‹ Le cénacle de Joseph Delorme, (1827-1830) (volume 4)Chapitre 31 sur 48 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Victor Pavie après 4830. — 11 abandonne la carrière d'avocat pour diriger l'imprimerie de son père. — Son mariage en 4835. — Lettres de Sainte-Beuve et de M"^e Victor Hugo à ce sujet. — Leur voyage à Angers. — D'Angers à Saint- Melaine. — Le château en ruines des Ponts-de-Cé. — La fiancée de Victor Pavie. — La signature du contrat. — La messe de mariage dans la petite église de Saint-Melaine. — Un repas de Gargantua. — Sainte-Beuve^ Mme Victor Hugo^ son père et Léopoldine descendent la Loire jusqu'à Nantes. En passant devant Liré, Sainte-Beuve d-éclame le sonnet fameux de Joachim du Bellay. — L'incident de la Seilleraye. — Pour Raspail. — Mme Victor Hugo visite avec Sainte- Beuve ses tantes Trébuchet au couvent. — Le retour des noces de Pavie. — Un dîner aux Rangeardières. — Sainte- Beuve y lit une épithalame. — Le départ d'Angers. — Sainte-Beuve quitte Mme Victor Hugo à Tours. — Ses derniers beaux jours. — M™e Victor Hugo rompt avec lui deux ans après. — Conséquences de cette rupture.

C'est ici la dernière étape.

Après avoir fait son droit à Paris et plaidé comme stagiaire dans deux ou trois affaires assez

épineuses, Victor Pavie avait jeté sa robe aux orties et était entré en apprentissage chez Jules Didotjpour être plus apte à diriger l'imprimerie de son père à Angers.

Ce coup de tête réfléchi peut paraître étrange, étant donnés les goûts littéraires de Pavie et ses relations étroites avec les poètes du Cénacle. On en sera moins surpris, quand on saura que le rêve de son père avait toujours été de lui passer son imprimerie, et que depuis la révolution de Juillet le pavé de Paris brûlait les pieds au jeune avocat.

Cette révolution, en effet, sans ébranler sa foi légitimiste, avait ruiné ses espérances, et la dispersion du Cénacle avait achevé de le désorienter. Non seulement il ne voyait plus que de loin en loin Victor Hugo, depuis qu'il habitait aux Champs- Elysées, mais Sainte-Beuve lui-même, vers qui il se sentait attiré envers et contre tout, était devenu invisible et traversait une crise intérieure où son esprit désemparé ne savait où jeter l'ancre.

(( J'ai enfin mis dimanche la main sur Sainte- Beuve, et nous avons dîné ensemble, écrivait Pavie à son père, le 28 décembre i83o. Il est d'une tristesse navrante ; il m'a conté des choses qui m'ont fait bien de la peine. Il flotte entre le saint-simonisme et le catholicisme et finira par endosser l'une

LA DERNIÈRE ÉTAPE

OU l'autre de ces deux soutanes. Malheureusement il n'y a guère d'équilibre pour lui au milieu de ces deux chances (i). »

Victor Pavie se trompait : Sainte-Beuve ne devait endosser aucune soutane. Ce qu'on prenait, dans les deux camps, pour un essai loyal de sa part et pour une tentative sérieuse de conversion, n'était chez Inique pure curiosité d'esprit et désir de s'instruire. Au plus fort de sa liaison avec Lamennais, quand il suivait les conférences de Juilly et q ue r Avenir était sur le point de suspendre sa publication, il mandait à Victor Pavie :

c( M. de Lamennais part pour Rome avec Lacordaire et Montalembert pour tâcher que le Pape ^'explique, et pouvoir reprendre ensuite. Il est admirable de résolution et de résignation à la fois. Il voulait m'emmener avec lui. Hélas ! pourquoi? Rome n'est plus dans Rome, et je ne m'écrierai jamais : Italiam (2) ! »

Il semble après cela que Victor Pavie ne pouvait guère se faire d'illusions sur le catholicisme de Sainte-Beuve. Il n'en continua pas moins de correspondre régulièrement avec lui, quand il se fut installé imprimeur à Angers. Et pourquoi non ?

(i) André Pavie, Médaillons romantiques , p. i43. (2) Id,

LE CÉNACLE DE JOSEPH DJiLORME

Outre que Sainte-Beuve admira toujours chez Pavie l'esprit chrétien que lui n'eut jamais qu'en apparence, il éprouva toute sa vie le besoin de s'épancher dans le sein d'un ami. Durant ses premières années de Paris, alors qu'il n'y connaissait presque personne, son confident le plus intime fut l'abbé Barbe, son ancien condisciple de Boulognesur-Mer. Ensuite ce furent M. et M^^ Victor Hugo ; puis Victor Pavie, et après Pavie, M. et M^e Juste Olivier. Pavie, naturellement, fut très flatté de jouer ce rôle de confident, mais comme une confidence en amène généralement une autre, Sainte- Beuve finit par le confesser à son tour. On sait qu'il excellait dans cet emploi de confesseur» Pendant dix ans et plus il ne se passa rien d'intéressant dans leur vie, qu'ils n'en fussent aussitôt informés de part et d'autre. Le jour donc où Sainte-Beuve apprit le mariage de Pavie, il en ressentit presque autant de joie que s'il se fût agi du sien. Il lui écrivait au mois de juin i835 :

« Mon cher Pavie, (( J'ai reçu votre bonne et aimable lettre qui me fait part du grand événement. J'en suis heureux, et de tous les côtés il me revient, par vos amis d'ici et d'Angers, que la personne est digne de vous et

de votre âme si ardente et si ingénue. En avezvous fait part à Hugo ? Est-ce pour bientôt la célébration ? