‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 3)Chapitre 10 sur 43 · XXVIII · texte numérisé non relu

XXVIII

(i) Revue de Paris, du i5 décembre 1904.

LOUIS BOULANGER

Mais cette fois Sainte-Beuve, en allant à Rouen, cédait moins à un sentiment de curiosité artistique qu'au besoin de s'étourdir, à l'espoir de g-uérir du mal d'amour qui le rong-eait. Et bien loin de penser à poursuivre un œil noir, en voyage, il ne songeait au contraire qu'à fuir celui qui le poursuivait maintenant partout. Quand il revint, Victor Hugo avait transporté son foyer à deux kilomètres de la rue Notre-Dame-des-Champs. Gomme il ne pouvait plus s'y asseoir librement et dans la paix du cœur, le désespoir le prit, et un jour que Victor Hugo l'avait mis en demeure d'expliquer son changement d'attitude, il eut la franchise et la naïveté de lui avouer qu'il aimait sa femme. Ce fut le commencement de la fin deleur amitié. Mais quand la rupture fut consommée, Sainte-Beuve n'en demeurapasmoins fidèle à Boulanger (i). Et Boulanger agit de même envers Sainte-Beuve. En iS'M), le peintre de Mazeppa ayant retrouvé son grand succès de 1827 avec/t'

(i) On connaît les piices devers (juc Saintc-IJcnve a dédiées A Boidançci- dans les Consolations. On trouvera également son nom dans la i)iocc "XXVHl dii Livre (rAinour:

Boulani,'cr, plus discret, vrai drv(^t, à distance Se lient, joit^nant les mains, l'œil désireux et |icjise Qu'une telle blancheur {a), assise en des berceaux, Serait un si\r trii)mi)he h l'éclat des iiinoeanx.

{(i) Allusion au pcitjnoir blanc nue portail un jour M""" Victor Hugo.

Il6 LE CÉNACLE DE JOSEPH DELOHME

Triomphe de Pétrarque, Sainle-Bcuve mêla ses compliments à ceux de ses anciens camarades du Grnacle, elle jour où celjeau tableau entra dans la galerie de l'iiotel de Custine, s'il n'assista pas à la fête que le marquis de ce nom organisa en l'honneur de Boulanger, il applaudit de tout cœur aux stances dont Théophile Gautier lui fit hommage à cette occasion.

«Beau cygne », disait Théo, parlant de Pétrarque^

Beau cygne italien, roi des ajnours fidèles, Poète aux rimes d'or dont le chant triste et doux Semble un roucoulement de blanches tourterelles,

Figure à l'air pensif et toujours à genoux, Les mains jointes devant ton idole muette, Te voilà donc vivante et revenue à nous !

Je te reconnais bien ; oui, c'est bien toi, poète ; Le camail écarlate encadre ton front pur Et marque austèrement l'ovale de la tête.

Tes yeux semblent chercher dans le fluide azur, Les yeux clairs et luisants de ta maîtresse blonde, Pour en faire un soleil qui rende l'autre obscur.

Sous le laurier mystique et le divin rayon Tu t'avances traîné par l'éclatant quadrige Entre la Rêverie et l'Inspiration.

Rien n'y manque... seigneurs blasonnés et superbes, Prêtres, marchands, soldats, professeurs, écoliers, Les vieillards sont chenus, et les pages imberbes.

LOUIS bollan(;er 117

De beaux jeunes carrons et de blonds écuyers

Soufflent allèoTement aux bouches des trompettes

El suspendent leurs bras aux crins blancs des coursiers.

Ces beaux tercets furent peut-être cause que Victor Huço ne fit rien sur le Triomphe de Pétrarque {i) ; qu'aurait-il pu dire de mieux? Mais vers le même temps, il dédommaoea Boulang-er de son silence par lesadmirablesverssur la C loche (\\\\s,on\, dans les Chants du Crépuscule et par les jolies stances d'^i>r «7 qui sont dans les Voix intérieures:

Louis, voici le temps de respirer les roses...

Cardans tous ses recueils il voulait qu'il y eût une fleur pour lui. Et de même, quand il voyageait, que ce fût dans le nord ou le midi de la France, dans les Flandres ou les Alpes, il avait toujours une pensée pour Boulang^er. Un jour même, cette pensée prit les proportions d'un véritable poème en prose.

