penchée en arrière, tandis que Fermond lui maintenait le flacon de sels sous le nez, elle lui souriait d'un suave et étrange sourire, douloureux à force d'acuité.
Ils ne se dirent plus rien, ce jour-là. Pourquoi cette conversation, brisée et incohérente en apparence, laissa-t-elle à Fermond une si profonde impression? Il ne le sut jamais. Mais il resta en silence auprès de miss Arabelle, jusqu'à ce que la voix du docteur Jabirus retentit.
Il avait tout montré, tout expliqué; et Talèves avait saisi l'occasion de lui parler un instant à l'écart. Ils s'étaient entendus en quelques mots. Jacques, lui, pensait à Lise; et
Rose, choquée par l'attitude altière de Lucy, jugeait les Américaines bien sottes, décidément.
Jabirus fit promettre à Fermond de venir déjeuner le surlendemain. Quant à miss Arabelle, c'était convenu, il fallait qu'elle commençât sans retard le traitement des bains de soleil.
— Aïe ! aïe ! gémissait Jacques.
Rose le regardait avec autant de compassion que d'ennui. Elle était armée pour la bataille de confetti, la taille prise dans un domino bleu, la tête serrée dans le capuchon. Elle avait à la ceinture le sac de toile plein de petites boules de plâtre ; à la main un masque en fil de fer treillage, représentant un visage aux yeux noirs, aux joues rouges. Ce masque peint contemplait Jacques, lui aussi, avec une fixité hagarde.
— Mais qu'est-ce que tu as mangé ? demanda Rose.
— Ce doit être le stufato.
— Alors, mon chéri, je vais rester à te soi-
ii6 LE CARNAVAL DE NICE.
gner. Veux-tu que Maria coure à la pharmacie ? Si j'envoyais chercher Levenain !
— Non! non... Aïe! aïe!... l'estomac!
Non, non, je veux que tu ailles t'amuser. Ah ! là là! tu, tu... tu t'amuseras à ce balcon avec nos amis. Je vais me jeter sur mon lit et essayer de dormir.
— Si je te faisais un cataplasme ?
— Ah ! non, merci.
— Une infusion d'anis ?
— Non, non, non.
— Mais je ne peux pas te laisser seul ! Les bonnes vont aussi à la bataille.
— Si, ma chérie, je t'en prie. Ce ne sera rien. Rien du tout. Je vous rejoindrai si je me sens mieux.
— Je serai trop inquiète.
— Non, non, pars ! Aïe ! aïe ! c'est comme si j'avais avalé des tessons de verre.
— Écoute, Jacques, fit-elle résolument, je reste.
— Comme tu voudras. Mais c'est dommage de perdre un plaisir pareil. Vas-y au moins
un instant. Je t'assure que ça va passer.
— Si je le croyais!... nuirmura-t-cUe, indécise.
Elle se faisait une fête de ce jour de folie où Nice, masquée, s'accable de confetti au point que dans les rues toutes blanches, le soir, il semble avoir neigé.
Le bruit d'un landau faisant grincer le gravier du jardin, mit fin à la perplexité de Rose.
— Les voilà qui viennent te chercher, dit Jacques.
Elle se pencha à la fenêtre : l'équipage était à la fois somptueux et grotesque. Un cocher à grande houppelande, le visage protégé d'une sorte de panier à salade, maintenait deux chevaux caparaçonnés de housses et coiffés de camails. Une tapisserie recouvrait les coussins de la voiture. Trois masques faisaient des signaux et des révérences comiques : un long cache-poussière jaune à capuchon pointu et deux dominos, l'un vert myrte, l'autre lilas.
— C'est Fermond, Lucy Hartley et une
ii8 LE CARNAVAL DE NICE.
amie. Pars, mon chat, pars. Si je vais mieux, dans une heure, — au balcon de la place!...
Il aida Rose à ajuster le faux visage en fil de fer, et la poussa dehors.
Embusqué derrière la vitre, il eut l'amusement de voir les masques accueillir sa femme avec surprise, parce qu'elle était seule, lever en l'air des bras de regret. Le cache-poussière jaune — Fermond — fit même mine de descendre. Mais le domino myrte le retint, protestant sans doute que c'était inutile, car le landau partit, tourna, disparut.
