XXVIII
(i) Revue de Paris, du i5 décembre 1904.
Mais cette fois Sainte-Beuve, en allant à Kouen, cédait moins à un sentiment de curiosité artistique qu'au besoin de s'étourdir, à l'espoir de guérir du mal d'amour qui le rongeait. Et bien loin de penser à poursuivre un œil noir, en voyage, il ne songeait au contraire qu'à fuir celui qui le poursuivait maintenant partout. Quand il revint, Victor Hugo avait transporté son foyer à deux kilomètres de la rue Notre-Dame-des-Charaps. Gomme il ne pouvait plus s'y asseoir librement et dans la paix du cœur, le désespoir le prit, et un jour que Victor Hugo l'avait mis en demeure d'expliquer son changement d'attitude, il eut la franchise et la naïveté de lui avouer qu'il aimait sa femme. Ce fut le commencement de la fin deleur amitié. Mais quand la rupture fut consommée, Sainte-Beuve n'en demeurapasmoins fidèle à Boulanger (i). Et Boulanger agit de même envers Sainte-Beuve. En i836, le peintrede Mazeppa ayant retrouvé son grand succès de 1827 a\ecle
(1) On connaît les pièces de vers que Sainte-Beuve a dédiées à Boulanger dans les Consolations. On trouvera également son nom dans la pièce XXVIII du Livre d'Amonr :
Boulanger, plus discret, vrai dévot, à distance Se tient, joignant les mains, l'œil désireux et pense Qu'une telle blancheur (a), assise en des berceaux, Serait un sûr triomphe à l'éclat des pinceaux.
(a) Allusion au peignoir blanc que portait un jour M™» Victor Hugo.
Il6 LE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME
Triomphe de Pétrarque, Sainte-Beuve mêla ses compliments à ceux de ses anciens camarades du Cénacle, elle jour où cebeau tableau entra dans la galerie de l'hôtel de Gustine, s'il n'assista pas à la fête que le marquis de ce nom organisa en l'honneur de Boulang-er,il applaudit de tout cœur aux stances dont Théophile Gautier lui fit hommage à cette occasion.
«Beau cygne », disait Théo, parlant de Pétrarque^
Beau cygne italien, roi des amours fidèles. Poète aux rimes d'or dont le chant triste et doux Semble un roucoulement de blanches tourterelles.
Figure à l'air pensif et toujours à genoux, Les mains jointes devant ton idole muette. Te voilà donc vivante et revenue à nous !
Je (e reconnais bien ; oui, c'est bien toi, poète ; Le camail écarlate encadre ton front pur Et marque austèrement l'ovale de la têle.
Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur. Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde. Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.
Sous le laurier mystique et le divin rayon Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige Entre la Rêverie et rins|)iratioii.
Rien n'y inancjue... seigneurs blasonnés et superbes. Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers, Les vieillards sont chenus, et les pages imberbes.
LOUIS BOLLANCÎER Hy
De beaux jeunes garçons et de blonds écuyers
Soufflent allègrement aux bouches des trompettes
Et suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers.
Ces beaux tercets furent peut-être cause que Victor Hug-o ne fit rien sur le Triomphe de Pétrarque (i) ; qu'aurait-il pu dire de mieux? Mais vers le même temps, il dédommag^ea Boulanger de son silence par les admirables vers sur /aC/oci^equisont dans les Chants du Crépuscule et par les jolies stances d'^iTîY qui sont dans les Voix intérieures:
Louis, voici le temps de respirer les roses...
Car dans tous ses recueils il voulait qu'il y eût une fleur pour lui. Et de même, quand il voyageait, que ce fût dans le nord ou le midi de la France, dans les Flandres ou les Alpes, il avait toujours une pensée pour Boulang-er. Un jour même, cette pensée prit les proportions d'un véritable poème en prose.
C'était au mois de septembre 1889. Victor Hug'O malade, ou plutôt lassé de son labeur immense, était parti pour la Suisse, laissant sa famille à Villequier (2). Après avoir long-é le Rhin de Stras-
(i) Encore n'est-il pas sûr que les vers des Chants du Crépuscule, qui ont pour titre Ecrit sur la première page d'un Pétrarque, et qui sont datés du 24 octobre i835, n'aient pas été inspirés par le tableau de Boulanger.
