AVANT-PROPOS
Les Conférences contenues dans ce volume ont été données, à l'Institut Catholique de Paris, au printemps de 1908. Comme elles sont, pour une part, le résumé des trois volumes que fai fait paraître sur la Renaissance Catholique en Angleterre au XIXa Siècle, je n'avais pas pensé d'abord à les publier en volume. Mais on a insisté pour que je fisse cette publication. On nia fait valoir qu'il pouvait être utile de présenter ainsi les événements sous une forme plus concentrée et plus rapide, et que j'y gagnerais de faire pénétrer plus avant dans le public, la connaissance d'une histoire à la fois instructive et consolante. Je me suis rendu à ces raisons, tout en m excusant auprès de ceux qui, ayant déjà lu mon précédent ouvrage, n auraient à peu près rien à apprendre dans celui-ci.
Octobre 1908.
Le Catholicisme dans les Pays protestants au dix-neuvième siècle
Le Catholicisme dans les Pays protestants au dix-neuvième siècle
En prenant place dans cette chaire, je me demande, non sans quelque embarras, à quel titre je puis y avoir été appelé. C'est une chaire d'apologétique. Or, à la différence des doctes personnes qui m'y ont précédé, je ne suis aucunement un théologien ni un philosophe ; je ne suis et ne veux être qu'un historien. Ceux qui m'ont pressé de venir ici et aux instances desquels j'ai dû me rendre, ont-ils donc pensé que les faits recueillis par l'histoire pouvaient être quelquefois un adjuvant pour la foi, en permettant de constater la fécondité surnaturelle du christianisme, et que ces faits se trouvaient ainsi nous apporter comme les pièces justificatives de l'apologie doctrinale ? De cette fécondité sur-
naturelle, il serait facile de noter les manifestations, à beaucoup d'époques de notre histoire religieuse, ne serait-ce que la miraculeuse propagation du christianisme à ses débuts. Mais je veux m'en tenir à des temps tout récents, à ce dix-neuvième siècle où, par d'autres côtés, les catholiques ont eu à déplorer tant de ruines. J'y trouve ce qui, plus encore que la croissance du début, est révélateur de l'assistance divine : la reviviscence du catholicisme chez des nations où il était presque mort et où le protestantisme semblait seul vivant. Ce phénomène m'apparaît notamment en Allemagne, aux Etats-Unis et en Angleterre.
La grande rupture du seizième siècle, en détachant de Rome une partie importante des populations germaniques et la presque totalité des Anglo-Saxons, avait, du même coup, établi la prédominance à peu près exclusive de l'élément latin dans l'Eglise catholique. Je suis un Latin et n'ai nulle envie de me joindre aux esprits systéma-
tiques qui se plaisent à décrier ma race. D'ailleurs, au point de vue religieux, l'admirable floraison de saints qui, au lendemain de la Réforme, s'est produite dans le& pays latins, — saint Philippe de Néri et saint Charles Borromée en Italie, sainte Thérèse et saint Ignace en Espagne, saint François de Sales et saint Vincent de Paul en terre française, — suffit à montrer ce que le catholicisme pouvait en attendre. Mais il n'en est pas moins vrai que la perte des éléments germaniques et anglo-saxons était un appauvrissement, comme l'avait été, lors du schisme d'Orient, la rupture avec ce géniegrec, dont la subtilité théologique avait sesdangers, mais auquel l'Eglise avait dû des docteurs comme Origène, saint Athanase,, saint Basile, saint Grégoire deNazianze, saint Jean-Chrysostome. Tout ce qui contribue à réparer ces pertes, tout ce qui rend à la composition du monde catholique son universalité et sa variété primitives, est donc un bienfait. Dans l'Orient déchu, si l'Eglise a
encore beaucoup d'àmes à reconquérir, elle ne peut plus espérer trouver beaucoup de forces nouvelles. Il n'en est pas de môme des pays germaniques et anglo-saxons dont l'influence politique, sociale, intellectuelle, augmente chaque jour. Que le catholicisme reprenne pied dans ces nations, et que, du même coup, ces nations reprennent pied dans le catholicisme, c'est, pour l'avenir de l'Eglise, un fait dont on ne saurait exagérer
l'importance.
Considérons d'abord l'Allemagne. Je ne puis qu'indiquer les grandes lignes, en renvoyant ceux qui voudraient pénétrer plus avant, aux belles études de M . Goyau sur fA Ucmagne religieuse. Dans les dernières années du dix-huitième siècle, h s'en tenir au décor extérieur, le catholicisme faisait en Allemagne brillante figure. C'était le Saint- Empire romain avec ses huit électeurs dont trois étaient des prélats; c'était une multiplicité, sans analogue ailleurs, d'Etats ecclé-
siastiques, quelques-uns fort importants, si bien qu'on appelait le Rhin la rue des Prêtres. Mais, derrière cette façade, que de misères, quelle mort ! Ces évêques souverains, généralement cadets de familles régnantes, beaucoup plus occupés de leurs ambitions et de leurs plaisirs de princes que de leurs devoirs de prêtres, fastueux et besogneux, sans piété, souvent sans mœurs et sans foi, avaient à ce point habitué le public au spectacle des désordres de leur vie, qu'on ne songeait même plus à s'en scandaliser. Avec de tels exemples et sous une telle direction, que pouvaient être l'état moral du clergé, la vie religieuse du peuple et le crédit du catholicisme, décrié déjà par les philosophes et les gens de lettres? Ajoutez qu'au point de vue doctrinal, le fébronianisme, qui dominait dans les facultés de théologie et qui infestait la plus grande partie du clergé, concourait, avec le joséphisme autrichien, à exclure l'action du Saint-Siège et à ruiner son autorité.
Viennent les armées de la Révolution et de Napoléon, et toute cette organisation s'écroule en un moment comme un édifice vermoulu. Plus de Saint-Empire. Plus de principautés ecclésiastiques : leurs territoires sont objets de marchandages entre les princes séculiers ; plusieurs et des plus catholiques sont réunis à des Etats protestants : telles les provinces rhénanes, incorporées au royaume de Prusse. D'ailleurs, tous les gouvernements catholiques ou protestants, bien qu'empressés à se parer de l'étiquette de la Sainte- Alliance, ne visent, dans l'ordre religieux, qu'à dominer et à ligoter le clergé catholique, comme ils font du clergé protestant. Les évoques, dépouillés de leur puissance temporelle, mais ayant gardé, du vieux temps, sinon le libertinage des mœurs, du moins une foi tiède et la méfiance de Rome, résistent peu à la bureaucratie, quand ils ne se font pas ses complices humiliés. Le clergé, sans zèle apostolique, a honte d'affirmer le dogme et se borne à prêcher une
vague morale. Les adversaires du catholicisme parlent de lui, moins comme d'un ennemi, que comme d'une ruine. Le cardinal Pacca, qui, en qualité de nonce du pape, avait vu de près cette situation, déclarait après coup que, dans de telles conditions, « la conservation de la religion en Allemagne avait été un véritable prodige ».
Eh bien, c'est au moment où tout paraît désespéré que se manifestent les premiers signes de relèvement. Il apparaît que Fécroulement de l'ancien régime, sur lequel on a tant gémi, a été providentiel. Si mal disposés que soient les gouvernements, ils sont contraints, en face d'une ruine générale, de s'adresser à Rome pour établir un ordre nouveau, et ils se mettent tous à causer concordat, rouvrant ainsi l'Allemagne à l'autorité, naguère méconnue, du Saint-Siège. De leur côté, les évoques, dépouillés de leur puissance terrienne, prennent peu à peu conscience que leur seul point d'appui contre l'envahissement de la bureaucratie gouver-
nemenlale, esta Rome. En môme temps, sous l'influence du romantisme, le catholicisme, naguère si décrié et dont Goethe disait que « la croix lui était aussi désagréable que les punaises », reprend faveur dans l'imagination allemande. Des conversions inattendues en résultent, chez les lettrés et les artistes, dont les plus éclatantes sont celles de Stolberg, de Frédéric Schlegel et d'Overbeck. Les historiens, même protestants, apprennent à rendre hommage au passé catholique, et y trouvent parfois, comme Hiirter, le biographe d'Innocent III, la grâce de leur propre conversion. Enfin, dans l'ordre théologique, la vraie doctrine catholique, naguère étoutTée et humiliée, commence à réapparaître, le verbe haut, dans les universités, dans les séminaires, dans la presse religieuse, ayant pour champions des savants de grande autorité, de redoutables polémistes, tel, entre tous, ce Goerres, parti du jacobinisme pur pour arriver, à travers bien des expériences et des aventures, au pur catholicisme, et dont
la parole puissante et torrentueuse devait avoir, pendant nombre d'années, un immense retentissement en Allemagne.
Ce réveil était vu de mauvais œil par les gouvernements qui prétendaient toujours domestiquer le clergé. Les évoques euxmêmes, en dépit de la vie nouvelle qui s'éveillait dans le peuple catholique, semblaient avoir peine à rompre avec leurs vieilles habitudes de timidité servile. Mais, un jour, à la fin de 1837, un vieillard, que le gouvernement prussien a porté au siège archiépiscopal de Cologne, parce qu'il le croyait aussi inoffensif et complaisant que les autres, donne le signal de la résistance. Mis en demeure, dans la question des mariages mixtes, d'escamoter les décisions pontificales, il s'y refuse. Le gouvernement, surpris et irrité de cette résistance insolite, fait enlever le vieil archevêque et l'enferme dans une forteresse. Le chapitre se soumet au fait accompli, les autres évêques se taisent, et le gouvernement se flatte que
l'affaire se terminera ainsi sans bruit. Mais, de Rome, s'élève la protestation du pape. Goerres y fait écho dans une brochure foudroyante. D'autres écrivains se jettent dans la bataille. La conscience catholique se soulève. Des protestants prennent parti pour la liberté religieuse. Sous la lumière crue de ce conflit, les évoques finissent par apercevoir leur devoir, et, sous la pression de cet exemple, se décident à le remplir. L'archevêque de Posen, à son tour, se fait aussi jeter en prison, tandis que l'archevêque de Breslau, qui veut rester du côté de l'Etat, est contraint de démissionner. Enfin, après quatre ans, le gouvernement prussien, surpris d'éprouver l'impuissance de la force contre la conscience, s'avoue vaincu et capitule.
« Depuis la Réforme, a pu écrire le cardinal Hergenrœther, l'Eglise d'Allemagne n'a pas connu d'événement plus important que l'affaire de Cologne ». C'est tout un système, la domination religieuse de la bureaucratie, qui a succombé. L'Eglise a pris conscience
de son indépendance, les évoques de leurs devoirs et de leur dignité, l'opinion catholique de sa force. Une époque commence, que Goerres salue avec une confiance enthousiaste : « Minuit, s'écrie-t-il, vient enfin de sonner ; un jour nouveau s'est levé pour nous! ».
Depuis lors, en effet, la situation du catholicisme en Allemagne va toujours grandissant. Est-ce à dire que commence pour lui une ère de paix ? Non ; jamais, au contraire, il n'a subi plus d'attaques et de la part d'adversaires plus redoutables. Mais il en sort victorieux, et ce lui est une occasion de manifester et d'accroître sa vitalité.
Parmi les gouvernements, c'est, semblet-il, à qui lui témoignera le plus d'hostilité. La Bavière qui, dans la première moitié du siècle, était, outre-Rhin, le centre du mouvement catholique, est passée, après 1850, aux mains de gouvernants imbus de préventions antiromaines. Beaucoup d'autres petits Etats, Bade entre autres, font la guerre
au clergé. La prodigieuse croissance de la Prusse qui, à Sadowa, exclut l'Autriche de l'Allemagne, et qui s'empare de la couronne impériale sur les champs de bataille de France, apparaît à tous comme l'exaltation du protestantisme et l'abaissement du catholicisme. Ainsi l'interprètent, dans les universités, les historiens en renom qui se posent en prophètes et en commentateurs des victoires prussiennes. Ils n'évoquent plus avec complaisance, comme les romantiques du commencement du siècle, le moyen âge catholique ; leur idéal est Frédéric II, et ils proclament la « mission protestante » de la Prusse, l'incompatibilité du catholicisme romain et du patriotisme allemand. C'est aussi ce que professe M. de Bismarck, à ses débuts, quand il représente la Prusse à Francfort, et ce qu'il entreprend de mettre en pratique, quand, maître du pouvoir, fort du prestige de Sadowa et de Sedan, il se jette dans le Gulturkampf ; lutte terrible, longue, où il ne recule devant aucune violence, mais
au terme de laquelle il doit s'avouer vaincu et aller, à son tour, à Canossa. Quant aux catholiques, justement fiers d'avoir imposé la reconnaissance de leurs droits essentiels, ils sortent de là avec le courage trempé des troupes qui viennent de faire une rude campagne, avec l'union étroite scellée entre le peuple catholique et le clergé par les combats soutenus en commun, avec la confiance que donne la victoire.
Ajoutons que l'Eglise allemande, en même temps qu'elle repoussait les attaques de l'Etat, a eu facilement raison de quelques essais de révolte intérieure. Les temps n'étaient plus où un virus schismatique, comme celui du febronianisme, pénétrait si aisément les veines du corps ecclésiastique ; désormais, toutes les tentatives de schisme échouaient misérablement, aussi bien, vers le milieu du siècle, le « catholicisme allemand » de Ronge et le gùntherianisme, que le « vieux -catholicisme » de Dollinger après 1870.
Et maintenant, arrêtons-nous et considérons où en est le catholicisme en Allemagne. Sans doute, il y a encore plus d'une ombre au tableau. Divers symptômes, en ce moment môme, feraient craindre, dans les facultés de théologie, un réveil de certaines tendances antiromaines ; en môme temps, le prestige scientifique et littéraire du clergé ne paraît pas en progrès ; il n'a pas grandi avec l'importance politique conquise par les catholiques. On ne constate pas un grand mouvement de conversions au catholicisme chez les protestants, et, au contraire, des pertes sensibles sont faites parmi les familles d'ouvriers catholiques qui s'établissent en certaines régions principalement protestantes, où le clergé catholique est insuffisant. Enfin, il est des parties catholiques du pays où l'esprit d'indifférence et d'irréligion, si puissant aujourd'hui par toute l'Europe, ne laisse pas de faire des ravages. Mais, en dépit de ces faiblesses, quand on se rappelle la situation misérable où nous est apparu le catholicisme
en Allemagne an début du dix-neuvième siècle, et quand on constate ce qu'il y est devenu aujourd'hui, on ne peut nier que le progrès ne soit considérable.
Voyez son action politique telle qu'elle se manifeste par le Centre, devenu le parti le plus puissant et le plus indestructible du Parlement.
Voyez quelle vie intense éclate dans ces congrès qui, chaque année, réunissent des milliers de catholiques de tous rangs, prêtres, professeurs, politiques, hommes d'oeuvres, ouvriers et paysans, dans ces associations multiples qui comptent leurs adhérents par centaines de mille et qui étendent leur réseau dans la nation entière, dans ces journaux nombreux qui ont su, à la différence de ce qui se passe ailleurs, se faire lire du peuple.
Relevez ces statistiques qui, dans plusieurs contrées de l'Allemagne catholique, notamment en Westphalie et en Prusse rhénane, témoignent d'une pratique religieuse qu'envieraient d'autres pays,
Considérez surtout l'union qui s'est faite, sur beaucoup de points de l'Allemagne catholique, entre la population ouvrière et le clergé ; union formée de confiance d'une part et de sympathie active de l'autre, scellée chaque jour par des luttes communes, qui n'existe, à ce point, nulle part ailleurs en Europe, et qui contraste, si douloureusement pour nous, avec les malentendus et les préventions séparant du prôtre une grande partie du peuple de France.
Comparez enfin l'importance acquise par le catholicisme, malgré l'hostilité des pouvoirs publics, avec l'état de dissolution doctrinale et d'impuissance sociale où, dans cette même Allemagne, est tombé le protestantisme, malgré l'appui des gouvernements.
Et alors vous comprendrez que j 'aie pu vous annoncer cette étonnante reviviscence du catholicisme en Allemagne, comme un signe de sa fécondité surnaturelle.
Voulez-vous maintenant que nous traversions l'Atlantique et que nous considérions ce qui s'est passé dans la république des Etats-Unis? Celle-ci, au début du dixneuvième siècle, faisait figure d'un Etat presque exclusivement protestant. Les catholiques étaient à peine 40,000 au milieu de 5 millions de protestants. Ils n'avaient qu'un évoque, une trentaine de prêtres, tous étrangers, et à peu près aucune église.
Aujourd'hui, dans ce même pays, 13 à la millions de catholiques ont 13 archevêques, 89 évoques, 11,135* prêtres séculiers, 3,958 prêtres réguliers, 12,148 églises, 78 séminaires et des écoles renfermant 1 million 266,000 enfants.
Autrefois, on ne trouvait pas un catholique sur 100 habitants. On en trouve aujourd'hui un sur 7. Et, dans certaines parties du pays, la proportion est bien plus forte : à New- York et à Chicago, ils sont le tiers de
la population ; à Boston, l'ancienne citadelle du puritanisme, ils atteignent la moitié.
Cette progression qui, rien qu'à voir les chiffres nus, est prodigieuse, le parait plus encore quand on se rend compte à travers quelles difficultés elle s'est accomplie. Tout était à créer, personnel et matériel.
Parlons d'abord du personnel. Pendant longtemps, une partie notable du clergé continua à venir du dehors. Si certaines régions annexées postérieurement, comme le Nouveau-Mexique, possédaient un clergé indigène, il était de telle qualité que c'était pis que rien, et que le premier acte de l'évoque nommé à Santa-Fé fut de priver en masse tous les prêtres de son diocèse de leurs pouvoirs ecclésiastiques et d'aller recruter en France un personnel plus digne.
Et, à ce propos, vous me saurez gré de rappeler que, de notre pays, sont venus, dès le début, les meilleurs éléments de la jeune Eglise d'Amérique. De même que
notre noblesse avait fourni de brillants soldats et capitaines à la guerre d'Emancipation, de même des prêtres français, émigrés pendant la Révolution, ont formé les premiers cadres du clergé des Etats-Unis. Ce n'est pas l'une des moindres surprises de l'histoire, de voir la France aristocratique et ecclésiastique de l'ancien régime participer ainsi à la naissance d'une société ultra-démocratique qui devait être — politiquement et religieusement — à l'antipode de cet ancien régime. Il est du reste d'autres pays dans lesquels on a pu constater le bienfait, très inattendu, des proscriptions religieuses où s'est complu notre Révolution. En Angleterre, notamment, la présence prolongée des prêtres émigrés au milieu de populations qui jusqu'alors ignoraient absolument le catholicisme, la sympathie compatissante éveillée par leurs malheurs, le respect inspiré par les vertus de beaucoup d'entre eux, ont contribué à affaiblir des préventions séculaires et ont été certainement pour quelque chose dans
la renaissance catholique qui se produisit un demi-siècle plus tard. Mystérieuses combinaisons de la Providence qui fait sortir un germe d'avenir de ce qui, au premier abord, ne nous paraît produire qu'une ruine. En serat-il encore ainsi aujourd'hui de l'exode de ces religieux et de ces religieuses qu'une odieuse proscription jette hors de nos frontières ? La France est-elle donc à ce point vouée, par un décret d'en haut, au service de l'Eglise, qu'elle la sert à son insu et contre sa volonté, même quand elle la persécute? Cette pensée toutefois ne suffit pas à nous consoler. Comment ne pas voir que, si l'Eglise profite de ces exodes, notre pays en souffre cruellement, et que c'est de son appauvrissement que se fait la richesse des autres ?
Mais revenons en Amérique. Quelle que fût la valeur des prêtres importés de l'étranger, leur concours ne pouvait être qu'un expédient transitoire, et une Eglise n'est vraiment constituée que quand elle possède un clergé indigène. Or, n'était-il pas à
craindre que le recrutement n'en fût particulièrement difficile dans un peuple où l'activité matérielle était si intense et qui semblait absorbé par le souci fiévreux d'asseoir et de développer sa fortune nouvelle? Eh bien, malgré cela, peu à peu, ce clergé indigène est né du sol et s'est formé, de telle sorte que maintenant, sauf dans quelques territoires de l'extrême ouest, il n'a plus besoin d'apports étrangers. Sans doute, chez plusieurs de ceux qui le composent, sont encore visibles les marques des races diverses, — irlandaise, française, allemande, slave, — d'où ils sont issus ; mais tous n'en sont pas moins des Américains, donnant raison à ce mot du P. Elliott : « Nous n'avons pas mauvais estomac, disait-il ; nous avalons tout ce qui se présente, et nous le convertissons en notre chair, en notre sang ».
J'ai dit que les prêtres sont aujourd'hui plus de 11,000, en ne comptant que les séculiers, c'est-à-dire environ un par 1,200 fidèles, proportion que certains diocèses de
France seraient heureux d'atteindre, ne fût-ce qu'à Paris où l'on voit des paroisses de 100,000 âmes desservies par 9 ou 10 prêtres. A New- York, la moyenne est d'un priHre par 1,500 catholiques. A Paris, elle est d'un par 5,000. Il est vrai qu'à New- York il s'agit de catholiques pratiquants, tandis qu'à Paris, parmi les 100,000 habitants de telle paroisse, combien y en a-t-il qui n'ont aucun rapport avec le clergé? Mais, si l'on prétendait voir là une justification du petit nombre de nos prêtres, ne pourrait-on répondre que ce petit nombre a pu être pourquelque chose dans l'irréligion pratique d'une partie de la population ? On nous affirme, en outre, que, presque partout, aux Etats-Unis, le recrutement des séminaires est en progrès, et qu'au moins dans les anciens diocèses, on ne souffre pas de cet appauvrissement de vocations qui est l'un des symptômes les plus inquiétants de notre mal religieux.
Concurremment avec le développement du clergé séculier, notons celui des ordres
religieux. Presque tous sont représentés làbas, de préférence ceux qui ont un ministère actif. Composés, à l'origine, de sujets venus d'Europe, ils se recrutent maintenant en grande partie sur place, toujours soumis sans doute aux règles et aux supérieurs généraux d'Europe, mais néanmoins apportant, dans leurs allures, dans leur conception des choses et leur façon de traiter les hommes, un je ne sais quoi qui est proprement américain et qui fait qu'un jésuite ou un sulpicien des Etats-Unis se distingue de ses congénères du vieux monde. Il est, en outre, des congrégations nées en Amérique, et qui, par suite, sont mieux préparées pour agir sur le public américain ; la plus en vue est celle des paulistes, dont était le fameux P. Ecker.
Mêmes progrès en ce qui touche le côté matériel de la vie religieuse. Au début, il n'y avait rien ; les catholiques ne trouvaient pas, comme dans les vieux pays d'Europe, un ensemble d'édifices et d'installations cul-
tuels, légués par les siècles précédents. Tout était à créer. Tout a été créé. Plus de 12,000 églises, flanquées souvent d'écoles et de maisons d'oeuvres, ont été construites sur la surface entière du territoire. Dans les grandes villes, les églises paroissiales sont proportionnellement plus nombreuses qu'à Paris; il y a quatre ans, — et, depuis, les chiffres ont encore augmenté, — New-York en avait 129, soit en moyenne une pour 7,700 fidèles; Chicago, 120, soit une pour 6,900; Philadelphie, 84, soit une pour 4,500. Oserions-nous citer à côté les chiffres de Paris ? Avant les dernières créations, dans notre capitale, la population moyenne de chaque paroisse dépassait 37,000, et, encore aujourd'hui, telle paroisse approche de 100,000. Aux Etats- Unis, il a fallu aussi créer les séminaires, les collèges, les universités. Ajoutez les dépenses d'entretien du culte, le salaire du clergé, qui est plus élevé que chez nous.
Pour toutes ces dépenses, rien à attendre de l'Etat. Les catholiques devaient tout payer
de leur poche. Au début, ils avaient été aidés par des subsides venus d'Europe, notamment de la Propagation de la Foi qui leur a donné, jusqu'en 1892, plus de 25 millions. Mais cela n'a eu qu'un temps, comme le concours des prêtres européens. En 1907, les Américains ne reçoivent plus qu'environ 80,000 francs, et leur propre contribution à la Propagation de la Foi, qui en 1880 n'était encore que de 58,000 francs, s'élevait l'année dernière à 926,000 francs.
Par quel moyen les catholiques, généralement pauvres, peuvent-ils faire face à de telles charges ? Ce sont de ces prodiges que seuls la foi et le dévouement rendent possibles. Voulez-vous d'ailleurs avoir une idée de la façon dont les choses se passent et comment se crée une paroisse nouvelle ? Ecoutez un témoin qui a observé de près les choses religieuses d'Amérique et que j'ai plaisir à citer en cette maison qui est aussi quelque peu la sienne, M. l'abbé Klein. « En Amérique, nous dit-il, dès qu'il se bâtit une
ville nouvelle, ou un quartier neuf dans une ville ancienne, ou bien encore dès qu'une paroisse est devenue trop populeuse pour être suivie de près, l'évêque fait venir un jeune prêtre et lui assigne, comme champ d'action, tel ou tel territoire : « Vous êtes « curé de tel pays, ou curé de telle rue à « telle autre. Allez, faites de votre mieux ». De constructions ou d'argent, il n'est pas question. Il s'agit de se débrouiller. En quelques années, tout est créé, organisé, à peu près payé : l'évêque peut venir consacrer l'église, bénir l'école, féliciter le curé et ses paroissiens ». Un jour, à Baltimore, M. Klein se rencontre avec un prêtre du diocèse de Golombus qui lui raconte son histoire. Ce prêtre avait été envoyé, il y a quinze ans, dans un district minier de l'Etat d'Ohio ; c'était son premier poste et le pays n'avait jamais vu de prêtre. La situation était simple : il n'y avait rien, ni chapelle, ni presbytère ; la population de 4,000 habitants appartenait à toutes les nationalités, Polo-
nais, Magyars, Croates, Italiens, Allemands, Belges, Syriens. Sur ces 4,000 habitants, 4,000 étaient catholiques. Eh bien, aujourd'hui, par la seule initiative du curé, et grâce à la générosité de ces pauvres mineurs, il y a, dans ce district, deux églises bâties, deux églises en construction, trois autres stations pour la messe et le catéchisme, trois écoles de sœurs. Le curé a appris le polonais, l'italien, le magyar, l'allemand, le français, le slavonien, afin de pouvoir prêcher à chacun dans sa langue.
Ces faits vous montrent ce qu'est cette jeune Eglise : ce qui m'y frappe plus encore que son accroissement numérique, que les ressources matérielles qu'elle s'est créées, c'est la vie qui l'anime. Pas ou peu d'éléments morts comme chez nous, de ces catholiques de naissance et de nom, qui ont perdu la foi et la pratique, ou qui n'ont gardé qu'une foi tiède, inerte et indifférente. Ceux qui restent ou deviennent catholiques, le sont de cœur et de conduite. Aussi quelle n'est
pas la surprise du curé américain, quand un enquêteur venu d'Europe lui demande combien de ses paroissiens font leurs Pâques : « Mais tous, naturellement, répond-il, tous, sauf quelques rares exceptions ».
La piété des catholiques américains n'est pas mystique ou gémissante ; elle est virile et pratique. Peu de goût pour les subtilités théologiques : certaines controverses doctrinales, qui parfois nous troublent en Europe, ne les inquiètent guère. En ces matières, il leur suffit de s'en rapporter aux autorités compétentes, et ils préfèrent s'employer à l'action apostolique pour gagner les âmes, à l'action sociale pour gagner les cœurs, et cela avec quel entrain, quel esprit d'initiative. Aller de l'avant, c'est leur devise, comme c'est celle de la nation. Non seulement le clergé prend des mesures pour diminuer, parmi les émigrants venus des pays catholiques, les pertes qu'il avait autrefois à déplorer, alors qu'il était moins nombreux et que les centres de culte étaient clairsemés,
mais il entreprend avec succès des conquêtes parmi les protestants. C'est l'œuvre propre des « missions aux non-catholiques » auxquels se dévouent plus particulièrement les paulistes, soit par eux-mêmes, soit par les prêtres que les évoques les chargent de préparer à cet apostolat.
