U LE CAVALIER
succombant dans le Cirque, voulait du moins tomber avec grâce.
L'homme à cheval ne veut pas tomber du tout, il se rattrape aux crins, à la selle, à l'encolure; il se raccrocherait à la queue si elle tombait sous sa main, et pendant ce temps, le cheval, libre de ses mouvements, s'en donne à cœur joie.
C'est seulement lorsqu'il a cessé que le cavalier, raffermi en selle, veut avoir son tour; mais dès les premières attaques le cheval recommence.
C'est donc en selle à piquet qu'on doit monter les chevaux rétifs ; elle permet de se servir des éperons et de la cravache pendant la défense.
Avec cette selle il n'est pas nécessaire de tenir, on est tenu. Les jambes, devenues indépendantes, et n'étant plus forcées d'exer-
cer ces pressions auxquelles il faut avoir recours pour tenir en selle anglaise^ peuvent donner aux éperons toute leur puissance.
La cravache, d'un autre côté, agit à propos et aussi facilement sur toutes les défenses.
Souvent même ces défenses peuvent être arrêtées à leur début, ce qui arrive rarement en selle anglaise, où, malgré lui, le cavalier a, tout d'abord, recours aux pressions qui servent à la tenue, au lieu d'arrêter la résistance par l'emploi des fers, etc.
Entre mille, combien trouve-t-on de cavaliers qui attaquent sur la pointe? un à peine.
Je le répète, à la suite de l'attaque, lorsque le cheval bondit ou recommence à pointer, si le cavalier ne chercheplus qu'à tenir, il ne peut corriger, tandis qu'en selle à piquet il attaquera franchement sur la pointe.
io.
Alors ses fers, toujours attachés aux flancs i
du cheval par des attaques sourdes et pro- -t
fondes, finiront par le porter en avant.
Je recommande donc la selle à piquet pour monter les chevaux rétifs; elle donne au cavalier ce calme qui vient de la confiance, cette sécurité dont la source est le sentiment de la puissance et de la force. Ce n'est plus une lutte qu'il engage, c'est sim- 4
plement une leçon qu'il donne.
Le résultat de cette leçon, reçue à propos, sera de faire renoncer bien vite le cheval à des résistances qui amènent toujours et immédiatement le châtiment; il remarquera que la correction cesse avec l'entêtement, et s'empressera de céder, ce qu'il se garderait bien de faire s'il se sentait le plus fort.
Lorsque l'élève est assez avancé pour monter des chevaux rétifs, il peut arriver que,
confiant dans la solidité que lui donne la selle à piquet, il se laisse entraîner et prolonge la résistance en ne cessant pas à temps les corrections. Pour éviter cet abus qui pourrait entraîner de graves inconvénients, le professeur, par ses indications, devra seul diriger, dès le commencement de la lutte, l'emploi des aides, des fers et de la cravaché, afin d'en modifier ou d'en faire cesser l'emploi en temps opportun. Car, je ne saurais trop le répéter, la correction doit arriver à propos et ne jamais être injuste.
Je pourrais citer une multitude de cas à l'appui de ce que j'avance sur l'influence du . moral, dans les défenses des chevaux, lorsque la corrcetion est injuste ou qu'elle n'est pas appliquée en temps utile ; je me contenterai de deux exemples :
J'avais à l'Hippodrome seize chevaux dres-
ses d'une manière particulière pour un des
exercices qui composaient le spectacle. H
A un moment donné, , tous ces chevaux j
montaient sur des plateaux de bois et y restaient en attitude. A. un autre, ils devaient se placer en y posant seulement les pieds de devant, ce qui permettait de leur en faire faire le tour de deux pisteSy l'avant-main élevée sur le plateau en conservant l'arriérer 4 main sur le sol.
A toute éventualité, et afin que mon spec- ^
tacle ne courût pas risque d'être arrêté par indisposition y j'avais fait apprendre le rôle à trois doublureSj trois autres chevaux dressés de la même manière, et prêts à remplacer au besoin.
