‹ Le cenacle de Joseph Delorme, 1827-1830 (volume 2)Chapitre 6 sur 50 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ACHILLE ET EUGENE DEVÉRIA

Comment Achille Devéria se lia avec Victor Huço. — Les représentations du Freischiits à l'Odéon. — L'album de M"e Victor Hugo. — Un billet inédit du dessinateur au poète. — Eugène Devéria. — Son atelier rue de l'Ouest. — La maison des Devéria rue Notre-Dame-des-Champs. — Portraits de leur grand'mère et de leur mère par ]M°'e Victor Hugo. — Laure Devéria leur sœur. — Eugène après le succès de sa Naissance. d'Henri lV,a\x Salon de 1827, — Son atelier de larue Notre-Dame-des-Champs.— Les romantiques s'y donnent rendez-vous. — Son grand bal paré et masqué deThiver 1828. — Les aquarelles d'Achille Devéria et ses portraits de Victor Hugo et de Lamartine. — Son entrée à la Bibliothèque nationale. — Sa mort. — Son frère Euo-ène quitte Paris et se jette dans l'apostolat religieux. — Catholique ardent à Avignon, il se fait protestant à Pau. — Opinion de Guttinguer sur son abjuration.

Les relations de Victor Hugo avec Achille Devéria remontaient à la fin de l'année 1824, s'il faut en croire le « témoin » de Victor Hugo raconté.

Depuis le 7 décembre de cette année, on jouait à rOdéon le Freischiits arrangé ou plutôt défiguré

par Caslil-Blaze,ettousles romantiques se rendaient à ce théâtre pour applaudir, sous le titre de Robin des Bois, le chef-d'œuvre de Weber.

Or, un soir que Victor Hugo et sa femme atteu daient sous les galeries de l'Odéon l'ouverture des portes, ils se trouvèrent à côté d'un grand jeune homme au visage ferme et cordial, qui les salua et entra en conversation avec eux. C'était Achille Devéria dont des centaines de lithographies avaient déjà répandu le nom dans le public lettré. Il était très mélomane et ne se lassait pas d'entendre la chanson à boire et le chœur des chasseurs du Freischiits.

On a vite lié connaissance quand on a vingt ans (i) et les mêmes goûts.

]\j[niL' Victor Hugo l'ayant complimenté sur ses dessins, Devéria lui demanda sielle avait un album. Quelques années plus tard, elle eût pu lui répondre qu'elle en faisait collection (2). Comme elle n'en avait pas encore, elle lui dit qu'elle en aurait un le lendemain. Et le lendemain soir, le dessinateur, qui habitait non loin de la rue de Vaugirard,où demeurait alors le poète des Odes et Ballades, vint avec son crayon étrenner l'album de M""» Victor Hugo.

(i) Achille Devéria était ne à Paris le 6 février 1800. {2) C'est cUc, en effet, qui les mit à la mode.

ACHILLE BT EUGENE DEVERIA

Peu de temps après, Achille Devéria adressait à Victor Hugo le billet suivant, qui montre leur intimité :

(' J'aurai le plaisir de me rendre demain à trois heures chez Monsieur Victor, je lui demande la permission de lui présenter mon frère.

(( Mes respects à Madame,

« A. DEVÉRIA (i). »

Son frère, c'était Eugène, qui devait s'illustrer, en 1827, par son tableau sur la Naissance d'Henri IV. Il travaillait alors avec Louis Boulang-er dans un atelier qu'ils avaient loué, à frais communs, rue de l'Ouest, mais il habitait en famille, avec sa grand'mère.sa mère, Achille etdeuxsœurs, dansune maison sise rue Notre-Dame-des-Champs, 4.4, au milieu d'un jardin qui, faute de murs de clôture, s'ag-randissait de tous ceux d'alentour.

(( La grand'mère, verte et ingambe, aussi jeune d'esprit et de cœur que ses petits-enfants, était presque leur camarade. La mère, au contraire,était indolente et endormie. On était deux ans sans la voir, on s'en allait en Chine, on la retrouvait im-

(i) Lettre inédite tirée de l'Album de M™° Victor Hugo et communiquée par M. Lefèvre-Vacquerie. Cet album, d'où j'ai extrait pour cet ouvraçe tant de choses iatéressftntes, n'est pas celui dont Achille Devéria avait illustré la première page. Je suppose que celuilà fut vendu, en 1862. avec le Ronsard de Victor Hugo.