Je ne suis pas moins frappé du prestige, de l'autorité qu'a su acquérir l'Eglise catholique, auprès de l'opinion, dans un pays principalement protestant. Rien du dédain qu'on affecte parfois à son égard dans les pays où elle est en minorité, ni de l'hostilité à laquelle elle est souvent en butte dans les pays où elle est, au moins nominalement, en majorité. Non cependant que le vieux bigotisme puritain, autrefois maître en ces contrées, n'y ait laissé des restes de haine contre le papisme. On avait même vu, en 1 834, 1844 et 1853, des émeutes antiromaines éclater dans quelques grandes villes et saccager des églises et des couvents. Mais aujourd'hui, quels que soient encore les préjugés
de certains esprits, pareille chose ne serait plus possible. Force a été aux plus prévenus de reconnaître l'importance qu'a prise l'Eglise catholique aux Etats-Unis, la considération dont elle y jouit. On se rend compte qu'après tout aucune des diverses Eglises protestantes, considérées séparément, n'approche, même de loin, du nombre de ses adeptes, et que, de tous les corps religieux existant en ce pays, c'est sans conteste celui qui a le plus de vie, le plus d'action spirituelle, morale et sociale. Les pouvoirs publics, bien que généralement représentés par des protestants, sont toujours prêts à rendre hommage aux hauts dignitaires de cette Eglise, les invitent à participer aux grandes cérémonies nationales, et honorent euxmêmes de leur présence certaines solennités catholiques. Dernièrement, le président, M. Roosevelt, s'associait par dépêche à la célébration du centenaire de l'évêché de New- York. En ce pays où la séparation des Eglises et de l'Etat est si radicale, on n'en conclut pas
cette absurdité qu'ils doivent s'ignorer l'un l'autre. Ce qui a peut-être encore plus de prix que ces politesses officielles, c'est la sympathie du peuple. Presque partout, aux Etats-Unis, l'Eglise est excellemment l'Eglise du peuple, et ses chefs les plus illustres ne pensent pas se compromettre en le manifestant avec éclat, comme le cardinal Gibbons, lorsqu'il est intervenu en faveur de la société des « Chevaliers du travail ».
Et maintenant sera-t-on étonné de voir, chez ceux qui parlent au nom de cette Eglise, si prodigieusement accrue, si vivante et si populaire, un optimisme confiant qui contraste avec les gémissements, souvent bien justifiés, mais aussi parfois trop découragés, de nos clergés européens ? Ils sentent le vent dans leurs voiles et s'élancent vers un avenir où ils entrevoient des progrès indéfinis. Loin de se plaindre de leur temps, de leur pays, du régime politique et social auquel ils sont soumis, ils se plaisent à proclamer ce qu'ils doivent à la liberté dont ils
jouissent et ils la déclarent plus bienfaisante et plus féconde que toutes les faveurs et tous les privilèges.
Parfois même leur optimisme, qui voit déjà, dans un avenir prochain, l'Amérique entière conquise au catholicisme, nous paraît mêlé de quelque illusion et de quelque exagération. Et surtout le dédain avec lequel ils comparent leur situation à celle de leurs frères de la vieille Europe, dont ils méconnaissent les difficultés, n'est pas sans se ressentir de ce je ne sais quoi d'un peu outrecuidant qui se mêle parfois à la juste fierté de leur patriotisme. A la vérité, ne peuvent-ils pas se croire en train de devenir l'un des centres les plus importants du catholicisme dans le monde ? Sans doute, ils n'enregistrent pas plus de 13 à 15 millions de catholiques, tandis que les recensements en constatent plus du double en France, en Autriche ou en Italie. Oui, mais, en Amérique, nous assure-t-on, on ne compte guère que les catholiques pratiquants. S'il
fallait se borner, dans chacune des trois grandes nations catholiques d'Europe, aux catholiques réels, à ceux, par exemple, qui remplissent leur devoir pascal, est-on assuré qu'on en trouverait 13 millions? Faut-il donc en conclure que les Etats-Unis sont numériquement la première des nations catholiques ? En tous cas, ne le disons pas trop haut, pour ne pas exciter un orgueil déjà fort éveillé, mais méditons, à part nous, la leçon qui ressort de cette mortifiante constatation.
Pour exécuter tout le plan que je me suis tracé, il me resterait à vous parler de l'Angleterre. Je ne le ferai aujourd'hui que très brièvement, puisque c'est le sujet qui doit nous occuper exclusivement dans nos prochaines conférences. Bornons-nous à un regard rapide sur ce qu'était le catholicisme en Angleterre, au commencement du dixneuvième siècle, et sur ce qu'il était à la fin.
Au commencement, il semblait à peu près mort. C'était l'effet de trois siècles de persécution. On aime, pour l'honneur de la conscience, à noter, dans l'histoire, les circonstances où la persécution s'est trouvée, en fin de compte, impuissante. Toutefois il est des cas où elle a été la plus forte ; ainsi en avait-il été en Angleterre.
La rupture avec Rome, au seizième siècle, avait été le fait d'Henri VIII, non de la nation; mais, depuis lors, tout avait été employé pour imposer de force le schisme et l'hérésie : pression d'un despotisme sans frein, spoliations, supplices ; puis, quand, après deux cents ans, la répression sanglante ne parut plus nécessaire ou possible, un ensemble de lois perfidement combinées, frappa le catholique dans sa fortune, dans ses droits publics et privés, faisant de lui un véritable paria. Ajoutez ce qui peut-être était encore plus difficile à supporter, la malveillance et le mépris d'une opinion qu'on était parvenu à complètement abuser sur les catholiques :
ceux-ci traités socialement comme des Anglais d'un rang- inférieur, sans dignité intellectuelle ni morale, et surtout comme des patriotes douteux, facilement soupçonnés de machiner une nouvelle « conspiration des poudres ». iUissi faut-il que le pharisaïsme britannique, si prompt à accuser les pays catholiques d'intolérance, en prenne son parti : en nulle autre contrée, la persécution n'a été plus cruelle, plus savante, plus persistante, et cela, non pour défendre une vieille foi contre des novateurs, mais pour imposer une foi nouvelle.
A ce régime, le nombre des catholiques avait toujours été en diminuant. Le peuple des villes et des campagnes s'était laissé entraîner par ignorance et habitude de docilité. Des quelques familles importantes qui étaient demeurées malgré tout fidèles et qui servaient de points d'appui à la résistance, beaucoup avaient été peu à peu détruites dans la lutte ; d'autres, lassées ou réduites, avaient fini par capituler. Aussi, quand, au
début du dix-neuvième siècle, l'Angleterre commença à avoir honte de son intolérance, il ne restait plus qu'un petit nombre de catholiques, 160,000 environ, pour jouir de la paix et de la liberté qu'on se montrait disposé à leur rendre. Pas d'évêques, mais quatre vicaires apostoliques comme en pays de mission ; à peine quatre cents prêtres, vivant presque cachés et n'osant porter un costume qui révélât leur caractère ; de rares chapelles qui, sans signes extérieurs, se dissimulaient dans les coins obscurs des villes. Le culte s'y célébrait sans éclat et, pour ainsi dire, à voix basse ; rarement une grand'messe ou un salut du Saint-Sacrement ; on n'osait dire « aller à la messe » ; on disait « aller aux prières ». De la longue persécution, les fidèles avaient gardé je ne sais quoi de déprimé et de craintif. « Leurs chaînes, a écrit Wiseman, étaient enlevées, non la crampe et l'engourdissement qu'elles avaient produits ». Quelques-uns en devenaient comme embarrassés de leur foi qu'ils
s'efforçaient de minimiser. Ceux mômes que la longue résistance à la persécution avait confirmés dans leur croyance, songeaient seulement à la conserver; ils s'enfermaient chez eux, sans aucune pensée de rentrer en grâce auprès de la société qui les avait exclus, plus préparés à souffrir qu'à prendre l'offensive. Quant à la masse du public, si elle ne ressentait plus contre les catholiques cette aversion mêlée d'effroi qui était jusqu'alors le propre de tout bon Anglais, elle continuait aies mépriser et surtout à les ignorer.
Tel était l'état du catholicisme en Angleterre au commencement du dix-neuvième siècle. Eh bien, que voit-on à la fin? Au lieu de 160,000 catholiques, 1,500,000, sans compter ceux d'Ecosse et d'Irlande ; au lieu de 4 vicaires apostoliques et de 400 prêtres, 17 évoques, 3,000 prêtres, des ordres religieux de toutes sortes ; de nombreuses églises, entre autres, au cœur même de Londres, cette nouvelle cathédrale, le plus magnifique monument religieux de la ville, où l'on a vu,
lors du service pour le roi de Portugal, ce spectacle, inconnu depuis des siècles, d'un roi et d'une reine d'Angleterre assistant en grand apparat à une messe catholique ; partout le culte se célébrant avec son épanouissement liturgique, débordant môme au besoin dans la rue, comme il ne pourrait le faire chez nous, et la foule assistant sans émoi, parfois même avec respect et sympathie, à ces manifestations. Rien ou presque rien ne subsiste, dans les lois et dans les mœurs, de ce qui faisait des catholiques une sorte de parias : ceux-ci ont conscience d'être redevenus des Anglais comme les autres, ayant désormais leur entrée dans les universités, dans le parlement, dans presque toutes les fonctions publiques. Les hauts dignitaires de leur Eglise, autrefois proscrits ou du moins ignorés, siègent maintenant, à côté des prélats protestants, dans les cérémonies publiques ou dans les comités des grandes œuvres sociales. Pour les relations du monde, aucune défaveur ne pèse sur les catholiques ;
aussi bien, n'est-il guère de famille considérable, même de celles qui ont le plus marqué dans le protestantisme, qui ne compte un ou plusieurs convertis. Loin d'être gêné de manifester sa foi, le catholique est fier de ses progrès et se croit permis d'entrevoir pour elle, dans l'avenir, des conquêtes plus étendues encore. Faut-il ajouter, ce qui n'est pas le phénomène le moins imprévu et le moins curieux de cette reviviscence de l'idée catholique en terre anglaise, qu'au sein même de cette Eglise établie, fille d'Henri VIII et d'Elisabeth, toute une fraction et non la moins fervente s'applique à se déprotestantiser, à s'approprier les doctrines, les pratiques, les cérémonies, les dévotions catholiques, si bien qu'en feuilletant un de ses catéchismes ou en assistant à ses offices, on s'imagine un moment avoir affaire à des fidèles de l'Eglise romaine.
A se rappeler l'état de l'Angleterre religieuse cent ans auparavant, le changement apparaît prodigieux et, comme le proclamait
déjà Manning, « absolument contraire au vent et à la marée des traditions et des préjugés de ce pays ». « La polarité de l'Angleterre a été changée, ajoutait-il ; les ruisseaux qui coulaient du nord, coulent maintenant du midi ».
Comment s'est produit ce changement, quels en ont été les instruments et les phases diverses, ce sera le sujet de nos prochains entretiens.
Aujourd'hui, je m'en tiens au regard rapide que nous venons de jeter sur les progrès du catholicisme en Allemagne, aux Etats-Unis et en Angleterre. Il suffit, ce me semble, à éveiller, chez les catholiques, un sentiment de fierté pour leur religion, de confiance en son avenir, de gratitude envers Dieu. Assez d'autres faits, et de ceux qui nous touchent de plus près, sont aujourd'hui pour nous attrister et nous inquiéter. Il est sain, ne fût-ce que pour ranimer notre courage et confirmer notre foi aux promesses éternelles, de signaler ce qu'on peut ren-
contrer de raisons d'espérer. J'ajouterai en terminant que, de cette vue d'ensemble, ressort une constatation qui ne vous aura pas échappé : c'est que, dans ces trois pays, les progrès du catholicisme ont été dus, non à la protection des pouvoirs publics, mais à l'effort des catholiques agissant par l'opinion, s'appuyant sur le peuple en dehors des gouvernements et quelquefois contre eux ; et ces progrès ont abouti , non à un retour à ce régi me de privilège qui paraissait autrefois à l'Eglise la conséquence naturelle de son droit divin, mais à un état de liberté fondé sur l'usage d'un droit commun suffisamment large pour que cette Eglise y puisse exercer son action. Cette constatation sera plus instructive encore, si l'on veut bien remarquer, qu'en ce môme temps, dans les pays où l'Eglise continuait à s'appuyer sur les gouvernements et à se réclamer d'une situation privilégiée, cet appui s'est montré inefficace, quand il n'a pas dégénéré en intervention vexatoire ou en oppression ouverte, ces privilèges
se sont trouvés être plus compromettants qu'utiles ; si bien que, dans ces pays, les catholiques clairvoyants ne peuvent s'empêcher de jeter un regard d'envie sur les contrées où, à défaut de faveurs, leurs coreligionnaires jouissent d'une liberté sincère et loyale. De cette constatation, je me garde de tirer une conclusion théorique et absolue ; j'en dégage seulement une indication actuelle et pratique sur la direction que, dans l'état présent de nos sociétés, doivent donner à leurs efforts des catholiques qui estiment qu'il y a mieux à faire qu'à s'attarder en regrets stériles du passé.
Newman et le Mouvement d'Oxford
Newman et le Mouvement d'Oxford
D'ordinaire, quand l'Eglise catholique reprend pied dans un pays dont l'hérésie l'avait exclue, c'est à la suite d'une campagne d'apostolat qu'elle y a entreprise et suivie depuis plus ou moins longtemps. Rien de pareil dans la Renaissance catholique qui s'est manifestée en Angleterre au xixe siècle. Vainement y chercherait-on l'action des catholiques indigènes ou étrangers. Ce qui restait de catholiques anglais était trop déprimé par trois siècles d'oppression pour songer à prendre l'offensive. Quant aux catholiques étrangers, il eût suffi qu'ils fissent mine d'intervenir, pour effaroucher les susceptibilités nationales. Tout est sorti d'une germination spontanée qui s'est produite dans le sein de l'anglicanisme, en dehors de
toute action venue des catholiques. Des hommes se sont trouvés, qui, nés et formés hors de l'Eglise romaine, ont entendu audedans d'eux-mêmes, l'appel de la vérité, ont cherché celle-ci en tâtonnant, sans autre guide que la grâce, et ont fini par la trouver. Fait vraiment extraordinaire et qui est, je crois, sans analogue dans Fhistoire religieuse !
L'origine et la nature de l'anglicanisme, sans expliquer complètement ce fait, aident un peu à le comprendre. Henri VIII, en substituant violemment sa suprématie à celle du Pape, n'avait pas entendu toucher aux autres dogmes, et il avait même continué à sévir contre les partisans de Luther et de Calvin. La révolte, il est vrai, avait sa logique qui ne lui permettait pas de s'arrêter à michemin. Ceux qui avaient rompu avec Rome manquaient de point d'appui pour résister à la poussée protestante. On put s'en rendre compte dès le lendemain de la mort d'Henri VIII, et, à partir de cette date, l'his-
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toire de l'anglicanisme fut celle d'une lutte persistante entre ce que son fondateur avait voulu, au début, y garder de catholicisme, et ce que ses continuateurs prétendaient y introduire de protestantisme. De là des oscillations successives, au terme desquelles il semblait bien, dans les premières années du xixe siècle, que l'élément protestant l'eût emporté.
Comment, en effet, se présentait alors l'anglicanisme ? Les principaux dogmes catholiques, notamment celui de la présence réelle eucharistique, étaient répudiés ou obscurcis. Le culte sec et froid, se bornait à peu près à la prédication et à la récitation des psaumes. Dans la plupart des paroisses, le service de la communion n'était plus célébré que trois ou quatre fois par an, ou même seulement une fois, et souvent avec si peu de décence que mieux eût valu encore une abstention complète. Les temples, fermés durant la semaine, ne s'ouvraient que pendant quelques heures le dimanche. Leurs
parois nues et blanchies, sans aucun ornement symbolique, la disposition des lieux, la place des bancs, la prédominance de la chaire, l'absence de tout ce qui ressemblait à un autel, révélaient, non une église consacrée pour le sacrifice, mais une salle de prêche. Tout, fond et forme, était beaucoup plus proche du pur calvinisme que du catholicisme.
Et, cependant, à regarder de près l'anglicanisme, le courant catholique, venu de l'origine, pour être devenu plus faible, moins visible, n'était pas entièrement tari : on eût dit d'un petit filet d'eau qui continuait à couler sous des débris accumulés. C'est ce filet qu'on retrouve, peu après 1820, dans un groupe de jeunes hommes qui, à Oxford, se disaient disciples d'un clergyman que d'anciens succès universitaires,, la popularité d'un charmant recueil d'hymnes, et surtout le renom de sa vertu, entouraient d'un certain prestige : c'était John Keble, l'une des âmes les plus belles et les plus pures dont
puisse s'honorer l'Eglise anglicane. Mais Keble, qui vivait retiré dans un presbytère de campagne, n'avait rien d'un chef de parti, et si attristé qu'il fût des idées qui prévalaient dans son Eglise, il ne songeait aucunement à s'y faire le promoteur d'une sorte de révolution religieuse. Aussi, des aspirations, dont, presque malgré lui, il était devenu le centre, rien de décisif ne serait probablement sorti, si, vers 1827, ne fût venu se joindre à ce petit groupe l'homme qui devait en être le vrai chef.
Il s'appelait John Henry Newman, et n'avait pas encore trente ans. Résidant à Oxford depuis 4816, comme étudiant d'abord, puis comme fellow dans l'un des collèges, entré dans les ordres en 1824, à l'âge de vingtquatre ans, nommé, en 1826, tutor h Oriel collège, puis, en 1828, vicar, c'est-à-dire, suivant la terminologie française, curé de Sainte-Marie, l'église de l'Université, il était, devenu rapidement un personnage sur lequel le monde universitaire avait les yeux. Ses
idées familiales, ses premières relations l'avaient incliné d'abord vers les idées calvinistes ; mais de nouvelles amitiés, et surtout les aspirations non satisfaites d'une piété déjà profonde, le sens, éveillé par ses recherches historiques, des conditions nécessaires d'une Eglise véritable, le dégoût causé par l'état de dissolution doctrinale et de stérilité spirituelle où était alors l'anglicanisme, le firent, après quelques hésitations, s'orienter vers les idées qui avaient cours chez les jeunes amis de Keble.
Newman va tenir une si grande place dans l'histoire que j'ai à vous raconter, que je dois tout d'abord m'arrêter pour tâcher de vous le faire bien connaître. Nature complexe, subtile, pleine de contrastes parfois déconcertants, à la fois lumineuse et mystérieuse, d'autant plus difficile à pénétrer qu'une timidité un peu fière le fait, comme il arrive souvent aux Anglais, se replfer sur lui-même
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quand il sent qu'on le regarde et qu'on va l'interroger. Il y a là de quoi exercer les psychologues. L'un d'eux, des plus ingénieux et des plus avisés, M. l'abbé Brémond, a employé toute son acuité d'analyse à découvrir ce qu'il appelle le « secret de Newman », et il nous a raconté ses découvertes dans un livre plein de talent. Dirai-je qu'à force de raffiner et d'appuyer sur certaines complexités, il risque parfois de nous faire un peu perdre de vue les traits saillants, les seuls que je veuille indiquer aujourd'hui ?
Ce qui frappe tout d'abord en Newman, c'estune âme admirablement sincère, amante de la vérité, ardente et loyale à la chercher. Il apporte, dans cette recherche, l'inquiétude et les hésitations d'un esprit prompt à voir toutes les objections, mais il est résolu à ne se laisser retenir par aucune routine, leurrer paraucune illusion, distraire par aucun attrait qui ne serait pas de Dieu. Pas de sacrifice auquel il ne soit prêt. Ce n'est pas que ces sacrifices le laissent impassible. Sa sensibi-
lité est au contraire très aiguë, sa susceptibilité douloureuse. Nul ne souffre davantage d'une attaque injuste, d'une amitié brisée, d'une croyance détruite. Exclusivement occupé des choses de Dieu, le monde et ses convoitises n'existent pas pour lui. L'invisible seul l'intéresse. Il y vit et, pour me servir d'une expression qui lui est familière, il le réalise. Tel il sera toute sa vie. Sa piété, déjà très intense dans sa période protestante, a toutefois alors quelque chose d'un peu tendu et inquiet; elle s'épanouira et s'attendrira après sa conversion au catholicisme.
Avec ces hautes qualités morales, les dons les plus brillants de l'intelligence, un génie singulièrement souple et pénétrant; mais nul désir d'en user ni surtout d'en faire parade. Rien de ce goût de l'influence et de la domination qui marque les grands agitateurs. Il se fût au contraire volontiers renfermé dans son tête-à-tête avec Dieu et aimait à répéter : « Il n'y a pour moi que deux
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êtres qui comptent: Dieu et moi ». Il ne se fait apôtre qu'en forçant sa nature et déteste d'être pris pour un chef de parti. Mais les circonstances ou l'appel de Dieu le forcentils à agir, il a toutes les qualités pour persuader les autres, les remuer, les séduire, les entraîner, et aussi, au besoin, toutes les armes pour leur porter les coups les plus redoutables.
Ecrivain de premier rang, sans avoir jamais eu le moindre souci du succès littéraire, il ne publie rien que sous la pression d'un devoir à remplir, d'un bien à faire, mais, dans ce cas, il écrit les plus belles pages de la prose anglaise au xixe siècle, tantôt dialecticien irrésistible, implacable ironiste, tantôt trouvant des accents d'une exquise suavité et d'un pathétique pénétrant. A ses heures, il est poète de haute et douce inspiration, mais pour lui seul, par besoin d'épancher les sentiments de son cœur.
Prédicateur efficace entre tous, sans paraître avoir rien d'un orateur, sa parole est
simple, naturelle, sans effusion cherchée de sensibilité, ni éclat de passion. Il lit ses sermons, les bras immobiles, les mains cachées ; sa voix est sans inflexion, mais d un timbre unique, par moment vibrante de l'effort qu'il fait pour contenir son émotion. De temps à autre, une pause, pendant laquelle l'auditoire est tenu en suspens, puis, d'un accent plus grave, plus solennel, une ou deux phrases où il met comme une force concentrée et qui semble, au dire d'un témoin, quelque chose de plus que sa propre voix. Il traite d'ordinaire un sujet restreint, concret, pratique, mais le pénètre à fond, avec la connaissance des replis les plus secrets de l'âme humaine. Sa parole sonne aux oreilles de tous comme la voix de leur conscience qui se réveille, avec cet effet extraordinaire que chaque auditeur peut croire qu'il s'adresse spécialement à lui. Il transporte, dans le monde invisible où il vit, ceux qui l'écoutent, et il leur en fait sentir la "réalité à la fois redoutable et conso-
lante. En somme, nul prédicateur n'a exercé en Angleterre une action aussi profonde et aussi ineffaçable. Longtemps après, ceux qui l'avaient entendu dans leur jeunesse, n'en pouvaient évoquer le souvenir sans une émotion singulière, et ils proclamaient « n'avoir jamais entendu de parole qui pût être comparée à celle-là ».
Enfin on ne donnerait pas une idée complète de Newman, si l'on ne parlait de la séduction qu'il exerçait dans les rapports d'homme à homme. Timide, réservé, parfois glacial, quand il a affaire à des curieux et à des indiscrets, il a, pour ceux qu'il aime ou à qui il sent pouvoir faire du bien, un charme fascinateur, bien que, même alors, il se livre rarement tout entier et reste toujours un peu distant. Tout concourt à ce charme : la douceur du sourire, du regard et de la voix, que fait davantage ressortir l'austérité ascétique de la figure et de toute l'attitude, et surtout ce je ne sais quoi de plus intérieur, de plus mystérieux qui lui
permettra de prendre pour devise : Cor ad
cor loquitur.
Tel est l'homme. On comprend dès lors de quelle importance était son accession au petit groupe des amis de Keble. Que va-t-il faire ? L'Eglise d'Angleterre lui paraît en grand péril par ses propres défaillances, comme par les menaces du dehors, menaces encore aggravées par l'agitation des événements issus de 1830. Il est convaincu qu'elle ne peut se sauver qu'à condition de répudier ce qui, depuis longtemps, l'a faussée et pervertie, et de retrouver ses titres surnaturels. Mais comment opérer une telle transformation ? Cette préoccupation le poursuit, l'obsède, au cours d'un voyage en Italie, en 1832 «t 1833. Il sent qu'une œuvre est à faire et qu'on attend l'ouvrier. Serait-il l'ouvrier attendu? Arrêté en Sicile par une maladie qui le met aux portes du tombeau, il croit alors recevoir comme une assurance d'en
haut qu'il ne mourra pas, parce que Dieu lui réserve une mission à accomplir. A peine de retour en Angleterre, au milieu de 1833, il se met à l'œuvre, dans un état d'exaltation qu'on ne lui connaissait pas jusqu'alors. « Maintenant que me voici, dit-il, on va voir la différence ! ». Dès lors, commence, sous son impulsion, ce qu'on devait appeler le Mouvement d'Oxford.
L'idée de Newman, encore imparfaitement définie dans son esprit, mais très profonde, est de poursuivre, dans le sein de l'Eglise anglicane, une contre-réforme à tendance catholique, de refaire, dans les institutions, dans les croyances et dans les âmes, une bonne partie de ce que le protestantisme y avait défait, durant les siècles précédents. Il a vite laissé derrière lui les prudents et les timides. Aidé de quelques collaborateurs, mais faisant lui-même le plus gros de la besogne, il lance les Tracts for the times, qui se succèdent coup sur coup, écrits de quelques pages, sans signature, vifs et hardis,
sortes de cris d'alarme par lesquels on ne craint pas d'étonner, même de heurter le lecteur. Les sujets traités n'ont pas de suite logique. Nulle prétention de présenter un système complet. Les auteurs en ont-ils un ? Ils sont partis en campagne, avec le sentiment du danger couru par leur Eglise et de la direction dans laquelle doit être cherché le salut, mais sans savoir bien nettement où ils aboutiront. Ils se forment leurs idées tout en combattant.
La diffusion des tracts est vite considérable. Dans le clergé anglican, jusqu'alors si engourdi, ces idées nouvelles et inattendues produisent une sorte de tressaillement. Si plusieurs sont effarouchés et scandalisés, d'autres sont flattés et émus de se voir attribuer des titres et une mission qu'ils ne se connaissaient pas. Tous sont remués. C'est ce que voulait Newman. « Notre besogne, disait-il, est de donner aux gens un coup pour les pousser en avant ». Et encore : « Je consens volontiers qu'on m'accuse
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d'écrire d'une façon irritée et irritante, si, par là, je réveille les gens ».
Au bout de deux années, en 1835, l'accession de nouveaux collaborateurs, entre autres de Pusey, change quelque peu la physionomie des tracts, qui deviennent des dissertations plus longues, plus graves, plus savantes : c'est la grosse artillerie du corps de bataille, après la fusillade des tirailleurs d'avant-garde.
Newman ne se préoccupe pas seulement de donner aux intelligences une idée plus correcte et plus haute de la religion ; il tient aussi à ce que cette religion soit vivante dans les cœurs. C'est à quoi il s'applique en ranimant le culte dans son église de Sainte- Marie, et surtout en réveillant, en réchauffant la piété des fidèles par ses sermons de chaque dimanche. Ceux-ci donnent à la contre-réforme une voix d'un accent nouveau et pénétrant qui va droit à l'âme des jeunes générations. Publiés en volume, ils étendent leur action jusqu'en dehors d'Ox-
ford, action si considérable qu'on a pu écrire d'eux » qu'ils ont changé toute la manière de sentir des Anglais en matière religieuse ».
Mais, plus le mouvement gagne dans le clergé, plus il suscite de critiques et d'oppositions chez les anglicans à tendance protestante ou rationaliste. En 1836, un article retentissant du Dr Arnold dénonce les Tractariens comme « une petite bande d'obscurs fanatiques, d'idolâtres pires que les catholiques romains ». Quant aux évêques, dès le début, ils ont témoigné peu de goût pour les agitateurs incommodes qui venaient troubler leur opulente quiétude. Bientôt leur abstention chagrine devient, chez plusieurs, une hostilité déclarée.
Par contre, Newman voit grandir, autour de lui, le nombre et l'enthousiasme de ses disciples. Il lui en vient des parties mômes du monde religieux qui paraissaient le plus réfractaires à ses doctrines. Ce qu'il était pour ses disciples, on peut s'en faire une idée par cette profession de l'un d'eux, l'im-
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pétueux Ward : « Mon credo, disait-il, sera extrêmement simple: Credo inNewmanum ».
Chez ces jeunes hommes l'action de Newman se manifeste non seulement par un changement d'idées, mais par un changement de vie, par plus de piété, d'austérité, par une exaltation de ce qu'il y a en eux de plus généreux, de plus pur. Les spectateurs en sont tout surpris. « Rien de pareil, dit l'un d'eux, ne s'était jamais vu à Oxford ». L'un de ceux qui résistaient à cette influence constatait que « Newman régnait souverainement dans l'Université et captivait le meilleur de la jeunesse ». Un autre témoin ajoutait : « Lorsqu'ils le voyaient passer dans la rue, d'un pas rapide et silencieux, le regard fixé sur une vision qu'il était seul à percevoir, les étudiants en gaîté baissaient la voix et chuchotaient : Voilà Newman ».