C'était au mois de septembre 1889. Victor Hugo malade, ou plutôt lassé de son labeur immense, était parti [)0ur la Suisse, laissant sa famille à V'illequier (2). Après avoir longé le Rhin de Stras-

(i) Encore nVst-il pas siir que les vers des Chants dti Crépuscule, qui ont pour titre Ecrit sur la première page d'un Pétr<ir(/ue, et qui sont datés du 2/» octobre i835, n'aient pas été ins[)ir<'s par le labloan de Ilonlani^er.

(a) Il ccrivail, de l'aris, le y.-] aoill \S'.Uj, à M""* Victor Huefo, qui était en vilii';,naliirf à Ville((uier : « ... .le suis lelicuu'nl sutillrant,

Il8 LE CÉNACLE DE JOSEPH DELOHME

bourg- à Bâic et visité Lucerne, Berne et Lausanne, le souvenir de Boulanger le reprit à Vevej, comme deux ans auparavant en visitant Anvers, et il lui adressa, sous forme de lettre, le merveilleux récit de (( choses vues » que je croyais trouver dans le livre de ses Voyages intitulé A Ipes et Pyrénées et qui a été inséré sans rime ni raison dans la seconde édition du Rhin, parue en iS[\5.

Je dis « sans rime ni raison », car c'est par un manquement volontaire à la chronologie que Victor Hugo a fait cette insertion, comme je vais l'établir séance tenante.

Et d'abord le grand poète a eu tort d'écrire qu'il ne fit que deux voyages au Rhin, en 1 838 et en 1889. Il en fit un troisième, en i84o,etM. Paul Meurice, qui a propagé cette erreur^est d'autant moins excusable^ que c'est lui qui a publié la correspondance de Victor Hugo relative à ce dernier voyage.

Or, la lettre de Veuey-Chillon-Lausanne, écrite à Boulangerie 21 septembre 1889,3 été intercalée dans le Rhin à la suite des lettres ajoutées à la seconde édition, qui, comme celles de Worms,Man-

et la solitude de la maison m'est si insupportable, que je vais partir. . . Je ferai mon dernier acte (des Jumeaux) à mon retour. Iln'y perdra pas, car je suis épuisé de fatigue, et si j'allais plus loin

maintenant, je crois que je tomberais malade » [Corresp. de

Victor Hugo . )

LOUIS BOULANGER

heim, Spire, Heidelberg, Schafïouse, sont manifestement du mois d'octobre i84o. Il est facile de s'en rendre compte en consultant les itinéraires suivis par Victor Hugo dans ses trois voyages auRhin.

En i838, il se rend au Rhin par la Ferté-sous- Jouarre, Montmirail, Epernay, Reims, Givet, Dinant, Namur, Huy, Liège, Verviers, Aix-la-Cha pelle, Cologne, Mayence..., et il rentre en France par on ne sait où.

En 1889, il va directement à Strasbourg, longe le Rhin jusqu'à Bàle, visite Lucerne et le Mont- Pilate, Berne et le Rigi, Veveij-Chillon.' Lausanne, Genève, Aix-les-Bains, Avignon, Marseille, Toulon. Draguignan, Nice, Antibes, Cannes, Fréjus, Marseille, Lyon, Chalon-sur-Saône, Dijon, Troyes, Villeneuve-l'Archevêfjue el Sens.

En 1840, enfin, il gagne la vallée cPe la Meuse par Soissons et le nord de la France, visite Liège, Aixla-Chapelle, Cologne, Andernach, Saint-Goar, Bingen, Mayence, Heidelberg, Stockart, SchalFouse, la Forêt Noire et rentre en France par Forbach.

Cela dit, ouvrez maintenant la -i" édition <lu liliin : vous verrez que de toutes les lettres de i8."^ç), il n'y a que celles datées de Strasbourg et de Veoey- C hillon- Lausii nne qui y aient tiouvé plac«\ Les lettres de Lucerne et d(^ Berrjc auxquelles lait allusion

LE CKNACLE DK JOSEPH DICLOIX.ME

le commencement de celle de Vevey, ne parurent qu'en 1890.. dans le Voyage aux Alpes et aux Pyrénées, — et les lettres d'Avignon à Sens qui leur font suite ne furent insérées qu'en 1892 dans le Voyage en France et en Belgique sous la rubrique : Midi de la France et Bourgogne, 1839.

