‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 3)Chapitre 24 sur 43 · EUG. DELACROIX · texte numérisé non relu

EUG. DELACROIX

[Lettre inédite.)

200 francs. Je pense ou du moins j'espère J'avoir, mais certainement il y aura concurrence (i). »

Il y eut concurrence, en effet, mais, comme il tenait à ce dessin par-dessus tout, Paul Huet s'en rendit acquéreur au prix de 280 francs (2).

Des années s'écoulèrent sans que Huet et Sainte- Beuve eussent l'ocasion de s'écrire (3). Tout à coup,

(i) Lettre inédite.

(2) La vente Delacroix dura du mardi i6 février i8G4 au lundi 39. Évaluée d'abord à moins de 100.000 francs, elle en produisit plus de 360.000. Les tableaux seuls rapportèrent 209.711 francs; les dessins et aquarelles, 117.843 francs.

]y|me Victor Huço, qui se trouvait à Paris en ce moment, écrivait à son mari, l»- 3 mars 1864 : « On s'est rué à la vente de Delacroix, qui a produit un arg'ent considérable. Meuricc y est pour sa part pour la somme de trois mille francs. Il a acheté entre autres choses les pierres lilhoffraphiques du Faust. Delacroix, fort soucieux de la postérité, n'avait rien donné, ni rien perdu de ses travaux. La moindre esquisse, ne fût-ce qu'une draperie ou qu'un nez, était classée dans ses cartons. N'ayant pas de famille directe, Delacroi.x avait désigné son héritier qui est un parent éloigné. On prétend qu'il avait d'abord légué 5o. 000 francs à Gautier, mais que Gautier étant plus entiché d'Ingres (pie de lui, il avait bitTé la clause. »

(Lettre iné'dite Cùmmuni(juée par M. Lefévre-Vacquerie.)

(3) Cependant Saitilc-Iieuvc écrivait, le 4 juin 18G6, à M"" Paul Huet, qui l'avait complimenté sur un de ses articles :

'I Madame, je suis touché comme je le dois d'un témoignage si amical de sympathie : nous avons besoin plus tpic vous ne le supposez d'être encouragés et soutenus dans ce travail de clia<]ue jour ; il nous est doux de sentir des intelligences amies, et particulièrement de les trouver là où nous avons iidus-mèmcs des admirations à placer. Je me rappelle le premier jour où je visitai Paul Huet

igG LE CÉNACLE DE JOSEPH DELOHME

SOUS l'influence des idées libérales qui, malgré tout, faisaient leur chemin dans le monde, on parla de reprendre Hernani à la Comédie-Française. Cette reprise, qui eut lieu, en effet, au mois de juin 1867, fit presque autant de bruit que la représentation du 20 février i83o, et voici en quels termes le grand paysagiste romantique en rendit compte à Victor Hugo :

Chaville, 23 juin 1867.

« Cher grand poète, « Quelle reprise ! quelle joie aussi pour ceux qui vous aiment et vous suivent depuis le début ! Comme Pétrarque, on vient d'aller vous chercher au loin pour vous conduire au Gapitole. N'enviez pas le triomphe du poète florentin. Vous avez été porté par une salle émue, passionnée, enflammée par vos beaux vers. Victoire complète ! c'était irré-

dans son atelier proche r>Ecole de médecine; que d'années écoulées, que de vicissitudes depuis lors ! notre amitié a résisté, et nous n'avons cessé, chacun dans son ordre, de travailler et de lutter ! Ces souvenirs dans leur sincérité même ont leur douceur.

a II me sera bien cher. Madame, et bien précieux, en lui donnant la main, de sentir désormais une autre main toucher la sienne (a).

« Agréez, je vous prie et partagez avec lui l'expression de mes sentiments les plus dévoués et les plus profonds.

« SAl^TE-BEUVE. *

{Lettre inédite.) (a) Paul Huet, veuf, s'était remarié peu de temps avant.

sistible et les moins disposés étaient heureux de suivre et fiers d'être là.

« Vous m'avez sans doute bien oublié, mais je trouve l'occasion trop belle pour ne pas en profiler et me rappeler à votre amitié. Pendant cette représentation mille souvenirs se pressaient, et personne n'était plus heureux de ce succès présent, renouvelant le passé.