Jusqu'alors Newman n'a pas cru un moment que le mouvement dont il a donné le
signal et par lequel il se laisse emporter, pût le conduire à Rome. S'il cherche à introduire dans l'anglicanisme des doctrines et des pratiques catholiques, c'est dans l'espoir de pouvoir ainsi le fortifier et prévenir les défections. Entre le catholicisme et le protestantisme, il rêve d'une via ?nedia, qu'il reconnaît du reste n'avoir existé jusqu'alors que sur le papier : c'est ce qu'il commence à appeler aussi l'anglo-catholicisme. Quelque critique le soupçonne-t-il de tendances romaines, il proteste avec indignation ; il se croit même obligé, pour bien marquer sa ligne, d'attaquer durement l'Eglise de Rome, ce qui du reste ne lui fait pas pardonner par ses contradicteurs ses sévérités contre le protestantisme.
Mais voici qu'en 1839, au moment où son influence est à l'apogée, où ses disciples lui témoignent une foi enthousiaste et où il se croit définitivement en possession de la via média qu'il cherchait, un doute se glisse, en son esprit, sur la position de son Eglise par
rapport à celle de Rome. Au cours d'études sur les hérésies des premiers siècles, une question se dresse soudainement devant lui : Les anglicans ne seraient-ils pas, vis-à-vis de l'Eglise universelle et du siège de Rome, dans la situation où étaient'autrefois les hérétiques d'Orient? « A quoi bon, alors, se demande-t-il avec angoisse, continuer la controverse et défendre ma position, si après tout je forge des arguments pour Arius ou Eutychès, si je deviens l'avocat du diable contre l'incomparable Athanase ou le majestueux Léon? ». Toutefois, après un moment de trouble, il réagit contre ce qu'il se persuade être une tentation mauvaise. Si la suggestion vient d'en haut, se dit-il, elle se reproduira. Samuel n'a-t-il pas été appelé plusieurs fois pendant son sommeil, jusqu'à ce qu'il pût reconnaître la voix de Dieu ? Newman, lui aussi, comme Samuel, croit pouvoir se rendormir; si Dieu est vraiment là, il le rappellera. Du doute qui l'a traversé et dont il se croit délivré, il conclut seule-
ment au danger semblable que peuvent courir des disciples plus jeunes et plus aventureux et aux précautions qu'il doit prendre pour les en préserver.
Mais Newman a beau faire, le coup a été porté. « J'avais vu, a-t-il écrit plus tard, l'ombre d'une main sur la muraille. Celui qui a vu un esprit, ne peut être comme s'il ne l'avait pas vu ». Une période nouvelle commence dans sa vie : jusqu'alors, il a surtout lutté contre les autres ; désormais, c'est avec lui-même qu'il aura à soutenir un combat bien autrement 'difficile et douloureux. Drame de conscience qui va durer cinq années, l'un des plus poignants qu'on puisse imaginer et que Newman a raconté luimême dans son admirable Apologia.
A plusieurs reprises, le doute revient, et, suivant le mot de Newman, le fantôme lui réapparaît. Il parvient encore à l'écarter; mais, de chaque crise, il sort avec une confiance plus ébranlée. Il ne lâche cependant pas pied. Chaque fois qu'un système sur lequel
il a cru fonder sa via média, s'écroule, il s'efforce d'en imaginer un autre. Puis, s'il ne peut se dissimuler les faiblesses de son Eglise, il essaye de se consoler et de se rassurer en rappelant qu'à Samarie, les tribus schismatiques d'Israël continuaient à être traitées en peuple de Dieu et que le Seigneur ne leur en envoyait pas moins ses prophètes.
Au commencement de 1841, pour sortir de peine, Newman décide d'éprouver ce que l'Eglise anglicane peut porter de catholicisme. Le credo de cette Eglise était formulé dans les « XXXIX Articles de religion » qui avaient été édictés par la reine Elisabeth et que tous les clercs devaient souscrire en entrant dans les ordres. Ces Articles, dont plusieurs étaient fort agressifs contre les doctrines romaines, formaient un ensemble fort disparate et prêtaient à des interprétations diverses. Depuis longtemps, l'interprétation
la plus protestante prévalait. Newman entreprend d'apporter un commentaire dans un sens tout opposé. Il soutient que, « quoique produit d'une époque anticatholique, ces Articles sont, par la providence de Dieu, tout au moins non anticatholiques et qu'ils peuvent être souscrits par ceux qui aspirent à être catholiques de cœur et de doctrine ». Telle est la thèse qu'il développe dans un écrit qui devait être le dernier des tracts, le fameux tract 90. Il se rend compte de ce que la tentative a de hasardeux : c'est, dit-il, « comme l'épreuve d'un canon » ; et il ajoute que « c'est, pour lui et ses amis, une question de vie ou de mort ».
L'accueil fait à son écrit ne peut laisser à Newman aucune illusion sur le résultat de l'épreuve qu'il a tentée. S'il est applaudi par les plus ardents de ses amis, il soulève, dans la masse de ses coreligionnaires, une explosion de colère et d'effroi. Dans ce qu'il a fait, on voit la manœuvre d'un traître masqué qui cherche à livrer l'Eglise qu'il feint de défen-
dre. Les chefs de l'Université et la plupart des évoques réprouvent violemment le tract 90. Les tractariens sont partout traités en suspects par les autorités religieuses. A la question posée, il est donc répondu que l'Eglise anglicane ne peut ni ne veut porter ce qu'on prétend y introduire de catholicisme.
Le coup est terrible pour Newman : il n'en conclut pas cependant encore au devoir de changer d'Eglise. Mais combien sa confiance est ébranlée ! « A dater de 1841, a-t-il écrit plus tard, je fus sur mon lit de mort, en tant que membre de l'Eglise d'Angleterre ». En tout cas, il se sent trop troublé, trop incertain du point où il en est lui-môme, pour continuer à conduire les autres. Il aspire à se décharger de ce rôle de chef de parti que les circonstances lui ont imposé. Il interrompt ses tracts, renonce à prêcher, et, sans, résigner encore sa cure de Sainte-Marie, il en remet le service à son curatc c'est-à-dire à son vicaire, et, en février 1842, il se retire dans une dépendance rurale de sa paroisse,
au petit hameau de Littlemore. Ce lieu lui était cher depuis longtemps ; il y avait bâti une église, et avait acheté quelques maisons de paysans qu'il rêvait de réunir pour former une sorte de monastère.
Que vient faire New m an à Littlemore ? Le sait-il bien lui-même ? Dans son désarroi, il sent le besoin de se recueillir, de reprendre par le fondement ses études sur les titres de l'Eglise anglicane. Il sent surtout le besoin de chercher, dans la prière, dans la mortification, la grâce nécessaire pour résoudre le problème qui le trouble; il veut se sanctifier, assuré que, là du moins, il ne se trompera pas.
Il n'est pas seul dans sa retraite ; il y a offert l'hospitalité à quelques jeunes disciples qui partagent son trouble. La vie qu'on y mène est pauvre et austère : jeûnes rigoureux, règle du silence monastique, récitation des offices canoniques conformément à la
liturgie catholique, méditations, confession hebdomadaire, communion fréquente.
Si profondément que Newman veuille s'enfoncer dans cette vie de retraite et de silence, il y est poursuivi par la curiosité des indiscrets, par les investigations soupçonneuses des adversaires. Il en souffre et s'en irrite. « Pourquoi, s'écrie-t-il, ne voulezvous pas me laisser mourir en paix ? La bête blessée se réfugie dans quelque tanière pour y mourir, et personne ne la lui dispute. Laissez-moi en paix, je ne vous tourmenterai pas longtemps ».
Il ne supporte pas plus patiemment les quelques catholiques qui croient le moment venu de lui tendre la main. « Je ne pouvais souffrir, a-t-il raconté après sa conversion, que des catholiques charitables vinssent se mêler de nos questions d'Oxford, et je les repoussais durement, quand ils tentaient de me faire du bien à moi personnellement. En vérité, il n'y avait rien, dans le moment, de plus propre à me rejeter en arrière. De
quoi vous môlez-vous, avais-je envie de leur dire ; ne pouvez-vous me laisser en repos ? Vous ne pouvez me faire aucun bien ; de moi, vous ne savez rien au monde. Vous pouvez positivement me faire du mal. Je suis en des mains meilleures que les vôtres ».
Ce qui trouble plus encore Newman, ce sont les interrogations inquiètes de ses amis. Entre ceux-ci, des divergences se sont produites, qui s'accentuent chaque jour davantage. D'une part, les hommes que leur âge, leur passé attachent à l'Eglise anglicane, par un lien dont une sorte de piété filiale ne leur permet même pas d'envisager la rupture, et qui, sans désavouer leur participation au Mouvement d'Oxford, s'alarment des conséquences extrêmes auxquelles il menace d'aboutir; Pusey en est le type, nature très droite, de haute vertu, mais esprit peu chercheur, peu ouvert, volontiers immobile et comme figé dans la sereine tranquillité de ses affections et de ses préjugés anglicans. D'autre part, des hommes plus jeunes,
prompts à tirer les conséquences dernières des principes, dédaigneux des compromis, supportant de plus en plus impatiemment les inconséquences de l'anglicanisme, attirés chaque jour davantage vers tout ce qui était catholique, les uns, comme Faber, par attrait de piété, les autres, comme Ward, par entraînement de logique, ne concluant pas encore à une abjuration, mais se plaisant à établir entre leur Eglise et celle de Rome, une comparaison qui se termine toujours à l'avantage de celle-ci, dédaignant d'user de ménagements pour les susceptibilités de leurs coreligionnaires, prenant au contraire plaisir à les braver par la hardiesse provocante de leur langage.
Les uns et les autres se tournent vers Newman. Les premiers lui demandent de contenir ou de désavouer les ardents. Les seconds lui disent : « Nos idées ne sont-elles pas les vôtres? ». Entre ceux qui se disputent ainsi son approbation, Newman est torturé. Avec les premiers seraient ses plus vieilles
amitiés, ses sympathies naturelles, et il lui est particulièrement douloureux de les attrister. Au contraire, sur plus d'un point la logique absolue et l'impatience tranchante des seconds l'offusquent. Mais il ne peut se dissimuler que la vérité est plutôt de ce côté et que lui aussi est poussé par une force mystérieuse dans la même direction.
Son Eglise d'ailleurs prend à tâche de mettre en lumière ce qui peut le plus le détacher d'elle. En 18i3, Pusey, pour un sermon où il a affirmé sa croyance à la présence réelle, se voit suspendu pour deux ans du droit de prêcher dans l'Université d'Oxford. En même temps, quelques-uns des disciples de Newman, dont l'un, Lockhart, lui était particulièrement cher, échappant aux efforts qu'il se croit en conscience tenu de faire pour les retenir, décident de ne pas retarder davantage leur soumission à l'Eglise de Rome.
Tout cela n'est pas pour diminuer le trouble de Newman. Use croit obligé de rési-
NEWMAN ET LE MOUVEMENT d'OXFORD 75
gner sa cure de Sainte-Marie. « Je désespère tellement de l'Eglise d'Angleterre, écrit-il, je suis si évidemment rejeté par elle, d'autre part, je suis si attiré vers l'Eglise de Rome, que je juge plus sûr, au point de vue de l'honnêteté, de ne pas conserver mon bénéfice ». Le 24 septembre 1843, après être allé signer à Londres sa démission, il monte, pour la dernière fois, dans la chaire de la petite église de Littlemore. Ses amis sont venus d'Oxford. Il a pris comme sujet « la Séparation des amis ». Sa voix est basse, un peu hésitante, avec de longues pauses où il semble faire effort pour se contenir. Il passe en revue les scènes d'adieu racontées par la Bible, entre autres celle de David et de Jonathas. On devine, à l'accent de ses paroles, l'angoisse de son âme, le douloureux ressentiment des traitements qui l'obligent à se retirer, la détresse où le réduit la ruine de tant d'espérances. À la fin, il éclate en une plainte déchirante à l'adresse de cette Eglise qu'il a tant aimée et qui le rejette : « 0 ma
mère, ma mère ! D'où vient que tant de belles choses ont été versées sur toi et que tu ne peux pas les garder?... Qui t'a marquée de cette note, d'avoir « des entrailles qui avortent et des mamelles desséchées? ». Puis, se tournant vers les amis qui l'entourent pour la dernière fois : « Et maintenant mes amisr mes chers amis, si vous avez connu quelqu'un qui, par son enseignement, par se* écrits, par sa sympathie, vous a aidés, ou a paru vous comprendre, sentir avec vous, oh! mes amis, souvenez-vous de lui, et priez pour lui ». « Je rentre le cœur brisé, écrit Puseyr le soir môme ; le sermon était du pur Newman. La foule sanglotait sans contrainte. Si nos évêques savaient seulement quels cœursfidèles ils sont en train de briser ! ».
Cette fois, n'est-ce pas fini et Newman ne va-t-il pas faire le grand pas ? On le croit dans le monde anglican ; on y est atterré desconséquences qu'une telle perte peut avoir
pour l'Eglise établie, et Stanley se demande s'il n'y a pas là quelque chose « comme ce bruit de départ de chariots qui fut entendu la veille de la chute du temple de Jérusalem ». Mais non: le dénouement se fera attendre deux ans. La conscience môme ^qu'avait Newman de s'être souvent trompé, lui faisait se demander s'il ne se trompait pas encore cette fois. Il n'était pas jusqu'à l'habitude qu'avait son esprit d'envisager toutes les faces des questions, qui ne lui rendît plus difficile de conclure. Gardons-nous de mal juger cette prolongation d'attente. Considérons au contraire, avec un respect ému, l'effort pénible, lent, mais persistant de cette âme pour s'élever jusqu'à la lumière qu'elle entrevoit à l'horizon.
Pas plus que par le passé, Newman ne consent à se laisser aider par des prêtres catholiques. Quelqu'un d'eux fait-il mine de l'approcher, il l'éconduit. Seul en face de Dieu, il redouble d'austérités et de prières, s'abstrait de tous les événements du dehors,
renonce à toute publication, à toute prédication et fait silence pour mieux entendre l'appel qui viendrait d'en haut.
A la prière, il joint l'étude. Une idée s'est présentée à son esprit. Ces dogmes nouveaux qu'il avait jusqu'alors reprochés à l'Eglise romaine, comme des corruptions de la foi primitive, n'en seraient-ils pas au contraire le développement. régulier? Le dogme chrétien, étant une idée vivante, n'a-t-il pas dû se développer? Sur cette idée du développement du dogme, il entreprend donc d'écrire un essai, avec le sentiment que, de la conclusion, dépendra le parti qu'il prendra à l'égard de l'Eglise anglicane. Travail émouvant entre tous, quand on songe quel enjeu s'y dispute.
Pendant ce temps, les autorités de l'Eglise d'Angleterre semblent toujours prendre à tâche d'aider au travail de la grâce, en persistant à montrer à Nevvman que ses idées n'ont pas de place dans cette Eglise. Au commencement de 1845, le livre d'un de ses dis-
ciples, Ward, est condamné avec éclat et il s'en faut d'un incident de procédure que le fameux tract 90 ne soit enveloppé dans cette condamnation. Un autre de ses disciples, Oakeley, est poursuivi à Londres et privé de son bénéfice.
Aussi, de jour en jour, les derniers doutes se dissipent-ils dans l'esprit de Newman. Sa conscience commence à s'inquiéter d'une attente qui lui a paru longtemps légitime. « Serais-je en sûreté, se demande-t-il, si je mourais cette nuit? ». Mais plus approche le moment de se prononcer, plus il sent le déchirement qui en résultera. Ce n'est pas seulement à -cause des sacrifices qu'il lui faudra faire ; c'est surtout à cause du trouble où il va jeter tant d'âmes qui ont eu confiance en lui, et de la douleur qu'il causera aux anciens amis qui ne voudront pas le suivre. « Toutes les douleurs du psalmiste, s'écriet-il, semblent être les miennes ». Et il écrit à sa sœur : « J'ai un bon renom auprès de plusieurs, je le sacrifie délibérément; j'en ai
un mauvais auprès d'un plus grand nombre, je comble leurs pires désirs et leur donne le triomphe qu'ils ambitionnent le plus. Je rends malheureux tous ceux que j'aime, je désoriente tous ceux que j'ai instruits ou aidés. Je vais à ceux que je ne connais pas ^t dont j'attends très peu. Je fais de moi un exilé et cela à mon âge. Oh ! qu'est-ce qui peut m'y déterminer, sinon une puissante nécessité? ».
De ceux de ses amis qui prétendent l'arrêter en argumentant avec lui, il ne s'embarrasse guère ; ces contradictions raffermissent plutôt. Il est beaucoup plus gêné avec ceux qui cherchent à le retenir en redoublant d'affection. Il hésite à dissiper définitivement ce qu'ils gardent encore d'espérance de le conserver dans leur Eglise. Cependant, au printemps de 1845, il ne juge plus possible de les laisser dans leur illusion. Il se décide donc à les avertir ; il le fait d'une main qui tremble de la douleur qu'il va leur causer, mais avec une résolution qui se laisse voir inébranlable.
Les jeunes disciples qui ont suivi Newman à Littlemore, bien que ne recevant de lui aucune confidence explicite, entrevoient, à plus d'un indice, que la conclusion est imminente. Ils assistent, avec une émotion religieuse, aux dernières péripéties du drame qui se dénoue silencieusement dans Fâme de leur maître. Celui-ci, absorbé dans la rédaction de son mystérieux ouvrage, leur apparaît chaque jour plus pâli, plus aminci, si bien qu'à la fin, quand il travaillait devant la fenêtre ensoleillée, on eût dit — ont-ils raconté plus tard — qu'il était devenu presque transparent.
En août 1845, quelques-uns des disciples de Newman se décident à le devancer dans l'Eglise de Rome. D'autres annoncent l'intention d'en faire autant. Newman, de son côté, a pris aussi son parti. Le 6 octobre 1845, il interrompt son Essai sur le Développement de la doctrine chrétienne, sans prendre la peine de le mener à sa fin ; il y ajoute seulement, après trois lignes de
points, sous forme depost-scriptum, une conclusion personnelle dont un des adversaires de ses idées, le doyen Stanley, a dit qu'elle « est une des pages les plus émouvantes qui aient été écrites par une plume non inspirée ». Vous aimerez à en entendre la lecture :
« Telles étaient les pensées d'un homme dont la longue et persévérante supplication a été que le Très Miséricordieux ne méprisât pas l'œuvre de ses propres mains et ne l'abandonnât pas à lui-même, alors que, la vue encore trouble, le cœur chargé, il ne pouvait employer que la raison dans les choses de la foi. Et maintenant, cher lecteur, le temps est court, l'éternité longue. N'écarte pas ce que tu as trouvé ici, ne le regarde pas comme pure matière à controverse ; ne t'applique pas à le réfuter, cherchant seulement les meilleurs moyens de le faire ; ne te trompe pas toi-même, en t'imaginantque cela vient de désappointement ou de dégoût, ou d'agitation d'esprit, ou de sentiments
blessés, ou de quelque autre faiblesse. Ne t'enveloppe pas dans les liens des années passées, ne décide pas que la vérité est ce que tu désires qu'elle soit, et ne fais pas une idole des préjugés que tu chéris. Le temps est court, l'éternité longue. Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum in pace, quia viderunt omli met salutare tuum ».
Deux jours après, Nevvman fait venir à Littlemore un humble religieux italien, le P. Dominique, qu'il avait eu l'occasion d'entrevoir l'année précédente, dont il avait goûté la simplicité et auquel il savait gré, disait-il, de « s'être peu occupé de conversions ». Personne n'est prévenu de ce qui va se passer, sauf deux disciples qui doivent abjurer avec le maître, et deux autres récemment convertis. A peine le P. Dominique arrivé, Newman se prosterne à ses pieds et lui demande d'entendre sa confession. Après une nuit passée en prières, les trois néophytes font leur profession de foi et reçoivent le baptême sous condition. Ainsi se cou-
somme, dans la solitude et le silence, cette conversion dont Disraeli dira plus tard qu'elle « a imprimé à l'Angleterre une secousse dont elle est encore ébranlée », et qui, au jugement d'un des premiers historiens protestants d'outre-Manche, M. Leecky, est « le plus grand événement qui, dans cet ordre d'idées, se soit produit depuis les Stuarts ».
Si prévue que fût la « sécession » de Newman, l'effet en est immense dans le inonde anglican. Chacun pressent que plus d'un disciple suivra le maître. En effet, c'est comme une traînée de conversions. On a évalué à plus de trois cents celles qui se produisent immédiatement, et le mouvement devait se continuer les années suivantes. Rien de pareil ne s'était encore vu en Angleterre. Les anglicans fidèles se demandent où s'arrêtera cet exode qui leur fait perdre les meilleurs d'entre eux. « Chaque matin, a raconté l'un d'eux, nous prenions place tout tristes à notre déjeuner, nous attendant que quel-
qu'un vînt nous raconter qu'un tel s'en était allé, que tel autre s'en irait sûrement ».
Gladstone a dit, à propos de la conversion de Newman, que « l'année 1845 a marqué la plus grande victoire que l'Eglise de Rome ait remportée, en Angleterre, depuis la Réforme ». Quel parti les catholiques vont-ils tirer de cette victoire? C'est ce que nous examinerons dans nos prochaines conférences.
Les suites de la conversion de Newman
Les suites de la conversion de Newman
En février 1846, Newman, devenu catholique, quittait définitivement Littlemore. Au passage, il s'arrêtait vingt-quatre heures dans cet Oxford qui avait tenu tant de place dans sa vie et auquel il lui fallait dire adieu pour toujours. Plusieurs de ses anciens amis, demeurés anglicans, de ceux qu'il avait le plus aimés, comme Pusey et Church, vinrent prendre congé de lui. En dépit de leurs efforts pour se montrer toujours aussi affectueux et pour éviter toute récrimination, une profonde tristesse et une certaine gêne planèrent sur cette rencontre. Chacun se rendait compte que, dans cette vieille intimité, quelque chose était irrémédiablement
brisé. Bientôt, en effet, entre ces hommes qui s'étaient tant aimés, toutes relations furent interrompues ; elles ne devaient être reprises qu'après beaucoup d'années.
Cette rupture des vieilles amitiés était peut-être le plus douloureux des sacrifices imposés aux convertis. Ce n'était pas le seul. Ils devaient briser tout leur passé, renoncer à leur situation sociale, à leurs liens de famille, à leur carrière, souvent à leur gagnepain. Ces sacrifices, les convertis les faisaient pour posséder la vérité. Du moins, sur ce point, n'ont-ils pas de déboires. Eux qui, dans la recherche, ont traversé de si longues ■et si pénibles incertitudes, aussitôt le dernier pas fait, ressentent une impression nouvelle de paix et de sécurité. C'est la pleine lumière après l'obscurité, le repos après tant d'agitation. Tous en témoignent. Newman se compare « au voyageur entré au port après la tempête ». Du dehors, les protestants euxmêmes en sont frappés.
Ces hommes qui quittent tout si généreu-
sèment, où vont-ils ? Ils vont à une Eglise qu'ils ne connaissent pas, avec les représentants de laquelle, jusqu'au dernier moment, ils ont systématiquement refusé d'avoir aucun rapport, et contre laquelle, de vieille date, ils nourrissaient toutes sortes de préventions. Moins d'un an avant sa conversion, Newman écrivait: « Je n'ai aucune sympathie présente pour des catholiques romains. A peine, même à l'étranger, ai-je assisté à l'une des cérémonies de leur culte. Je ne connais personne parmi eux. Je n'aime pas ce que j'entends dire d'eux ».
La vivacité de ces préventions ne s'explique pas seulement par l'idée que les Anglais étaient habitués à se faire des doctrines et de la politique de l'Eglise romaine. Il faut aussi se rappeler quelle différence de situation sociale, de considération mondaine, souvent d'éducation, existait entre le clergyman anglican, souvent de bonne famille, muni d'un riche bénéfice, gradé d'Oxford ou de Cambridge, et le pauvre prêtre catho-
lique, presque toujours d'humble origine et, ce qui était pis encore aux yeux des Anglais, de race irlandaise. De là des répugnances dont nous nous faisons malaisément une idée. Manning devait avouer, après sa conversion, combien il en avait coûté à ses susceptibilités de gentleman de venir prendre place parmi ces prêtres.
Les convertis sont-ils d'ailleurs assurés d'être bien accueillis par ces hommes dont eux-mêmes s'approchent avec tant de répugnance? J'ai déjà dit ce que, de trois siècles d'une véritable existence de parias, les catholiques de naissance avaient gardé, en Angleterre, d'habitudes craintives, de méfiances ombrageuses, de vues parfois étroites et routinières. Quand avait commencé le Mouvement d'Oxford, ils l'avaient ignoré, ou s'en étaient défiés, comme de toute chose anglicane. L'idée ne leur était pas venue que leur cause pût rien gagner aux initiatives de quelques clergymen d'Oxford. Vainement le Mouvement aboutissait-il à ces
conversions éclatantes qu'ils s'étaient refusés à espérer, leurs yeux n'en étaient pas ouverts. Plusieurs môme n'y voyaient qu'une aggravation du péril, parce que l'ennemi pénétrait ainsi dans la place. Ces personnages venus d'une Eglise orgueilleuse et puissante, ces gradés d'une Université fière de sa prééminence intellectuelle, qui s'étaient convertis tout seuls, et qui arrivaient en nombre, par une sorte d'afflux soudain, avec la conscience de leur importance, encore échauffés des controverses par lesquelles ils avaient passé, n'était-il pas à craindre qu'ils n'entrassent dans la petite communion à laquelle ils se joignaient, en conquérants prétendant imposer leurs idées, plutôt qu'en vaincus venant faire leur soumission?
Si grandes étaient les inquiétudes qui régnaient à ce propos dans une partie du clergé catholique, qu'on entendait un bon curé se féliciter de n'avoir pas de convertis dans sa paroisse. Mgr Griffith, alors vicaire apostolique du district de Londres, tenait à cette
vieille école : de vie grave et digne, mais sans intelligence du mouvement contemporain, et en méfiance de toute entreprise nouvelle, il bornait son ambition à préserver le petit troupeau qui avait survécu aux persécutions passées ; quand l'un des néophytes, M. Ward, se présente à lui, impatient de savoir quelle tâche sera proposée à son zèle, l'évêque se borne à lui dire : « Nous sommes heureux de vous souhaiter la bienvenue, M. Ward ; du reste nous n'avons rien à vous donner à faire ».
Par bonheur, à côté de ces tenants du passé, la Providence a conduit, par des détours imprévus, à l'un des premiers postes de l'Eglise catholique d'Angleterre, un prélat d'esprit tout différent et dont l'action nejsaurait être trop mise en relief. C'était Mgr Wiseman. De belle allure, plein de bonne grâce, d'intelligence brillante, un peu impressionnable sans doute, plus ardent dans ses vues
que ferme et persévérant dans les détails d'exécution, mais généreux, ouvert, prompt à concevoir les grandes espérances, à former de vastes projets, à s'enthousiasmer pour de nobles causes, il répugnait aux idées étroites et routinières, s'appliquait à comprendre son pays et son temps au lieu de les maudire ou de les bouder, rêvait de voir l'Eglise s'associer à ce qu'il y avait de bon dans les aspirations modernes et professait que cette adaptation avait toujours été dans son génie. Né à Se ville en 1802, de parents d'origine anglaise et irlandaise, ayant fait ses études de cléricature à Rome, au collège anglais, dont, à vingt-six ans, il était nommé recteur, goûtant le charme alors si vif de la ville papale, ouvert à toutes les curiosités pittoresques, artistiques, archéologiques, religieuses qui y trouvaient leur aliment, rien ne semblait le destiner à tenir l'un des premiers rôles dans la crise religieuse de l'Angleterre. Mais, en 1833, la visite que Newman, au cours de son voyage en Italie, lui a faite, à titre de com-
patriote, lui a apporté une première révélation de ce qu'il y avait d'aspirations catholiques dans une partie des anglicans et lui a ouvert des horizons inattendus. « A partir de ce jour, a-t-il écrit plus tard, je n'ai plus hésité à croire qu'une ère nouvelle commençait pour l'Angleterre, et je me dévouai à ce grand objet ». Attentif à la publication des premiers tracts, il a fait deux voyages à Londres, en 1835 et 1836, pour observer sur place les choses etles hommes. L'état d'esprit des catholiques anglais, leur timidité passive ne lui ont pas échappé ; mais, loin de s'y laisser gagner, il leur a tout de suite donné l'exemple d'aller droit à l'opinion anglaise ; dans des conférences qui ont eu le plus vif succès auprès d'un auditoire en notable parti protestant, il a fait appel à la justice et à la raison de ses compatriotes, en leur apportant l'exposé sincère d'une religion que ceux-ci ne connaissaient que défigurée. De retour à Rome, sa pensée est demeurée tournée vers l'Angleterre ; dans des articles
publiés par la Revue de Dublin, il a suivi, avec une sympathie attentive, les phases successives de la campagne tractarienne, de plus en plus convaincu, à l'encontre de la plupart de ses coreligionnaires, de l'importance, qu'elle pouvait avoir pour le catholicisme, et par suite aspirant à retourner, non plus seulement en passant, mais pour s'y fixer, sur un théâtre où il pressentait de si grands événements.