Mais le comble de l'invraisemblance, c'est que M. Paul Meurice, en mettant ces dernières au jour deux ans après les autres, s'excusa, dans l'avertissement de la partie du volume consacrée au Midi de la France, d'y reproduire les deux lettres de Marseille et de Toulon qui avaient, disait -il, été insérées par erreur dans la première édition du Voyage aux Alpes et Pyrénées!!! — Preuve évidente qu'il avait été trompé, bien qu'il eût entre les mains les albums et manuscrits de Victor Hugo, parla fausse chronologie adoptée en i845 pour la seconde édition du Rhin.

Il n'est donc pas étonnant que les travailleurs qui, comme moi, consultent de préférence les éditions originales des grands écrivains (et je n'ai guère que celles-là dans ma bibliothèque romantique) soient égarés par le désordre extraordinaire de certaines éditions de Victor Hugo.

Quelbesoin, je vous le demande, avait l'auteur du Rhin d'y publier, en i845, la lettre de Vevey-

LOUIS BOULANGER

Chillon-Lausanne à Boulanger, du moment qu'il cardait en portefeuille celles de Lucerne et de Berne qui la précédaient, chronologiquement parlant? Je ne sache pas que Vevey, Chillon et Lausanne soient situés sur les bords du Rhin !

Mais non, pour Victor Hugo, la grande affaire, celle qui primait tout dans son esprit, c'était de multiplier par tous les moyens les éditions de ses œuvres. Je pourrais citer ici de nombreux exemples de ces tripatouillages mercantiles. Je me contenterai de constater que, pour faire entrer sa lettre à Boulanger dans la seconde édition du Rhin,i\ commit, qu'on me passe cette hyperbole, une sorte de faux en écriture privée.

Il avait écrit dans le texte original : « 11 |)leut maintenant à verse sur Strasbourg, ({ue je visitais il y a quinze jours; sur Lucerne, où j'étais la semaine passée. 11 a, dans le texte imprimé.remplacé Lucerne par Zurich, a tin de rattacher sa lettre de Vevey-Chillon- Lausanne à celle de Zurich (pii, dans l'édition de 1 845, précède celle de Scliallousc et, comme elle, est de i8/jo.

En vérité tout cela est fait pour iiuluire le public en erreur. Je souhaite donc (pio M. (Juslave Simon, (jui estaujouid'hui l'éditeur responsable désœuvrés de Victor Hugo, fasse sou profit de ces observations

LE CENACLE DE JOSEPH DELO"ME

critiques et nous donne enfin une édition revue, mise au point, définitive, du Rhin et des Alpes et Pyrénées, qui soit conforme à la chronologie et ne puisse tromper personne.

* Il

Revenons maintenant à Louis Boulanger.

On juge de la joie et de la fierté tout ensemble qu'il ressentit à la lecture de la lettre de Victor Hugo. Elle lui arriva à Rouen *qu'il n'avait pas revu depuis son voyage avec Sainte-Beuve. Il y répondit aussitôt en ces termes:

Rouen, 4 octobre 1 889.

« J'ai reçu votre admirable lettre, mon cher Victor,je l'ai reçue un peu tard parce qu'on me l'a renvoyée de Paris à Rouen, où je suis présentement; vous ne sauriez vous figurer le plaisir qu'elle m'a fait; il y a si longtemps que je ne vous ai entendu, et c'était comme si votre voix m'eût parlé; ce que vous voyez est bien beau, sans doute, mais je suis sûr que cela ne me ferait pas autant de plaisir que la peinture que vous en faites; tout se colore plus Mchement en passant par vos sensations, vous êtes aussi excellent peintre que profond penseur et

LOUIS BOULANGER 123

la création se reflète en vous dans toute sa splendeur; je vous assure que c'est une bien grande joie pour moi d'être aimé par un homme tel que vous!

« Votre lettre m'a donc ravi et je n'ai pu m'empêcher de la lire à quelques amis qu'elle a tellement intéressés que, pressé par leurs instances, je leur ai accordé la permission de l'insérer dans le Journal de Rouen (i);je ne crois pas avoir fait une chose qui puisse vous être désagréable, c'est une générosité de ma part, un plaisir que je fais partager aux autres, et vous approuverez, j'en suis sûr, ce bon sentiment de ma part.

