‹ Le cauchemar de son proprietaire: vaudeville en un acteChapitre 7 sur 46 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Convive agréable, J'y resterais soir et matin!

(Bluette entre à droite.)

CABRION. Parbleu ! je regrette bien de n'avoir pas songé plus tôt à établir ici mon domicile... depuis longtemps j'éprouvais le besoin du confortable... Je me figure la surprise de ce brave Pipelot à son retour... Ah! tu me refuses ta nièce... ah ! tu me donnes congé... nous verrons, cher ami... qui l'emportera... Ménageons-lui une de ces attentions délicates auxquelles je l'ai habitué... Ma pancarte est toute faite... {Il sort un grand papier de sa poche.) Et c'est lisible... (///it.) « Essuyez vos abattis avant d'entrer. » C'est très bien... attention... vite ceci... j'ai apporté tout ce qu'il faut... (// sort des pains à cacheter de sa poche et va coller l'affiche en dehors sur la porte.) J'ai eu soin d'en mettre autant à la porte de chaque locataire... ma conscience est en paix...

BLUETTE, apportant deux bouteilles, V'ià du vin. Monsieur, et le poulet.

cABRioN, se mettant à table. Sois la bien-venue, Zémire.. Cette volaille a une mine appétissante... attaquons... mais, est-ce que la nièce de mon ami Pipelet ne viendra pas casser une croûto avec moi...

BLUETTE. Mam'selle Primerose... {A part.) S'il savait qu'elle écrit à son rival... {Haut.) Mam'selle ne déjeune jamais... à jeun.

CABRION. C'est différent... Ma foi, Zémire, j'ai mangé bien des poulets dans ma vie, mais je suis forcé d'en convenir, près de celui-là c'étaient des pommes de terre frites.

BLUETTE. Ah! Monsieur!

CABRION. Des pommes de terre frites, pas autre chose. {Buvant.) Absolument comme le bordeaux que j'ai bu jusqu'à présent... 'de l'eau pure près de celui-ci... Mais dis-moi, Zémire...

BLUETTE. Bluette, donc...

CABRION. Eh bien! oui... dis-moi, Zémire, estu contente de tes maîtres. Pipelet est-il bon enfant.

BLUETTE. Mais, oui... un peu cocasse... il y a deux mots qu'il m'a bien défendu de prononcer, sous peine d'être renvoyée.

CABRION. Deux mots... Veux-tu parier que je te les dis.

BLUETTE. Ça serait fort, par exemple.

CABRION. Ne serait-ce point : Cabrion et cordon?

BLUETTE. Tiens ! vous avez deviné , est-ce drôle !

CABRION. Ce cher Pipelet... est-ce que je ne connais pas toutes ses manières!.. Zémire, si tu appelais Mademoiselle Primerose... pour qu'elle me tînt compagnie...

BLUETTE^ à part. Le plus souvent... ça n'amuserait pas Mam'selle... (//aui.) Mes bourgeois ne

veulent pas qu'on dérange leur nièce.,, c'est défendu.

CABRION. Bigre ! quelle consigne... Avons-nous du café...

BLUETTE. Oui, Monsiour... le voilà... {Elle le sert.)

CABRION. Allons, je suis satisfait... je m'arrangerai du régime de cette maison... et maintenant. Zémire, ouvre ma malle et prends bien garde de détériorer mes effets.

BLUETTE. Monsieur veut que j'ouvre sa malle...

CABRION. Tiens... voici la clé... va avec précaution... il y a du casuel.

BLUETTE. N'ayez pas peur, Monsieur... {Elle ouvre la malle.) Ah! mon Dieu...

CABRION. Est-ce que tu as cassé quelque chose.

BLUETTE. Comment, v'Ià votre bagage pour voyager... Trois|pipes et une blague!

CABRION. La malle du sage ne doit pas contenir autre chose... c'est Platon qui l'a dit...

BLUETTE. Quoi... pas même un pauvre petit caleçon!..

CABRION. A quoi bon, puisque mes pipes sont culottées. Ça suffît, Zémire, apporte-moi Grisi et la source des voluptés...

BLUETTE. Quéque c'est que tout ça^ Monsieur?

CABRION. Parbleu, ma grosse pipe et ma blague.

BLUETTE, les lui donnant. Voilà Grisi et votre source de choses. Monsieur... mais je vous préviens que Madame Pipelet n'aime pas l'odeur du tabac...

CABRION, allumant sa pipe. Je m'en fiche pas mal...

BLUETTE. C'est douc bien bon de fumer, Monsieur.

CABRION. Si c'est bon...

Air : Trinquefort.

Pour narguer les maux de la vie ,

Pour priser la philosophie,

Pour charmer mon âme attendrie,

Je n'ai qu'a me mettre U fumer:

Au lieu de tout blâmer,

Je deviens d'une humeur folâtre !

J'ai le désir d'aimer,

Des plaisirs je suis idolâtre !

Du tabac la divine odeur

Chatouille l'esprit et le cœur !

Dans un nuage, ah! quel bonheur!

Je crois me voir chey. un traiteur,

Savourant de chaque primeur !.. {ôis.) Si ce bonheur n'est qu'une folle ivresse, il est permis, pour charmer la tristesse, Au pauvre artist', qui n'a souvent que ça, De se donner ces illusions-là...

Voilà, voilà {àis) qui vaut un' maîtresse. Et l'on n'est jamais, jamais trahi par celle-là.

BLUETTE. C'est égal. Monsieur, votre maîtresse empoisonne ici... vous faites une fumée... que ça pique les yeux...

cABRioN. Ouvre la fenêtre...

BLUETTE. Mais alors on va geler.. ^

cABRiON. Le froid est plus sain, ouvre la fenêtre... Ah ! à propos, Zémire, où est la chambre de mon ami Pipelet...

BLUETTE, montrant à droite. C'est celle-là, Monsieur...

CABRION. Fort bien... je vais en prendre possession et y faire un léger dodo.

BLUETTE. Eh bien ! et Monsieur, oii donc qu'il couchera alors...

CABRION. Il couchera avec sa femme, ça le chaussera et Madame Pipelet chantera un Te Deum en actions de grâces... Cette robe-de-chambre est celle de mon ami.

BLUETTE. Oui, Monsicur...

CABRION, mettant la robe-de-chambre. Je m'en contenterai... je l'aurais préférée bleue... mais n'importe.

BLUETTE. Et Monsieur... quoi donc qu'il mettra chez lui pour être à son aise...

CABRION. Il mettra une casquette, ça lui suffira... Ah! fichtre... j'allais oublier l'essentiel... {U sort une lettre de sa poche.) Tiens, Bluette, va porter sur-le-champ cette missive pressée pour M. Loulou, entrepreneur de musique, barrière des Rats, à l'estaminet de la Poule homicide... va, cours.

BLUETTE. Mais, Mousicur, si je sors, je ne ferai pas ma besogne, et si mes maîtres reviennent...

CABRION. Zémire, ces observations sont saugrenues... obéissez à ma voix...] Une, deux, trois... partez, muscade !

BLUETTE. Bon, il m'appelle muscade à présent ! Je fais tout ce qui veut!.. Tant pis si on me gronde... je vas à la Poule homicide. Monsieur. (Elle sort.)

VWk WV\ WW WW VW» VWV WV\VW4 VVV\, VtX-Vi \1

iA\vvv\vvw*\w

Page 1