Aussi, vive a été sa joie, quand, en 1840, le Pape l'a nommé, avec un titre d'évêque in partions, coadjuteur du vicaire apostolique du district central de l'Angleterre. « Bénissez, ô Seigneur, s'est-il écrié, en mettant le pied sur le sol anglais, bénissez mon entrée dans cette terre de mes désirs ». La crise provoquée peu après par la publication du fameux tract 90, l'a fait s'intéresser davantage encore aux tractariens. Il cherchait à entrer en relations avec eux: rebuté par Newman, il n'en était ni blessé, ni découragé. Loin de jalouser, comme faisaient quelques-uns de
ses frères, ces clergymen si dédaigneux et si méfiants à l'égard des prêtres catholiques, il écrivait, dans une lettre destinée à passer sous leurs yeux : « Je suis prêt à reconnaître qu'en toutes choses, sauf le bonheur de posséder la vérité, nous sommes leurs inférieurs. J'ai dit, depuis longtemps, à ceux qui m'entourent, que si les théologiens d'Oxford entraient dans l'Eglise, nous devrions être prêts à retomber dans l'ombre et à passer au second plan ».
Cette attitude ne laissait pas d'être critiquée par les catholiques de la vieille école ; on déclarait ces espérances chimériques, ces avances compromettantes. Wiseman répondit par une lettre publique où il proclamait la droiture des tractariens et le devoir d'accueillir avec sympathie leur évolution.
« Assis, disait-il, dans les splendeurs de la lumière, pourrions-nous les voir essayant de s'ouvrir, en tâtonnant, un chemin vers nous, à travers la nuit qui les entoure, trébuchant faute d'une main amie qui les soutienne, et
rester tranquilles, muets, prenant un cruel plaisir au spectacle de leurs pénibles efforts, ou, de temps en temps peut-être, insultant à leur détresse, en laissant arriver jusqu'à eux l'insolence d'un ricanement à demi étouffé? A Dieu ne plaise ! Si j'ai eu trop de confiance dans mes motifs d'espérer et trop de charité dans mes manières d'agir, j'accepte le danger de voir sourire de ma simplicité et sur la terre et dans le ciel. Là-haut du moins, il n'y aura point de dédain dans les sourires ».
Plus les événements se précipitaient, plus Wiseman y trouvait la justification de ses espérances ; plus aussi il sentait que la solution était en des mains autres que les siennes ; dans une lettre écrite aux évoques français, il reconnaissait modestement que « toute intervention, delà part des catholiques, avait pour résultat de retarder plutôt que de seconder des appels » dans lesquels il discernait « une impulsion spontanée de la grâce et une succession providentielle de circonstances ».
On comprend dès lors avec quelle émotion triomphante Wiseman dut accueillir la conversion de Newman et de ses compagnons.
€'est à lui que Newman vient, avec quelquesuns des nouveaux convertis, demander le sacrement de la confirmation. Leur première rencontre n'est pas sans quelque gêne.
L'évoque, préoccupé de ménager ce vaincu de la grâce, qui vient, après une si longue épreuve, lui rendre son épée, ne sait pas trop, tout d'abord, quel langage lui tenir. Mais, dès le second jour, la glace est rompue. « Newman m'a ouvert son cœur, écrit peu après Wiseman ; je vous assure que jamais un converti n'est venu à l'Eglise avec une foi plus docile et plus simple ». De son côté, Newman est touché de l'accueil qui lui est fait ; il est agréablement surpris de trouver les prêtres catholiques tout différents de ce que, sous l'empire de vieux préjugés, il se les imaginait. « Vous ne sauriez croire, écrit encore Wiseman, combien Newman se sent at home chez nous ».
Une question difficile se pose devant lesnouveaux catholiques. Ils ont brisé avec tout leur passé. Quelle va être leur nouvelle existence ? Eux-mêmes ne le savent guère.
Plusieurs, Newman en tète, aspirent à.
retrouver, dans l'Eglise véritable, ce titre de prêtres qu'ils avaient cru posséder comme ministres anglicans. Mais, ils ne peuvent être admis au sacerdoce sans une préparation spéciale. Sur les conseils de Wiseman, Newman va compléter ses études théologiques à Rome ; il y reçoit la prêtrise en 1847, et s'initie à la vie de l'Oratoire qu'il a décidé d'introduire en Angleterre. La nouvelle congrégation s'établit en effet, sous sa conduite,, à Birmingham, et attire à elle une partie des nouveaux convertis. D'autres se font rosminiens, redemptoristes, jésuites, ou entrent dans le clergé séculier.
Pendant ce temps, Wiseman, nommé vicaire apostolique du district de Londres,
est devenu le personnage le plus considérable du clergé catholique d'outre-Manche. Il use de son autorité pour secouer la torpeur des anciens catholiques, ranimer le culte public et la piété individuelle. En deux ans, il rétablit dans son diocèse dix congrégations ou ordres religieux. Sous cette impulsion, le catholicisme commence à manifester une vie qu'en Angleterre on ne lui connaissait pas depuis trois siècles.
Pour cette œuvre, Wiseman s'appuie volontiers sur les convertis. Newman, entre autres, y concourt par ses écrits et par sa prédication. Il apporte, dans la chaire catholique, les qualités qui ont fait le renom et l'efficacité de ses sermons d'Oxford, avec ce je ne sais quoi de plus assuré, de plus abandonné, de plus serein, de plus enthousiaste, que donnent la paix, la certitude, la joie de la pleine vérité enfin possédée. Ajoutez l'action personnelle qu'un don mystérieux lui permet d'exercer sur chaque âme qui l'approche. A lui s'adressent naturellement tous les anglicans
troublés dans leur foi, et il commence, auprès d'eux, cet office qui devait faire de lui, pendant sa vie et môme après sa mort, l'instrument et le guide de tant de conversions. Toutefois, il attend généralement qu'on vienne à lui : il se fait un devoir d'être très réservé, surtout avec ses anciens amis. A son cher Pusey seul, il ne peut s'empêcher parfois de laisser voir son désir, de risquer un appel, mais avec quelle délicatesse, avec quelle discrétion ! Pusey lui répond tendrement et tristement, de façon à ne lui laisser aucun espoir. Je connais peu de correspondances aussi émouvantes que les courtes et rares lettres ainsi échangées entre les deux anciens amis.
Si Pusey personnellement n'est pas un moment ébranlé, ni ses arguments, ni son exemple, fortifié encore par le juste renom de sa vertu et de sa sincérité, ne parviennent à arrêter le mouvement de conversions dont Newman a donné le signal. C'est un exode ininterrompu d'ecclésiastiques et de laïques
qui, les uns après les autres, passent à l'Eglise romaine. Ces conversions se produisent jusque dans le plus proche voisinage de Pusey. Celui-ci, pour expier, disait-il, les péchés qui lui avaient attiré la grande douleur de la mort de sa femme, avait construit, à ses frais, dans le quartier le plus populaire de Leeds, l'église du Saint-Sauveur, dont il choisissait lui-même le clergé et où il se flattait de voir appliquer toutes ses idées ; à deux reprises, en 18i7 et en 1851, presque tout le clergé de Saint-Sauveur abjurait et se faisait catholique.
Durant ces mêmes années, à l'insu du public, dans le mystère d'une conscience, se préparait une conversion bien autrement considérable, celle de Manning. Né en 1807, six ans après Newman, Manning était de nature très différente. Gradé d'Oxford, sans doute, mais ayant quitté l'Université de bonne heure pour se vouer au ministère parois-
sial, plus homme d'action que de pensée» plus pasteur que docteur, plus politique qu'intellectuel, il était moins curieux de disserter sur des idées abstraites que d'agir sur des hommes vivants. Tout jeune, il avait rôvé d'un grand rôle politique et s'était cabré à l'idée d'entrer dans les ordres. 11 s'y était décidé cependant, non seulement à cause des revers de fortune de son père, mais pour obéir à ce qu'il croyait être un appel de Dieu. Appliqué aux devoirs de son nouvel état, fort apprécié de tous ceux qui le voyaient à l'œuvre, marié à une femme qu'il aimait et dont la famille influente aidait à sa carrière, en possession d'un bénéfice lucratif,, amateur de beaux chevaux, il menait une vie à lafois très correcte et très confortable. Il se sentait heureux. Peut-être, comme tant d'autres, se fût-il engourdi dans ce bonheur, si Dieu ne l'en eût tiré par un coup qui l'avait frappé en plein cœur, la mort de sa femme. A cet immense chagrin, il n'avait trouvé qu'une diversion, se donner plus complètement et
plus généreusement à ses devoirs pastoraux.
C'est à cette époque, vers 1838, que, sans se confondre avec les tractariens, il s'en était rapproché et avait noué des relations amicales avec Newman. Dès 1840, il encourageait autour de lui l'usage de la confession et de la direction spirituelle, ce qui lui valait plus d'une dénonciation. Mais tel était le prix attaché à ses services, que son avancement n'en avait pas été entravé et, qu'à trente-trois ans, il était archidiacre de Chichester. A la vérité, il avait eu soin, en plus d'une occasion, de marquer quelque désaccord avec les tendances, à son avis, trop romanisantes des tractariens.
Quand Newman passa à l'Eglise romaine, Manning déplora ce qui lui semblait « une chute » ; il déclarait qu'il « aimerait mieux suivre le convoi d'un de ses amis vers sa tombe que d'apprendre qu'il fît un tel pas ». Il se trouva alors investi, à côté de Pusey, de la mission de raffermir les ébranlés, de retenir ceux qui étaient tentés de s'en aller. Il
paraissait encore plus fermement attaché à l'Eglise anglicane que Pusey auquel il reprochait de trop ménager Rome. Tous ceux qui s'intéressaient à l'avenir de l'anglicanisme avaient les yeux sur lui ; personne ne doutait qu'il ne fût destiné aux plus hautes situations ecclésiastiques. En môme temps, ses relations s'étaient étendues dans la société et parmi les hommes politiques. De tels succès risquaient d'éveiller ce qu'il y avait d'ambition au fond de sa nature ; mais il se tenait en garde contre ces tentations ; ainsi avait-il refusé, à la fin de 1845, la charge de sous-aumônier de la reine, « par crainte, disait-il, de la sécularité » et « par volonté de se mortifier ». Une grave maladie qui le mit, au printemps de 1847, en face de la mort, lui fut une occasion de faire, sur ce point, un sévère examen de conscience ; il y prit la résolution de « mourir au monde » dont il se reprochait d'avoir trop subi les séductions.
C'est à cette môme époque que coin-
mence à se poser, devant sa conscience, une question qui va dominer toutes les autres. A chercher les titres de son Eglise pour la défendre, il en vient à se demander si elle est hien l'Eglise du Christ. Gomme naguère Newman, il sent un doute s'élever dans son esprit : lui aussi a vu l'ombre d'une main sur la muraille. Homme de gouvernement plus que d'abstration, c'est surtout dans la constitution de son Eglise qu'il entrevoit des lacunes et des vices qui l'inquiètent. Ne manc[ue-t-elle pas de l'autorité infaillible, de l'unité et de l'indépendance qu'il sait maintenant être les conditions essentielles de la véritable Eglise ? Et ces conditions ne .se rencontrent-elles pas, au contraire, dans l'Eglise de Rome?
Au premier moment, sans doute, il se méfie de ce qu'il qualifie « d'étranges pensées », et il se demande si ce ne sont pas des « pièges du tentateur ». Mais l'Eglise anglicane semble prendre à tâche de bien lui prouver qu'il ne s'est pas alarmé à tort.
Voici, par exemple, à la fin de 1847, le gouvernement qui nomme évoque le révérend Hampden, censuré récemment par les autorités religieuses pour sa doctrine, et toutes les protestations du clergé, môme celles d'une partie del'épiscopat, échouent, dédaignées et impuissantes, devant la suprématie incontestée du pouvoir civil. Après l'affaire Hampden, c'est l'affaire Gorham qui fait un scandale plus grand encore. Cette fois, il s'agit d'un clergyman que son évoque refuse d'instituer comme curé à cause de ses opinions hétérodoxes sur le baptême ; et c'est un tribunal politique, — le comité judiciaire du conseil privé, — qui se fait arbitre souverain de cette question de juridiction ecclésiastique et d'orthodoxie religieuse, et qui décide, contre la volonté de l'évoque, que les doctrines du curé ne sont pas contraires à celles de l'Eglise et qu'il doit être institué. Naguère les esprits eussent été peu choqués de cette suprématie du pouvoir politique en matière religieuse ; on y voyait le moyen d'échapper
110 TROISIÈME COiNFÉRENCE
à Rome, et un vieux clergyman traduisait un sentiment assez général quand il disait: « Je ne pouvais digérer le pape, alors je me suis décidé à avaler le roi ». Mais il n'en est plus ainsi depuis que le Mouvement d'Oxford a rétabli la notion d'une Eglise maîtresse de sa doctrine et de sa discipline. Aussi, dans l'affaire Gorham, le jugement du Conseil privé provoque une émotion extraordinaire dans une partie du monde anglican ; des protestations indignées se font entendre. « L'Eglise est perdue, s'écrie Gladstone, si elle ne se relève par quelque acte d'autorité ». Cet acte sauveur, déclaré nécessaire, on s'aperçoit, après quelques vains efforts, qu'il est impossible et que la suprématie civile, devenue si choquante, tient à l'essence même de l'anglicanisme. Pour tous, cette constatation est douloureuse et humiliante, mais tous n'en tirent pas la même conclusion. Les uns, à la suite de Pusey, de Keble, tâchent de se persuader et de persuader aux autres que cet accident,
LES SUJTES DE LA CONVERSION DE NEWMAN lit
si fâcheux qu'il soit, ne met pas en question la légitimité de l'Eglise ; ils prêchent la patience. D'autres répondent que « ce n'est pas une matière où l'on puisse être patient » ; il leur semble que leur Eglise s'est condamnée elle-même, et ils se demandent, avec une anxiété croissante, si leur devoir n'est pas de la quitter.
Le temps n'est plus où les catholiques ne croyaient avoir rien de bon à attendre de ces crises intérieures de l'anglicanisme. Maintenant, au contraire, ils les suivent avec une sollicitude attentive et ils y soulignent volontiers ce qui doit tourner à l'avantage de leur Eglise. Newman, entre autres, n'a pu voir le trouble et la détresse de ses anciens amis sans essayer de leur tendre la main, et, au printemps de 1850, il donne, à Londres, une série de douze conférences sur les « difficultés éprouvées par les anglicans dans l'enseignement catholique ». Nul ne connaît mieux que lui l'état des esprits auxquels il s'adresse ; leur crise a été la sienne. Aussi,
avec quelle force il démontre ce que leur situation a d'intenable, met à nu les sophismes ou les illusions dont ils cherchent à se leurrer ! C'est un rare mélange de dialectique, de pathétique et d'ironie ; des appels pleins d'amour succèdent aux satires les plus mordantes. L'effet est considérable ; pour plusieurs, c'est la secousse salutaire d'où sortira plus ou moins promptementleur conversion.
En effet, dans la seconde moitié de 1850, on voit, coup sur coup, des clergymen en vue, des laïques considérables passer à l'Eglise de Rome. Mais c'est surtout vers Manning que se tournent les regards. On le sait ébranlé. Que va-t-il faire? Plus que jamais, il est désabusé de son Eglise et attiré vers le catholicisme. Seulement, il craint d'agir avec précipitation ; il veut être bien sûr qu'il n'est pas sous l'empire d'une illusion. Et puis, le sacrifice lui apparaît singulièrement douloureux. Ceux qui l'ont devancé et qui l'appellent, s'étonnent de son retard.
En sens contraire, de vieux amis cherchent à le retenir par des adjurations qui, dit-il, « lui brisent le cœur ». C'est la môme crise qu'avait traversée Newm an. Par une curieuse similitude, pour tous deux, cinq ans s'écoulent entre les premiers doutes et la conversion.
En décembre 1850, Manning se décide à faire un pas et, non sans un déchirement profond, il résigne sa cure et ses fonctions d'archidiacre. Est-ce donc la fin? Non. Plus de trois mois encore se passent dans l'attente anxieuse du dénouement. Enfin, en mars 1851, il se rend compte « qu'il n'a plus aucune raison de ne pas agir, si ce n'est la contradiction de la chair et du sang et la vague crainte défaire une faute, là où toute sa lumière lui montre qu'il n'y a pas de faute ». Il se décide donc. Lui-même a raconté plus tard comment, assistant, pour la dernière fois, à un office anglican à côté de M. Gladstone, il lui dit juste avant le service de la communion : « Je ne peux pas plus longtemps com-
munier dans l'Eglise d'Angleterre » ; puis, se levant et lui posant la main sur l'épaule : « Venez ». M. Gladstone demeura, Manning s'en alla. C'était la séparation des routes. Peu de jours après, le 6 avril 1851, Manning faisait son abjuration, avec son ami Hope, et était reçu dans l'Eglise romaine par Mgr Wiseman.
Manning s'en va courageusement, sans regarder derrière lui tout ce qu'il abandonne, avec le sentiment, dit-il, qu'il sacrifie « tout ce qui lui a jamais rendu l'existence chère », que « sa vie est finie », et qu' « il n'a plus qu'à couler à fond et disparaître ». Il ne se doute pas alors que Dieu lui réserve, dans sa nouvelle Eglise, un rôle plus considérable et plus éclatant, môme au point de vue humain, que celui qu'il eût pu jamais avoir dans l'Eglise établie.
Chez les anglicans, la perte de Manning parut une catastrophe presque égale au départ de Newman. Gladstone, désespéré, écrivait: « Il me semble que j'ai perdu mes deux
yeux ». Cette conversion en détermina beaucoup d'autres. Ce fut un exode qui dépassa encore celui de 1845. De telles conquêtes apportaient une grande force à l'Eglise catholique, en Angleterre : apport d'autant plus précieux qu'à ce môme moment cette force était mise à l'épreuve dans une crise redoutable.
Depuis quelques années, Rome, en présence du réveil du catholicisme en Angleterre, songeait à rétablir, à la place desvicaires apostoliques, une hiérarchie épiscopale régulière. On ne supposait pas que cette mesure d'organisation intérieure, qui n'intéressait que les catholiques, pût susciter aucune difficulté dans un pays de liberté religieuse. Aussi est-ce en pleine sécurité qu'en septembre 1850, le Pape publia un bref divisant l'Angleterre en treize évêchés. Wiseman était nommé cardinal en môme temps qu'archevêque de Westminster. Tout à la joie de cette résurrection de l'ancienne Eglise d'An-
gleterre, le nouveau cardinal envoya, de Rome où le Pape l'avait mandé, une lettre pastorale dans laquelle il entonnait un véritable chant de triomphe.
Mais, aussitôt qu'ils sont connus outre Manche, le bref et la lettre pastorale y provoquent une formidable explosion de colère. On veut y voir une bravade insultante du Pape prenant possession de l'Angleterre et la divisant en nouveaux diocèses comme si les anciens ne subsistaient pas toujours. Aux clameurs de la presse, le premier ministre, lord John Russell, fait écho dans une lettre publique où il dénonce, en termes qui sont plus d'un journaliste que d'un chef de gouvernement, « l'agression du Pape ». Presque tous les évêques anglicans envoient des adresses à la Reine pour la supplier de k déjouer cette usurpation ». Dans les rues, les prêtres sont insultés, et la populace brûle en effigie le Pape et le cardinal. C'est à se croire revenu aux jours de la Conspiration des Poudres.
Wiseman, parti de Rome sans se douter de la tempôte qui allait éclater, trouve, à son débarquement en Angleterre, l'opinion déchaînée et les catholiques à ce point effarés que plusieurs d'entre eux, — de ceux qui n'ont pas encore dépouillé les habitudes prises aux siècles de persécutions — lui conseillent de ne pas affronter ces colères et de disparaître pendant quelque temps.
Le cardinal écarte résolument ces avis timides et, montrant, de l'attitude qui convient à l'Eglise dans un pays libre, une intelligence que sa première éducation romaine aurait pu ne pas lui donner, il décide de s'adresser tout de suite et directement à l'opinion elle-même. Quelques jours lui suffisent pour rédiger une brochure portant ce titre : Appel au peuple anglais. L'accent en est ému et digne, l'exposition habile, à la fois insinuante et hère, ménageant l'opinion sans s'abaisser, réfutant Lune après l'autre toutes les accusations qui ont égaré le public, mettant patiemment en
lumière leur sottise, non sans laisser percer parfois une sorte d'ironie attristée.
L'effet en est décisif. Les gens de bonne foi sont retournés ; les autres embarrassés et un peu honteux commencent à battre en retraite. La bataille est gagnée. Gela n'empêche pas sans doute le vote d'un bill qui frappe d'une amende toute personne usurpant le titre d'un des sièges épiscopaux. Mais le vote se fait sans entrain et avec le sentiment qu'il n'en sortira pas grand'chose. En effet, le bill sera abrogé, vingt ans plus tard, sans avoir été jamais appliqué.
Heureux des résultats obtenus par cette Tencontre directe avec le public, Wiseman saisit volontiers toutes les occasions de s'en rapprocher davantage. Il est persuadé, comme le sera aussi son successeur Manning, que l'une des faiblesses des catholiques anglais était l'éloignement où ils se trouvaient, depuis trois siècles, de la vie sociale et intellectuelle de la nation. De là son empressement à faire, devant les audi-
toires les plus divers, des conférences sur des sujets étrangers aux choses religieuses : art, science, économie sociale, hygiène, réformes philanthropiques. « Montrons aux protestants, disait-il, que nous pouvons, aussi bien qu'eux, donner au public un régal intellectuel, et que nous ne nous intéressons pas moins qu'ils ne le font aux progrès du peuple ». Son succès de conférencier lui vaut une sorte de popularité, et un catholique notable lui écrit que « ses conférences font plus, mille fois plus, que toutes les controverses du monde, pour gagner le cœur de la vieille Angleterre ».
Dans cette lutte contre les préventions un moment exaspérées de l'opinion anglaise, Wiseman avait, en Newman, un auxiliaire puissant. Celui-ci n'était pas, comme les catholiques de naissance, accoutumé à l'impopularité : il en souffrait davantage, mais se sentait de taille à l'affronter. En 1851, il
fait, à Birmingham, neuf conférences sur la « situation des catholiques en Angleterre ». « Je vais rechercher, dit-il dès le début, pourquoi, dans cette nation intelligente, il se fait que nous, catholiques, soyons si méprisés et si haïs par nos propres concitoyens ». Il ne le prend pas sur le ton plaintif et humilié. C'est de haut, au nom de la justice et du bon sens, qu'il dénonce l'étrange état d'esprit de ses compatriotes, la sottise et l'odieux de leurs préjugés et de leurs haines, la prodigieuse ignorance qui a permis à ces préjugés et à ces haines de se développer. L'ironie domine, cette ironie terrible où Newman excelle quand il s'y laisse aller et à laquelle il n'a jamais donné plus libre cours. Il s'y mêle même, cette fois, je ne sais quoi d'un peu amer, douloureux, irrité, qui disparaîtra chez lui dans quelques années. Les protestants ressentent vivement le coup qui leur est porté. Ils n'étaient pas accoutumés qu'un catholique leur parlât sur ce ton, et Newman n'était pas de ceux
qu'ils pouvaient feindre de ne pas entendre. C'est vers cette même époque que Newman fut sollicité de mettre sur pied l'Université catholique de Dublin, dont il fut nommé recteur. Dans cette tâche difficile, si quelqu'un pouvait réussir, c'était lui. Il s'y donna avec grand zèle. Mais, pour les évoques irlandais qui l'avaient cependant appelé, il restait un Anglais, un ancien protestant et un Oxfordman, autant de causes d'antipathie, de suspicion et de jalousie. De là des mauvaises volontés plus ou moins sourdes qui entravèrent l'action du recteur. Celui-ci n'en poursuivit pas moins son effort pendant sept années ; mais il dut, à la fin, se déclarer vaincu et résigner ses fonctions, au grand dommage de l'Université de Dublin, qui ne cessa depuis lors de végéter. Il se retira dans son cher Oratoire d'Egbaston, près Birmingham, où il fonda une école classique, destinée aux enfants de bonne famille, entreprise plus modeste où du moins il n'était pas entravé.
Newman n'était pas le seul des convertis de la grande fournée de 1845 dont Wiseman appréciât le concours. Le prélat donnait le plus affectueux appui au P. Faber, devenu le supérieur de l'Oratoire de Londres. Il n'était pas jusqu'à Ward, laïque, marié et quelque peu excentrique, qu'il ne trouvât moyen d'utiliser ; à la surprise de plusieurs, il le chargea d'enseigner la théologie dans le plus important séminaire d'Angleterre. Mais c'est surtout l'un des convertis du dernier exode, Manning, que le cardinal se montra impatient d'employer. En moins de -deux mois et demi, il lui confère tous les ordres, y compris la prêtrise. Le nouveau prêtre, envoyé à Rome pour compléter sa formation théologique, y conquiert aussitôt la faveur et la tendre affection de Pie IX. Pendant trois années, il se partage entre l'étude à Rome, durant la saison froide, et un apostolat, déjà fort efficace, en Angleterre, pendant l'été. Puis il revient se fixer à Londres où, sur le désir de Wiseman, il
fonde une communauté de prêtres séculiers, ■destinée à apporter à l'action épiscopale un concours que le cardinal se plaignait de «l'avoir pas trouvé chez les nombreuses congrégations qu'il avait contribué à rétablir ; cette communauté est aussitôt chargée «d'une mission dans un des quartiers les plus déshérités de Londres.
De Rome, Pie IX ne perdait pas de vue celui qu'il avait pris tout de suite en gré, et, non sans indisposer les chanoines, il le nommait d'autorité prévôt du chapitre de Westminster. Le nouveau prévôt, chaque jour •plus avant dans la confiance de Wiseman, se voit appelé par lui à participer à la direction générale du diocèse. Les deux hommes cependant ne se ressemblent guère : d'une part, le cardinal, avec sa corpulence, son mélange de bonhomie et de somptuosité, son imagination toujours en mouvement, son «exubérance, son esprit ouvert au point d'être un peu dispersé, son inaptitude administrative ; d'autre part, Manning, avec sa mai-
greur ascétique, sa distinction froide, sa volonté puissante et fixe, son autorité un peu impérieuse, ses dons d'homme d'Etat et de diplomate. Mais, s'ils se sentaient parfois peu à l'aise ensemble, tous deux reconnaissaient le besoin qu'ils avaient l'un de l'autre. Avant peu, du reste, il sera visible que, dans cette collaboration, la volonté maîtresse n'était pas celle du personnage le plus élevé en situation.
Si importante que fût déjà l'action générale de Manning, l'action individuelle qu'il exerçait comme confesseur, directeur, consulteur des consciences ébranlées, n'était pas moindre. Telle était la pari prise par lui aux conversions devenues de plus en plus nombreuses, que certains l'appelaient « l'apôtre *les gentils ». Comme Newman, cependant, il se faisait une loi de garder une grande réserve vis-à-vis de ses anciens amis, et il n'allait à eux que quand eux-mêmes faisaient les premiers pas. La conversion la plus considérable à laquelle il est alors mêlé, est celle
de l'archidiacre Robert Wilberforce, frère d'un des membres les plus en vue de l'épiscopat anglican. Dans cette famille, si honorablement fameuse dans le monde protestant, tandis que l'évèque restait un adversaire passionné de l'Eglise romaine, trois de ses frères suivaient de près Manning dans le catholicisme, et plus tard l'évoque devait voir encore, avec douleur et colère, sa fille et son gendre passer à l'Eglise ennemie, si bien qu'aujourd'hui, des descendants de l'ancien Wilberforce, chef de ce qu'on appelait, au commencement du xix° siècle, le « parti des saints », le plus grand nombre est devenu catholique. Par son talent, par sa situation sociale et par son autorité morale, Robert Wilberforce pouvait être, pour l'Eglise romaine, une conquête presque égale à celle d'un Newman et d'un Manning ; malheureusement, il mourait de la fièvre, à Albano, quelques semaines avant de recevoir la prêtrise.
Dans la vieille Angleterre d'Henri VIII et
d'Elisabeth, le catholicisme, naguère si déprimé, si inerte, si humilié, gagnait ainsi chaque jour en vie, en nombre, en importance, en prestige. Dès 1851 et 1852, dans deux sermons retentissants, Newman avait célébré, avec une émotion triomphale, ce renouveau inattendu, merveilleux, qu'il appelait « le second printemps de l'Eglise d'Angleterre ». « On prétendait, disait-il, que le passé ne revient pas. Eh bien, le passé est revenu. Ce qui était mort est de nouveau vivant. L'Eglise anglaise avait été, puis elle avait cessé d'être, et voilà qu'elle revit... Le passé va donc revenir, le tombeau va s'ouvrir ». Et alors s'échappait de ses lèvres un chant de victoire et d'amour pour lequel la langue ordinaire lui paraissait trop froide : il empruntait les brûlantes paroles du Cantique des Cantiques. L'auditoire était transporté, et Wiseman, qui était présent,, ne pouvait retenir ses larmes qui coulaient abondantes.