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mobile dans son grand fauteuil de velours çrenat; elle ne semblait même pas s'être déshabillée, elle avait toujours, hiver comme été, une camisole et un jupon de piqué blanc, et sur sa tête un fichu de mousseline blanche posé à la créole ; étant fort g-rosse, elle avait l'air d'un paquet de neig-e ! Tout son mouvement était de faire quelques points de broderie qu'elle ne finissait jamais, et de grignoter des bonbons (i). »

J'ai dit qu'elle avait deux filles. La plus jeune, nommée Laure, belle fille un peu épaisse et qui devait mourir phtisique avant trente ans, était adorée et admirée de tous les siens.

L'autre, maigre et contrefaite, maisactive, aimable et dévouée, dirigeait la maison, et ce n'était pas une sinécure, car on tenait table ouverte chez les Devéria, et tous les soirs quelques amis d'AchiUc ou d'Eugène y étaient attendus à dîner. L'été on dressait la table dans le jardin, sous les arbres chargés de fruits. L'hiver, après le repas, Laure se mettait au piano et chantait des airs de sa composition, quand elle ne faisait pas danser, ce qui arrivait chaque fois qu'on était assez nombrinix pour former un quadrille. M™'' Victor Hugo, qui aimait beaucoup la danse, était l'astre de ces soirées avec

(i) Victor Hujo raconté, t. II, p. 85.

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]yjiie Motte, la fille du lithographe, qui devint un peu plus tard la femme d'Achille.

Pendant longtemps ce fut ce dernier qui pourvut seul à toutes les dépenses du foyer domestique, aussi dessinait-il avec acharnement pour y suffire. Mais dans les années qui suivirent son triomphe au salon de peinture, Eug'èhe lui vint en aide. Et la maison s'en trouva bien. La richesse y remplaça l'aisance, et le luxe — le confortable.

Eugène, qui était beau garçon, de grande taille et d'allure fière, et qui avait des goûts fastueux, trouva que la maison de sa mère ne répondait plus à la gloire de son nom. Il y avait, près de la Chambre des députés, trois baraquements, où l'on avait exécuté les figures colossales destinées au pont de la Concorde, qui sont aujourd'hui dans la cour d'entrée du château de Versailles. Il les acheta, les fit transporter dans un terrain vague de la rue Notre-Dame-des-Champs, afin d'y installer son atelier; après quoi il tendit celui-ci de belles tapisseries, mit aux portes de somptueuses portières, et, pour être digne de ce cadre princier, troqua la blouse blanche du rapin, tachée de couleurs et d'huile, contre un justaucorps de soie et de velours, au col et aux manches garnis de dentelles. Avec se? cheveux coupés en brosse, n ,

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ses moustaches retroussées et sa barbe pointue, on eût'dit un vénitien du xvi® siècle. Sans compter qu'il était un admirateur fervent de l'école vénitienne. Il avait cela de commun avec son camarade Boulanger qui l'avait suivi rue Notre-Dame-des-Ghamps.

Naturellement son atelier fut bientôt le rendezvous de tous les talents et .de toutes les élégances du monde romantique.

On n'a pas oublié le bal paré et masqué qu'il donna pendant l'hiver de 1828, et dans lequel Alfred de Musset parut costumé en page Renaissance, et Gustave Planche en sultan, appuyé sur les épaules de RafFet et de Robelin.

L'éclatante renommée dont il jouissait à vingtdeux ans, bien loin de nuire à son frère, profita ]»hitôl à sescommandes. Etlui-même(jeparle d'Achille) fit un sérieux effort pour ne pas être au-dessous de son cadet (i). Non content de dessiner sur pierre, il s'essaya dans la peinture. On a de lui des aquarelles (jui sont aujourd'hui très recherchées des amateurs. Je citerai entre autres son Torqnalo Tasso présenté à Elisabeth d'Autriche; sa Translation de la case de la sainte Vierge; Périclés ches Aspasie,ei une très belle Descente de croix. On lui doit aussi des cartons de vitraux intéressants. Mais,

(i) Eugène Dcvéria était né en i8o5.

