A. HUGO
Une autre fois,Robelin recevait de Victor Hug-o le billet suivant :
« CherRobelin, si vous êtes encore àParis,venez demain mercredi mang-er avec nous une dinde truffée, mais apportez en venant deux ou trois bouteilles de vin que vous tirerez de votre cave, car du vin à I franc est trop piteux pour le mêler aux truffes (i). »
On voit qu'on ne se gênait pas avec lui, comme disait M'"^ Hugo.
D'où vient donc que Judith Gautier, parlant de Robelin dans son Collier des jours, nous le repré-
(i) Ces lettres, publiées par Henry Lapauze dans le Figaro du 21 février 1891, n'ont pas été recueillies dans la Correspondance du poète.
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sente plutôt comme un peu avare? C'est qu'à cette époque — et l'on était sous l'Empire — Robelin avait à masquer des revers de fortune dus à des traits de g-énérosilé que lui seul connaissait. Mais, tout en se privant sur la toilette et en réduisant son train de maison, il n'en gardait pas moins son argenterie, comme en témoigne ce billet de Théophile Gautier, que je tiens de M. Maurice Guillemot :
« M. Théophile Gautier prie monsieur Robelin de vouloir bien avoir la complaisance de lui prêter sa vaisselle et ses verres. »
Ils habitaient alors tout près l'un de l'autre, à Neuilly: Théo, rue de Longchamp,32; Robelin, rue Saint-James, et pendant de longues années l'architecte venait voir le poète chaque jour après son déjeuner.
« Il entrait, dit Judith Gautier, par h\ porte de la cour dont on n'avait qu'à tourner le bouton et qui sonnait en s'ouvrant. C'était pour ne déranger personne ; mais son entrée dans la salle à manger causait toujours, néanmoins, un indescriptible tumulte et un grand émoi : il avait à sa suite un chien de chasse blanc et gris et un vieil épagneul noir. Aussitôt la porte vitrée enlr'ouverte,les chiens
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se précipitaient dans la salle à manger, où ils étaient accueillis par les jurements et les miaulements des chats épouvantés et par des cris de toute espèce.
— « Prenez s;a rde aux chats ! N'entrez pas 1 {Tenez vos chiens !
— « Ici, Stop! Tiby, allez coucher!
« Et quand on était parvenu à refermer la porte sur les chiens expulsés, ils rentraient aussitôt d'un bond par la fenêtre, et les imprécations recommençaient de plus belle (i). »
Quelquefois aussi, de loin en loin, on faisait bombance rue Saint-James. C'était quand M'^^ Victor Hugo venait à Paris pour se distraire de la solitude morose de Guernesey. Robelin ne manquait pas alors de l'inviter avec les quelques amis restés fidèles au maître, dont au premier rang Théophile Gautier, Meurice et Vacquerie (2). Et, ces jours-là,
(1) Z,e Second rang da Collier, p. 4?.
(2) 11 ne se contentait pas de l'inviter à sa table, il lui donnait quelquefois l'hospitalité, comme en témoigne la correspondance d'exil de M"»e Victor Hugo. Elle écrivait, en effet, de Guernesey à sa sœur Julie, le i8 octobre i857 :
« Madame Meurice m'a écrit que Robelin mettait son logement à ma disposition. Je l'accepte et cela me vient en aide. Je vais répondre à madame Meurice pour qu'elle remercie Robelin et lui dise que j'userai de sa bonne grâce. »
Et le 10 janvier suivant :
«... Je serai à Paris avec Adèle du 20 au 26 janvier, tout est préparé pour notre départ, les malles sont descendues dans ma chambre, et voilà trois semaines que j'ai l'autorisation de mon mari
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comme de juslCjOn mettait les petits plats dans les grands.
« Notre camarade Berthe, la fille de Robelin, dit encore Judith Gautier, dirig-eait les préparatifs et surveillait l'œuvre de Rosalie, sa vieille cuisinière grognonne, barbue et solennelle. Elle avait des talents de cordon bleu que l'ordinaire frugal de la maison utilisait peu et qui n'étaient mis à l'épreuve que dans les grandes occasions.
« Son chef-d'œuvre était un pâté fameux qu'elle mettait plusieurs jours à parfaire et qui, par ses dimensions, eût été digne d'être servi sur la table des Biirgraves pour faire suite au « bœuf entier »; il était succulent , délicat et d'une complexité savante.
« Les convives arrivaient séparément. M™^ Victor Hugo toujours en retard; elle s'excusait en racontant qu'elle avait dû pétrir de ses blanches mains une bonne pâtée pour Léda, la levrette de son fils Charles qui ne confiait cette mission qu'à elle seule.
d'aller te voir. Cela n'a pas été sans peine. Moi partie, je te l'ai dit, ma maison est bouleversée. Ces messieurs, qui n'aiment pas les soins du ménage et qui trouvent la maison trop triste sans les femmes, se sont décidés à aller manger à l'hôtel pendant mon absence... Je descendrai chez Robelin. » (Lettres inédites communiquées par M. Lefèvre-Vacquerie.)
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« Devant une glace, elle arrangeait alors sa coiffure et cela lui prenait beaucoup de temps. Sous son chapeau, elle avait gardé ses cheveux roulés en papillotes : elle les déroulait maintenant, les crêpait, disposant autour de son front bombé une auréole noire. Elle avait de larges yeux très sombres, un petit nez en bec d'oiseau, le menton fin et le teint très bistré. Bonne et charmante, mais distraite, perdue comme dans une sorte de rêve, n'étant jamais à ce qu'on disait (i)... »
Enfin l'on se mettait à table et, après avoir causé pendant deux heures du glorieux proscrit, on buvait en chœur à sa santé.
Cependant il vint un jour où Robelin connut la gêne et dut à son tour frapper à la bourse de ses amis. C'était après les événements de l'Année terrible. On sait qu'une loi de circonstance avait fait remise de leurs loyers aux petits locataires qui avaiemt subi le siège de Paris. Robelin perdit, de ce chef, une somme considérable et, de plus, les deux ou trois maisons importantes dont le prix de location aurait pu le dédommager pendant un certain temps restèrent inhabitées. Comme, malgré tout, il fallait vivre et faire face à ses engagements, il se souvint alors qu'il avait rendu plusieurs fois
{i) Le Second rang du Collier, p. 3o6,
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service à Victor Hugo et il lui demanda francip^' ment de lui venir en aide. Mais la fourmi n'est f y*"^' prêteuse. Le bonhomme dit même que c'est sAV moindre défaut. Victor Hug-o, qui venait d'êtl**^^ expulsé de Bruxelles pour avoir ouvert sa maisi aux réfugiés de la Commune, se trouvait à Gue , nesej quand il reçut sa lettre. Il lui répondit au;!' sitôt :
« Haiiteville-House, lo novembre i8j2.
«Moucher, mon vieux, mon excellent ami, vn embarras ne sont rien près des miens. J'ai vendi ma rente italienne et j'ai engagé mes autres titres. Cependant voici : je puis disposer en ce momeni d'une somme de 1.434 francs (traite sur Hetzcl. échéance le 5 janvier), je vous l'offre. Si elle pcui vous aider dans vos paiements, écrivez-moi un mot j'endosserai la traite et je vous l'enverrai courrier par courrier. Vous m'enverrez en échange une traite de somme égale, sans intérêts, bien entendu, à l'échéance que vous voudrez. Ces 1.434 francs seront bien peu de chose, mais c'est tout ce que je puis en ce moment. Prenez si cela peut vous servir.
« A vous du fond de mon cœur.