Je voudrais n'avoir plus maintenant qu a
constater la réalisation de ces brillantes espérances. Pourquoi faut-il que des progrès, si magnifiquement commencés, aient été, non pas sans doute arrêtés, mais ralentis, entravés par les divisions de ceux qui en devaient être les principaux instruments? Triste chapitre d'une histoire par d'autres côtés si consolante, qu'il me faudra raconter dans la prochaine conférence.
Les divisions entre Catholiques
Les divisions entre Catholiques
Jusqu'à présent je n'ai eu à vous raconter que la consolante histoire de la renaissance et des progrès du catholicisme en Angleterre. Aujourd'hui ma tâche est moins agréable. Il me faut appeler votre attention sur les ombres qui ont, pour un temps, terni ce lumineux tableau ; il me faut vous parler des fautes qui ont empêché les catholiques de tirer, des conquêtes faites, tout le profit qu'ils devaient en attendre. Convenait-il de jeter un voile sur ces misères ? Je ne l'ai pas pensé. L'histoire, en matière religieuse, comme en toute autre, n'est vraiment instructive et probe qu'à la condition de ne rien cacher. Et même, plus encore que le récit des succès, celui des fautes est fécond en enseignements.
Le mal vint des divisions qui éclatèrent parmi les catholiques. Les premières se produisirent entre les anciens catholiques et les nouveaux. Les anciens, dont je vous ai déjà signalé l'état d'esprit, se méfiaient des convertis et ne voyaient pas sans ombrage la faveur extraordinaire avec laquelle les traitait Wiseman. Cette opposition tourna vite en une lutte personnelle et mit aux prises, dans l'entourage immédiat du cardinal, deux personnages considérables, MsrErrington et Manning. Le premier, coadjuteur de Wiseman avec succession future, était un prélat de vie grave, administrateur exact, mais esprit absolu, étroit, imbu des vieilles idées et plein de préventions contre les convertis. Il s'était flatté que, grâce au laisser aller du cardinal dans les questions d'affaires, il serait pleinement maître de toute la nr:î''e administrative qui lui paraissait ressortir à tes fonctions, et il comptait en user pour fair •, échec aux nouveaux venus. Mais Wiseman, jaloux de son autorité, ne
l'entendait pas ainsi, et, sentant le besoin, pour résister à son coadjuteur, d'une volonté plus ferme que la sienne, il s'appuya sur Manning. De là, entre les deux personnages, une lutte qui devint vite assez âpre et qui devait se prolonger pendant plusieurs années, absorbant des activités et des énergies qui eussent pu être mieux employées. Manning s'en rendait compte. « Remerciez Dieu, écrivait-il à un ami, que les protestants ne sachent pas que la moitié de notre temps et de nos forces est perdue en contestations inter domesticos fidei ».
Errington, de la meilleure foi du monde, dénonçait, derrière la gravité hautaine de Manning, un esprit d'intrigue et de domination, et l'accusait de vouloir imposer aux catholiques anglais des nouveautés répugnant à leurs traditions. Avec une égale sincérité, Manning montrait, dans le coadjuteur, la personnification « d'une espèce abaissée du catholicisme anglais, national et antiromain », dont le triomphe déferait tout
l'ouvrage de Wiseman. Errington se sentait plus ou moins ouvertement soutenu par une bonne partie de l'ancien clergé, dont plusieurs évoques, et trouvait des alliés jusque parmi les familiers les plus proches du cardinal. Manning avait surtout pour lui la confiance de Wiseman, dont il était obligé de soutenir la volonté devenue chancelante par l'effet de l'âge ; il avait aussi la faveur lointaine du Pape.
La contestation se trouva bientôt portée à Rome. Le préfet de la Propagande, choqué de certaines incorrections canoniques de Wiseman, se montra d'abord plutôt favorable à Errington. Mais Manning se défendit et attaqua son adversaire avec autant d'énergie que d'habileté, insistant principalement sur ce que le triomphe du coadjuteur serait un grave échec aux idées romaines. Errington, au contraire, fut maladroit et obstiné, se refusant aux transactions qu'on lui proposait, décourageant ceux qui eussent voulu le ménager, si bien qu'à la fin, Pie IX, par une
mesure qu'il qualifia lui-même de coup d'Etat, lui enleva sa coadjutorerie et son droit de succession future. C'était une pleine victoire pour Manning, dont la situation fut ainsi affermie et grandie auprès de Wiseman : celui-ci, d'ailleurs, vieilli et fatigué, ne demandait qu'à finir en paix et s'en remettait plus que jamais, pour toutes les affaires importantes, au collaborateur qui venait de mener et de gagner cette longue bataille.
Cette première victoire n'était que le prélude d'une seconde, plus importante encore. Wiseman mourut en 1865. Le chapitre, appelé à désigner trois candidats pour sa succession à l'archevêché de Westminster, présenta deux évêques en fonction et Errington. Pie IX fut irrité de cette dernière désignation et nomma mota proprio Manning, n'hésitant pas à faire de l'ancien archidiacre anglican, converti de la veille, le chef de l'église catholique d'Angleterre. « Je me suis senti vraiment inspiré de vous nommer, lui racontait-il plus tard, et je croyais toujours
entendre une voix me dire : Place-le là ; place-le là ».
Gomment cette nomination serait-elle prise ? N'avait-on pas à craindre, sinon des révoltes, du moins des bouderies? A leur grand honneur, les opposants de la veille se soumirent et apportèrent un concours loyal à l'archevêque que leur imposait la volonté papale. Quant à Errington, il s'honora par la dignité silencieuse de sa retraite. Manning aida à cet apaisement par l'habile modération de son attitude. Après avoir été si ardent, si âpre dans la lutte, il se montra modeste et conciliant dans le triomphe.
D'ailleurs, avec le temps et avec l'arrivée de générations nouvelles, les vieilles préventions des catholiques de naissance s'éteignaient peu à peu. Mais, pour une cause de division qui tendait à disparaître, une autre commençait à se montrer, plus générale et plus redoutable : c'était ce qu'on appela alors, dans le monde religieux : la question du « libéralisme ».
Ce mot de libéralisme avait l'inconvénient de ne pas présenter par lui-môme de signification bien déterminée. Aussi lui donnaiton des sens fort différents, les uns entendant sous ce vocable, des idées louables ou, en tous cas, inoffensives, les autres des thèses condamnables aussi bien au regard de la raison qu'au regard de la religion. Gela n'était pas sans jeter quelque confusion dans les controverses qui, durant la seconde moitié du dernier siècle, passionnèrent le monde religieux et le inonde politique. La vérité est que, dans tous les pays, deux écoles ou tout au moins deux tendances se trouvaient alors en présence. D'un côté, des croyants, inquiets du désaccord qui semblait se produire, sur des questions de liberté politique et scientifique, entre certaines aspirations contemporaines et la forme souvent donnée à la doctrine catholique, se demandaient s'il n'y avait pas là seulement un
malentendu, et si, tout en demeurant fidèle à ce qu'il y avait de substantiel dans la foi, on ne pouvait pas présenter celle-ci sous une forme qui ne fournît plus prétexte à ce désaccord. D'autres croyants, au contraire, choqués et effrayés de ces nouveautés, ne voyaient, dans l'inquiétude des esprits, qu'une raison d'affirmer tout ce qui contredisait le plus directement ce qu'ils jugeaient ôtre une révolte orgueilleuse de la pensée moderne. Que, des deux côtés, dans l'entraînement de la polémique, il y ait eu, dans des proportions variables que je ne prétends pas ici déterminer, un mélange de vérité et d'erreur, de clairvoyance et d'aveuglement, c'est ce que l'histoire de l'Eglise nous montre s'être presque toujours produit dans les controverses de ce genre. Le temps seul pouvait faire le départ, dégager ce qu'il importait de conserver des formes traditionnelles et ce qui pouvait être admis des nouvelles aspirations.
En Angleterre, dans les deux écoles, ceux
qui parlaient le plus haut étaient, comme toujours, les esprits les plus extrêmes. Du côté des libéraux, Acton, Simpson et les autres rédacteurs de la revue le Rambler, polémistes habiles et érudits consommés, ne se contentaient pas de réagir contre des thèses rétrogrades ; ils prenaient une opinion d'autant plus en gré qu'elle était plus contraire à la tradition ; tout ce qui venait de Rome leur paraissait a priori vieilli et démodé. Leur revue, qui avait tout de suite pris une place importante dans le monde intellectuel, mérita plus d'une fois, par ses témérités, le blâme des évoques. Dans le camp opposé, d'autres esprits, également excessifs, leur tenaient tête, notamment Ward, dans la Revue de Dublin. Sa dialectique outrancière semblait prendre plaisir à violenter toutes les aspirations libérales. Venu au catholicisme par dégoût de l'anarchie doctrinale du protestantisme, il opposait au mal de l'indépendance intellectuelle, le bienfait de ce qu'il appelait la « captivité in-
tellectuelle ». Il rêvait d'une dictature pontificale, tranchant d'autorité, à chaque moment, toutes les questions où se débattait la pensée moderne, réduisant le rôle du croyant à attendre et à enregistrer ces décisions toujours infaillibles. « Mais enfin, il y a une limite, objectait un de ses amis ; vous ne voudriez pas de nouvelles décisions tous les mois? ». — « J'aimerais, répondit-il, recevoir, chaque matin à déjeuner, avec mon Times, une nouvelle bulle papale ».
Ajoutons tout de suite que Ward, qui était un esprit très sincère et très droit, devait confesser, à la fin de sa vie, qu'il avait été « beaucoup trop loin ».
Si le conflit n'eût mis aux prises que ces esprits excessifs, le mal eût été limité. Malheureusement des hommes de plus haute autorité allaient s'y trouver mêlés. Newman, qui s'était toujours prononcé contre le « libéralisme » en matière religieuse, c'est-à-dire,.
comme il le précisait lui-même, contre le latitudinarisme dogmatique, et qui professait un grand respect pour l'autorité ecclésiastique, ne cachait pas sa désapprobation des témérités du Rambler ; sur la demande des évoques, il essaya, sans succès il est vrai, d'y mettre un terme. Mais les exagérations de Ward lui déplaisaient également, moins encore pour lui-même qu'à cause du mal qu'elles pouvaient faire à des âmes inquiètes dont il recevait les confidences. Ayant au plus haut degré l'intelligence pénétrante et sympathique de leurs difficultés, il craignait tout ce qui pouvait les effaroucher et les rebuter. Cette sollicitude n'était pas sa particularité la moins remarquable ; c'est elle qui donne, en beaucoup de circonstances, le secret d'une attitude parfois mal jugée.
Newman désirait donc rester à l'écart d'une controverse où il donnait tort aux uns et aux autres. Mais, des deux côtés, on désirait se couvrir d'une si grande autorité, on
sollicitait son approbation, on lui demandait de se prononcer, on cherchait à le compromettre ; et, des deux côtés, on était mécontent de sa réserve. Les libéraux mettaient en doute son courage ; les ultras, son orthodoxie. Ces derniers croyaient découvrir, dans le déplaisir manifeste que lui causaient certaines exagérations, une tendance à « minimiser » le dogme. Les ménagements qu'ils lui voyaient garder, par souci des âmes, à l'égard des libéraux, leur donnaient occasion d'insinuer qu'il était leur complice, et ils en venaient à le rendre responsable des témérités qu'à ce moment même il blâmait et cherchait à empêcher. Newman, disposé, par nature, à se refermer sur lui-même quand il se sentait mal jugé, ne s'inquiétait pas toujours de prévenir, par ses explications, de telles accusations. Il n'admettait pas qu'on l'obligeât à se laisser classer dans un parti et à trancher, par une affirmation sommaire, des questions qu'il estimait très complexes. Ce qui donna une gravité particulière à
cçs suspicions, c'est qu'elles ne restèrent pas confinées chez quelques personnages de second rang, mais que Manning s'y laissa gagner. Ainsi commença, entre les deux grands convertis, dont l'accord eût pu être si fécond, le plus déplorable des antagonismes.
Manning, sorti de l'Eglise anglicane parce qu'il Favait vue incapable de décider de la foi et de la discipline, s'était trouvé tout de suite conduit à insister sur le principe d'autorité du catholicisme. Il ne croyait pas qu'on pût aller trop loin dans cet ordre d'idées. Il ne manquait pas une occasion d'exalter le pouvoir temporel du Pape, de proclamer, non seulement contre les protestants, mais contre certains catholiques qu'il jugeait trop tièdes, ce qu'il croyait être la pure doctrine romaine. Loin d'être préoccupé, comme Newman, de ne pas rebuter certains esprits de frontière, il se faisait un devoir de conscience et un point d'honneur d'affronter les préjugés de ses compatriotes en leur présentant ce qui
les heurtait le plus dans les thèses ultramontaines. Ainsi se faisait-il un renom d'intransigeance dont s'étonnaient ceux de ses anciens amis anglicans qui l'avaient connu autrefois si mesuré. « Maintenant, disait Gladstone, on le cite toujours comme l'ultra des ultras ». Il se faisait honneur de ce renom, l'attribuant à ce qu'il « n'avait pas voulu rabattre, fût-ce d'un demi-ton, aucune des vérités impopulaires » qu'il était « de son lot » d'enseigner. Cet état d'esprit le portait à beaucoup d'indulgence pour les exagérations de Ward et le disposait au contraire à mal juger la réserve de Newman.
Entre Newman et Manning, d'ailleurs, il n'y avait pas seulement divergence d'idées ; il y avait aussi radicale dissemblance de natures. N'est-ce pas Newman qui expliquait, par le contraste des caractères, les différends élevés entre l'affectueux, le tendre saint Grégoire de Naziance, et saint Basile, l'homme des fermes résolutions et des ouvres rudes ? Môme opposition entre New-
man et Manning : l'un, penseur subtil, plus occupé du monde invisible que du visible, apte à comprendre les états d'âme différents du sien, infiniment pitoyable aux perplexités des consciences d'autrui ; l'autre, homme d'action, ne voyant dans les idées que des bases d'opération, esprit élevé, sincère, courageux, mais absolu, facilement impérieux, porté à traiter en adversaire quiconque suivait une direction différente ; tous deux d'intention très droite, étrangers à toute jalousie mesquine, à tonte ambition vulgaire, mais tous deux ayant malheureusement cette sensibilité qui rend les divergences plus douloureuses et fait, du moindre antagonisme, une blessure du cœur.
Ayant pris New m an en défiance, convaincu que son influence était dangereuse, Manning se fit un devoir de le discréditer à Rome et de l'annuler en Angleterre. A la nouvelle de la conversion de Newman, l'un des plus brillants esprits du clergé anglican, celui qui devait être le doyen Stanley, s'était écrié avec
désolation : « Après tout ce qu'a fait Newman anglican, on ne saurait dire ce que, s'il vit, peut faire un Newman romain ». Devait-on supposer que ce serait du côté catholique qu'on s'appliquerait à l'empêcher de rien faire ?
Pour agir à Rome, Manning a dans sa main un prélat de la curie, assez avant dans les affections et la familiarité de Pie IX, M>r Talbot, pieux, très dévoué au Saint- Siège, mais d'un esprit étroit, passionné, assez mal équilibré et qui devait finir peu après dans une maison de santé. Par ce porte-parole, il fait présenter Newman comme étant « devenu le centre de ceux qui tendent à rabaisser le Saint-Siège, qui sont antiromains, froids sur le pouvoir temporel, nationaux, critiques des dévotions catholiques ». « Je crains, ajouta-t-il, un catholicisme anglais dont Newman est le plus haut type ». Msr Talbot renchérit encore sur ces imputations, et il va jusqu'à écrire cette phrase qu'on ne relit pas aujourd'hui sans
une douloureuse stupéfaction : « Le docteur Newman est l'homme le plus dangereux de l'Angleterre ». Sur ces informations, Pie IX en vient à croire Newman plus ou moins infecté des idées qu'à ce moment même il réprouve dans le Syllabus et l'Encyclique Quanta cura.
Même soin chez Manning de contrecarrer, en Angleterre, toute action religieuse de Newman. Ainsi fait-il dans une question qui tenait particulièrement au cœur de ce dernier et qu'on ne peut bien apprécier qu'en tenant compte des circonstances toutes particulières où se trouvent les catholiques anglais. Depuis 1854, par suite de l'abolition des test, l'accès des grandes universités nationales d'Oxford et de Cambridge n'était plus fermé aux catholiques, et ceuxci se montraient disposés à user de la faculté qui leur était ainsi offerte de faire cesser l'une des infériorités sociales dont avaient jusqu'alors souffert leurs enfants. Newman eût préféré, pour ses jeunes coreligion-
naires, une haute éducation purement catholique ; il l'avait bien montré par ses efforts pour donner vie à l'université de Dublin. Mais les faits avaient démontré que, pour le moment, rien n'était possible en ce genre. Dès lors, en présence des dispositions des familles, l'important lui paraissait être de prendre des mesures pour sauvegarder l'âme des jeunes catholiques qui iraient aux universités nationales. De là lui vint la pensée d'établir, à Oxford, une maison de l'Oratoire qui servirait de centre religieux et de point d'appui à ces étudiants. Il lui souriaitde rentrer ainsi dans son cher Oxford et d'y mettre, au service de sa foi nouvelle, le prestige qu'il y avait autrefois conquis. En effet, Newman de nouveau à Oxford, cela seul serait un événement gros de conséquences. Que ne pouvaient pas en craindre les protestants, en espérer les catholiques ? Pusey avait compris le danger qui en résulterait pour son Eglise, et cherchait à détourner Newman de ce projet. L'idée était
au contraire bien vue de plusieurs évoques catholiques, notamment de celui de Birmingham dont dépendait Newman. Des laïques de marque donnaient leur concours et, grâce à eux, un terrain était acheté.
Manning se montra tout de suite très opposé à un projet qui lui paraissait à la fois un encouragement à la fréquentation, selon lui dangereuse, des universités, et une occasion offerte à Newman d'exercer une influence qu'il jugeait nuisible. Il dénonça à Rome cette fondation comme destinée à favoriser une sorte d' « anglo - catholicisme où l'esprit national anglais menaçait de prévaloir sur l'esprit romain » ; il fit si bien qu'il obtint de la Propagande et de l'épiscopat anglais, des déclarations portant que les catholiques devaient être détournés de la fréquentation des universités et que la fondation d'une maison de l'Oratoire à Oxford était inopportune. Repris quelques années plus tard, toujours avec l'appui de Tévôque de Birmingham, le projet échoua de nouveau
devant l'opposition suscitée parManning. Les deux fois, Newman, docile à l'autorité, se soumit sans hésitation, mais non sans tristesse, d'autant qu'il se rendait bien compte qu'au fond de la résistance de Rome il y avait, à son endroit, une défiance qu'il ne croyait pas mériter. Il n'ignora pas la part décisive prise par Manning à cette opposition et il en garda un douloureux ressentiment.
Manning, jusqu'à sa mort, malgré les vœux de plus en plus manifestes des catholiques anglais, se raidit sur cette question et fit maintenir le veto prononcé par l'épiscopat et par le Saint-Siège. La faillite lamentable, — faillite financière et morale, — de l'espèce d'université catholique qu'en 1874 il crut pouvoir, à lui seul, établir à Kensington, ne fit pas mollir sa résistance. Mais, aussitôt après sa mort, l'opinion contraire se fit jour avec tant de force que le Saint- Siège et l'épiscopat, ayant égard à la situation des catholiques anglais, sans ana-
logue avec celle des autres pays, décidèrent de laisser tomber l'interdiction ; les jeunes catholiques peuvent maintenant fréquenter les Universités nationales ; ils y ont été suivis par des étudiants ecclésiastiques, prêtres séculiers, jésuites et bénédictins; on vient même de fonder, avec l'autorisation de Rome, un collège de femmes à Cambridge. On a eu soin, il est vrai, d'établir pour les étudiants catholiques, à Oxford et à Cambridge, les centres d'action et de préservation religieuse qui paraissaient à Newman le correctif indispensable de la fréquentation universitaire. A l'épreuve, le mal redouté par Manning ne s'est pas produit ; la foi des jeunes catholiques n'a pas souffert, elle s'est même plutôt affermie, et la situation sociale des familles catholiques en a été améliorée. Les évêques sont aujourd'hui les premiers à se féliciter du résultat. Newman n'est pas là pour jouir de cette justification de ses idées. Est-ce afin de lui faire une sorte de réparation posthume que
la société d'études et de discussion, fondée par les étudiants catholiques d'Oxford pour se fortifier dans leur foi, a été appelée la « Société Newman » ?
J'ai devancé les événements pour suivre jusqu'à sa conclusion cette question des Universités. Revenons maintenant à la situation de Newman, vers 1864, au milieu des suspicions qui l'enveloppent. Suspicions d'autant plus douloureuses pour lui et fâcheuses pour la cause catholique qu'à ce moment même un incident imprévu lui fait retrouver, auprès de ses compatriotes, le prestige qu'avait affaibli son passage à l'Eglise de Rome.
L'opinion protestante, très irritée de sa conversion, ou, comme on disait, de sa perversion, avait d'abord cru voir, dans les tâtonnements, dans les combats intérieurs qui l'avaient précédée, une sorte de duplicité perfide, en harmonie du reste avec l'idée qu'elle était habituée à se faire * des
catholiques. Pendant près de vingt ans, si douloureux qu'il fût à Newman d'être ainsi jugé dans son pays, il s'était tu. Un jour vint cependant où, accusé publiquement, dans une brochure, d'un manque de sincérité qu'on déclarait être la caractéristique générale du clergé romain, il bondit sous l'outrage ; il crut devoir à lui-même, et surtout devoir à son Eglise, de se défendre.
Il est pris à l'improviste et n'a pas sous la main des matériaux préparés à l'avance ; peu lui importe. La rapidité de son travail est prodigieuse. De semaine en semaine, il fait paraître les chapitres successifs de ce qu'il appelle : Apologia pro vita sua, et il se trouve que ces pages, écrites à la volée, forment un livre incomparable, l'un des chefs-d'œuvre de la littérature anglaise, et surtout la plus pénétrante et la plus émouvante des autobiographies religieuses. Le début, où il prend à partie son calomniateur, est une merveille d'ironie vengeresse, mais, aussitôt après, il s'élève en une région
•où ne parvient plus ce ressentiment, et alors, dans la vérité palpitante de son émotion, il nous livre le secret de son âme, nous raconte les origines de ses premiers doutes, les dramatiques angoisses qui les ont suivis, les étapes de son ascension progressive vers la pleine lumière. Commencé en œuvre de combat, le livre se termine sur une note sereine et attendrie, hommage reconnaissant aux fils spirituels qui ont consolé le maître dans les épreuves d'après sa conversion, souvenir ému et toujours affectueux des anciens amis dont il est maintenant séparé.
UApoloffia produit un effet extraordinaire. La parole de Newman va au cœur des Anglais et, d'un seul coup, retourne l'opinion. Par son génie, et surtout par sa sincérité, par la beauté devenue visible et lumineuse •de son âme, il accomplit ce tour de force de faire comprendre, admettre, par une opinion furieusement prévenue contre le papisme, l'honorabilité, la légitimité des
«îotifs qui l'y ont conduit. Des accusations portées contre lui, rien ne subsiste. Après avoir été pendant vingt ans presque disqualifié, il retrouve, auprès de ses compatriotes protestants, une faveur qui le suivra jusqu'à sa mort et qui lui survivra. L'Angleterre l'a réadmis pour toujours au nombre de ses enfants et de ceux dont elle s'honore le plus.
Le succès de Y Apologia profitait au catholicisme. Quelque chose de la popularité reconquise par Newman, rejaillissait sur son Eglise. « J'ose dire, a écrit un biographe protestant, que ce livre a plus fait que tout le reste de la littérature religieuse de notre temps, pour abattre la défiance des Anglais à l'égard des catholiques romains ». Aussi n'est-on pas surpris de voir des catholiques se réjouir d'une victoire dont ils partageaient les profits ; tel le synode du diocèse de Birmingham qui votait une adresse à Newman
pour le remercier. Mais d'autres, dont était malheureusement Manning, loin d'être par là désarmés, regrettaient plutôt un succès destiné à augmenter une influence qu'ils croyaient dangereuse, et ils ne jugeaient que plus nécessaire d'entretenir et d'aviver les défiances qu'ils étaient déjà parvenus à éveiller à Rome.
Si secrètes que fussent leurs démarches, il finit par en transpirer quelque chose, et, en 1867, les insinuations dirigées contre Newman se retrouvèrent dans une correspondance de Rome publiée par un journal catholique de Londres. La publicité de l'attaque eut du moins ce résultat de provoquer une protestation également publique. Deux cents laïques, comprenant à peu près tous les catholiques considérables d'Angleterre, signèrent une adresse à Newman où ils déploraient les attaques dont il avait été l'objet et proclamaient que « tout coup qui le touchait infligeait une blessure à l'Eglise catholique en Angleterre ». Manning ne
cacha pas à ses intimes combien cette démarche le mortifiait, mais il jugea prudent de s'associer dans une certaine mesure aux condoléances adressées à Newman. Auprès de Mer Talbot qui lui reprochait cette prudence comme une défaillance, il s'en excusait en disant que toute autre conduite diviserait les évoques dont plusieurs se rangeraient du côté de Newman, et fournirait une arme aux anglicans qui s'appliquaient à exploiter cette division.
Ce fut aussi sous l'empire de cette préoccupation que Manning fit alors proposer à Newman, par un ami commun, un échange d'explications qui mettrait fin à leur désunion. Démarche très louable, si, en même temps qu'il sollicitait un rapprochement extérieur, l'archevêque cessait de desservir à Rome celui à qui il demandait de le traiter en ami. Or rien de pareil ; plus que jamais il se croyait en conscience tenu de ruiner une influence qu'il estimait dangereuse. Newman qui, sans connaître la correspondance
de Manning avec Talbot, se doutait cependant de la campagne menée contre lui, repoussa assez durement les ouvertures qui lui étaient faites, disant que ce qui s'était passé depuis quatre ans avait éveillé en lui, à l'égard de Manning, une défiance dont il ne pouvait se défaire.
Hélas ! de cet essai de rapprochement, les deux grands convertis dont l'accord eût été si fécond, sortaient plus séparés que jamais-
Les graves questions, débattues aux approches du concile du Vatican, fournirent de nouveaux aliments à ces divisions. Dieu me garde de réveiller les controverses auxquelles le concile a mis fin par une décision qui s'impose à tous les catholiques ! Je n'y toucherai qu'au point de vue historique et dans la mesure où m'y oblige mon sujet. En Angleterre comme ailleurs, la lutte s'était engagée entre ceux qui poussaient à la définition et ceux qui en contestaient l'opportu-
nité. Et, dans les deux camps, à côté de ceux qui traitaient cette question alors libre avec mesure et convenance, étaient des esprits excessifs qui compromettaient leurs thèses par des témérités ou des exagérations. D'une part, les anciens rédacteurs du Rambler, non contents de discuter l'opportunité, s'attaquaient à l'infaillibilité elle-même, bafouaient l'autorité du pape, allaient jusqu'à critiquer les décisions du concile de Trente. D'autre part, Ward et ses imitateurs semblaient prendre plaisir à effaroucher l'opinion en professant une infaillibilité fort différente de celle qui devait triompher au concile, infaillibilité à peu près illimitée, étendue aux moindres directions du pape, et ils dénonçaient quiconque hésitait à les suivre comme un minimiser, déloyal envers le Saint- Siège.
Newman se tenait en dehors de ces polémiques où tout lui déplaisait. Il n'aimait ni les idées ni le ton des anciens rédacteurs du Rambler ; depuis sa conversion, il s'était
plusieurs fois prononcé pour l'infaillibilité du pape ; mais, il entendait par là une infaillibilité s'exerçant dans des conditions strictement déterminées, telle que le concile la définira, et il déplorait les thèses excessives et provocantes de certains infaillibilistes ; comme j'ai déjà eu l'occasion de le faire remarquer, ces thèses l'effrayaient moins encore pour lui-même que pour les âmes de frontière dont il connaissait le trouble et dont il avait le souci, particulièrement pour certains anglicans qu'il savait être, en ce moment même, travaillés du désir de se rapprocher de la véritable Eglise. C'est là ce qui le portait à ne pas voir sans inquiétude un projet de définition qui lui paraissait compromis à l'avance par quelques-uns de ses défenseurs. Toutefois, aux amis qui l'interrogeaient, il se montrait préoccupé « moins de savoir s'il y aurait ou non définition, que de savoir quelle serait cette définition », et il déclarait que « si cette définition était faite, il n'aurait aucune difficulté à l'accepter ».