<( J'aurais voulu vous présenter mes deux enfants, jeunes tous deux, tous deux fiers aussi de se trouver mêlés à ces jeunes recrues de votre g-énie. Vous auriez joui de leur enthousiasme si pur et peut-être vous seriez-vons mieux rappelé celui qui n'a cessé ni de vous admirer ni de vous aimer.

« PAUL nUET (l). ^)

Le grand poète répondit huit jours après : « Merci, cher Paul Huet. Mon vieux cœur est ému de votre souvenir 1 Vous voyez que notre jeunesse avait raison. Quant à vous, vous l'avez prouvé par toutes les belles œuvres qui font aujourd'hui votre renommée. Je vous ai suivi du regard dans votre ascension de succès en succès. Aujourd'hui je suis heureux de retrouver toute jeune votre vieille amitié.

(i) Li'llrc iiK'ilitc comiiuitii(|ii('c par M. Ui'iii' l'.iiil-lliict .

« J'embrasse vos cliers fils et je vous serre la main.

« VICTOR HUGO (i). »

Cependant, depuis 1869, la santé de Paul Huet donnait par instants de sérieuses inquiétudes à ses amis. Madame de Lamartine écrivait alors à M. Charles Alexandre.

« Hier, j'ai manqué quelqu'un que j'aurais voulu voir, c'est Fromentin. Nous vo3'ons beaucoup ce pauvre M. Huet, bien soulfrant. M. de Lamartine vient d'aller chez lui avec Valentine (2). »

(1} Lettre inédite.

{2) Charles Alexandre : Madame de Lamartine, p. 241. — Quelques années auparavant, au mois d'août i84i, Paul Huet, se rendant en Italie, s'était arrêté à Saint-Point pour voir Lamartine.

o . .. J'ai été A'oir M. de Lamartine à Saint-Point, à cinq lieues de Mâcon, écrivait-il à son ami SoUier, et j'ai passé chez lui une des plus excellentes journées de ma vie, réception simple et amicale, hospitalité empressée et large; la journée s'est écoulée en bonne conversation d'artistes à l'ombre de charmants bois et en société des nièces de monsieur de Lamartine,jeunes et jolies personnes fort aimables. J'ai, pour nous rendre à la promenade, accompaçné madame de Lamartine à cheval, et, le soir, une promenade a été organisée pour me reconduire en calèche à environ deux lieues ; mon berlingot suivait par derrière, très surpris d'aller aussi vite que les deux bons alezans de Saint-Point.

« Saint-Point est un petit château admirablement bien situé dans un vallon pittoresque et presque sauvage, l'église du village est renfermée dans son parc et le tombeau de la famille Lamartine est autant sur le jardin de son glorieux héritier que dans le cimetière. A peine aperçoit-on le petit mur de séparation qui détache le cimetière de la propriété, c'est en réalité une page des Méditations poétiques.

« Le poète m'a tout montré, sans faste et sans orgueil. Il loge le

Lui-même s'apitoj'ait fort sur son état : « Ne pouvoir plus mettre sur la toile les quelques pensées que j'ai encore vives et claires dans le cerveau, j'ai peine à m'habituer à cette idée. Deux années de souffrance m'ont rendu bien timide et craintif, et, outre le besoin que j'aurais de travailler pour les miens, ce n'est pas là tout à fait vivre pour un artiste. Ne vous étonnez donc pas si quelquefois déjà je vous ai écrit des phrases découragées... Vous me parlez de la gloire en noble et bon langage. Vous devriez me dire votre opinion sur cette divinité douteuse que j'aime tant, inglorias que je suis et surtout ne sachant pas ce qu'elle est... Songez combien il y a longtemps que je lutte et si personne a mis plus d'obstination que moi dans cette vie de bouchon de liège toujours renfoncé et toujours à la surface (i). »

curé dans unf m;iison sur le domaine, et, dans les mêmes conditions, un grand bàlimcul est en réparation, qui doit recevoir utic école de jeunes enfanls, fondée il y a d<'jà quinze on vint;t ans par M""- de Lamartine. Je te laisse sur ces impressions, l'onrcjuoi, avec de si nobles conditions de bonheur, in;mqiie-l-il encore quelijuc chose à celte famille si distint^uée! La sœur d'une des jeunes nièces que j'ai trouvée là vient de iierdn; son mari (a', neveu aussi de AL de L amarliiie, et les soins qu'ils prennent, lui et madame, de ces trois jeimes filles, ne les consoleront sans doute jamais de la perle de celle enfant unique, morte à ipiinze ans, dans ce voyage de Syrie (b). »

(a) Léon (le l'ierreclos.