Jacques entendit un bruit de portes qui se refermaient et la dégringolade précipitée des bonnes dans l'escalier. Il eut alors un accès d'hilarité bizarre, fit un ou deux sauts de carpe, et, avec une vélocité invraisemblable pour un homme malade, il se glissa dans un ample vêtement de Pierrot, se couvrit le visage d'un masque blanc, se coiffa d'un feutre en pain de sucre, prit son sac et sa pelle à confetti et se coula hors de l'appartement. Au bas de l'escalier, il se heurta contre un mac-
farlane à carreaux, surmonté d'un masque britannique à favoris jaunes.
— Hô, paâdon ! fit l'Anglais, qui avait la voix de Talèves.
Jacques l'eût reconnu, d'ailleurs, à ce déguisement annoncé d'avance.
— Monte, mon bonhomme, monte ! murmurait-il en s'éloignant rapidement avec une envie de sauter et de courir, — va te casser le nez, va !...
Il avait évité de parler du costume qu'il revêtirait, costume loué à la dernière minute chez le tailleur Pastenague. Talèves n'avait donc pu le reconnaître, le soupçonner même sous ce déguisement ! . . . Mais Jacques ignorait que Talèves avait rencontré le landau, salué Rose, appris Va indisposition de M. Bridai », et que, par conséquent, la porte close, la rencontre au bas de l'escaUerl'allaient mettre singulièrement en éveil.
« Certainement, il ne m'a pas reconnu. Par exemple, une minute plus tard il me trouvait au nid ! . . . »
Il filait vite dans les rues, coudoyant des dominos et des masques, répondant à peine aux poignées de confetti que des femmes à taille souple, çà et là, lui lançaient dans la figure. Une porte, un corridor sombre, une marche à laquelle il trébucha, en sacrant, un escalier; puis, deux coups sonores frappés à une porte d'appartement meublé.
— Qui est là? criait une voix.
Il chanta, pour toute réponse, d'une voix de fausset :
— Au clair de la lune, mon ami Pierrot! Ouvre-moi ta porte, pour l'amour de Dieu !...
Une clef tourna dans la serrure, un pénitent bleu à cagoule, dont on ne voyait que les beaux yeux sombres, sous la capuce, lui ouvrit.
— Bonjour, Liseron ! Tu vois, je suis exact.
— Comment as-tu fait ?
— Je te raconterai. D'abord, laisse Jacquot te bïser!...
Il rabattit le capuchon.
La bouche de Lise eut le goût délicieux
d'un fruit défendu. Jacques, l'avant-veille, avait posé trois quarts d'heure sur la promenade des Anglais. D'où grande colère : il avait eu assez de mal pour trouver un prétexte à s'évader de chez lui. Brève entrevue, dix minutes à peine, rendez-vous pris pour le lendemain; et quand, tout joyeux, il était venu frapper à la porte de Lise, elle avait trouvé les meilleures raisons du monde pour ne pas renouer de relations plus intimes.
En somme, elle avait sa morale ; elle ne voulait pas, avait-elle affirmé, le détourner de ses devoirs. Pourquoi peiner sa petite femme qui avait l'air si gentille? Jacques, attendri, s'était donné un coup de poing dans la poitrine, déclarant qu'en effet il agissait très mal, et que Lise était un être de cœur... Voyant qu'elle dépassait le but, elle l'avait habilement ramené à elle. Elle en convint, il n'y avait pas lieu de se montrer trop puritains, puisqu'elle et Jacques ne faisaient rien de mal : ils resteraient camarades : n'est-ce pas, rien de plus? Alors, il l'avait pressée de caresses;
— l'amitié, une si vieille amitié a ses droits; mais elle avait mis un frein à ses exigences.
— Non, Jacques, non ! C'est fini, ça...
Mais, comme compensation, il pouvait la conduire, s'il y tenait, à la bataille de confetti. Chose absurde; risque insensé!... Mais elle poursuivait un but, tenant à compromettre Jacques, à ne payer de sa personne qu'après. Ses trois jours d'expérience, récemment, avec le capitaine d'Yvoir lui avaient en effet prouvé qu'elle ne devait pas fonder d'espoir sérieux sur cette bonne fortune, tenue en réserve jusqu'alors. Elle projetait donc de reprendre Jacques en attendant mieux.