Si réservé que voulût demeurer Newman, sa façon de voir ne laissait pas d'être connue ; elle fournissait matière aux attaques de ses censeurs et marquait plus encore sa divergence d'avec Manning. Celui-ci, en effet, dans son zèle pour l'infaillibilité, ne croyait guère que ses défenseurs pussent aller trop loin et il se montrait au moins indulgent pour les exagérations qui inquiétaient Newman. Plus avant que jamais dans laconfiance de Pie IX, il était convié à prendre une part importante aux préparatifs du concile, tandis que Newman, qu'on s'était attendu d'abord à voir appeler à Rome comme consulter, était laissé à l'écart et demeurait spectateur silencieux et un peu chagrin, d'autant que, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'indiquer, l'une des faiblesses de ce grand esprit était une susceptibilité douloureuse à l'égard de ceux qu'il aimait et qu'il voulait servir. Toutefois ce qui le préoccupait beaucoup plus que ses griefs personnels, c'était le souci du mal qui pouvait être fait aux autres par les
exagérations qui se prétendaient assurées de triompher. Sous l'empire de ces sentiments, un jour qu'il était particulièrement ému, il ne put se retenir, non d'intervenir dans la polémique publique, mais d'épancher ses tristesses, ses inquiétudes, ses plaintes, dans une lettre intime à son évêque, avec l'abandon qu'autorisaient des relations de longue date très confiantes : il y marquait bien sa pensée dominante, lorsqu'il disait dans cette lettre : « Quant à moi personnellement, Dieu merci, je ne redoute là aucune épreuve ; mais je ne puis m'empêcher de souffrir avec tant d'âmes qui souffrent ». Au grand chagrin de Newman, une indiscrétion inexpliquée livra aux journaux cette lettre dont son auteur disait qu'elle était une des plus confidentielles qu'il eût jamais écrites. Les adversaires s'emparèrent de cet incident, affectant de voir un manifeste de révolte dans ce qui n'était qu'une plainte secrètement versée au cœur d'un évoque.
L'heure vint enfin où le concile se pro-
nonça, montrant une fois de plus comment, à travers les passions des hommes, s'exerce l'assistance promise par l'Esprit-Saint. La décision conciliaire ne fut pas la victoire d'un parti ; elle s'éleva bien au-dessus des rivalités de personnes et des querelles d'écoles. Si elle donnait tort à ceux qui avaient douté de l'opportunité d'une définition, elle ne donnait pas raison aux exagérations de leurs plus bruyants contradicteurs ; elle garantissait au contraire les consciences contre ces exagérations, en précisant les conditions et les limites dans lesquelles s'exerce l'infaillibilité.
« Que va faire le Dr Newman? » se demandait, au lendemain de la définition, l'auteur d'une brochure. Pour Newman, une telle question ne se posait môme pas. Il se soumit sans réserve et sans hésitation. Il se dit même satisfait de la définition et déclara « n'éprouver personnellement aucune difficulté à l'accepter ». 11 s'employa à déterminer l'adhésion des hésitants ou tâcha de ramener les révoltés.
Peu après, en 1874, quand Gladstone, cédant à un de ces emballements comme il •en a connu dans sa vie, lance coup sur coup <les pamphlets contre ce qu'il appelle le vaticanisme, quand il y soutient que, depuis la proclamation de l'infaillibilité, personne ne saurait appartenir à l'Eglise romaine sans renoncer à sa liberté morale et intellectuelle, sans mettre son loyalisme et son devoir de citoyen à la discrétion du pape, et qu'il est dès lors impossible d'être à la fois bon Anglais et bon catholique ; quand, en présence de l'opinion échauffée par ces diatribes répandues à plus de cent mille exemplaires, les catholiques se demandent si leur liberté récemment reconquise et leur paix religieuse ne sont pas en péril, vers qui se tournentils d'instinct, par qui sentent-ils le besoin d'être défendus ? Sans doute plusieurs champions sont descendus dans la lice et ont bravement relevé le gant de ce puissant et redoutable adversaire. Manning entre autres lui a riposté avec l'autorité de sa dignité et
de son talent. Mais c'est surtout de Newman qu'on attend la parole qui, à travers le tumulte, a le plus de chance de se faire écouter du public anglais. Ceux-là même» qui, naguère, lui en voulaient de son attitude avant et pendant le concile, ne sont pas les moins prompts à comprendre que nul n'est plus qualifié pour expliquer aux gens du dehors ce qu'a fait ce concile. Newman n'a pas un moment la tentation de bouder ceux qui l'avaient tenu à l'écart et en suspicion. Lui qui avait refusé d'entrer dans la lutte, quand il s'agissait de contredire des catholiques, n'hésite pas du moment où il faut repousser les adversaires de sa foi. Il publie donc, en réponse à Gladstone, un écrit considérable où il réfute ses attaques. Il commence par en relever, avec une sévérité attristée, l'injustice et l'incompétence,, non sans dire, en passant, leur fait à ceux de ses coreligionnaires dont le langage inconsidéré a fourni trop souvent prétexte à ces faux jugements. Puis, sous la forme la plus
intelligible à l'esprit anglais, s'efforçant de triompher des préventions par la loyauté de l'accent et la probité de l'argumentation, il explique et justifie les décisions du concile, sans les diminuer, mais en les dégageant d'imprudentes exagérations.
L'effet est considérable ; Gladstone a rencontré le contradicteur qui est le mieux en mesure de désarmer les passions qu'il a soulevées. Bientôt il ne reste plus rien de l'énorme tapage soulevé par les pamphlets contre le vaticanisme. Pie IX, en dépit des préventions qu'on était parvenu à éveiller dans son esprit, reconnaît que « l'écrit de Newman fait du bien » et qu'il « a complètement dissipé l'idée qu'on s'était faite de l'opposition de son auteur au Pape ». Rome, mieux éclairée, commence donc à rendre justice à son fils dévoué et fidèle. Attendons encore quelques années, et justice plus complète sera faite, quand le Saint-Siège, par la voix de Léon XIII, appellera Newman à rejoindre, dans le Sacré Collège, Manning
que Pie IX y aura non moins justement fait entrer peu auparavant. En voyant ainsi revêtir de la môme pourpre ces deux grands catholiques si différents, et pendant un temps si malheureusement divisés, on comprendra mieux comment, dans l'unité de la foi, de la soumission et du dévouement, l'Eglise admet à son service des façons diverses de penser et d'agir, et à quel point sa largeur de vues diffère des étroitesses et de l'exclusivisme de l'esprit de parti. C'est sur cette pensée, par cet enseignement salutaire, en présence de cette vision consolante d'union, de paix et de charité, que j'aime à terminer l'histoire d'une période où j'ai eu trop longtemps à vous raconter de douloureux désaccords.
Les deux Cardinaux
Les deux Cardinaux
Après avoir du raconter, dans notre dernier entretien, la douloureuse histoire des divisions entre catholiques, j'ai hâte d'aborder un sujet plus consolant et de dire quel progrès s'accomplissait pendant et malgré ces divisions. Si les deux grands convertis en qui se personnifie forcément l'histoire du catholicisme anglais à cette époque, ne faisaient pas alors tout ce qu'ils eussent pu faire unis, ils n'en exerçaient pas moins, chacun de son côté, une action considérable et bienfaisante.
Manning d'abord. Dès le début de son épiscopat, il est apparu que s'il avait des supérieurs comme écrivain, comme orateur, comme penseur, il n'en avait guère comme homme d'action et de gouvernement. D'une
activité prodigieuse, d'une volonté qui ne se laisse jamais dévier ni abattre, souple et tenace, flexible dans les moyens, inflexible dans les desseins, il sait manier les hommes,, les charmer et les dominer. Sous son impulsion, la vie catholique, déjà ranimée par Wiseman, fait de nouveaux progrès ; i! multiplie les églises et les écoles ; non content d'augmenter le nombre de ses prêtres, il a le souci d'améliorer leur formation surnaturelle et sociale. Lui-même, se dépense sanscompter ; pas une heure de ses journées qui ne soit employée au service de l'Eglise ; il est prompt à toutes les initiatives, publie des brochures, au besoin des livres, presque toujours écrits de circonstance, comme on en doit attendre de qui restait homme d'action même en faisant œuvre doctrinale. « Je me suis efforcé, disait-il sur la fin de sa vie, de ne me servir de plume et d'encre que comme de moyens pour atteindre une fin ». Prédicateur infatigable, chaque dimanche, conformément à l'annonce faite la veille dans le
Timeft, il parle dans une église, quelquefois dans deux ou trois, de préférence dans celles des quartiers pauvres.
Assumant toutes les responsabilités, attirant à lui toutes les affaires, il veut être le maître et n'admet dans son entourage que des instruments. Il ne tolérerait pas que quelqu'un fût auprès de lui ce qu'il a été auprès de Wiseman. De là, à l'égard des congrégations d'hommes qu'il trouve trop indépendantes des évêques, particulièrement à l'égard des jésuites, une méfiance qui, au premier abord, étonne chez un ultramontain si prononcé. Des laïques, il n'attend guère que des subsides ou un concours toujours subordonné. Y a-t-il lieu d'agir sur l'opinion, de traiter avec les hommes politiques, il en fait son affaire et s'en tire à merveille, donnant à tous l'impression qu'il est une puissance et qu'on doit compter avec lui. Il n'a pas de cesse que toute la presse religieuse ne soit entièrement dans sa main.
Dès le début, on est frappé de sa sollicitude
pour la partie la plus pauvre de son troupeau, particulièrement pour ces nombreux Irlandais noyés dans la masse protestante ou irreligieuse de l'immense cité ; il laisse voir, à ce sujet, un côté tendre et compatissant, qui n'est pas tout d'abord apparu dans sa physionomie un peu austère et impérieuse»
Quand on lui apporte quatre cent mille francs pour entreprendre la construction de la cathédrale qui manque à son diocèse, il se refuse, non sans causer plus d'un désappointement, à employer ainsi cette somme : il déclare plus urgent de multiplier d'abord les chapelles et les écoles des quartiers ouvriers. « Pas une pierre de la cathédrale ne sera posée, dit-il, tant que les âmes ne seront pas mises à l'abri dans l'Eglise spirituelle, car celle-ci est la véritable cathédrale de Westminster ».
Toutes les œuvres de philanthropie populaire intéressaient son zèle, et, contre l'ivrognerie, il fondait une ligue organisée à peu près à la façon de l'Armée du Salut. Dans
les grandes processions que faisaient les ligueurs, à travers les rues de Londres, avec bannières, musiques, rubans distinctifs, l'archevêque marchait au milieu d'eux, protégé contre la foule par une troupe recrutée à ce dessein, qui fut bientôt fameuse sous le nom de « garde du cardinal », et ce n'était pas un contraste banal que celui de celte fine, pâle, ascétique figure, émergeant d'une multitude de visages d'ouvriers, rudes et colorés.
Dans les œuvres sociales, loin de s'effrayer d'une collaboration avec des non-catholiques, l'archevêque en recherchait plutôt l'occasion. Gela se rattachait à l'une de ses préoccupations dominantes qui était de faire sortir les catholiques de l'isolement où les avaient réduits plusieurs siècles de proscription» Une telle attitude n'allait pas sans inquiéter certains de ses coreligionnaires. Il s'en impatientait, et n'en suivait pas moins sa voie, persuadé qu'il servait ainsi la cause de son Eglise. « J'espère, écrira-t-il plus tard, avoir
-aidé à mettre l'Eglise catholique en relations plus ouvertes avec le peuple et l'opinion d'Angleterre » . Dans une note trouvée après jsa mort, il se plaint que les catholiques enfermés « dans leur sacristie » se soient trop souvent tenus en dehors des grandes entreprises sociales d'Angleterre, et en aient laissé l'honneur aux protestants. « Ce n'est pas, ajoute-t-il, que les catholiques refusent de propos délibéré, mais ils ne prennent pas la peine de connaître les choses, ou ils subissent le préjugé : « Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? ». Ou bien encore ils sont soupçonneux, se disant : « Qui sait si ce n'est pas une affaire de prosélytisme ? » et, finalement, ils continuent de vivre à leur aise, sans avoir conscience que Lazare gît à leur porte, tout couvert d'ulcères ».
Ce même désir de montrer les catholiques capables de s'intéresser à tout ce qui occupe leurs compatriotes, le faisait se prêter, dans l'ordre intellectuel, à des fréquentations qui
eussent surpris peut-être quelques-uns de ses amis romains ; ainsi fut-il l'un des membres assidus de la Société métaphysique qui réunissait chaque mois, pour discuter les problèmes les plus hardis, des hommes de toutes croyances et de toutes incrédulités.
Rien chez lui cependant du prélat mondain : il s'est fait une loi de vivre d'une vie tout ecclésiastique, avec ses prêtres et ses pauvres, se refusant aux réunions de société où il eût été très recherché et très goûté, aussi avare de ses instants avec les gens du monde qu'il en est prodigue avec le populaire.
Peu à peu, par cette attitude, Manning a modifié l'idée que ses compatriotes s'étaient faite de lui, alors qu'il ne leur apparaissait que comme le champion, souvent agressif, de thèses intransigeantes. On lui savait gré, a dit un protestant, de ce que, « quoique ultramontain dans sa théologie, il parlait et écrivait toujours comme un Anglais sur les sujets non théologiques ». Le comité de
l'Athenœum, club qui se piquait de réunir l'élite intellectuelle de l'Angleterre, l'inscrivait parmi ses membres. A Oxford, le collège où il avait passé autrefois ses années d'étudiant, s'en faisait honneur aux jours de commémoration solennelle. Dans les sphères administratives, on s'habituait à considérer que l'archevêque avait sa place marquée dans toute commission où s'étudiait quelque problème social, et il y siégeait parfois à côté du prince de Galles. Quand, en 1875, il fut nommé cardinal, la nouvelle fut bien accueillie, outre Manche, par les protestants eux-mêmes. « Je crois, lui écrivait l'un d'eux, qu'il y a peu d'Anglais, quelles que soient leurs opinions religieuses, qui ne regardent comme un témoignage très flatteur rendu à leur pays, que vous ayez été appelé à occuper une si haute situation ».
Durant ce temps, que faisait Newman?
Suspecta plusieurs, à demi disgracié, entravé
dans toutes ses initiatives, il menait, en son couvent d'Egbaston, au milieu de ses frères de l'Oratoire et des enfants de son collège, une vie de retraite, d'étude et de prière. Par plus d'un côté, cette vie allait à sa nature. Plus occupé des choses invisibles que des visibles, porté de tout temps à croire que sa vocation était d'être séparé des hommes pour être plus uni à Dieu, "répétant volontiers que, dans Lout l'univers, deux êtres seuls lui importaient, son âme à lui et Dieu qui l'a faite, il n'enviait pas à Manning le rôle que celui-ci jouait sur la scène du monde, et auquel, du reste, il n'eût pas» été propre. "
Ce n'est pas à dire qu'il ne souffrît point de la façon dont il était traité. Enumérant, un jour, à l'un de ses correspondants, toutes les tâches qu'il avait entreprises et où il avait été arrêté, entre autres le projet d'une maison de l'Oratoire à Oxford, il ajoutait, avec un tristesse soumise : « Dans tous ces cas, je crois que, malgré plusieurs erreurs accidentelles, j'aurais en somme fait une œuvre...
Mais il a été dans la sainte volonté de Dieu que j'aie été arrêté ». Dans une autre lettre, il se plaignait de ne pouvoir toucher un sujet sans être compris de travers et être menacé de presque toutes les censures de l'Eglise. « Je trouve bien dur, disait-il, de ne pouvoir écrire simplement, comme un mortel qui n'est pas infaillible, et sans que chaque tour de phrase soit pris pour une proposition dogmatique. Ceux qui voudraient me voir ainsi user, non de la langue des hommes, mais de celle des anges, feraient bien d'avoir un peu plus de charité ». Lui arrivait-il de voir un de ses livres favorablement jugé par un jésuite, il en était presque surpris et l'en remerciait avec émotion : « J'ai reçu, écrivait-il, tant de menaces, toute ma vie, pour ce que j'ai écrit, que je ne publie rien sans prévoir toutes sortes de maux ».
S'il souffrait de ces injustices, s'il en gardait parfois un certain ressentiment, sa foi, sa fidélité à l'Eglise n'en étaient aucunement
ébranlées. « J'ai eu, disait-il, plus d'épreuves et de souffrances de divers genres comme catholique que comme anglican ». Mais il ajoutait aussitôt après cette douloureuse confidence : « Jamais cependant je n'ai désiré revenir en arrière ; jamais je n'ai cessé de remercier mon Créateur pour la miséricorde avec laquelle il m'a rendu capable de faire le grand changement, et jamais il ne m'a laissé croire qu'il m'oubliait, jamais il ne m'a laissé en détresse ou dans aucune sorte de trouble religieux ».
Tout enfermé qu'il fût dans sa retraite, Newman n'en exerçait pas moins une action considérable. D'abord, comme vous avez déjà eu l'occasion de le remarquer, dès que les catholiques se sentaient en danger et avaient besoin de plaider leur cause devant l'opinion anglaise, c'est à ce suspect qu'ils demandaient de parler en leur nom, se rendant bien compte que nulle autre parole n'avait autant de chance d'être écoutée. Et lui, tout désireux qu'il aurait été, par goût,
<ie ne pas descendre dans l'arène, ne se dérobait pas. Ainsi, en 1865, dans une controverse sur laquelle nous reviendrons plus tard, a-t-il répondu à YEirenicon de Pusey; ainsi, neuf ans plus tard, en 1874, est-ce lui que nous avons vu repousser les attaques de Gladstone contre le Vaticanisme.
Mais ce ne sont là que des interventions extraordinaires que Newman ne recherche pas. A mesure qu'il avance en âge, il a moins de goût pour les polémiques de presse. Il préfère approfondir, dans le recueillement de ses méditations solitaires, les grands problèmes de la pensée religieuse, d'un intérêt plus universel, plus permanent et, au fond, plus émouvant que les controverses passagères sur lesquelles se concentre parfois l'attention du public chrétien. Autrefois, dans Y Essai sur le développement de la Doctrine chrétienne, qui précéda et prépara sa conversion, il avait cherché à résoudre les difficultés historiques résultant des apparentes variations du dogme ; maintenant, il veut étudier
comment ce dogme peut être accepté par l'esprit, comment se forme l'acte de foi ; c'est l'objet d'un livre dont la rédaction l'occupe plusieurs années et lui coûte beaucoup de peine ; il lui donne ce titre un peu bizarre : Essai d'une grammaire de l'assentiment. L'ouvrage, d'une lecture parfois difficile, se ressent de son laborieux enfantement, mais il n'en est pas moins riche de vues profondes et suggestives.
Philosophes et théologiens ont, depuis quelque temps, beaucoup discuté sur ce livre, les uns le louant d'avoir ouvert, pour arriver à la foi, un chemin plus accessible à la pensée moderne, les autres l'accusant d'ébranler les vieux fondements de la croyance dogmatique. Dieu me garde, moi modeste historien, de me fourvoyer dans cette docte mêlée; d'ailleurs, ici, le temps ne me manquerait pas moins que la compétence. Je me borne à faire remarquer, d'abord que Newman n'a nullement entendu formuler un système complet, devant être enseigné
d'autorité à toutes les intelligences, et qu'il offre seulement à ceux à qui cela peut être utile, le moyen par lequel il a satisfait sa propre raison ; en second lieu, que sa foi très ferme, très dogmatique, n'est pas subordonnée à la valeur du système par lequel il essaye de l'analyser ; enfin, qu'à l'épreuve, le livre se trouve avoir ouvert des vues, indiqué des voies où beaucoup d'esprits troublés aperçoivent aujourd'hui le moyen de se délivrer de leurs doutes et d'affermir leur foi. Ajoutons que le pape Pie X, ému de certaines polémiques, a déclaré récemment, dans une lettre à l'évoque de Limerick, que l'orthodoxie de Newman ne devait pas être mise en doute, et que, « si l'on trouvait dans ses écrits quelque chose qui pouvait paraître étranger à la méthode traditionnelle des théologiens, ils ne contenaient rien qui pût faire élever un soupçon sur sa foi ».
Dans sa retraite, Newman recevait de nombreuses visites et entretenait une correspondance étendue. Froid, distant, en présence
des curiosités banales et indiscrètes, il est d'un abord facile et charmant pour tous ceux qui ont besoin de lui. Sur toutes les âmes inquiètes et troublées qui se sentent naturellement attirées vers lui, son action est considérable ; c'est toujours cette même séduction, cette maîtrise qu'il exerçait, tout jeune, sur les étudiants d'Oxford, avec un je ne sais quoi de plus assuré et de plus imposant que lui donne la possession d'une vérité plus complète. Ceux mêmes qui n'ont avec lui aucun rapport direct, n'échappent pas à son influence ; il agit sur eux par ses écrits, par les idées qu'il a semées dans le monde religieux, par l'émouvant attrait du drame moral dont il a été le héros, par l'obscurité même qui l'enveloppe maintenant et où il semble encore grandi. Ce n'est plus, comme à certaines autres époques de sa vie, une violente secousse qu'il imprime aux esprits ; c'est quelque chose de moins visible et moins retentissant, de plus mystérieux, de plus subtil, comme un colloque silencieux qui s'éta-
blit à son insu entre lui et les âmes en travail. Dans presque toutes les conversions qui s'accomplissent à cette époque, on retrouve trace de son influence, et, comme a dit un de ces convertis, « quand les âmes voletaient comme des colombes aux fenêtres, c'était «a main qui leur ouvrait ».
Auprès de ceux-là mêmes qui ne se convertissent pas, le prestige de Newman va grandissant. Ses anciens amis demeurés anglicans se font une joie de le revoir. Les jeunes l'approchent avec une curiosité respectueuse et admirative. « Je vous envie, écrit Georges Elliot à un de ses amis, l'occasion que vous ^ivez de voir et d'entendre Newman, et j'aimerais à faire une expédition à Birmingham, ■à cette seule intention ». Nommé, en 1877, fellow honoraire d'un des collèges de son ancienne université, ce lui est une occasion de revenir passer quelques heures dans ce cher Oxford, quitté depuis trente-deux ans, ^t il y est fêté et acclamé par tous.
Newman a ainsi atteint l'âge de soixante- •dix-huit ans. A ce moment, un grand changement s'accomplit dans sa vie. Le 7 février 1878, Pie IX mourait, peu après avoir murmuré à Manning agenouillé près de son lit : « Addio carissimo ». A peine Léon XIII lui a-t-il succédé que les principaux catholiques d'Angleterre croient le moment venu de tenter quelque chose en faveur de Newman dont la disgrâce les blessait, et ils font parvenir à Rome le désir de le voir élever au cardinalat. Le nouveau pape accueille d'autant mieux cette idée qu'il l'a eue aussi de son côté. Quelques années plus tard, un Anglais de marque ayant, dans une audience de Léon XIII, prononcé le nom de Newman, la figure du pape s'illumina : « Mon cardinal, «dit-il. Ce ne fut pas facile ; non, ce ne fut pas facile : on disait qu'il était trop libéral ; mais j'avais résolu d'honorer l'Eglise en honorant Nevvman. J'ai toujours eu un culte
pour lui. Je suis fier qu'il m'ait été donné d'honorer un tel homme ».
Aussitôt informé du choix du pape, Newman en est profondément ému et reconnaissant, d'autant que le cardinal secrétaire d'Etat lui signifie qu'on a entendu récompenser ainsi « les signalés services rendus par lui, depuis de longues années, à la religion ». Gela effaçait toute marque de son ancienne disgrâce. « Le nuage est écarté de moi pour toujours », dit-il à ses frères de l'Oratoire. De toutes les parties du royaume, clergé et laïques catholiques envoient à l'élu des adresses de félicitation enthousiaste où ils insistent sur ce que le pape a entendu ainsi honorer son passé. A voir leur unanimité, on se demande où se trouvaient lessuspicions dont ce môme homme était naguère l'objet. Dans ses réponses, Newman ne cherche pas à souligner sa revanche sur ses anciens adversaires ; une fois cependant, recevant une adresse où il est fait allusion à ce qu'il « a été, comme beaucoup des
meilleurs, méconnu d'une façon blessante », il répond : « Je ne nierai pas que ce fut mon épreuve en plusieurs occasions, et je le dis sans prétendre que moi-môme en cela je n'aie mérité aucun blâme. Mais alors je rélléchissais que, quelque peine qu'il m'en pût coûter, c'était la plus légère que je pusse avoir... Je réfléchissais aussi que j'avais conscience en moi-même de ma foi ferme en l'Eglise catholique, de ma loyauté envers le Saint-Siège, que j'avais été béni par une bonne mesure de succès dans mes travaux, et que les préjugés et les méconnaissances ne dureraient pas toujours. Et, aujourd'hui, mon étonnement est que la clarté du soleil soit revenue sitôt et avec de si belles promesses de durée pour le soir de ma vie ». La satisfaction n'est presque pas moins vive dans l'Angleterre non catholique. « Ce fut à peine, a écrit un clergyman anglican, s'il y eut un protestant, dans le pays, qui ne sentît pas qu'il recevait lui-même quelque honneur par cette distinction ».
Bien que Léon XIII l'ait dispensé, à raison de son grand âge, de faire le voyage de Rome, Newman veut y aller recevoir le chapeau. Le pape et les catholiques lui font l'accueil le plus flatteur, et son séjour dans la ville pontificale prend l'importance d'un événement. Son retour en Angleterre est l'occasion de nouvelles ovations qui se prolongent pendant près d'une année. Elles se terminent par deux démonstrations particulièrement solennelles, l'une à Londres, dans la résidence du duc de Norfolk, où toutes les notabilités catholiques défilent devant le nouveau cardinal, l'autre à Oxford, où le Trinity collège fête son ancien étudiant devenu un prince de l'Eglise romaine. Sous le coup de ces fatigues et de ces émotions, les forces de Newman sont plus d'une fois sur le point de succomber. Mais ces émotions lui paraissent très douces. « Tout ce qui est arrivé depuis un an et plus, écrit-il à un de ses amis, a été pour moi grandement consolant, mais, plus encore, surprenant, à ce point que
je me demandais s'il s'agissait de moi. Ces deux sentiments réunis, le plaisir et la surprise, ont fait que tout cela a été une épreuve pour mon cœur et ma tête ».
Le changement de pontificat qui avait transformé si complètement la situation de Newman, ne devait pas être sans effet sur celle de Manning. Quand celui-ci se rendit à Rome pour présenter ses hommages au nouveau pape, il s'attendait à être reçu froidement ; il eut la surprise d'un excellent accueil. Toutefois force lui fut de constater que quelque chose était modifié et qu'il ne jouissait plus de la faveur exceptionnelle que lui accordait Pie IX. Dans son propre esprit, d'ailleurs, se faisait, à l'égard des choses et des personnes romaines, une évolution dont on eût pu entrevoir les premiers symptômes dès les années précédentes. Le converti qui, dans la première ferveur de son ultramontanisme, avait vu en beau tout ce
qui venait de Rome, laissait maintenant percer, dans les confidences de son journal intime, quelque agacement au sujet de certaines décisions du Saint-Office et de ce qu'il appelait « l'injustice essentielle de ses procédures et de son secret ». Il désapprouvait l'intervention du pape dans plusieurs affaires anglaises, notamment dans la question d'Irlande, estimant impossible qu'on pût de loin bien connaître et comprendre certains problèmes de politique nationale. Par la même raison, il combattait vivement toute idée d'une nonciature à Londres. Enfin, dans les affaires italiennes, lui qui naguère avait fait du pouvoir temporel une sorte de dogme, rêvait maintenant de conciliation et déplorait l'aveuglement de ceux qu'il appelait les tniracolisti. Cette humeur à laquelle, par moments, il laissait cours dans le secret de son journal, n'impliquait aucune altération de son dévouement à l'Eglise et de sa fidélité au Saint- Siège ; néanmoins, quand quelque chose de ce nouvel état d'esprit transpirait à Rome,
dans les milieux où l'on avait été accoutumé à le voir si ardent pour toutes les idées romaines, on s'y étonnait d'un changemfent qui semblait presque une défection.
A cette première évolution, peu aperçue du public, s'en ajoute une autre, au contraire, très manifeste et très retentissante. Le prélat, en qui l'opinion a vu autrefois le représentant de causes rétrogrades et autoritaires, lui apparaît maintenant comme le champion d'idées avancées et populaires. J'ai noté déjà la sollicitude de Manning pour les pauvres et sa promptitude à collaborer aux œuvres d'intérêt social. Il accentue cette attitude, affecte des opinions nettement démocratiques et se fait le porte-drapeau de ce qu'on devait appeler, plus ou moins justement le socialisme chrétien. Venir au secours des misères ne lui suffit plus ; il se demande si la distribution actuelle des richesses est équitable et il aborde sans ménagement la critique de l'organisation sociale. Deux raisons l'y ont déterminé : une raison de senti-
ment qui était sa vieille compassion des souffrances populaires ; une raison de tactique qui venait de ce que, dans sa pensée, l'Eglise ne se répandrait en Angleterre, qu'en « manifestant de larges sympathies populaires et en s'identifiant, non avec ceux qui gouvernent, mais avec les gouvernés ».