(a) Il écrivait de Paris, le 27 août 1889, à M""» Victor Hu^o, qui était en villégiature à Villequier : « ... Je suis tellement souffrant.
Il8 LE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME
bourg à Baie et visité Lucarne, Berne et Lausanne, le souvenir de Boulanger le reprit à Vevey, comme deux ans auparavant en visitant Anvers, et il lui adressa, sous forme de lettre, le merveilleux récit de « choses vues » que je croyais trouver dans le livre de ses Voyages intitulé Alpes et Pyrénées et qui a été inséré sans rime ni raison dans la seconde édition du Rhin, parue en i845.
Je dis « sans rime ni raison.», car c'est par un manquement volontaire à la chronologie que Victor Hugo a fait cette insertion, comme je vais l'établir séance tenante.
Et d'abord le grand poète a eu tort d'écrire qu'il ne fit que deux voyages au Rhin, en 1 838 et en iSSg. Il en fit un troisième, en i84o, etM.Paul Meurice, qui a propagé cette erreur. est d'autant moins excusable,, que c'est lui qui a publié la correspondance de Victor Hugo relative à ce dernier voyage.
Or, la lettre de Veuey-Chillon-Laiisanne, écrite à Boulangerie 21 septembre 1 889, a été intercalée dans le Rhin à la suite des lettres ajoutées à la seconde édition, qui, comme celles de Worms,Man-
cl la solitude de la maison m'est si insupporlabic. que jr vais partir... Je ferai mon dernier acte (des Jumeaux) & mon retour. 11 n'y perdra pas, car je suis épuisé de i'aliarue, et si j'allais plus loin maintenant, je crois que je tomberais malade... ■ (Corresp.de Victor Hugo. )
LOUJS BOULANGER
ÏI9
heim, Spire, Heidelberg', Schafïouse, sont manifestement du mois d'octobre i84o. Il est facile de s'en rendre compte en consultant les itinéraires suivis par Victor Hugo dans ses trois voyages au Rhin.
En i838,. il se rend au Rhin par la Ferlé-sous- Jouarre, Montmirail, Epernay, Reims, Givet, Binant, Namur, Huy, Liège, Verviers, Aix-Ia-Cha pelle, Cologne, Mayence.... et il rentre en France par on ne sait où.
En 1839, il va directement à Strasbourg-, longe le Rhin jusqu'à Bàle, visite Lucerne et le Mont- Pilate, Berne et le Rigi, Veuey-Chillon-Lausanne, Genève, Aix-les-Bains, Avignon, Marseille, Toulon, Draguignan, Nice, Antibes, Cannes, Fréjus, Marseille, Lyon, Chalon-sur-Saône, Dijon, Troyes, Villeneuve-l' Archevêque et Sens.
En 1840, enfin, il gagne la vallée de la Meuse par Soissons et le nord de la France, visite Liège, ALxla-Chapelle, Cologne, Andernach, Saint-Goar, Bingen, Mayence, Heidelberg, Stockart, SchafFouse, la Forêt Noire et rentre en France par Forbach.
Gela dit, ouvrez maintenant la 2^ édition du Rhin ; vous verrez que de toutes les lettres de 1889, il n'y a que celles datées de Strasbourg et de Veuey- Chillon-Lausanne qui y aient trouvé place. Les lettres de Lucerne et de Berne auxquelles fait allusion
LE CENACLE DE JOSEPH DELORIIE
le commencement de celle de Vevey, ne parurent qu'en 1890^ dans le Voyage aux Alpes et aux Pyrénées, — et les lettres d'Avignon à Sens qui leur font suite ne furent insérées qu'en 1892 dans le Voyage en France et en Belgique sous la rubrique : Midi de la France et Bourgogne, 1889.
