‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 3)Chapitre 33 sur 43 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Pour ce qui est du reproche que Labitte adresse aux poètes delà Pléiade de n'avoir «su innover que dans la forme et comme dans l'enveloppe poétique», j'estime que c'est un compliment leur faire, car en somme qu'est-ce que la poésie, si ce n'est pas avant tout une question de forme ? N'est-ce pas précisément « l'enveloppe poétique » qui distingue le vers de la prose, et plus particulièrement le vers des Romantiques de celui des Classiques?

Et de même, il est faux de dire que le Romantisme échoua par le dédain de la tradition. En quoi, je vous le demande, les poètes de la Muse française qui avaient pris Chateaubriand pour modèle, en quoi les Soumet, les Guiraud,les Deschamps, les Vigny, perdirent-ils le respect de la tradition? Je serais presque tenté de trouver qu'ils l'exagérèrent. On ne saurait davantage faire ce reproche aux poètes du Cénacle de Joseph Delorme, puisque, sauf au théâtre, où Victor Hugo et Vigny s'inspirèrent principalement de Shakespeare, ils empruntèrent leurs exemples à la Pléiade, c'est-à-dire à la source même de la tradition classique (i).

Quant à croire qu'un esprit original, en corrigeant

(1) Je sais bien qu'il reste les lycanlhropcs et les bousirig^dls. mais, comme je le dis ci-dessus, ce serait vr.iiinenl faire trop d'iionneiir àces excenlri((iies que de leur attribuer la moindre iutliieiice sur la fia du Rumaiitisine.

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ces exemples, eût suffi à tenir les Romantiques loin des excès qui suivirent, c'est une pure illusion. Boileau lui-même n'y eût pas été plus heureux que Sainte-Beuve. Pourquoi? Parce que l'esprit qui soufflait en 1828, lors de la publication du Tableau de Sainte-Beuve, n'était pas le môme qu'en 1674, date de l'apparition de VArt poétique. Il y avait, sous Louis XIV. une tendance g-énérale à tout soumettre au joug tyranniqne de l'unité. Une foi, une loi, un roi, telle était la formule gouvernementale de la classe dirigeante. Aussi la littérature^qui était alors plus qu'en aucun temps l'expression, l'image de la société, s'efForça-t-elle, sous la férule de Boileau, d'avoir, si j'ose dire, la même âme et le même visage. Elle était peignée, polie, ratissée, comme, les gazons ou les allées du parc de Versailles, Boileau — ainsi que Le Nôtre — émondant, coupant, redressant tout ce qui tendait à dépasser la ligne. En 1828, au contraire, comme en i55o, du reste, l'unité était remplacée par la liberté individuelle. Aussi, voyez quelle spontanéité, quelle poussée de sève, quelle admirable floraison dans la langue ! quelle diversité, quel éclat dans les œuvres !... Le xvii* siècle n'avait pu nous donner un second Rabelais, ni un autre Montaigne; il nous faudra descendre jusqu'à Lamartine et Hugo pour retrouver les

beaux élans, la verve lyriques de Ronsard et de Joachim du Bellay.

Mais l'individualisme, par cela même qu'il ne saurait se contenter des idées générales, est incapable de rien fonder de durable sur des principes déterminés. Il pourra constituer des groupes, il ne fera pas une école, au sens exact et étroit de ce mot. C'est un ver qui se metdans le fruit au moment qu'il se noue, et c'est aussi un germe de division. Voyez plutôt ce qui se passa dans la Pléiade! Joachim du Bellay avait à peine publié sa Dejfence et illustration de la langue françoy se — manifeste et corps de doctrines de son groupe — ([u'il s'évadait en quelque sorte de ce livre en donnant une entorse, ici et là, aux règles de sa propre didactique. Et chacun dans la suite tira de son côté, au gré de sa fantaisie.

La même chose se produisit dans le Cénacle de Joseph Delorme. Il suffit de quelques rivalités de théâtre et de certaines divergences d'opinion pour disperser au premier coup de vent toute cette jeunesse ardente qui, par amour de l'art, s'était rassemblée, en iS'iy, autour de Victor Hugo.

Depuis lors, toutes les tentatives d'écoles, toutes les petites cha[)clles littéraires ont eu le même sort, c'est-à-dire qu'elles ont toutes échoue'' par défaiil d'unité de vues.

Mais les écoles ont beau périr, elles ne meurent jamais tout entières. Leur influence continue de s'exercer sur les g-énérations suivantes, en proportion de la valeur représentative de leurs œuvres et selon les fluctuations de la mode et du g^oùt.

Car il n'est guère d'auteurs ayant joui d'une g-rande renommée, qui n'aient eu après la mort leur éclipse et leur retour. Et la postérité, plus juste en cela qu'eux-mêmes, ne s'embarrasse pas des barrières et des étiquettes qui de leur temps séparaient ou distinguaient les partis adverses.

Aujourd'hui, par exemple, qu'il n'y a plus, à proprement parler, de Classiques ni de Romantiques, ou, si l'on préfère, aujourd'hui que les Romantiques du premier rang- sont devenus Classiques à leur tour et à leur manière, il est permis de s'inspirer des uns et des autres sans courir le risque d'être traité de perruque ou de révolutionnaire. Chateaubriand a fait depuis sa mort presque autant d'élèves que de son vivant, .et j'en sais trois au moins qui sont dignes de lui, c'est à savoir Flaubert, Jules Vallès et Melchior de Vogué. Victor Hugo aura toujours pour lui les partisans de « l'école rimeuse w, comme disait Alfred de Musset. Vigny, dont se réclamaient hier les Symbolistes, plaira toujours aux âmes désenchantées qui recher-

chent la solitude. Musset demeurera l'Enfant du Siècle, autrement dit le poète de la jeunesse et de l'amour, et Sainte-Beuve le maître par excellence de la critique moderne. Quant à Lamartine, dont le rayonnement fut si grand sur la première moitié du xix^ siècle, sa clientèle se recrutera éternellement parmi les âmes ayant soif d'idéal et qui volontiers se nourriraient de la manne du ciel.

Est-ce tout ? Non, puisque je n'ai rien dit ici des grands artistes, statuaires, peintres d'histoire ou paysagistes, qui firent partie du Cénacle de Joseph Delorme. Mais à quoi bon prolonger plus longtemps cet appel des Ombres? Nous savons de reste que les David d'Angers, les Delacroix, les Paul Muet — pour ne citer que les précurseurs — renouvelèrent l'art en y apportant, à l'exemple d'Hugo et des poètes, ses amis, une fougue, une sensibilité, une richesse de coloris, un sentiment de la nature, un goiit du pittoresque, une vie enfin, que ne connaissaient pas leurs devanciers de l'Ecole classique... Et c'est par là qu'ils se rendirent immortels.

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