Manning exposait ses idées dans de nombreux écrits où il combattait la vieille économie politique, fondée sur la libre concurrence et le laisser faire. Il préconisait l'intervention de l'Etat et de la loi pour protéger les travailleurs et parut, un moment, aller jusqu'à la fixation d'un salaire minimum. Ces manifestations retentissaient hors d'Angleterre, et les socialistes chrétiens de toutes langues étaient heureux de se réclamer d'un patronage si éminent. Manning ne se contentait pas d'exposer des théories, il saisissait les occasions d'agir en faveur de la classe ouvrière, prêt, sur ce terrain, à tendre la main aux hommes des croyances les plus diverses, ouvrant sa porte à tous
ceux qui faisaient montre de redresser les injustices sociales et parmi lesquels se glissaient parfois des agitateurs et des sophistes de compagnie un peu compromettante.
L'épisode le plus marquant de cette action sociale fut la formidable grève des dockers, en 1889. Cette grève durait depuis trois semaines, sans approcher d'une solution ; les esprits s'exaspéraient ; une menace de guerre sociale pesait sur la grande ville. Dans ce péril, le lord-maire demande à certains personnages de s'interposer; du nombre sont Manning et l'évêque anglican de Londres. Au bout de peu de temps, ce dernier, découragé par les difficultés et effrayé de la responsabilité, se retire. Manning tient bon. En dépit de ses quatre-vingt-deux ans, il va d'un camp à l'autre, arrachant aux patrons des concessions que lui paraissent commander la justice et l'humanité, conseillant ensuite aux ouvriers de modérer leurs exigences. Après onze jours d'efforts, au moment d'aboutir, de nouvelles difficultés s'élèvent ;
les ouvriers sont butés ; plus que jamais, un conflit sanglant est à craindre. L'archevêque se transporte au quartier général de la grève et réunit les meneurs dans une salle de l'école catholique. Durant cinq heures, il use de toutes ses habiletés d'orateur et de diplomate ; il adjure surtout ses auditeurs d'avoir pitié de tant de souffrances. « Si vous refusez de remplir cette mission de paix, leur dit-il, j'irai moi-môme haranguer la foule des grévistes ; vingt-cinq mille d'entre eux sont mes fils spirituels ; ils m'écouteront ». L'émotion est grande parmi les rudes auditeurs du vieux cardinal ; plusieurs versent des larmes ; l'un d'eux s'imagine voir la madone qui est fixée au mur, au-dessus de la tête du prélat, donner un signe d'approbation. La transaction est acceptée.
Dans toute l'Angleterre, le soulagement fut grand de voir, au moment où tout espoir semblait perdu, se conclure une paix que la reconnaissance publique appela « la paix du cardinal » . Il en résulta pour Manning, sur
le moment, une popularité telle qu'au témoignage des protestants eux-mêmes, aucun prélat anglican n'en avait jamais possédé de semblable. Les classes riches reconnaissaient en lui une puissance à laquelle elles savaient gré d'avoir éloigné un péril imminent ; les ouvriers sentaient qu'il était, pour eux, un protecteur aimant, efficace et désintéressé.
Parmi les catholiques, cependant, il en était que les théories du cardinal inquiétaient, que certaines de ses fréquentations scandalisaient. Manning ne se laissait pas arrêter par ces critiques. « Quand même, disait-il, douze tribus de pharisiens et de docteurs se lèveraient contre moi, on ne m'empêcherait pas de faire mon devoir ». Et encore, à quelqu'un qui lui disait : « Prenez garde, c'est du socialisme que vous faites là ». — « Je ne sais pas, répondait-il, sir pour vous, c'est du socialisme, mais, pour moi, c'est du pur christianisme ». Il ne se défendait pas d'être radical. « Mon radica-
lisme, disait-il, plonge jusqu'aux racines des souffrances du peuple ». Mais il tenait à bien marquer que ce n'était qu'un « radicalisme social », et il notait « qu'il n'y avait jamais eu une teinte ou une ombre de politique subversive ou destructive dans ce qu'il avait dit, écrit ou fait ».
Ajoutons que, si occupé qu'il fût des problèmes ouvriers, Manning ne perdait pas de vue la partie ecclésiastique et pieuse de sa tâche. Derrière le réformateur social, subsistait le prêtre, toujours aussi zélé, et, dans ces formes diverses de son activité, il n'avait qu'un but unique, le relèvement du catholicisme en Angleterre.
Les hommages qui furent apportés, en 1890, à Manning, lors du vingt-cinquième anniversaire de son épiscopat, aussi bien par les protestants que par les catholiques, par les ouvriers comme par les représentants des hautes classes, témoignèrent hautement de l'importance et de la popularité qu'il avait acquises. C'est appuyé sur le bras du lord-maire pro-
testant, qu'il fit, au jour solennel, son entrée dans la grande salle de l'archevêché, et les dockers lui remirent une adresse touchante, accompagnée d'une offrande, fruit de leurs souscriptions. Les journaux constataient que, « dans les quinze dernières années, l'archevêque était devenu l'une des personnalités les plus en vue et les plus considérées du monde officiel de Londres ». Et après avoir remarqué comment, trente ans auparavant, Wiseman était brûlé en effigie dans les rues, ils ajoutaient : « Aujourd'hui, au contraire, toute offense au cardinal Manning serait profondément ressentie partout où l'on parle anglais, et soulèverait une juste indignation ».
Pendant que tout ce bruit se faisait autour de Manning, Newman, après la longue ovation de son cardinalat, était rentré dans le calme et le silence de son couvent. Rien n'était changé dans sa vie, depuis qu'il était
un prince de l'Eglise ; il écartait tout cérémonial et toute étiquette. Mais, bien qu'il ne fît rien pour attirer l'attention, tous les yeux demeuraient fixés sur lui, avec une sympathie admirative. L'un des plus considérables parmi les évêques catholiques d'Angleterre écrivait, en sortant de chez Newman : « Il y a un saint dans cet homme ». Les protestants ne prononçaient son nom qu'en l'accompagnant d'éloges et de témoignages de respect. Celui qui avait traversé tant de crises intérieures, affronté tant de contradictions du dehors, qui avait été en butte aux ressentiments de ceux qu'il avait quittés et aux suspicions de ceux auxquels il apportait son concours, se voyait, sur ses derniers jours, en paix avec lui-même et avec les autres, universellement aimé, honoré. Il ne voulait plus entendre parler des anciennes attaques : « Laissez, disait-il, le passé dans le passé ». Et il ajoutait : « Quant à moi, maintenant, à la fin d'une longue vie, je dis de grand cœur que Dieu ne m'a jamais désappointé,
qu'il a toujours tourné pour moi le mal en bien ». Aussi celui de ses biographes qui a le plus insisté sur les côtés souffrants de cette âme, ne trouve-t-il, pour caractériser son dernier état, que ces deux mots : Visio pacis.
Ce beau soir touchait à sa fin. La mort de Newman fut rapide et calme. Il s'éteignit, au milieu de ses religieux, le 11 août 1890; il avait quatre-vingt-dix ans. L'effet produit par cette mort montra quelle place ce reclus occupait dans la pensée et dans l'affection de l'Angleterre. Parmi tous les hommages qui lui furent alors rendus, l'un des plus remarquables fut le discours prononcé par le cardinal Manning, au service solennel célébré à Londres : ce fut un magnifique éloge du mort, auquel l'orateur s'honorait d'avoir été uni par une amitié de plus de soixante ans. Ceux-là sont de bien petits esprits qui seraient tentés d'opposer à cette parole le souvenir d'anciens désaccords. Il nous plaît, au contraire, que Manning ait témoigné
ainsi de sa volonté d'apparaître, devant la postérité, comme l'ami et l'admirateur de Newman.
Aux hommages des catholiques firent écho, devant cette tombe, les hommages des anglicans. Ceux-ci, rappelant le changement accompli, dans le sein môme de leur Eglise, par le Mouvement d'Oxford, disputaient aux catholiques l'honneur d'un si illustre patronage. « L'Eglise romaine, disait le doyen Lake, n'a pas plus de motifs que nous d'avoir de la reconnaissance envers cet homme, car il est le fondateur, pouvons-nous presque dire, de l'Eglise d'Angleterre, telle que nous la voyons aujourd'hui ».
Depuis lors, le temps, loin d'avoir effacé la gloire de Newman, l'a consacrée. Plus que jamais, l'Angleterre reconnaît en lui l'une de ses renommées les plus pures et les plus hautes. Plus que jamais aussi, parses écrits, par son souvenir, il exerce sur les âmes une action bienfaisante. Cette action n'est plus, comme de son vivant, confinée en Angle-
terre ; elle déborde maintenant sur tout le monde catholique et particulièrement en France, où les travaux publiés sur lui, les controverses engagées sur ses doctrines témoignent de son importance croissante et sont un signe des temps.
Manning, qui avait quatre-vingt-deux ans au moment de la mort de Newman, ne devait lui survivre que dix-huit mois. Depuis quelques années, il pensait à sa fin, en parlait et s'y préparait. Son âge et sa santé limitaient désormais son activité extérieure. Sa volonté et son énergie n'en étaient pas -atteintes. Il tenait à garder toujours en ses seules mains le gouvernement de son diocèse. Mais, dans les loisirs que lui faisait l'obligation où il était de ne sortir presque plus de chez lui, il aimait à se reporter vers les années écoulées, à repasser les étapes successives de sa longue existence,
et, sous l'inspiration de ces souvenirs, il écrivait des notes autobiographiques qui ont été retrouvées dans ses papiers après sa mort. L'évocation de ce passé lui suggérait beaucoup d'actions de grâce ; mais il s'y mêlait souvent une impression de tristesse. Fait singulier : tandis que Newman, après avoir été entravé dans tout ce qu'il avait tenté, a eu une fin d'existence sereine et heureuse, Manning dont toutes les entreprises semblent avoir réussi et qui est parvenu au comble des honneurs, laisse entrevoir, au terme de sa carrière, je ne sais quoi d'un peu désabusé.
C'est ce qui ressort particulièrement d'un écrit plus étendu que les autres, où il expose ce qu'il appelle « les obstacles à l'expansion de l'Eglise catholique en Angleterre ». Il y fait, avec pénétration et franchise, mais aussiparfois avec un pessimisme sévère, l'examen de conscience du clergé à la tête duquel il vient de combattre. On ne sait pas bien si le sentiment qui s'en dégage est la résolution
virile d'un homme qui ne scrute le mal à fond que parce qu'il a la volonté et la certitude d'en triompher, ou le découragement un peu las du vieux général qui se prend à douter de la valeur de ses troupes et des chances de sa cause. Je regrette que le temps me manque pour vous exposer avec quel* ques détails les défauts que Manning relève ainsi chez ses coreligionnaires, et où il voit les causes qui retardent l'expansion du catholicisme ; je ne puis en indiquer, pour ainsi dire, que les têtes de chapitre. Il reproche d'abord au clergé de manquer de culture et de n'être pas assez « civil », c'està-dire de ne pas concourir assez à la vie civile de la nation. Il lui reproche d'être, dans ses préoccupations, trop occupé de controverses qui détruisent plus qu'elles n'édifient, ou d'être trop attaché aux dévotions secondaires : « Attendons, dit-il, d'avoir amené les gens à se confesser, avant de leur enseigner les rosaires et l'usage de l'eau bénite ». Il lui reproche d'avoir trop délaissé
la lecture des Saintes Ecritures, d'ignorer l'état spirituel des protestants anglais et de pousser trop loin la maxime « hors de l'Eglise, pas de salut ». Il lui reproche enfin ce qu'il appelle le « sacramentarisme » qui fait courir aux prêtres le danger de devenir de simples diseurs de messe ou des machines à sacrements, et « l'officialisme » qui leur fait compter, pour le succès de leur action, moins sur leur propre perfection que sur leurs pouvoirs officiels. Il estime que ce n'est pas par l'intelligence que l'Eglise catholique pourra reconquérir le peuple anglais, mais que ce sera en témoignant, pour toutes ses souffrances, un amour humain qui attirera sa volonté jusqu'à Dieu. Il ajoute que la meilleure chance de cette Eglise, est « qu'elle est aussi indépendante et détachée du monde, de ses titres, de ses privilèges, que l'Eglise des apôtres ». « Malheur, s'écrie-t-il, à l'homme qui enlace l'Eglise dans la politique et les gouvernements ! ». Et il forme le vœu que les prêtres s'imposent la règle d'une
vie austère et sacrifiée, toujours tendue vers un idéal de plus en plus haut. « Ce que j'ai écrit, conclut-il, paraîtra peut-être extrême à plusieurs, mais il me semble qu'il faut que quelques-uns soient extrêmes, c'est-à-dire qu'ils suivent la vérité jusqu'au bout ». Ce type de prêtre, tel que Manning nous le propose dans ses novissima verba, n'est-ce pas celui dont on a besoin non seulement pour reconquérir l'Angleterre protestante, mais pour avoir prise sur les démocraties modernes, plus encore séparées de l'Eglise que les pays d'hérésie ?
Dans les premiers jours de 1892, il fut visible que les forces de l'archevêque déclinaient et que sa fin était proche. Vers le soir du 13 janvier, on l'entendit murmurer : « Jugnm deposui. Opus consummatum est ». Le 14 au matin, tandis que, sur sa demande, celui qui devait être son successeur célébrait la messe à côté de lui, il expira.
Ce qu'il y eut de plus remarquable à ses
obsèques, ce ne fut pas l'affluence, pourtant extraordinaire, des dignitaires ecclésiastiques et des personnages officiels ; ce fut la prodigieuse multitude d'hommes du peuple qui suivit le cortège ou fit la haie, le long des rues, tous s'inclinant ou même s'agenouillant, pour témoigner de leur reconnaissance envers celui qui les avait aimés ■et servis.
« Une époque vient de finir, une autre va commencer », disait l'orateur chargé de prononcer l'éloge funèbre du cardinal Planning. Il avait raison. L'époque qui finissait est vraiment l'époque héroïque de la renaissance catholique en Angleterre. Pour mesurer quel progrès s'y accomplit, il suffit de se rappeler d'où l'on était parti et voir où l'on est arrivé. La transformation est prodigieuse. Quant à l'époque qui commençait, il est encore trop tôt pour la raconter et la juger. Les catholiques anglais jouissent d'une liberté que nous leur envions ; leur foi s'impose au respect de leurs compatriotes et leur
impopularité d'autrefois n'est plus qu'un souvenir (1). La vie religieuse est, chez eux, régulière et active, le bien s'accomplit, les œuvres se développent, mais sans fait extraordinaire. Rien qui rappelle les fécondes secousses, les élans puissants de l'époque précédente ; nul personnage qui sorte des rangs et ait prise sur l'opinion, à l'égal d'un Wiseman, d'un Newman ou d'un Manning. En somme, c'est un état stationnaire, comme une halte sur terrain plat, après une laborieuse et glorieuse ascension. Est-ce à dire que l'arrêt soit définitif? Non : le ferment catholique, déposé dans la conscience anglaise, n'est pas mort; il y continue son mystérieux travail. A quelle heure, sous quelle forme produira-t-il son effet, c'est le secret de Dieu. En tout cas, pour bien connaître ce travail, il nous reste, après avoir raconté les progrès du catholicisme, à dire
(1) On en a pu juger récemment, lors du Congrès Eucharistique de Londres.
ce qu'a été le progrès des idées catholiques dans l'anglicanisme : ce sera le sujet de notre dernier entretien.
Le progrès des idées catholiques au sein de l'Anglicanisme
Le progrès des idées catholiques au sein de l'Anglicanisme
Il m'a paru que je ne vous donnerais pas une idée complète du mouvement catholique dans l'Angleterre contemporaine, si, après vous avoir raconté les progrès de l'Eglise catholique dans ce pays, je ne vous parlais du progrès des idées catholiques dans le sein de l'anglicanisme, phénomène peut-être plus extraordinaire et plus inattendu que l'autre, car, suivant la parole de Manning, il allait à l'encontre des traditions et des préjugés de la nation.
Qu'on ne nous dise pas que, môme catholicisants, les anglicans sont toujours des hérétiques, un peu plus inconséquents que les autres, et que, par suite, il n'y a rien là qui puisse nous intéresser au point de vue
catholique. Nous répondrons par le témoignage de Manning qui pourtant, d'ordinaire, ne ménageait pas ses anciens coreligionnaires ; il a déclaré, en plusieurs occasions, qu'il « se réjouissait de tout cœur, à chaque trait de conformité avec l'Eglise catholique, qui s'imprimait dans l'Eglise anglicane ». « Nul de ceux qui ont l'amour des âmes, ajoutait-il, ne peut considérer cette résurrection de l'Esprit de vie dans le système anglican, sans une tendre et affectueuse sollicitude ». Et, il y a quelques années, un jésuite anglais, le P. Rickaby, écrivait : « Le progrès de l'Eglise catholique ne consiste pas seulement dans l'accroissement du nombre de ses fidèles par des conversions. Que des hommes, qui ne sont pas catholiques, aient un sens profond de la présence et de la majesté de Dieu, qu'ils le prient continuellement, qu'ils tiennent formellement à l'enseignement dogmatique,... qu'ils soient anxieux de confesser leurs péchés aux ministres du Christ et d'en recevoir l'absolu-
tion, qu'ils aient un désir impatient de se nourrir de la chair du Christ dans l'Eucharistie,... tout cela est un gain pour le catholicisme, tout cela réjouit le cœur du pape, tout cela prépare et laboure le champ qui finit par rapporter des conversions ». Voilà bien l'idée vraiment catholique, à la lumière de laquelle il convient de considérer l'évolution qui s'accomplit, depuis plus d'un demi-siècle, dans l'anglicanisme : c'est elle qui nous donnera, autant que notre esprit pourra s'y hausser, l'intelligence du plan providentiel.
Quand Newman se décida à abjurer, une partie de ceux qui l'avaient jusque-là suivi dans son ascension vers les idées catholiques, se refusèrent à l'accompagner dans le grand passage, et restèrent sur le bord qu'il quittait. Ce n'étaient pas seulement ceux dont on pouvait expliquer l'arrêt par quelque défaillance morale ou intellectuelle. C'étaient des hommes de vraie piété, de haute vertu, de grande culture et, par-dessus tout, d'ab-
solue bonne foi : tels un Keble ou un Pusey. Les uns, comme Keble, eurent peut-être un moment d'ébranlement; les autres, comme Pusey, n'éprouvèrent jamais le moindre doute.
Faut-il donc s'étonner que de tels hommes, avertis par la conversion de leur ami et de leur chef, n'aient pas vu clair? Qui ne sait de quelle difficulté il est de soulever le poids des préjugés séculaires au milieu desquels les esprits ont été formés, de rompre des liens qui paraissent avoir, au regard de la conscience, un caractère sacré? Rappelonsnous combien d'années un Newman et un Manning se sont débattus dans l'angoisse, avant de se décider. Pusey et ses amis ne niaient pas les côtés faibles de leur Eglise, mais ils en concluaient au devoir de l'améliorer, non de la quitter. Ils ne niaient pas la nécessité de l'unité ; il ne leur coûtait pas de reconnaître, dans la scission du seizième siècle, un malheur où chacun leur paraissait avoir sa part de responsabilité ; ils aspiraient
au jour de la réunion ; mais, en attendant, ils croyaient que les fractions, malheureusement et temporairement séparées, faisaient toutes partie de la véritable Eglise et qu'il existait entre elles, par la foi commune au Christ, une sorte d'unité immatérielle. A ceux que troublait cet état de division, ils faisaient observer qu'un devoir dominait leurs doutes, celui de rester là où Dieu les avait placés, sans s'ériger en juges de leur Eglise. Enfin, — et c'était l'argument auquel ils revenaient de préférence quand les autres leur échappaient, — ils croyaient constater autour d'eux, et chez eux-mêmes, des fruits de grâce et de sainteté qui n'auraient pas poussé sur un arbre mort. Cette considération fut celle qui retint Keble dans le trouble que lui causa la conversion de Newman : voyant alors, près de lui, quelques-uns des siens admirablement calmes et pieux en face d'une mort imminente, il écrivait : « Il me paraît trop dur de supposer que Dieu puisse permettre que des âmes comme celles
que je viens de voir et d'entendre, vivent et meurent dans l'illusion et se persuadent à faux qu'elles ont la grâce des sacrements ». Mais alors se pose une autre question : comment des âmes très droites et très méritantes n'ont-elles pas reçu de Dieu le peu de lumière qui leur était encore nécessaire pour arriver à la pleine vérité? Bien téméraire serait-il de prétendre sonder le mystère dont s'enveloppe la distribution de la grâce. Bornons-nous à une simple réflexion. Si Pusey et ses amis se fussent convertis avec Newman, les conquêtes du catholicisme eussent été, sur le moment, plus complètes ; mais il ne fût resté personne, dans l'anglicanisme, pour y continuer le travail de catholicisation intérieure qui a eu, depuis lors, tant de conséquences et qui pourra en avoir, dans l'avenir, de plus considérables encore. €es hommes auraient-ils donc été, jusque ilans leur regrettable attachement à une fausse Eglise, les instruments d'un dessein providentiel ? Cette idée s'était présentée à l'esprit
de Newman, et il y trouvait une consolation à la grande douleur de n'avoir pas été suivi par de tels amis. « Ils se sont maintenus où ils sont, écrivait-il, sans plus de lumière qu'ils n'en ont, étant de bonne foi anglicans, afin de préparer graduellement leurs lecteurs et leurs auditeurs, en plus grand nombre qu'autrement il n'eût été possible, pour la foi vraie et parfaite, et afin de les conduire, en temps opportun, dans l'Eglise catholique. Autrement, le vieux vin eût souffert dans les vieilles outres. Et, s'ils eussent eux-mômes senti qu'il était de leur devoir de devenir tous catholiques en une fois, l'œuvre de conversion aurait eu une réaction. Eux, au contraire, comme saint Jean-Baptiste, font droite la voie du Christ ».
Comment a agi ce ferment catholique ainsi demeuré dans l'anglicanisme? C'est là précisément ce que je voudrais vous indiquer aujourd'hui à grands traits.
Au premier moment, chez ceux des disciples de Newman qui ne l'ont pas suivi dans sa conversion, ce qui domine, c'est un immense désarroi. Pusey, devenu leur chef, entreprend de retenir et de raffermir cette troupe en débandade et en détresse ; il s'applique à écarter la double tentation de fuir en avant vers le romanisme et en arrière vers le protestantisme. La tâche est malaisée.
En dépit de ses adjurations, les âmes, sollicitées par la vérité, lui échappent les unes après les autres; les conversions se multiplient sous ses yeux, dans son plus proche entourage. D'ailleurs, l'Eglise anglicane semble s'appliquer à fournir ellemême toutes les raisons de la quitter. Des incidents qui occupent et passionnent alors le monde religieux — établissement de l'évôché de Jérusalem, affaire Hampden, procès Gorham, controverses soulevées par les Essays and Reviews — pas un qui ne manifeste les défauts essentiels et irrémé-
diables de cette Eglise, son inconsistance doctrinale, l'impuissance, l'indifférence ou même la complaisance de ses chefs en face de l'hérésie, et surtout sa dépendance à l'égard du pouvoir civil.
Les conversions que Pusey ne parvient pas à empêcher, lui sont reprochées par ses coreligionnaires; on prétend qu'elles sont la conséquence des doctrines qu'il enseigne. Les journaux et les hommes politiques le dénoncent; les évêques le blâment et le menacent. Il se sent épié par tous et suspect même à quelques-uns de se-s amis. A ses oreilles, il entend murmurer le mot de trahison. Chaque courrier lui apporte des reproches ou même des injures. Par moment, il est tenté de se décourager. « J'ai presque la tête perdue dans ma détresse », écrit-il un jour à Keble. Mais il se reprend aussitôt, et il poursuit imperturbablement la tâche qu'il s'est donnée, de catholiciser l'anglicanisme en le maintenant cependant séparé de Rome. En dépit des clameurs et des
menaces, il continue à affirmer les idées les plus opposées au protestantisme, sur la présence réelle, sur la confession, sur la vie monastique. Vainement plusieurs de ses amis l'engagent-ils à ménager l'opinion en voilant quelques thèses, ou tout au moins à lui donner des gages en attaquant l'Eglise romaine. Il s'y refuse. Il veut défendre son Eglise, non attaquer Rome; en agissant autrement, « il aurait peur, dit-il, de combattre contre Dieu ». A le voir ainsi, malgré les attaques du dehors et les leçons des faits, résolu à ne rien modifier de son attitude, aussi ferme à maintenir la vérité incomplète qu'il possède, qu'obstiné à ne pas se rendre compte de son inconséquence, on ne sait s'il faut davantage admirer son courage ou s'étonner de son aveuglement.
En tous cas, ses efforts ne sont pas sans résultat. S'il ne parvient pas à arrêter l'exode des convertis, ni à corriger les vices essentiels de son Eglise, du moins a-t-il empoché les anciens newmanites, demeurés
anglicans, de se débander et de se décourager sous le coup terrible que leur a porté la sécession de leur chef; il leur a redonné corps et confiance. Par son fait, le Mouvement tractarien, un moment menacé d'avortement, continue dans le sein de FEglise établie.
Plus ces anglicans, qui se qualifiaient eux-mêmes d'anglo-catholiques, se familiarisaient avec les idées et les pratiques d'origine catholique, plus ils sentaient l'inconséquence de leur séparation d'avec Rome.
Loin de s'enorgueillir, comme leurs devanciers, d'avoir une religion tout anglaise, — à la façon des Hébreux qui ne concevaient guère Jéhovah que comme leur appartenant à eux seuls, — ils commençaient à se rendre compte que la vérité religieuse ne pouvait être à ce point insulaire; mais, en même temps, ils repoussaient l'idée d'abandonner leur Eglise, pour se convertir individuelle-
ment. Ils en vinrent alors à rêver d'une réconciliation des Eglises, qui se présentait à leur esprit comme une sorte de traité de paix négocié de puissance à puissance, non comme une soumission plus ou moins humiliante. C'est ce qu'ils appelaient la réunion en corps. Cette réunion accomplie, l'Eglise anglicane eût eu, dans l'Eglise universelle, une situation analogue à celle de certains uniates orientaux.
Dès 1856, plusieurs clergymen, dont un gradé d'Oxford, le docteur Lee, fort possédés de cette idée, avaient constitué, avec quelques catholiques, une « association pour promouvoir l'union de la chrétienté », et avaient organisé, dans ce dessein, une union de prières pour laquelle ils n'avaient pas hésité à solliciter le patronage du cardinal secrétaire d'Etat. Leur sincérité était évidente, leur idée généreuse, mais un peu chimérique. Les catholiques engagés dans cette union se faisaient illusion, quand, derrière cette avant-garde de quelques
clergymen, ils croyaient voir une partie notable de l'Eglise anglicane. Rome, prévenue, contre ce mouvement, par Manning qui y dénonçait la prétention de mettre sur un pied d'égalité la véritable Eglise et les Eglises schismatiques, blâma la participation des catholiques à cette association. Vainement eut-on alors ce spectacle extraordinaire de cent quatre-vingt-dix-huit clergyrnen envoyant au cardinal secrétaire du Saint-Office, une adresse où ils s'efforçaient, avec un respect attristé, d'établir qu'on s'était mépris sur leurs intentions, qu'ils voulaient seulement rétablir l'union détruite et y travailler par la prière, Rome maintint sa condamnation.
Les catholiques se retirèrent donc de l'association; celle-ci continua d'exister, plus ou moins obscurément, avec des adhérents exclusivement anglicans. Elle devait aboutir, assez longtemps après, en 1877, à la constitution d'une sorte de société secrète, Y Ordre de l'Union en corps. Trois des chefs
de cette société, mal rassurés sur la validité des ordres anglicans et, par suite, des sacrements conférés dans leur Eglise, eurent l'idée singulière de se faire consacrer évêques, je ne sais où, probablement en pleine mer, par un évêque schismatique mais réellement investi du caractère épiscopal ; leur but était de se mettre ainsi en mesure de réordonner leurs affiliés. Et notez que ces évêques, dont les noms étaient gardés secrets, conservaient leurs fonctions de vicar dans l'Eglise anglicane. Sur les résultats obtenus, il est difficile d'être fixé; où est la vérité entre ceux qui prétendaient que l'ordre se limitait aux trois évêques, et ceux qui assuraient que huit cents clergymen s'étaient fait ainsi réordonner? En tous cas, si cette société ne fit pas avancer la réunion en corps, elle aida aux conversions individuelles, et deux de ces trois évêques, dont le docteur Lee, se soumirent à Rome peu avant leur mort.