Mais le comble de l'invraisemblance, c'est que M. Paul Meurice, en mettant ces dernières au jour deux ans après les autres, s'excusa, dans l'avertissement de la partie du volume consacrée au Midi de la France, d'y reproduire les deux lettres de Marseille et de Toulon qui avaient, disait il, été insérées par erreur dans la première édition du Voyage aux Alpes et Pyrénées II! — Preuve évidente qu'il avait été trompé, bien qu'il eût entre les mains les albums et manuscrits de Victor Hugo, parla fausse chronologie adoptée en i845 pour la seconde édition du Rhin.
Il n'est donc pas étonnant que les travailleurs qui, comme moi, consultent de préférence les éditions originales des grands écrivains (et je n'ai guère que celles-là dans ma bibliothèque romantique) soient égarés par le désordre extraordinaire de certaines éditions de Victor Hugo.
Quel besoin, je vous le demande, avait l'auteur du Rhin d'y publier, en i845, la lettre de Vevey-
LÙUIS BOULANGER
C hillon-Lausanne à Boulanger, du moment qu'il gardait en portefeuille celles de Lucerne et de Berne qui la précédaient, chronologiquement parlant? Je ne sache pas que Vevey, Chillon et Lausanne soient situés sur les bords du Rhin !
Mais non, pour Victor Hu§o, la grande affaire, celle qui primait tout dans son esprit, c'était de multiplier par tous les moyens les éditions de ses œuvres. Je pourrais citer ici de nombreux exemples de ces tripatouillages mercantiles. Je me contenterai de constater que, pour faire entrer sa lettre à Boulanger dans la seconde édition du Rhin,'û commit, qu'on me passe cette hyperbole, une sorte de faux en écriture privée.
Il avait écrit dans le texte original : « Il pleut maintenant à verse sur Strasbourg, que je visitais il y a quinze jours; sur Lucerne, où j'étais la semaine passée. Il a, dans le texte imprimé^remplacé Lucerne par Zurich, afin de rattacher sa lettre de Vevey-Chillon-Lausanne à celle de Zurich qui, dans l'édition de 1 845, précède celle de Schaffouse et, comme elle, est de i84o.
En vérité tout cela est fait pour induire le public en erreur. Je souhaite donc que M. Gustave Simon, qui est aujourd'hui l'éditeur responsable des œuvres de Victor Hugo, fasse son profit de ces observations
critiques et nous donne enfin une édition revue, mise au point, définitive, du Rhin et des Alpes et Pyrénées, qui soit conforme à la chronologie et ne puisse tromper personne.
Revenons maintenant à Louis Boulanger.
On juge de la joie et de la fierté tout ensemble qu'il ressentit à la lecture de la lettre de Victor Hugo. Elle lui arriva à Rouen, qu'il n'avait pas revu depuis son voyage avec Sainte-Beuve. Il y répondit aussitôt en ces termes :
Rouen, 4 octobre 1889.
« J'ai reçu votre admirable lettre, mon cher Victor,je l'ai reçue un peu tard parce qu'on me l'a renvoyée de Paris à Rouen, où je suis présentement; vous ne sauriez vous figurer le plaisir qu'elle m'a fait; il y a si longtemps que je ne vous ai entendu, et c'était comme si votre voix m'eût parlé; ce que vous voyez est bien beau, sans doute, mais je suis sûr que cela ne me ferait pas autant de plaisir que la peinture que vous en faites; tout se colore plus richement en passant par vos sensations, vous êtes aussi excellent peintre que profond penseur et
la création se reflète en vous dans toute sa splendeur; je vous assure que c'est une bien grande joie pour moi d'être aimé par un homme tel que vous!
« Votre lettre m'a donc ravi et je n'ai pu m'empêcher de la lire à quelques amis qu'elle a tellement intéressés que, pressé par leurs instances, je leur ai accordé la permission de l'insérer dans le Journal de Rouen (i); je ne crois pas avoir fait une chose qui puisse vous être désagréable, c'est une générosité de ma part, un plaisir que je fais partager aux autres, et vous approuverez, j'en suis sûr, ce bon sentiment de ma part.
« Il y a environ huit jours, c'était un vendredi, je me suis embarqué avec quelques amis pour Le Havre. Il était minuit, la pluie tombait à torrents, la nuit complètement noire, vous connaissez ces
(i) Elle y parut, en effet, le 17 octobre 1889, précédée de la note suivante :
« Ce feuilleton est extrait d'une lettre inédite de M. Victor Hugo, qui n'était pas destinée à l'impression. La lettre était adressée à l'un de nos jeunes peintres les plus célèbres, M. Louis Boulanger, dont, il y a quelques jours, nous annoncions la présence à Rouen. Nous nous estimons heureux d'avoir pu obtenir de l'amitié de JM. Louis Boulanger la faculté de communiquer à nos lecteurs cette admirable page de l'illustre auteur des Feuilles d'Automne et de Notre-Dame de Paris, page d'autant plus curieuse qu'elle arrive comme par surprise à la publicité, qu'elle est tombée sans préméditation et sans arrière-peasée de la plume du grand poète et qu'on n'y retrouve pas moins le cachet de son génie. «
sortes de départs. Ils ont bien aussi leur poésie, et vous pouvez imaginer avec quelle rêverie sombre et douce je me sentais entraîné sur les eaux ténébreuses, l'œil fixé sur la petite lumière tremblotante de la vigie et n'entendant de temps à autre que la voix grave du capitaine donnant des ordres. Je pensais bien à vous. Vers le matin, je m'étais endormi dans la cabine après avoir longtemps résisté au sommeil. Je me sens tout à coup tirer par le bras, j'ouvre les jeux, je me les frotte, et, à mon grand étonnement, je vois devant moi M™« Hugo et Vacquerie, c'était une apparition; je vois ensuite Didine(i) sur le pont ainsiqueDédé(2), Toto (3) et Charles ; j'en tombais des nues parce que c'était à l'improviste; la chose était pourtant bien simple, tout ce monde aimé venait de quitter Villequier et s'était lancé dans le Louis-Philippe à son passage, allant aussi au Havre. Jamais rencontre ne me fît tant de plaisir, aussi cet incident m'a porté bonheur pour le reste du voyage. J'ai vu la mer, mon cher Victor, la grande mer, car on la voit très belle du Havre à Cherbourg où j'ai été; je me suis dignement comporté sur elle et n'ai point été
(i) Léopoldinc, la fille aintc du poète, (a) Adèle, son autre fille, qui vit encore. (3) François-Victor, frère cadet de Charles.
malade ; le temps était toujours mauvais, et de l'eau de tous côtés, mais je n'étais attentif qu'à l'admirable spectable que j'avais sous les yeux, c'est le plus beau assurément et le plus varié ! Les montagnes sont bien belles, mais j'aime encore mieux la mer. En arrivant à Cherbourg-, le ciel s'était éclairé, les eaux étaient bleues et nous avons fait une entrée assez sereine dans le port qui est magnifique et entièrement creusé dans le roc vif. Le soir même de mon arrivée, j'ai été me promener au bord de la mer, le ciel était bleu, la lune pleine et éclatante faisait scintiller tous ces charmants coquillag-es que l'on ramasse avec l'empressement d'un enfant, en reg^ardant arriver sur le sable fin ces belles frang^es de mousse qui ressaulent si gaiement le long- de la plage. Que j'aurais été content de me promener là avec vous ! Le lendemain je suis monté sur la montagne du Roule dont les blocs de g-ranit roug-e sont d'un ton superbe au soleil et dont les silhouettes sont très belles.
« Il y a une forteresse au sommet et de là la vue plonge sur la ville, le port, la rade pleine de vaisseaux et l'immense mer qui emplit l'horizon, c'est magnifique.
« J'ai visité le fort RoyaL qui protège la rade, il a été bâti sous Louis XYI, ce qui ne l'empêche pas
d'être fort beau ; c'est une architecture simple, d'un l^"' style qui rappelle le roman et dont le caractèreP*"* sévère convient bien à sa destination, puis, il est là, 5^fièrement planté sur le roc nu avec une belle ceinture de vagues, ce qui parerait, je crois, et ferait passer le magnifique palais de la Bourse, lui-même. « J'avais malheureusement oublié mon livre de croquis et je n'ai pu dessiner le fort, je le regrette beaucoup. Il y a à Cherbourg une église gothique qui, malheureusement, a été restaurée; mais on y trouve encore de charmantes choses, surtout un petit portail bien délicatement travaillé ; une chose qui m'a beaucoup frappé aussi, c'est la digue — ce sont là de grands travaux qui donnent une grande idée de la puissance de l'homme. La veille de noii arrivée à Cherbourg on donnait Angelo et j'ai regretté de n'avoir pas assisté à la représentation, cela devait être singulier. Après avoir bien admiré Cherbourg, je suis revenu au Havre, qui n'a rien pour lui, si ce n'est d'être au bord de la mer, et me voici maintenant à Rouen, où je regarde de tous mes yeux les admirables constructions qui s'effacent de jour en jour malheureusement et qui ne seront pas remplacées ; j'ai fait aujourd'hui une course aérienne sur la cathédrale et j'en suis tout ébloui. On m'a gracieusement accordé la permission des
amper des figures et j'en profile ; vous verrez, orsque nous nous retrouverons à Paris, des cho- Jies fort belles. J'ai pris, rue Grand-Pont, deux fig-uines qui sont, je l'assure, dignes de Raphaël.
« Adieu, mon cher Victor, je brûle maintenant d'entendre la fin de votre drame, toutes les belles choses que j'ai ^'ues, mer, montagnes, édifices, tout m'y a fait penser (i). Je vous serre les mains, je vous aime de' tout mon cœur et vous admire à l'égal de ce qu'il y a de plus beau.
« Votre frère dévoué,
« Si par hasard vous vouliez m'écrire encore, adressez à M. Louis B..., chez M. Gaugain, rue des Barbiers, n° i?i, à Rouen (2). »
Que dites-vous du mot de la fin : « Je vous admire à l'égal de ce qu'il y a de plus beau? » Tout Boulanger tient dans ce cri du cœur.
Certes, il aurait pu placer son admiration beaucoup plus mal ; il est permis de penser cependant
(1) Il s'agissait du drame les Jameaux.qui ne fut jamais terminé. Le manuscrit porte sur la première page du premier acte la date du 36 juillet 1889. Sur la dernière page, on lit : Interrompa le 23 août par maladie.
(2) Celte lettre inédite, que m'a communiquée M. Louis Barthou, était adressée à Monsieur le F*^ Hngo, poste restante, à Marseille. Elle lui fut renvoyée à Chalon-sur-Saône, où il la trouva poste restante, le 18 octobre.
qu'elle fut trop exclusive. M. René Paul-Huet m'J"communiqué une lettre de Gustave Planche à soi père, datée de Florence, 2 octobre 1842, qui renferme à cet égard des remarques fort justes :
« Tout ce que vous me dites, mon cher ami, sui Delacroix, sur Riesener, sur Boulanger, est déplo rablement vrai, écrivait Planche à Paul Huet. Pouij tenir tête à toutes les difficultés de la vie de Paris, pour marcher dans une voie droite et légitime, pour 't* ne pas succomber aux flatteries, pour entendre sans * découragement les conseils d'une critique éclairée, il!'^ faut une grande force de caractère, une grande netteté d'intelligence. Aujourd'hui, par les journaux. l'on parvient et on s'élève plus vite qu'autrefois. L'a; tiste,s'il n'y prend garde, arrive bientôt à un état de surexcitation fiévreuse. Pour maintenir son intelligence en bonne santé, il faut veiller sur soi-même à chaque instant du jour. Je le sais, et vous le savez aussi ; malheureusement, Boulanger paraît l'ignorer complètement. Vous n'avez pas oublié combien de fois ilm'a boudé pendant des mois entiers parce que, dans l'intention de ne pas le désobliger, je m'abstenais déparier d'une peinture que je trouvai ^ mauvaise. Delacroix a été beaucoup plus tolérant, et je crois (|u'il a eu raison. L'amitié de Victui
lugo, si toutefois ce mot a un sens pour lui, a été ineste à Boulanger; elle lui a valu trois ou quatre des assez sonores, et encore son nom n'est écrit n toutes lettres que dans les notes : sur la dédiace il s'appelle L. B... Mais elle l'a rendu sourd à ous les conseils et l'a empêché de choisir une fois )our toutes une voie dans laquelle il pût persévérer lans retour. Les incertitudes, les oscillations de on intellig-ence ont quelque chose d'affligeant. Il jossède plusieurs des qualités qui font le grand 3eintre, et il ne sait pas être lui-même. Grand léfaut à mon avis (i). »
C'était aussi l'avis de Sainte-Beuve qui, à la mort de Boulanger, écrivait à Victor Pavie :
a Eh bien, voici Boulanger qui a répondu au premier appel, — organisation tourmentée et un peu faible qui n'a pu franchir le pas de soixante ans. C'était bien plus un poète qu'un peintre, ou bien le peintre des poètes. C'était un Jules Romain qui avait eu Victor Hugo pour Raphaël: de là bien des irrégularités, et finalement des défaillances. Il restera comme un médaillon enchâssé dans notre Cénacle ; ne trouvez-vous pas que c'est là sa vraie place (2) ? »
(1) Lettre inédite.