Avec quelle adresse elle escamota le souvenir du capitaine, endormit à beaux mensonges les soupçons et la rancune de Jacques ! Elle était fine mouche, presque fine araignée. Plus d'un déjà avait été pris dans sa toile. Elle comptait même son petit cadavre : un imbécile d'amoureux, qui, surpris à voler au jeu, pour elle, s'était suicidé, cinq ans auparavant. Venue à Nice avec l'arrière-pensée
de s'attacher d'Vvoir, ou, à son défaut, de reprendre Jacques , elle affectait à l'égard de celui-ci un extrême désintéressement, l'air de ne tenir qu'à sa personne!... Elle connaissait bien ce grand garçon impulsif et emporté. Avertie par un premier « lâchage » , elle s'était promis de lui tenir la dragée haute, de le ramener à ses pieds repentant et suppliant.
— Allons, dit-elle, partons.
Cinq minutes après, ils étaient sur la place Masséna, en plein coudoiement des masques, sous le feu des tribunes, lançant les confetti à pelletées. Un radieux soleil baignait la foule bigarrée. Nice, sous le ciel d'un bleu vif, semblait devenue le décor d'un théâtre de féerie, emplie de figurants grouillants et joyeux, pierrettes à jupes courtes, pierrots à manches longues, hommes en femmes, femmes en hommes, masques absurdes, dominos vert, rose, bleu, soufre, orange, rouge, mauve. Le défilé de carnaval recommençait son invariable parcours, et, dans la grêle blanche, — derrière Polichinelle géant, qui ricanait, stupide, — au
milieu de la foule, passaient et repassaient le char des fleurs, les chars de la basse-cour et des ours polaires, celui de l'or et tous les monstres, imposant leur obsession de cauchemar : les biberons immenses, le jeu de dominos vivants, les quakeresses ; puis quantité d'autres personnages que Jacques n'avait pas remarqués la première fois : femmes travesties en grenadiers de la République sous des culottes de tricot archicollantes, hommes en jupes et perruque filasse jouant une partie de crocket; enfin, solennel, le dromadaire velu, haut comme les maisons, suivi du char des démons rouges. Au plein jour, chars et masques, dépouillés du prestige de la nuit, de l'éclat des feux de Bengale, apparaissaient plus vulgaires, plus brutaux dans le hourvari des couleurs et le tohubohu des gestes. Le vernis des cartonnages reluisait comme une sueur. Les costumes montraient çà et là leurs tons défraîchis. Telles figurantes qui avaient pu séduire aux lumières étaient mûres et fatiguées, d'expression canaille.
A l'entrée de la rue Saint-François de Paule, la foule était compacte. On n'avançait qu'en piétinant. Les boulettes de plâtre grêlaient des fenêtres : flac ! on en recevait par la figure.
Les hommes, sans se gêner, prenaient la taille aux femmes dont la souplesse et la cambrure leur plaisaient.
Jacques, peu patient, serrait fortement le bras de Lise. Il avait peine à ne pas se fâcher quand un quidam, regardant la jeune femme sous le nez, essayait de percer le mystère de son capuce rabattu, ou tentait de lui glisser une poignée de confetti dans le cou.
— Puisque c'est l'usage, répétait Lise, qu'est-ce que tu gagnerais à une bagarre ? C'est plein de gens brutaux. On t'assommerait.
Jacques sentit la vérité de cette observation. Il trouvait, au fond, le plaisir médiocre. Cette foule, décidément, sentait l'ail. II commençait à regretter ferme son escapade, et, la première joie d'école buissonnière passée, une
inquiétude le tiraillait : sa femme, Talèves, les amis?... Vraiment, ce qu'il faisait n'avait pas le sens commun. Lise, comme si elle eût deviné sa pensée, se serra tout contre lui. Il fut ému à la tiédeur du bras, au souple frôlement des hanches. Le passé avait encore tant de force ! Lise incarna toutes les séductions féminines qui les entouraient. Anonyme sous son froc de pénitent bleu, elle fut tous les dominos à libre allure dont le visage mystérieux et la démarche rythmée irritaient la curiosité ou le désir. Elle résuma en elle la rumeur et les couleurs chatoyantes de la ville en folie, et Jacques lui enlaça la taille avec d'autant plus de tendresse que le remords le bourrelait. Pour la première fois de sa vie, il en connut obscurément les joies troubles et l'élancement pervers. Le plaisir du mal se révéla à son âme simple; et il éprouvait une fièvre, le vertige de tous ces gens se ruant au plaisir, beaucoup en pointe d'ivresse, tous en quête d'amour.
Peu à peu il s'émancipait, lui aussi, glissant des confetti dans le cou de ses voisines, pal-
pant sournoisement les contours. Un coup de coude bien sec, que Lise lui appliqua dans les côtes, le rappela aux convenances.
— Dis donc, toi !
Il passa son dépit en giflant d'une poignée de confetti un gros homme à masque japonais qui se retournait pour dévisager Lise. Le gros homme se pencha alors sur la jeune femme et, d'un pouce énorme, lentement, fit par plaisanterie mine de lui aplatir le nez. Ce fut le sien que Jacques renfonça, d'un coup de poing si violent que le masque japonais se mit à saigner. Lise, précipitamment, se jeta sous une porte, et Jacques la suivit, avant que les voisins, spectateurs de la scène, eussent pris parti.
La maison ayant une double issue, tous deux furent bientôt hors de risques.
— Boucher ! fit-elle d'un ton de reproche mêlé d'admiration. Quel coup d'assommoir!
Il agita son poignet à moitié démis et sur lequel le treillis du masque s'était imprimé en rousfe .
— Le second, je le tue.
— Pas de blagues ! Nous devrions monter chez mon amie Clara, place du Marché. Elle a une fenêtre. Nous serons mieux. Mais tu me promets d'être sage ?
Place du Marché ! C'est justement là que Fermond avait un balcon ... Si Rose le voyait ! . . . Bah ! il y avait plus d'un pierrot dans les rues... Ils se lancèrent à travers la foule, coudoyants, coudoyés, mirent une demi-heure à gagner la place.
Jacques, regardant aux fenêtres, reconnut le balcon oia Fermond se tenait avec ses invités. Ce gros homme carré, sous un burnous d'Arabe, devait être Zavaluco. Ce petit maigre, sans costume ni masque, qui avait du plâtre plein les cheveux : Squajott. Pâle et blême, c'est par blocs que l'Américain versait des confetti sur la tête des passants. Tout à coup, il le vit soulever à deux bras un sac énorme et vider l'avalanche blanche sur la foule. Un masque, deux masques s'écroulèrent sous le poids dans un nuage de poussière, un fracas
de cris, de rires et d'injures. Jacques distin"gua au balcon un mac-farlane à carreaux, surmonté d'un masque d'Anglais : Talèves ! qui se penchait pour voir. A côté de lui, un domino bleu riait. Rose, parbleu! Cela lui fit un drôle d'effet de reconnaître sa femme loin de lui, seule avec d'autres, tandis qu'il accompagnait Lise.
— Qu'est-ce que tu regardes ? demanda celle-ci.
— Montons !
Les fenêtres dont disposait son amie , Mlle Clara Lugar, chanteuse de café-concert, étaient juste en face du balcon où se tenait Rose.
Tout d'abord Jacques , présenté par Lise sous ce titre : « Un pierrot de mes amis », paya en révérences bouffonnes l'hospitalité que Mlle Clara, empressée, leur offrait entre une femme à chignon rouge et un homme à menton bleu. Le chignon rouge jouait les An- i glaises et dansait la gigue. Le menton bleu chantait la Fleur du printemps et les Etoiles
d'or. Il ressemblait à une carpe, dont il avait l'oeil vitreux et le profil en orbe. Mlle Clara, avec son large visage, ses fanons de graisse et sa corpulence, ressemblait à une vache laitière coiffée d'une perruque acajou. Il y avait d'autres masques anonymes. Un domino vert éclatait de rire, toutes les minutes, d'un rire rauque et énervant d'hystérique. Sur un plateau, des chopes à bière vides, parmi des bouts de cigarettes. Par la pièce allait et venait avec un suprême dédain le maître et seigneur de céans, en complet beige clair, cravate écossaise, bagues aux doigts, — un très jeune homme pareil à une jolie dent gâtée, le sieur Morfu, chanteur comique, Fifi pour les dames. Ses moindres mots, ses moindres gestes étaient salués de rires et enveloppés d'admiration. Lise elle-même parut subir ce prestige, ce qui indigna Jacques , assez méprisant pour les cabots.
Mais le balcon d'en face accapara son attention. Par les fenêtres ouvertes, on distinguait, dans la pénombre d'un appartement, un vaste
salon, et, à côté, une pièce plus petite. Les invités de Fermond étaient en train d'y sabler le Champagne. Chacun ayant retiré son masque, Jacques reconnaissait les visages de Lucy Hartley, d'une amie laide et de sa femme, toute rose d'animation et de plaisir.
Elle riait, tandis que Talèves lui remplissait sa coupe. Puis, joyeusement, elle trinquait et buvait, le cou renversé dans un joli cambrement du corps.
— Tiens, celles-là qui lèvent le coude ! dit Lise. Mais il y en a une que je connais ! — Elle se retourna vers Jacques. — Dis donc ! c'est ta femme ! Ah ! elle ne s'embête pas, en ton absence ! . . .
Au même instant, Rose, égayée par une plaisanterie de Talèves, éclatait de rire. La pièce se vida, chacun retournant à ses confetti; seuls. Rose et Talèves restaient en présence. Il lui offrait des gâteaux, qu'elle croquait gentiment; Jacques distinguait très bien, malgré la distance du vis-à-vis et le peu de clarté de la pièce, l'expression de son visage.
A la fenêtre voisine de celle où il se tenait avec Lise, un domino, sur les conseils du menton bleu, s'escrimait avec une sarbacane, malgré l'improbation du chignon rouge, qui haussait les épaules en répétant :
— Elle ne saura jamais. Elle souffle avec son nez.
— Passez-moi la sarbacane ! cria Lise.
Mais, au moment où elle s'en emparait,
Jacques la saisit :
— Non ! à moi ! laisse faire...
Il chargea le tube d'un pois chiche, visa Talèves et, à pleine bouche, souffla si fort et si juste que le pois cingla Talèves à la joue, car il y porta vivement la main et se frotta avec énergie, cherchant d'où pouvait lui venir cette agression. Un nouveau pois chiche claqua sur sa main, qu'il secoua comme si un taon l'eût piqué. Ses regards se fixèrent sur le pénitent bleu et le pierrot blanc.
— Il nous regarde, dit Lise ; à mon tour ! Mais son attention et celle de Jacques furent alors détournées par une mascarade qui
circulait dans la rue : une fuite de malades en bonnets de coton et chemises fendues sur maillot chair, que poursuivaient des apothicaires armés de grandes seringues. Ceux-ci happèrent un des malades qui semblait ivre, tant il titubait : c'était un mannequin burlesque, dont le dos, une fois les seringues braquées sur lui, cracha le jet de feu d'un pétard. Quand Jacques releva les yeux, il vit Rose et Talèves toujours seuls dans la petite pièce. Talèves enlaçait Rose par la taille et la baisait dans le cou. Ce ne fut qu'un éclair : elle le repoussa, s'élança dans le grand salon. Mais Jacques en avait assez vu. Il courut à la porte et s'esquiva avant que Lise, penchée sur la foule, se fût redressée.
— Mon Pierrot ! Où est-il passé ?
Clara Lugar, approchant sa lourde tête de vache laitière, le lui certifia : Jacques venait de disparaître.
— Ah bien ! en voilà, des manières !
Ce fut par cette interjection que Lise apprécia l'incident. Clara se mit à son côté et
sollicita ses confidences, en femme qui connaît la vie et peut être de bon conseil. Lise s'épancha.
Jacques, cependant, s'apprêtait à traverser la place. Grimper au premier, se faire reconnaître, infliger à Talèves une correction soignée... La réflexion lui fit réprouver ce parti. Non. Fixé maintenant sur les intentions et l'audace du sire, il ne marquerait aucun soupçon. De la sorte, il pourrait bientôt démasquer l'intrigue à plein, savoir jusqu'à quel point Rose était complice... On n'avait pas idée d'un pareil toupet ! L'embrasser, lui serrer la taille!... Il monta dix marches, en descendit cinq, en remonta trois : « Canaille, je vous ai vu ! Et toi, coquine, c'est comme cela que tu penses à ton mari malade ! . . . » — Parbleu ! quelle idée !... 11 fallait rentrer, reprendre son rôle... Et Jacques se dirigea en hâte vers la villa Calafates. Rose, le retrouvant comme elle l'avait laissé, ne se douterait de rien.
Une demi-heure après, ayant jeté sous une armoire son masque et son costume de pierrot
tout couverts de plâtre, ayant passé le peigne dans ses cheveux et enlevé sur le tapis, d'un coup de brosse, l'empreinte blanche de ses semelles , Jacques attendait , plein d'une machiavélique et sombre ironie, le retour de sa femme. Pour plus de vraisemblance, il défit la couverture, se glissa dessous. Il n'était luimême qu'à demi rassuré... Bah ! puisque Lise ne s'était pas encore rendue ! D'ailleurs, selon sa morale, les hommes pouvaient se passer certaines fantaisies. Aux femmes de rester chastes, vertueuses... Un baiser dans le cou!... A cette idée, le sang lui gonflait les tempes. Il regrettait de n'avoir pas assommé Talèves sur-le-champ. La chaleur du lit l'engourdissait. Il ferma les yeux.
— Assommé ! assommé !...
Il répéta plusieurs fois ces mots, se complut à la vision de Talèves aplati à terre... Mais cette vision se brouilla avec celle du masque japonais, auquel il avait défoncé le nez. II pensa au Japon, à Lise vêtue en Japonaise. Il la vit peinte sur une boîte à thé... Il crut sen-
tir l'arome du thé, il devint lui-même une tasse pleine de thé, une fine coquille d'œuf qui fumait, toute jaune, et, arrivé à ce point de liquéfaction, il s'endormit...
Il rêvait qu'une brebis lui passait la langue sur la figure, après une bataille où, blessé grièvement, il était étendu dans un fossé. Un Arlequin barbu venait de lui décharger en pleine poitrine un tromblon bourré de petits fours secs. Une secousse le tira de ce rêve biscornu. Rose était devant lui. Elle le regardait avec un visage âpre et dur.
— Tiens ! c'est toi la brebis ?
Elle fronça le sourcil :
— Tu es ivre ?
— Moi? Non. Je suis encore malade. Ah ! que j'ai souffert ! . . . J'avais fini par m'assoupir, tu vois. . . Et toi, ma chatte, tu t'es bien amusée ?. . . Oui!... J'en étais sûr!... Allons, tant mieux !
Il avait pris un ton dolent.
— Alors, — fit Rose, sans rien perdre de sa sécheresse, avec une nuance de féline cruauté, — tu as beaucoup souffert?
— Oui.
— Tu n'as pas bougé d'ici?
— Quelle idée !
— Tu es resté tout le temps au lit ?
— Bien sûr !
— Tu n'as pas trouvé le temps long?
— Si, bien long.
Elle changea de visage, et crûment :
— Pourquoi mens-tu ?
Il se troubla.
— Quoi ?. . . Comment ?
— Ah ! tu es resté ici ? Tu ne t'es pas déguisé? Tu n'as pas été courir je ne sais où ?
— Tu deviens folle !
— Qu'est-ce que c'est que ça?
Elle lui mit sous le nez la défroque de pierrot et le masque emplâtre qu'elle venait, avec un flair de chien de chasse^ de dénicher sous l'armoire.
Il répliqua, décontenancé :
— Qu'est-ce que tu veux que ce soit?
Elle secoua la loque. Un nuage blanc en
sortit.
— Ah ! tu es resté ici, et l'on peut suivre tes traces sur le tapis de l'antichambre !... Et M. de Talèves t'a rencontré au bas de l'escalier !... Et je trouve un gant de femme dans la poche de ton costume !
— Quel gant ?
— Celui-ci.
Et Rose lui fourra presque dans la bouche, tant le mouvement fut brusque^ un gant de chevreau, couleur sang.
— Ça, fit-il imperturbable, c'est à toi.
— A moi? criait-elle aigrement. A moi?
Est-ce que je gante du sept et demi? Est-ce que je porte ces horreurs-là ? Est-ce que je me fournis à Old England?
— Alors, fit-il avec calme, c'est à moi.
— A toi ! Entres-y donc.
— Certainement, j'y entrerai.
— Ah ! ah ! essaye !
Sa voix était montée au plus haut diapason du sarcasme et du défi. Jacques la toisa et dit, avec un inexprimable entêtement :
— Je ne suis pas sorti.