Pusey ne s'était pas associé aux entreprises, à son avis un peu aventureuses, du docteur Lee, mais il n'en ressentait pas moins le mal de la séparation et le besoin de l'union. En 1865, au cours d'une polémique, il avait entrepris d'établir, contre Manning qui les avait niés assez dédaigneusement, les titres de l'Eglise anglicane à se dire une branche de l'Eglise universelle. Tout en préparant sa réponse, une idée le saisit : si son Eglise est, en effet, une partie de l'Eglise universelle, pourquoi l'en maintenir séparée? Et alors, cette nouvelle idée dominant la première, son écrit, conçu d'abord comme une œuvre de combat, devint une proposition de paix. Il l'intitule : Un Eirenicon, l'Eglise d'Angleterre, partie de F Eglise une, sainte, catholique du Christ, et un moyen de rétablir l'unité visible. Sa thèse est que les formulaires de l'Eglise d'Angleterre peuvent se concilier
avec les décisions du concile de Trente, et que les divergences n'existent que sur ce qu'il appelle « le système pratique du romanisme », opinions ou dévotions qui, à son avis, ne tiennent pas à l'essence du catholicisme. De ces opinions et de ces dévotions, il fait une vive critique; il s'en prend surtout au culte de Marie, dénonçant pêlemêle les exagérations d'une dévotion non autorisée et les légitimes manifestations de la piété. Il ne se rend pas compte combien, par ces attaques, il va à l'encontre de son dessein de paix et blesse, à un point très sensible, l'âme catholique. Néanmoins sa conclusion est toujours l'offre d'un accord ; il en fixe ainsi les bases : l'Eglise d'Angleterre déclarerait interpréter ses Articles dans un sens conciliable avec les décisions du concile de Trente; l'Eglise catholique, de son côté, déclarerait qu'il suffit de croire les dogmes établis par ce concile, et qu'on n'est pas forcé d'admettre certaines opinions, de suivre certaines pratiques qui,
sans appartenir au dogme essentiel, sont maintenant répandues. Cela posé, il termine son écrit par une invocation émue au Dieur auteur de la paix, qui réveille dans les âmes l'aspiration à l'unité visible et qui saura, en son temps, la réaliser.
Pusey prend tellement à cœur et au sérieux ses propositions de paix, qu'aussitôt son livre paru, il fait deux voyages en France pour le remettre lui-même aux évoques qui lui paraissent le mieux en mesure d'apprécier ses intentions. Econduit par certains, il trouve bon accueil auprès de quelques autres, notamment de M^r Darboy et de Msr Dupanloup. Dans quelle mesure, au cours de ces entretiens, a-t-on serré de près les questions délicates? En tous cas, Pusey n'a pu que toucher ses interlocuteurs par sa bonne foir par son ardent désir d'union, par sa piété. Un jour, se trouvant seul en wagon avec" l'abbé Lagrange, depuis évoque de Chartres,, il lui demande, après une assez longue discussion sur la situation du pape, de réciter
l'office du jour avec lui ; c'était précisément la fête de la Chaire de Saint-Pierre. L'office fini, il joint les mains, baisse la tête et laisse couler de grosses larmes. Puis, élevant la voix, il dit : « Je crois explicitement tout ce que je sais être la vérité, et implicitement tout ce qui l'est ». Cette formule lui était chère et rassurait sa conscience : elle se retrouvera dans son testament, écrit dix ans plus tard.
En Angleterre, YEirenicon fut très diversement jugé. Parmi les anglicans, les uns voyaient avec sympathie cet effort vers l'union, tandis que les autres y dénonçaient la manœuvre d'un traître qui voulait livrer son pays au pape. Chez les catholiques, les uns, choqués des attaques contre les dévotions qui leur étaient chères, ne songeaient qu'à rendre coup pour coup; les autres, voyant surtout le sincère désir de rapprochement, y faisaient bon accueil ; les premiers manquaient peut-être de charité et de prudence, en repoussant rudement des ouvertures qui, pour ne pouvoir aboutir sous cette
forme, n'en étaient pas moins un fait nouveau et heureux ; les seconds ne se rendaient pas assez compte de ce que l'entreprise avait de chimérique. Entre ces deux extrêmes, c'est Newman qui eut la note juste. Dans une éloquente et pathétique réponse à Pusey, il rendit hommage, avec une sorte de tendresse dans l'accent, à ce que sa tentative avait de sincère et de touchant ; mais, en même temps, il lui lit sentir ce qu'il y avait d'inconséquent à introduire des attaques hlessantes dans un écrit qui s'annonçait comme un message de paix. « Il y avait quelqu'un autrefois, disait-il, qui entourait son épée de myrte ; vous, pardonnez-moi, vous lancez votre branche d'olivier avec une catapulte ». Et alors, à ce public anglais si prévenu contre le culte de Marie, il faisait entendre et accepter la plus magnifique apologie de ce culte qui fût peut-être jamais sortie d'une plume catholique. Il avait rétabli la vérité, donné une leçon à Pusey, sans le blesser ni le rebuter.
Quand, peu après, en 1867, le pape annonce la réunion du Concile, Pusey y voit un événement considérable dont on peut beaucoup attendre pour l'œuvre d'union. Son plan est de rédiger des propositions indiquant le maximum de ce que, à son avis, les anglicans consentiraient à admettre, et d'obtenir qu'à Rome on examine si le rapprochement peut se faire sur ces bases ; ce n'est pas, de sa part, une promesse de soumission conditionnelle ; il n'envisage pas l'éventualité de sa sortie de l'Eglise ; mais il désire être à même d'informer ses coreligionnaires des conditions auxquelles l'union peut se faire, et il espère alors les y décider.
Un tel plan était défectueux en plus d'un point. Newman s'en rend compte et en avertit Pusey. « Vous ne pouvez appartenir à deux communions à la fois », lui dit-il. Cependant M&r Darboy et M°r Dupanloup, pour ne pas décourager une bonne volonté au moins très sincère, se déclarent prêts à soumettre à Rome les propositions de Pusey, tel qu'il en-
tend les présenter, in abstracto, sans nommer personne, et à demander qu'elles soient examinées. Un jésuite, du groupe des Bollandistes, le P. de Buck, s'intéresse vivement à ce projet et, non sans quelque illusion, en fait espérer le succès à Pusey.
Mais celui-ci, quand il s'agit de s'exécuter et de rédiger ses propositions, hésite, ajourne. Vainement est-il pressé, par le P. de Buck,. de venir à Rome, où on lui promet un bon accueil, il se dérobe. Pourquoi? C'est que les nouvelles qu'il a reçues sur les préliminaires du concile, sur le triomphe probable desinfaillibilistes, lui paraissent rendre l'entente improbable. Et puis, du côté de ses coreligionnaires, au moment de formuler le maximum de ce qu'ils peuvent admettre, il se rend compte de la difficulté de trouver quelque chose qui soit acceptable à Rome, sans provoquer de désaveu de la part des anglicans ; au vrai, il n'a mission de parler au nom de personne. Dans cette incertitude, il laisse arriver le concile sans avoir rien fait.
Une fois le concile ouvert, la tournure prise par les débats, le vote de l'infaillibilité paraissent à Pusey le triomphe d'un parti extrême dont il ne peut rien attendre. Il ne se rend pas compte que la définition admise est fort différente des thèses excessives qui avaient effarouché l'opinion anglaise et, sous cette fausse impression, il y voit la ruine de toutes les espérances de rapprochement. « Le Concile du Vatican, a-t-il écrit un peu plus tard, a été le plus grand chagrin que j'aie eu dans ma longue vie ». Et encore : « La majorité du concile m'a brisé ; je n'ai touché, depuis, aucun livre de controverse romaine ». En imputant d'ailleurs au seul concile, l'obligation où il s'est vu d'abandonner son projet d'union, Pusey oublie trop les obstacles qu'il a rencontrés du côté de ses propres coreligionnaires.
Pendant qu'il poursuivait son rêve de réunion, Pusey assistait, autour de lui, aune
•évolution qui n'était pas sans le déconcerter. Les idées nées du Mouvement d'Oxford contenaient en germe une transformation du oulte. L'ancien temple, simple salle de prêche, nu, n'ayant ni autel ni ornements, où le service de la communion se célébrait à des intervalles très éloignés, sans honneur et parfois sans décence, ne pouvait plus convenir à unereligion où l'on voulait rétablir la foi à la présence réelle et rendre au service eucharistique sa prééminence. Les premiers tractariens avaient eu, dès l'origine, l'intuition de cette révolution cultuelle et liturgique. Ils n'y avaient pas cependant poussé, et avaient même blâmé ceux qui voulaient aller trop vite dans ce sens ; ils craignaient qu'on n'irritât le public, pour des questions après tout secondaires, et ils se méfiaient des esprits superficiels qui s'amuseraient à ces apparences en négligeant les réalités.
Ces raisons de prudence ne pouvaient longtemps arrêter une évolution qui était
dans la force des choses. Le trouble causér à Oxford, par la conversion de Newman, y aida. A ce moment, en effet, par la dispersion et la dislocation de ses partisans, le Mouvement, appelé jusque-là Mouvement d'Oxford, cessa d'être principalement universitaire et doctrinal, pour devenir plus paroissial, plus pratique ; du coup, la question cultuelle passait au premier rang. Le Tractarianisme cédait la place au Ritualismev Avec cette nouvelle forme du Mouvement,, une génération nouvelle entrait en ligne. Au lieu d'universitaires lettrés et savantsr graves, mesurés, de pensée profonde, s'adressant à une élite intellectuelle, voici venir deshommes de culture moins affinée, d'allure plus démocratique, à tempérament de missionnaires, moins soucieux de doctrine que de pratique, ardents, môme un peu aventureux. Par leur initiative, — chacun agissant à sa tête, — les églises et le culte se transforment. L'autel réapparaît, bien en vue, avec la croix, les cierges, les fleurs.
Dans le service eucharistique, redevenu fréquent, souvent quotidien, on remet en usage la chasuble, l'aube, etc., les cinq couleurs canoniques, les positions et les gestes prescrits par les anciennes rubriques, les prières du missel romain, en un mot le cérémonial de la messe donton ose maintenant prononcer le nom. Quelques-uns vont plus loin, introduisent l'eau bénite, les images des saints, les litanies, le chapelet, la dévotion au saint sacrement ; ils observent des fêtes catholiques, jusque-là ignorées de l'anglicanisme ; des clergymen se font honneur de reprendre le nom de prêtres, portent la soutane et s'imposent môme le célibat. Par l'importance donnée aux questions de cérémonial, certains peuvent quelquefois paraître obéir à une préoccupation un peu frivole d'esthétisme liturgique ; mais d'autres ne s'attachent à ce cérémonial que parce qu'ils y voient une expression naturelle et nécessaire de la doctrine, une façon de professer leur foi et de l'imprimer dans l'esprit et dans l'imagination
d'un public toujours sensible aux formesextérieures ; comme le disait l'un deux, c'était une manière de rendre « les vérités visibles et le catholicisme intelligible aux masses ».
Pusey était tout d'abord demeuré à l'écart des Ritualistes dont, en dépit de beaucoup de convictions communes, les manières d'ôtre le choquaient. Avec le temps, cependant, se rendant compte que le courant et la vie étaient de ce côté, il surmonta ses répugnances et se joignit publiquement à eux, non toutefois sans ressentir, en plus d'une circonstance, quelque impatience de leurs procédés.
Ces innovations cultuelles, visibles aux plus ignorants, irritaient l'opinion protestante, plus encore que les affirmations dogmatiques. De là, contre les Ritualistes, une opposition qui devient bientôt formidable. Sous les excitations de la presse, la populace se soulève et saccage quelques églises ; mais l'émeute passe et le Ritualisme continue
après comme avant. Les évoques interviennent, infligent des blâmes, donnent des ordres ; mais les Ritualistes, restés en cela très protestants, ne se croient pas tenus d'avoir le moindre égard aux décisions de l'autorité ecclésiastique. Le Parlement ordonne des enquêtes, vote des motions et des lois ; mais l'un des premiers principes des Ritualistes est de dénier au Parlement et au pouvoir politique le droit de décider des questions religieuses.
Pour abattre un parti si résistant, on recourt alors à une arme que l'on croit plus efficace : des poursuites judiciaires sont intentées, pour illégalités rituelles, et portées devant les juges politiques qui, par suite de la dépendance de l'Eglise anglicane, statuent en dernier ressort sur ces matières. En dehors môme de la peine, les frais énormes qu'entraînent de tels procès et qui peuvent monter à plus de cent mille francs, suffisent à rendre ces poursuites singulièrement redoutables. Une association protestante s'est
fondée tout exprès pour les intenter ; elle se vantera plus tard d'y avoir dépensé plus de deux millions.
Durant vingt années, sévit cette étrange persécution judiciaire. Nombreux sont les clergymen poursuivis. Tel d'entre eux, le révérend Mackonochie, plus en vue que les autres à cause de son zèle, de son influence et de son indomptable énergie, se voit, seize ans de suite, traqué avec un acharnement inouï. On lui intente procès sur procès, on l'écrase de frais, sans qu'il consente à rien changer à sa conduite, jusqu'à ce qu'enfin, — la santé détruite, la volonté même en partie brisée, — il soit contraint d'abandonner la «ure où il se dévouait à l'une des populations les plus misérables de Londres, et qu'il s'en aille mourir tragiquement dans les montagnes d'Ecosse. D'autres ne sont pas seulement ruinés, déchus de leurs bénéfices ; ils sont aussi condamnés à la prison. Mais vainement parvient-on ainsi à briser matériellement quelques individus, on n'a pas raison
de la courageuse obstination des victimes. Le Ritualisme reste debout sans rendre les armes.
L'opinion a été d'abord peu favorable aux Ritualistes ; elle était effarouchée de leur romanisme et trouvait un peu ridicules leurs querelles de cierges et de chasubles. Mais bientôt l'acharnement môme avec lequel ils sont persécutés, leur vaut des sympathies. Et surtout on se révolte à l'idée de voir ces procès rituels aboutir à des emprisonnements. On s'est aperçu, d'ailleurs, que ces hommes, qui avaient semblé d'abord un peu puérilement entichés de formalités liturgiques, étaient des apôtres, de vie ascétique et sacrifiée, suscitant, partout où ils exerçaient leur ministère, une vie religieuse plus intense. On a remarqué que, loin de rechercher les paroisses riches, comme ils eussent fait s'ils n'avaient été que des esthètes cultuels, ils préféraient ces quartiers du centre et de l'est de Londres dont la détresse morale et matérielle dépassait alors tout ce
qu'on connaît aujourd'hui, et où les ministres anglicans de l'ancien type s'étaient sentis trop gentlemen pour se commettre. On les voyait y vivre, pauvres eux-mêmes parmi les pauvres, mortifiés parmi les souffrants, ne se laissant effrayer par aucune violence, dégoûter par aucune laideur, rebuter par aucun déboire, et finissant par allumer, de place en place, jusque dans les coins les plus misérables, des foyers de vie chrétienne.
Ce changement de l'esprit public à l'égard des Ritualistes n'échappait pas aux autorités religieuses, politiques et judiciaires et cellesci commençaient à se sentir embarrassées et un peu honteuses d'avoir à frapper de tels gens. C'est l'honneur des pays vraiment libres et sains que la violence ne puisse longtemps s'y exercer contre les consciences. En 4890, à l'occasion d'une poursuite pour illégalité cultuelle qu'on a osé diriger, non plus contre un simple clergyman, mais contre l'évoque de Lincoln, le Conseil privé, confirmant une sentence de l'archevêque de
Canterbury, revient sur sa précédente jurisprudence ; il admet une sorte de compromis qui laisse la porte ouverte à plusieurs des pratiques ritualistes. Cet arrêt ne règle pas seulement une affaire particulière ; de l'aveu général, il rend impossible dans l'avenir tout procès de ce genre et met fin à la persécution judiciaire qui sévissait depuis tant d'années. Par leur persévérance, les Ritualistes ont obtenu, non que leurs idées et leurs pratiques devinssent celles de toute l'Eglise d'Angleterre, mais qu'elles y fussent tolérées.
Les Ritualistes étaient souvent accusés par les protestants de servir, volontairement ou non, la cause de Rome. En familiarisant leurs adeptes avec les idées, les^dévotions, les livres, les gestes, les ornements du catholicisme, n'éveillaient-ils pas des attraits qui ne pouvaient être pleinement satisfaits que dans la communion romaine ? En fait, dans leurs rangs, les conversions étaient nom-
breuses, et un journal catholique affirmait que, « sur chaque douzaine de conversions, neuf étaient le résultat de la formation ritualiste ».
Pour protester contre ces conversions et éviter d'en être compromis, certains Ritualistes croyaient devoir faire montre, dans leurs écrits, d'un antiromanisme passionné; mais ce n'était qu'une minorité. Le grand nombre, tout en se gardant et en essayant de garder les autres de la tentation d'aller à l'Eglise romaine, ne cessaient d'en parler avec convenance, même avec une sympathie respectueuse, et aspiraient toujours à cette réunion des Eglises, un moment poursuivie par Pusey.
En 1895 et 1896, l'idée de cette réunion parut, un moment, prendre corps. L'émotion produite par le concile était apaisée. Des hommes nouveaux étaient venus sur la scène. Léon XIII avait apporté, sur le siège pontifical, un esprit qui paraissait différer, sur certains points, de celui de Pie IX. Tandis
qu'outre-Manche, des représentants considérables de l'anglo-catholicisme jugeaient le moment venu de manifester avec éclat leur désir de voir rétablir l'unité chrétienne, le pape adressait un appel, d'une tendresse paternelle et d'un accent pathétique, aux « Anglais qui cherchent le royaume du Christ dans l'unité de la foi » ; et, comme pour fournir une preuve immédiate de ses intentions conciliantes, il remettait en jugement la question de la validité des ordres dans l'Eglise anglicane. L'un des primats de cette Eglise, l'archevêque d'York, répondait en saluant, avec respect, « la voix venue de Rome » et en proclamant que « la réunion était dans l'air ». M. Gladstone lui-môme, naguère auteur des pamphlets contre le Vaticanisme, témoignait solennellement sa reconnaissance pour l'attitude paternelle du pontife. Etait-on donc sur la voie d'un rapprochement ? Hélas ! quelques mois plus tard, toutes ces belles visions s'évanouissaient subitement; il suffit pour cela d'une bulle
papale décrétant définitivement la non-validité des ordres. Ce fut comme un seau d'eau froide sur un fer chauffé à blanc. Ceux des anglicans qui s'étaient le plus avancés vers le catholicisme, se montrèrent aussi les plus attristés, les plus blessés. Plusieurs affectèrent de n'avoir pas besoin de Rome, et, s'ils parlaient encore d'union, c'était avec ses adversaires, avec les schismatiques d'Orient ou les vieux catholiques. Le fossé semblait redevenu plus profond que jamais entre l'Angleterre et la papauté, et, de la tentative faite pour le combler, rien ne paraissait rester, outre-Manche, qu'une déception douloureuse et irritée. L'archevêque d'York, naguère en coquetterie avec le pape, proclamait maintenant que l'Eglise anglicane devenait plus antiromaine en même temps que plus catholique.
Le parti protestant, voyant les Ritualistes compromis par leurs avances à Rome et embarrassés de l'échec de ces avances, jugea le
moment venu de reprendre contre eux la campagne qu'avait interrompue le jugement rendu dans l'affaire de l'évoque de Lincoln. Sur l'initiative d'un certain Kensit, personnage de petite considération, une « brigade » se forma pour épier, dénoncer, troubler par des scandales et des bagarres les pratiques romanisantes des églises ritualistes, agitation plus bruyante et plus grossière que profonde. Les évoques et le gouvernement, sommés d'agir, semblaient tous deux peu pressés de s'engager à fond dans une querelle où ils se souvenaient d'avoir eu, une première fois, plus de désagrément que de succès. Aussi se bornèrent-ils d'abord à quelques interventions assez molles et peu efficaces. Enfin, en 1904, on aboutit au procédé d'ordinaire en usage pour ajourner les affaires ennuyeuses : on institua une commission d'enquête. Après deux années, en juin 1906, cette commission a déposé un rapport, où elle recommande l'interdiction de certaines pratiques qui lui paraissent avoir une portée doctri-
nale et être contraires à la foi de l'Eglise. Que va-t-il sortir de là ? Les Ritualistes se montrent résolus à ne tenir aucun compte des conclusions de la commission, au moins sur les points importants et qui se rattachent à leurs doctrines essentielles. L'un de leurs chefs, lord Halifax, le proclamait encore, il y a quelques mois, dans un discours-manifeste : après avoir fait observer que, de l'aveu même de la commission, ce sont les doctrines et non plus seulement les formes qui sont en jeu, il déclare ne reconnaître, en telle matière, aucune compétence à une commission royale; il n'admet môme pas l'intervention des évoques, si ceux-ci n'agissent que comme exécuteurs des décisions de la commission ou s'ils se mettent en désaccord avec l'Eglise universelle ; vers cette Eglise universelle, se dirigent les aspirations de ceux au nom desquels parle lord Halifax ; il affirme leur désir de la réunion des Eglises et leur besoin d'une religion « qui ne soit plus limitée par les idées nationales
et les préjugés du seizième siècle ». A ces protestations répondra -t-on par un nouvel essai de persécution? Je doute que personne en ait sérieusement envie.
Il ne me semble donc pas que les anglicans à tendances catholiques soient près d'être expulsés de l'Eglise établie. Mais euxmêmes ne finiront-ils pas par s'y trouver mal à l'aise? Leur suffira-t-il toujours d'y être tolérés, à côté et parfois sous l'autorité d'hommes qui, non seulement sur les formes du culte, mais sur les vérités primordiales représentées par ces formes, sur l'Eucharistie, sur les autres sacrements, professent des opinions manifestement hérétiques? Ce pèle-môle, dans une môme communion, de croyances opposées, pour être conforme aux traditions de l'anglicanisme, n'en est-il pas moins tout à fait contraire à la conception que les anglo-catholiques se font maintenant de l'Eglise ? Certaines déclarations de lord Halifax indiqueraient que ses amis commencent à sentir la fausseté d'une telle situation.
Faut-il en conclure qu'ils voudront, coûte que coûte, y mettre fin, c'est-à-dire se retirer de l'Eglise établie, puisqu'ils ne peuvent se flatter d'en faire sortir ceux qui n'ont pas leurs croyances ? Et, s'il se trouve parmi eux des hommes capables d'une telle résolution, que deviendront-ils, une fois la rupture consommée? Demeureront-ils isolés, à mi-chemin, entre l'anglicanisme et le catholicisme, et ne seront-ils pas conduits, par la logique de leurs principes, jusqu'au catholicisme intégral? Autant de questions auxquelles je me garderai bien de répondre. Les prédictions, toujours fort aventureuses en ces matières, le sont plus encore quand il s'agit d'une nation où, même dans les choses de la religion, on ne se pique pas d'être logique, et où l'on se ferait plutôt honneur de ne pas
l'être.
Sans vouloir donc prévoir ce qui sera demain, bornons-nous à constater ce qui est aujourd'hui ; notons quels sont actuellement,
dans l'anglicanisme, les résultats acquis de l'évolution qui a commencé par le Mouvement d'Oxford.
Tout d'abord, certaines idées catholiques y ont gagné beaucoup de terrain et ont refoulé le vieux protestantisme sec et froid <jui dominait il y a trois quarts de siècle. Ce n'est pas seulement chez les Ritualistes : mon observation embrasse un cercle plus étendu et s'applique à des milieux où l'on juge le point de vue des Ritualistes un peu étroit et formaliste. Et ce progrès, je le mesure non seulement au changement de cérémonial, mais aux croyances plus précises et plus fermes, à la piété plus profonde, plus agissante, plus aimante, plus ascétique, et, dans le clergé, à une conception de l'apostolat et «le l'esprit de sacrifice qui se rapproche davantage de notre idéal sacerdotal. Sur l'étendue -du terrain ainsi gagné, j'ai l'aveu de ceux mômes qui en gémissent ; les auteurs d'une proposition actuellement soumise au Parlement pour combattre l'invasion du roma-
nisme dans l'Eglise établie, ont calculé que douze mille membres du clergé anglican, c'est-à-dire une bonne moitié, était infestés de ce mal et méritaient par suite d'être éliminés. Il est vrai que, par une évolution toute contraire, dans d'autres parties de l'anglicanisme, le latitudinarisme dogmatique a augmenté, et qu'on y professe une « théologie nouvelle » qui ne laisse à peu près rien subsister des croyances révélées.
En second lieu, une idée autrefois à peu près inconnue des anglicans, a pénétré peu à peu, sinon dans les institutions, du moins dans les esprits : c'est l'idée de l'indépendance et de l'autonomie spirituelles de l'Eglise ; on admet de moins en moins que celle-ci soit subordonnée à l'Etat en ce qui concerne ses croyances, son culte et sa discipline. Les plus protestants n'oseraient maintenant faire juger par le Conseil privé les questions dogmatiques ou ecclésiastiques que ce tribunal tranchait naguère souverainement. Gela est gros de conséquences.
Pourra-t-on libérer l'Eglise de cette dépendance sans être entraîné jusqu'au désétablissement, et, le désétablissement n'est-ce pas la dislocation fatale des éléments discordants que la suprématie royale a seule pu maintenir dans le môme cadre? Puis, où trouver, dans cette Eglise acéphale, l'autorité capable de remplacer l'Etat, et cette impossibilité ne mettra-t-elle pas en lumière la nécessité de la suprématie papale ?
Enfin, il est un troisième point qui nous intéresse particulièrement : c'est de savoir où en est, en ce moment, le mouvement qui, depuis plus d'un demi-siècle, a fait passer tant d'âmes de l'anglicanisme catholicisant au plein catholicisme. Les conversions individuelles continuent, encore assez nombreuses, mais sans rien qui ressemble aux retentissants exodes de 1845 et de 1851. Le vent qui souf liait alors si puissamment, est comme tombé. Quant à la réunion des Eglises qui avait été à plusieurs reprises le rôve d'âmes généreuses, les anglo-catholiques la pro-
clament toujours désirable et nécessaire^ mais ils déclarent ne pas apercevoir, actuellement, les moyens par lesquels elle se réalisera ; aussi ne jugent-ils pas opportun de réentreprendre à ce sujet une nouvelle campagne. Et, cependant, le ferment catholique, déposé par Dieu dans l'âme anglaise, n'est pas mort. 11 travaille, alors même que ses effets en sont momentanément moins visibles.
Gardons confiance, et surtout aidons, en ce qui dépend de nous, à l'action de Dieu. La solution du problème n'est pas seulement en Angleterre où nous ne pouvons pas grand'chose, si ce n'est par nos prières ; elle est aussi en France. Les Anglais jugent volontiers par les résultats apparents. Or, à voir l'état religieux et social des nations catholiques, de la France notamment, et à le comparer au leur, ils concluent volontiers que ce n'est pas la peine d'échanger leur religion contre celle qui n'a pas mieux préservé les peuples voisins. Certes, il serait facile de répondre que la France souffre, non de
son catholicisme, mais de son infidélité an catholicisme. Il n'y en a pas moins là un fait qui frappe les esprits simplistes. Quand, récemment, par exemple, au congrès anglican de 1907, un rapporteur, passant en revue « la vie religieuse sur le continent », en venait à la France et insistait sur la « terrible leçon » ressortant, disait-il, « du spectacle de cette nation qui, ouvertement, avec ostentation, de propos délibéré, ignore Dieu », chaque congressiste devait, avec cette satisfaction un peu pharisaïque naturelle aux Anglais, bénir le Seigneur de ce que son pays avait été préservé de cette apostasie et en attribuer le mérite à son Eglise nationale.
A nous de faire que la France catholique n'ait plus si fâcheuse figure aux yeux des Anglais. Que, par exemple, notre Eglise de France sorte, de la terrible crise actuelle, grandie, plus vivante et plus agissante ; qu'elle fasse admirer aux spectateurs étrangers, non pas seulement sa résignation, son
union et son désintéressement, mais des vertus actives, une énergie, une souplesse d'adaptation, une intelligence du temps présent, un élan d'apostolat, qui lui permettent de reconquérir les âmes et les intelligences du peuple, aussi bien que des savants ; que, chez nous, les catholiques se montrent capables de résoudre, avec la juste proportion d'esprit de tradition et d'esprit de progrès, les problèmes que posent, partout, devant la conscience, la critique et la science modernes, et alors, croyez-moi, beaucoup des barrières qui arrêtent aujourd'hui les âmes anglicanes sur le chemin du catholicisme, s'abaisseront. Le jour où l'on pourra citer la France comme un modèle de nation chrétienne, la cause du catholicisme aura fait un grand pas en Angleterre. C'est par ce retour sur nous-mêmes, sur nos responsabilités et sur nos devoirs, qu'il me convient de clore la longue étude que nous avons faite ensemble sur les destinées du catholicisme au dehors.