(a) Victor Pavie, sa Jeunesse et ses relations littéraires.
l3o LE CÉNACLE DE JOSEPH DELORME
Assurément, et c'est pour cela que je lui ai fait une place dans ce livre.
Quand il mourut, le 5 mars 1867, il était depuis sept ans directeur de l'Ecole des Beaux-Arts et du Musée de Dijon. Il avait succédé, en 1860, à Ziegler, qui fut le camarade de régiment d'Alfred de Vig-ny : ce fait seul indique qu'il avait renoncé à la lutte. Le coup d'Etat du Deux-Décembre, le départ de Victor Hug^o pour l'exil, la mort de sa sœur Annette, qui tenait sa maison, l'avaient en effet complètement désemparé. La jeune femme qu'il épousa, passé la cinquantaine, ne put lui rendre la foi de ses belles années (i). Depuis longtemps déjà il vivait péniblement sur sa réputation (2).
A partir de 1862 ou peut dire qu'il se survécut.
(0 Elle se nommait Ad<'laïde-Calherine-Amélie Lemonnier-Del.ifossc. A l'occasion du mariage de Boulanp^cr, M°ie Victor Hugo mandait de Guerncsey à sa sœur, le 24 février i8jG : «... Boulanger nous a écrit une lettre très émue. Il doit avoir près de cinquante ans, il épouse une fille de 27 ans. Elle est bien de sa personne, très élevée de cœur, elle est fille d'un ancien acteur qui a joué dans une pièce de mon mari. Elle a (jnehiue fortune, une maison à Vanves, oii Boulanger va demeurer. Il sera aussi hcureu.v cpic Téléki {a). L'arbre d'un jardinet vaut l'arbre d'im parc, la nature, le ciel sont égau.^L pour tous, un cœur qui aime vaut tous les cœurs... » (Lettre inédite communiquée par M. Lcfèvre-Vacquerie.)
(2) Je possède une lettre inédile de lui, datée du iG mai i84y. où il dit au directeur des Beaux-Arts :
« Cher Monsieur et ami, pensez-vous à ce que je vous ai écrii
(a) Réfugié hongrois dont Victor Hugo fit la connaissance à Jersey, pendant son exil.
LOUIS BOULANGER l3l
Il mourut presque oublié dans le poste honorable où il avait pris sa retraite, et où, par une rencontre sing-ulière, il eut lui-même peur successeur l'artiste qui fut le graveur du Cénacle, comme il en fut. le peintre. J'ai nommé Célestin Nanleuil.
dernièrement pour mon tableau de la Sainte-Famille [a]"* Vous seriez bien aimable de donner une conclusion sonnante à cette petite atfaire, et de me pardonner l'ennui que je puis vous causer ; mais vous comprenez mon insistance, n'est-ce pas ? « Tout à vous di ciiore
(a) Ce tableau appartient à l'église Saint-Médard .