« II y a environ huit jours, c'était un vendredi, je me suis embarqué avec quelques amis pour Le Havre. Il était minuit, la pluie tombait à torrents, la nuit complètement noire, vous connaissez ces

(i) Elle y parut, en effet, le 17 octobre 18.?*), précédée de la note suivante ;

« Ce feuilleton est extrait d'une lettre inédite de M. Victor Hugo, (jui n'était pas destinée à l'impression. La lettre était adressée à l'un de nos jeunes peintres les plus célèbres, M. Louis Houlanii^er, dont, il y a (pielques jours, nous annoncions la présence à liouen. Nous nous estimons heureux d'avoir pu obtenir de l'amitié de M. Louis Boulanger lafarulté de communiquer à nos lecteurs celte admirable page de l'illuslre auteur des Feuilles d'Automne et de Notre-Dame de Paris, pai^e d'autant jilus curieuse ((u'cllc arrive comme par surprise h la publicité, ipi'elle est tombée sans prénu-ditalion et sans arri(;rc-peBsée de la plume du grand poète et qu'on n'y retrouve pas moins le cachet de sou j^énie. »

sortes de départs. Ils ont bien aussi leur poésie, et vous pouvez imaginer avec quelle rêverie sombre ot douce je me sentais entraîné sur les eaux ténébreuses, l'œil fixé sur la petite lumière tremblotante de la vigie et n'entendant de temps à autre que la voix grave du capitaine donnant des ordres. Je pensais bien à vous. Vers le matin, je m'étais endormi dans la cabine après avoir longtemps résisté au sommeil. Je me sens tout à coup tirer par le bras, j'ouvre les yeux, je me les frotte, et, à mon grand étonnement, je vois devant moi M™* Hugo et Vacquerie, c'était une apparition; je vois ensuite Didine(i) sur lepont ainsiqueDédé(2), Toto (3) et Charles ; j 'en tombais des nues parce que c'était à l'improviste; la chose était pourtant bien simple, tout ce monde aimé venait de quitter Villequier et s'était lancé dans le Louis-Philippe à son passage, allant aussi au Havre. Jamais rencontre ne me fit tant de plaisir, aussi cet incident m'a porté bonheur pour le reste du voyage. J'ai vu la mer, mon cher Victor, la grande mer, car on la voit très belle du Havre à Cherbourg où j'ai été; je me suis dignement comporté sur elle et n'ai point été

(i) Léopoldine, la fille aînée du poète, (a) Adèle, son autre fille, qui vit encore. (3) François- Victor, frère cadet de Charles.

LOCIS BOULANGER

malade; le temps était toujours mauvais, et de l'eau de tous côtés, mais je n'étais attentif qu'à l'admirable spectable que j'avais sous les yeux, c'est le plus beau assurément et le plus varié! Les montagnes sont bien belles, mais j'aime encore mieux la mer. En arrivant à Cherbourg, le ciel s'était éclairé, les eaux étaient bleues et nous avons fait une entrée assez sereine dans le port qui est magnifique et entièrement creusé dans le roc vif. Le soir même de mon arrivée, j'ai été me promener au bord de la mer, le ciel était bleu, la lune pleine et éclatante faisait scintiller tous ces charmants coquillages que l'on ramasse avec l'empressement d'un enfant, en regardant arriver sur le sable fin ces belles franges de mousse qui ressautent si gaiement le long de la plage. Que j'aurais été content de me promener là avec vous ! Le lendemain je suis monté sur la montagne du Roule dont les blocs de granit rouge sont d'un ton superbe au soleil et dont les silhouettes sont très belles.

« Il y a une forteresse au sommet et de là la vue plonge sur la ville, le port, la rade pleitie de vaisseaux et l'immense mer qui emplit l'horizon, c'est magnifique.