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ensorame,toutcelane vaut pas^commeart-ses meilleures lithographies. — Il avait exposé, en 1822, une série de portraits vraiment remarquables, dont ceux de Descartes, Racine, Corneille et M""^ de Sévigné. En 1829, tout Paris admira son portrait de Victor Hug-o, et il ne fut pas moins heureux, l'année suivante, avec celui de Lamartine. Gigoux, qui s'y connaissait, dit en ses Causeries : « Un quelque chose de plus, et ce seraient des eauxfortes de Van Djck,mais ce quelque chose n'y est pas. » N'empêche que ces portraits sont aujourd'hui classiques. Victor Hugo écrivait à Lamartine, le 12 juillet i83o :

« Devéria a fait un portrait de vous que j'ai trouvé beau et que je lui ai conseillé de publier. C'est une grande et noble figure qui débarbouillera l'idée étrange que le public devait se faire de vous d'après tous les petits portraits coquets, mignards et décolletés qui couvraient vos éditions (i). »

On trouvera ce beau portrait de Lamartine en tête de l'édition originale de son Voyage en Orient.

Est-ce lui qui dégoûta à tout jamais le poète des Méditations des dessins deMindoze et de Desenne lithographies par Motte? Peut-être; ce qu'il y a de sûr, c'est que, dans les éditions des œuvres de

(i) Lettre à Lamartine, p. io4.

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Lamartine postérieures à ce portrait, il n'y en a plus de ces deux dessinateurs.

On raconte que Devéria gagnait à cette époque avec son crayon gras de deux à trois cents francs par jour. Mais il n'en était pas plus riche, sa mère et sa sœur dépensant l'argent sans compter. Il vint même une heure où, à force de travailler de chic pour contenter sa nombreuse clientèle, il finit par mécontenter tout le monde et perdit jusqu'au respect de son art. Ce jour-là il se vit obligé de solliciter un emploi pour vivre, el Bixio le fit entrer. en 1849, ^ ^^ Bibliothèque nationale, où, d'ailleurs, il rendit les plus grands services en mettant de l'ordre raisonné dans le chaos du départementdes estampes.

Il mourut en 1867. Vers le même temps, son i frère Eugène, après avoir exposé trente ans durant 1 toutes sortes de tableaux du genre historique (i V sans pouvoir retrouver le succès de sa Naissanc: d'Henri IV, quitta Paris et se jeta, je ne sais sous quelle influence, dans l'apostolat religieux.

Ayant d'abord planté sa tente à Avignon, il s'y signala par un prosélytisme catholique qui étonna tout le monde, car on est encore plus païen que

(i) Notamment la Fuite en Egiiple (i838), la Résurrection du Christ (i844). l'Inauguratian de la statue d'Henri IV a Pau (i846), la Mort de Jane Seyinour (1847), ^** Quatre Henri {1837); la Réception 'de Christophe Colomb par Ferdinand et Isabelle {iSùi).

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catholique dans l'antique cité des papes. Mais le hasard ou l'esprit d'aventure l'ayant conduit quelques années après au pays du Béarnais, qui l'avait si bien inspiré à ses débuts, il se fixa définitivement à Pau (i). Et là, par une de ces contradictions qui déroutent l'esprit, tournant le dos au g-rand exemple de la vie d'Henri IV, il abjura le catholicisme, trouvant sans doute que Paris ne valait pas une messe.

On jug-e du scandale que causa parmi ses compag-nons de jeunesse cette abjuration inexplicable. Victor Pavie, passant sur ces entrefaites à Pau, lui refusa franchement connaissance ; et le protestant Ulric Gutting-uer qui, tout en demeurant fidèle à la religion de son berceau, allait plus souvent à l'ég^lise qu'au temple, s'exprima ainsi sur son compte : « J'aurais encore compris cela de la part d'Achille qui, lui, du moins, avait le masque et les allures d'un hug"uenot, mais de la part d'Eugène, dont le talent et les mœurs faisaient songer aux Romains de la Renaissance, c'est un acte de folie qui me le fait prendre en pitié (2). »

Restons sur ce mot de Gutting-uer, quelque dur qu'il soit, je le trouve assez judicieux.

(1) Où il mourut conservateur du Musée, le 5 février 1868.

(2) Journal inédit de Gultinguer.

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