(6) Lettre iinViite ci)mmunii]uée par .M. René Panl-Huet.

(i) Lettre du if) septembre iSyy, pnl»li('i' par Krnesl Chesneou, dans le Constitutionnel du lo février i8Gy.

LE CENACLE DE JOSEPil DELOKME

Mais il y avait chez lui un tel ressort, un tel besoin de faire mieux, de se surpasser dans des œuvres nouvelles, qu'il finissait toujours par vaincre la maladie. Une seule chose le mettait hors de lui, c'était l'injustice. Chevalier de la Légion d'honneur depuis i84i, il avait compté sur l'Exposition universelle de 1 867 pour obtenir la rosette d'officier. On lui fit la cruelle injure de n'accrocher que la moitié des tableaux qu'on lui avait demandés, et, s'il eut une première médaille, ce fut grâce à l'appoint des voix des artistes étrangers. L'administration ne lui pardonnait pas ses opinions républicaines. Elle ne lui pardonnait pas davantage d'avoir été le professeur de dessin de la duchesse d'Orléans, car(i), en ce temps-là, les républicains et les orléanistes, faisant cause commune, étaient traités sur le même pied, c'est-à-dire en ennemis.

Plusieurs fois, à la suite d'une commande de huit panneaux que lui avait donnée, en i858, un modeste fabricant de Normandie (2), Huet, qui

(i) C'est à la suite de l'Exposition de 1887, où Paul Huet avait envoyé sa grande eau-forte des Eaux de Royat, que le duc d'Orléans chargea le peintre de l'éducation artistique de la princesse. Les relations de Paul Huet avec Michelet datent de là : — on sait que Michelet fut le professeur d'histoire de la princesse Clémentine, jusqu'en 1843, date de son mariage avec le prince de Saxe-Cobourg- Gotha.

(2) Ces huit panneaux décoi'atifs sont aujourd'hui en la possession

regrettait maintenant de n'avoir pas fait un peu de décor, sentant bien que la peinture décorative aurait élargi et épuré ses facultés naturelles, avait souhaité qu'on lui confiât la décoration d'une chapelle. Un jour, même, commeM.de Nieuwerkerke avait l'air de lui vouloir quelque bien, il lui avait exprimé timidement ce noble désir. Mais ce n'était pas cela qu'on espérait de lui. M. de Nieuwerkerke lui donna à entendre que, sur un simple mot de sa part, il serait heureux de changer en rosette le ruban rouge qu'il portait à la boutonnière. Ce mot-là, Paul Huet ne sut pas le dire, et par « sa fierté maladroite », comme il en convenait lui-même (i), il indisposa contre lui le directeur des Beaux-Arts, le seul homme de l'administration qui ne lui fût pas

de yi. Rcni'' Paul-Huet, (jni s'en est rendu acquéreur, après une chasse de plusieurs années traversée d'incidents comi(jues.

Quand ils furent exposés, Delacroix écrivait à son ami :

« Ce mercredi [mai iSSgl.

« ... Voilà bien des paroles pour une affaire d'intérèl. Ce qui m'a charmé dans votre lettre, c'est d'y voir votre partialité pour moi, qui me flatte et qui m'honore encore plus.

« Je n'ai pas encore osé aller au Salon, parla crainte de m'y voir : de sorte que je ne peux pas vous parler de vos panneaux. L'effet m'en a suivi lone^lemps après la visite que je leur fis chez vous l'été dernier. Je ne doute pas qu'on ne les estime à leur valeur, c'est-àdire très haut.

o Je vous serre bien la main en allendant le plaisir do vous voir.

« E. DELACIXOIX. D

{f.ellre inédite.) (i) Philippe Burly : Notice biof)rni>hique et critique de Paul Huel suivie da catalogue de ses teuvres (Paris, iSOy),

LB CENACLE DE JOSEPH DELORMIC

hostile. Et voilà pourquoi son nom fut rayé de la liste des officiers de la Légion d'honneur lors de l'Exposition universelle. 11 en fut d'autant plus mortifié que, de tous les côlés, on l'assurait qu'il faisait partie de la promotion. Comme il s'en plaignait à Sainte-Beuve, celui-ci, qui était sénateur et jouissait d'un grand crédit auprès du prince Napoléon et de la princesse Mathilde, lui écrivit en manière de consolation :

« Ce 9 septembre 1867.

« Mais, mon cher ami, je ne sais rien de plus que tout le monde. Il est à croire que vous étiez sur cette liste, mais on aura fait comme toujours des radiations, et au dernier moment Vaccident de Th. Piousseau aura été cause qu'il l'aura emporté sur vous. Au fait, mon cher ami, laissez-moi vous le dire, qu'est-ce que tout cela vous fait ? Vous êtes classé dès longtemps aux yeux des juges, vous êtes un des pères de la renaissance naturelle du paysage; nul n'en a conçu aussi largement que vous l'esprit, la poésie, la vie; d'autres ont pu réussir et exceller dans des parties et dans des coins de paysage, mais l'âme de la nature, qui donc l'a saisie et comprise comme vous? Voilà votre titre tracé en vingt pages qui défient la com-

paraison. A votre place, j'enverrais promener toutes ces bêtises, et je me concentrerais à recueillir mon œuvre sous quelque forme qui la rende commodément visible et qui la vulgarise : par exemple, pourquoi ne feriez-vous pas des gravures, comme vous le savez faire, de vos principaux paysages, par ordre de date et d'exposition de.puis le Château d'Arqués et avant ? Vous trouveriez une plume d'un ami pour mettre en tête quelques lignes d'introduction, s'il en était besoin, et le contemporain, l'ami, l'émule d'Eugène Delacroix pourrait •dormir sur les deux oreilles : il serait vengé. « Bien à vous,

« SAINTE-BEUVE (l). »

Cette lettre produisit l'effet que Sainte-Beuve en attendait. Huet suivit son conseil et se remit à travailler l'eau-forte, qu'il avait restaurée en France avec Eugène Delacroix et quilui avait valu, en i8!)/| et en i8.'^)7, un éclatant succès. INIais II était tr(»[> (ard : la maladie lui arracha l'outil de la main, au moment où il terminait la gravure du (Idixilier. ( iette eau-lorte de son premier tableau est peut-être ce qu'il a fait de mieux en ce genre, comme sa dernièie toile, de l'avis des connaisseurs, est la plus

(i) Lettre iiu'dilc, cOmiminiciuce |)ar M. IUik' l'aul-Iliut.

204 LE CÉNACLE DE JOSEl'H DELORME

parfaite de toutes. Il l'acheva le jour même où il tomba frappé d'apoplexie. C'était le 9 janvier 18(39. La veille au soir, il était assis au coin du feu de Sainte-Beuve, causant,non sans quelque ombre de tristesse, de toutes ces choses qui leur étaient communes et chères, idées « d'art et de philosophie sociale, souvenirs du passé, perspectives un peu sombres et voilées de l'avenir (i) ».

Cette mort foudroyante fît une impression profonde dans le monde des artistes, car, ainsi que l'écrivait Michelet, Paul Huet « était plus qu'un pinceau, c'était une âme, un charmant esprit, un cœur tendre (2) w, — et Sainte-Beuve ajoutait : « un cœur orné des plus douces vertus (3) ».

Un mois après, Victor Hugo adressait au fils de Paul Huet cette lettre émouvante :

Hauteville-House, 7 février 1869.

« J'ai été comme vous, Monsieur, durement atteint, et pleurer m'est facile. Du reste, je suis accoutumé à cet hiver de l'âme qu'on appelle la douleur; dix-sept ans d'exil, c'est dix-sept ans de deuil, l'exil n'est autre chose qu'un veuvage. J'ai-

(i) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. If, p. 243.

(2) Le journal le Temps, du 12 janvier 1869.

(3) Portraits contemporains, t. II, p. 248.

mais votre père. Nos deux jeunesses s'étaient rencontrées et j'avais vu l'aube de son talent qui a été dans son art spécial, comme un jour nouveau.

« Faire vrai, c'est créer. Paul Huet a fait vrai, de là sa puissance. Il a compris la nature comme il faut la comprendre, empreinte de réalité et pénétrée d'idéal. Oui,jele pleure. C'était en même temps un noble et ferme caractère. Vous êtes son digne fils, je le sais. Je vous serre la main.

« VICTOR HUGO (i). »

Heureux ceux qui partent en laissant à ceux qui restent un pareil souvenir !

(i) Lettre inédite.

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