Depuis deux mois déjà, le nouvel exercice '
marchait sans accident , lorsque , le jour même d'une représentation, un des seize chefs i
d'emploi reçut d'un de ses camarades un fraternel coup de pied qui le mettait dans l'impossibilité de paraître en public.
Quelques heures me séparaient encore de celle de la représentation, je fis dresser immédiatement l'appareil, et seller le seul cheval disponible ce jour-là sur les trois destinés à doubler les premiers sujets.
Dès qu'on voulut le faire approcher de la première table^ il commença par refuser de se porter en avant, et ne répondit aux insistances du cavalier qu'en faisant des demitours et des pointes.
Comme le cheval était dressé, j'engageai l'homme qui le montait à le déterminer en se servant des fers et de la cravache, ce qu'il fit simultanément avec une grande énergie ; mais plus il attaquait, plus le cheval mettait d'opiniâtreté dans la défense.
Irrité par ce contre-temps d'autant plus fâcheux que, l'heure de Touverture des bureaux approchant, il n'y. avait pas de temps à perdre , j'ordonnai avec colère d'apporter un caveçon, je fis placer derrière le cheval deux hommes armés de chambrières , et tentai de le faire obéir en le dirigeant avec le caveçon.
Mais à sa première résistance, au lieu d'opérer patiemment, avec douceur, avec progression, je le mis immédiatement au^c prises avec lés coups de chambrières d'un «• côté, — de l'autre, avec les attaques vigoureuses des éperons et de la cravache. Moyens de persuasion qui eurent, comme on va le voir, un assez médiocre résultat.
Le malheureux cheval opposa d'abord une résistance désespérée ; puis, anéanti, épuisé, il finit par s'arrêter court, tendit le dos et
se laissa accabler de coups. Et le seul fruit que je retirai de mon emportement fut d'être réduit à me contenter de quinze chevaux pour la représentation, au lieu de seize que' réclamait la régularité de Texercice.
Quant à la pauvre bête si cruellement maltraitée, il fallut quinze jours de dressage rationnel pour réparer la faute que la colère m'avait fait commettre, tandis qu'après avoir employé d'abord la douceur, si on avait seulement eu recours à une correction modérée et surtout opportune, une couple d'heures aurait suffi.
Voici un autre fait qui prouve jusqu'à quel point peut aller Tintelligence du cheval , lorsque la correction n'arrive pas à pro'pos, ou qu'il pense pouvoir l'éviter.
J'ai connu un cheval arabe, dressé en liberté, cheval qui, — lorsqu'on l'exerçait aux
répétitions^ — était toujours d'une soumission parfaite, d'une exactitude, d'une régularité incomparables dans son travail. Mais à la représentation il ne voulait absolument rien faire ; il avait eu occasion de constater qu'en public son maître ne le corrigerait jamais, et il ne se faisait pas faute d'en abuser.
Entre autres choses, on lui faisait tirer un coup de pistolet, après lequel il devait immédiatement se mettre à boiter; ce qu'il faisait admirablement à la répétition où la correction aurait été immédiate, mais en public, jamais.
Un soir qu'il avait donné cette preuve habituelle de l'indépendance de ses opinions, je conseillai de le faire rentrer au manège immédiatement après la sortie des spectateurs, en ayant soin de garnir les pre-
miers rangs de gradins d'un nombre suffisant d'amis et d'employés, pour lui faire croire à un vrai public.
Tout marcha tant bien que mal jusqu'au moment où il devait se mettre à boiter; mais à ce moment, comme il n'était pas dans la confidence, il refusa net, en se moquant de son maître dont il croyait la cham-
, brière paralysée par la présence de l'assem-
I blée.
' C'est là que la correction l'attendait, elle arriva à propos , fut exemplaire , et paya pour toutes celles qu'il avait esquivées; aussi en fut-il tellement stupéfait, tellement saisi, que, l'exercice terminé, on eut toutes les peines du monde à lui persuader^ue, pour rentrer à l'écurie, il n'était pas nécessaire de continuer à boiter; et depuis il n'est jamais retombé dans la même faute. Il avait