‹ Le carnaval des enfants; pièce en trois actesChapitre 114 sur 115 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

TANTE BERTHA, sévère.

Eh bien, Anlhime, toujours tes mauvaises habitudes!...

TANTE THÉRÈSE

Si c'est un exemple à donner à une enfant 1

1 ,iutc Certlia domine son livre d'un regard morue et dur, elle prend Petite Lie par le bras.

l'oncle ANTHLME, suppliant.

Berlha !

TANTE BERTHA

Oui, oui... Ça t'ennuie de rester sans la petite... Tout le monde ne pense qu'à son plaisir dans cette maison, c'est inouï... Il ne faut tout de même pas être si égoïste !...

fcllle entraîne Petite Lie effondrée et que tante Ttiértnc c^aa... de calmer, de cajoler. Éclate encore un coup de trompette. C'est le petit qui joue à l'étage au-dessus. L'oncle Anthime suit du regard ses sœurs jusqu'à ce qu'elles aient disparu dans la chiambre mortuaire où maintenant leurs ombres vont s'agiter sur les rideaux. Anthimje fait un geste vague.

l'oncle ANTHIME

11 ne faut tout de même pas être si égoïste... Il ne faut tout de même pas être si égoïste !...

(il se laisse tomber sur le fauteuil, et lève les mains comme dans une

prière.) Ah! pourtant. .. pouptant la bonté ce serait si beau!...

M. Masurel silencieusemeat pleure à la porte. Il est en costume de pierrot toujours et il n'a pas osé entrer. Derrière lui, dehors, les déguisés ivres-morts et qui portent des torches font une rumeur de malheur maintenant. Les tantes sont encore placées de telle façon que leur ombre, gigantesquement, s'étend dans le magasin. Arrive, toujours de l'étage au-dessus, le bruit répété et désordonné de la trompette du petit qui continuer à jouer frénétiquement. Au loin, musique de bal en sourdine, très douce.

RIDEAU

Cet humble drame, où se jouent étrangement les fatalités de l'amour et de la mort, a été monté par M. Jacques Rouché, pour l'ouverture de sa saison au Théâtre des Arts. Si je rappelle ici cette circonstance, assez insignifiante en elle-même, c'est que je vois un grand avenir à la tentative de M. Rouché. Il est certain que, débordé par les routines aujourd'hui triomphantes et se traînant dans de grossières imitations de la vie, le théâtre a besoin, en France, qu'on le ranime, qu'un vent pur passe sur lui. M. Jacques Rouché a tenté cette tâche. On sait que, s'inspirant des méthodes en usage sur certaines scènes de Munich et de Londres, M. Jacques Rouché se propose surtout de rénover l'art de la mise en scène. On a pu jug^r, par Le Carnaval des Enfants^ combien un peu de style ajoutait de beauté aux plus simples appa-

rences. Cette œuvre a d'ailleurs exigé un soIq extrême. M. Jacques Rouché, esprit d'une très sûre et très haute culture, a su s'entourer de collaborateurs remarquables, en tète desquels je citerai naturellement M. Durée, le directeur technique du théâtre, homme d'une science accomplie, d'une très grande abondance d'idées et d'une puissance de travail proverbiale. Le Carnaval des Enfants a été répété pendant plus d'un mois et demi, sous la double direction de MM. Rouché et Durée, auxquels revient tout l'honneur de la mise en scène si curieuse, si vivante et si vraie, que la critique a justement admirée. M. Maxime Dethomas avait été chargé par M. Jacques Rouché de dessiner les maquettes des décors et des costumes : il s'est acquitté de cette tâche avec le plus grand talent.

L'interprétation a été parfaite. J'ai plaisir à le reconnaître. Il semble que se lèvent à présent des comédiens d'un caractère nouveau. Je me rappelle mes efforts de naguère, quand j'avais à faire

pénétrer chez des artistes ce sentiment, qui semblait anormal, que le lyrisme côtoie sans cesse le terre à terre dans la vie, que, pour interpréter nos personnages modernes, il faut pouvoir passer du ton le plus trivial à l'élan épique, héroïque, sublime, que notre art mêle la bassesse et le songe et que ce doit être le don de l'acteur de se montrer familier et lyrique, comme le sont les êtres passionnés de notre époque tourmentée. Pour Le Carnaval des Enfants j'ai rencontré les interprètes voulus. Je citerai mademoiselle Guyon qui, la veille encore inconnue, est devenue, rien qu'en jouant Hélène, tout de suite célèbre. Elle a eu tout le naturel, toute l'émotion, tous les revirements de ce personnage complexe. Cette jeune artiste unit aux moyens les plus rares une très vive intelligence. Quant à son partenaire, M. Gaston Mars, il débutait, et s'est montré charmant. La petite Mona Gondré, fine, espiègle, amusée, a réalisé parfaitement Petite Lie. Le sentiment discret de M. Masurel a trouvé en M. Dullin une voix émouvante, bizarrement fantomatique. Pour ce qui est des deux noires Erinnyes, des deux inconscientes mauvaises fées, — les tantes, — incarnées à souhait par deux rares artistes, elles se sont gravées dans les yeux du spectateur, d'une façon inoubliable. Pleine de molle méchanceté, d'informe

hypocrisie, de tragique doucereux, cauteleux, efîacé, madame Mady Berry a été Thérèse même. Pour madame Gina Barbiéri, cette grande artiste d'un caractère si sobre, elle a fait de Bertha une figure obsédante, quelque chose d'aigu, d'insinuant, de délétère, et l'on a eu la sensation que derrière ses gestes félins, ses regards de biais et ses mines équivoques, un mystérieux maléfice se cachait. Ces deux mornes êtres devaient forcément contraster avec le songe flou, nébuleux et tendre de ce malheureux oncle Anthime, si bien exprimé par M. Durée. Dans ce rôle, très vaguement falot de vieux bavard chimériquement rêveur, M. Durée a su être admirable. Il a fait voir les illusions^ les apeurements puérils du personnage. Maintenant, comment parler de mademoiselle Vera Sergine? Ici les mots me manqueront. C'est avec mademoiselle Sergine que j'ai vu l'esprit de mon rêve s'incarner le plus complètement dans une artiste. Une âme vraiment déchirée de sublime se reflétant sur le plus beau visage : c'est là mademoiselle Sergine. Sa fougue, sa puissance dramatique étaient connues : on ignorait sa douceur et sa grâce. Dans Céline, mademoiselle Sergine s'est dépassée. Elle s'est montrée comme possédant tous les dons les plus contraires : la simplicité et le sens du haut lyrisme, la force de l'accent, la

faiblesse morbide, la tristesse de la fièvre et de la maladie et la puissance de la viel Elle a été la jeuae mère tendre et consumée qu'il fallait, elle a eu les supplications, les offensives, les affaissements souhaités, elle a ajouté à son rôle son génie propre. Je ne vois pas d'artiste au monde qui l'égalerait dans cette œuvre.

Quand je songe à l'accueil si chaud, si inopinément cordial qu'a reçu ce drame, d'un art pourtant si libre, je prends confiance dans la sincérité à qui toujours un écho doit répondre. J'avais écrit une • i livre de vérité et le public a entendu le grand cri ému que j'y avais mis et que j'aurais craint de trop déclamer. Une vertu de l'art, c'est la discrétion. J'aime un théâtre qui ne voile pas la vie mais où l'auteur ne crie pas ses idées. Un principe qu'enseignent nos vieux maîtres français nous invite à garder la mesure, à ne prêter à nos héros que des paroles essentielles, à satisfaire la raison. Au théâtre, tout détail qui n'éclaire pas l'action, tout accessoire qui ne sert pas à manifester l'esprit de

la pièce, toute péripétie sans effet sur l'âme des êtres, déforme le drame et l'éteint. Quand on me chicane sur mes bruits de coulisses on ne comprend pas qu'ils sont des symboles, qu'ils ont une signification sentimentale ou mystique par instants, qu'ils me permettent de suggérer, par le simple éclat fugitif d'un rire, d'une trompette lointaine, d'une rumeur industrielle, l'indispensable atmosphère de la pièce. A la scène, il faut faire rêver ou ébranler la sensibilité. Cependant je dis que le verbe est tout. Les personnages créés par le poète n'ont chance de vivre, de durer solidement que si chacun des pauvres mots qu'ils disent répond à la vérité, que si leurs moindres gestes nous font participer à leur existence profonde, et agissent sur nous comme la vue d'un crime, d'une révélation de l'amour ou de la face de la fatalité.

E. GREVLN. — IMPttIMERIE DE LAGNY.

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