«.l'ai visité le fort Royal, (jui protège la rade, il a été bâti sous Louis W 1, ce (pii ne rciiqtéchc j)as

d'être fort beau; c'est une architecture simple, d'un style qui rappelle le roman et dont le caractère sévère convient bien à sa destination, puis, il est là, fièrement planté sur le roc nu avec une belle ceinture de vag-ues, ce qui parerait, je crois, et ferait passer le mag^nifique palais de la Bourse, lui-même. « J'avais malheureusement oublié mon livre de croquis et je n'ai pu dessiner le fort, je le regrette beaucoup. II y a à Cherbourg une église gothique qui, malheureusement, a été restaurée; mais on y trouve encore de charmantes choses, surtout un petit portail bien délicatement travaillé ; une chose qui m'a beauct)up frappé aussi, c'est la digue — ce sont là de grands travaux qui donnent une grande idée de la puissance de l'homme. La veille de notre arrivée à Cherbourg on donnait Angelo et j'ai regretté de n'avoir pas assisté à la représentation, cela devait être singulier. Après avoir bien admiré Cherbourg, je suis revenu au Havre, qui n'a rien pour lui, si ce n'est d'être au bord de la mer, et me voici maintenant à Rouen, où je regarde de tous mes yeuxles admirables constructions qui s'effacent de jour en jour malheureusement et qui ne seront pas remplacées ; j'ai fait aujourd'hui une course aérienne sur la cathédrale et j'en suis tout ébloui. On m'a gracieusement accordé la permission d'es-

LOUIS BOULANGER I27

tamper des figures et j'en profite ; vous verrez, lorsque nous nous retrouverons à Paris, des choses fort belles. J'ai pris, rue Grand-Pont, deux figurines qui sont, je l'assure, dig-nes de Raphaël.

« Adieu, mon cher Victor, je brûle maintenant d'entendre la fin de votre drame, toutes les belles choses que j'ai vues, mer, montagnes, édifices, tout m'y a fait penser (i). Je vous serre les mains, je vous aime de tout mon cœur et vous admire à l'égal de ce qu'il y a de plus beau.

« Votre frère dévoué,

« LOUIS BOULANGER

« Si par hasard vous vouliez m'écrire encore, adressez à M. Louis B..., chez M. Gaugain, rue des Barbiers, n° la, à Rouen (2). »

Que dites-vous du mot de la fin : « Je vous admire à l'égal de ce qu'il y a de plus beau? » Tout Boulanger tient dans ce cri du cœur.

Certes, il aurait pu placer son admiration beauîîoup plus mal ; il est permis de penser cependant

(j) Il s'aijissail du drame les Junieau.v.({u\ ne fut jamais terminé. Le manuscrit iiortc sur la première page du premier acte la date du 36 juillet 1839. Sur la dernière pai^e, on lit : Interrompu le L'.'i aoill par maladie.

(a) Cette lettre im'dite, (pic m'a communicpit'c M. Louis MarthoUj •'•tait adressée à Monsieur le V" Hugo, poste restante, à Marseille. Rllr lui fut renvoyé'eii Ch.\lon-sur-Saôue, où il la trouva i)oste restante, le 18 octobre.

120 LE CENACLE DE JOSEPH DELOUME

qu'elle fut trop exclusive. M. René Paul-Huet m'a communiqué une lettre de Gustave Planche à son père, datée de Florence, 2 octobre iS^2, qui renferme à cet égard des remarques fort justes :

« Tout ce que vous me dites, mon cher ami, sur Delacroix, sur Riesener, sur Boulanger, est déplorablement vrai, écrivait Planche à Paul Huet. Pour tenir tête à toutes les difficultés de la vie de Paris, pour marcher dans une voie droite et légitime, pour ne pas succomber aux flatteries, pour entendre sans découragementles conseils d'une critique éclairée, il faut une grande force de caractère, une grande netteté d'intelligence. Aujourd'hui, par les journaux, l'on parvient eton s'élèveplusvitequ'autrefois. L'artiste,s'il n'y prend garde, arrive bientôt à un état de surexcitation fiévreuse. Pour maintenir son intelligence en bonne santé, il faut veiller sur soi-même à chaque instant du jour. Je le sais, et vous le savez aussi ; malheureusement. Boulanger paraît l'ignorer complètement. Vous n'avez pas oublié combien -de fois il m'a boudé pendant des mois entiers parce que, dans l'intention de ne pas le désobliger, je m'abstenais déparier d'une peinture que je trouvais mauvaise. Delacroix a été beaucoup plus tolérant, et je crois qu'il a eu raison. L'amitié de Victor

LOUIS BOULANGER I 3Ç

Hugo, si toutefois ce mot a un sens pour lui, a été funeste à Boulang-er; elle lui a valu trois ou quatre odes assez sonores, et encore son nom n'est écrit en toutes lettres que dans les notes : sur la dédicace il s'appelle L. B... Mais elle l'a rendu sourd à tous les conseils et l'a empêché de choisir une fois pour toutes une voie dans laquelle il pût persévérer sans retour. Les incertitudes, les oscillations de son intellig-ence ont quelque chose d'afflig-eant. Il possède plusieurs des qualités qui font le grand peintre, et il ne sait pas être lui-même. Grand défaut à mon avis (i). »

C'était aussi l'avis de Sainte-Beuve qui, à la mort de Boulanger, écrivait à Victor Pavie :

« Eh bien, voici Boulanger qui a répondu au premier appel, — organisation tourmentée et un peu faible qui n'a pu franchir le pas de soixante ans. C'était bien plus un poète qu'un peintre, ou bien le peintre des poètes. C'était un Jules Uomain qui avait eu Victorllugo pour Baphaël: de làbien des irrégularités, et finalement des défaillances. Il restera comme un médaillon encliAssé dans notre (Cénacle : ne trouvez-vous pas (jue c'est là sa vraie place (2) ? »

(1) Lettre iniiditc.

(a) Victor l'avie, sa jeunesse et ses relations littéraires.

l30 LE CÉNACLE DE JOSEPH DELOHMIÎ

Assurément, et c'est pour cela que je lui ai fait une place dans ce livre.

Quand il mourut, le 5 mars 1867, il était depuis sept ans directeur de l'École des Beaux-Arts et du Musée de Dijon. Il avait succédé, en 1860, à Ziegler, qui fut le camarade de régiment d'Alfred de Vigny : ce fait seul indique qu'il avait renoncé à la lutte. Le coup d'Etat du Deux-Décembre, le départ de Victor Hugo pour l'exil, la mort de sa sœur Annette, qui tenait sa maison, l'avaient en effet complètement désemparé. La jeune femme qu'il épousa, passé la cinquantaine, ne put lui rendre la foi de ses belles années (i). Depuis longtemps déjà il vivait péniblement sur sa réputation (2).

A partir de 1802 on peut dire qu'il se survécut.

(i) Elle se nommait Adélaïde-Catherine-Amélie Lemonnier-Deiafosse. A l'occasion du mariage de Boulanger, M""^ Victor Hugo mandait de Guernesey à sa sœur, le 24 février i856 : « ... Boulanger nous a écrit une lettre très émue. Il doit avoir près de cinquante ans, il épouse une fille de 27 ans. Elle est bien de sa personne, très élevée de cœur, elle est fille d'un ancien acteur qui a joué dans une pièce de mon mari. Elle a quelque fortune, une maison à Vanves, où Boulanger va demeurer. Il sera aussi heureux que Téléki (a). L'arbre d'un jardinet vaut l'arbre d'un parc, la nature, le ciel sont égaux pour tous, un cœur qui aime vaut tous les cœurs. . . » (Lettre inédite communiquée par M. Lefèvre-Vacquerie. )

(2) Je possède une lettre inédite de lui, datée du 16 mai 1845^ où il dit au directeur des Beaux-Arts :

« Cher Monsieur et ami, pensez-vous à ce que je vous ai écrit

(a) Réfugié hongrois dont Victor Hugo fit la connaissance à Jersey, pendant son exil.

LOUIS BOULANGER l3l

Il mourut presque oublié dans le poste honorable où il avait pris sa retraite, et où, par une rencontre sing-ulière, il eut lui-même peur successeur l'artiste qui fut le graveur du Cénacle, comme il en fut le peintre. J'ai nommé Célestin Nanteuil.

dernièrement pour mon tableau de la Sainte- Famille (a) ? Vous seriez bien aimable de donner une conclusion sonnante à cette petite atFairc, et de me pardonner l'ennui que je puis vous causer ; mais vous comprenez mon insistance, n'est-ce pas ? « Tout à vous di cuore

• « LOUIS BOULANGER

{n) Ce tableau appartient à l'église Saint-Médard.

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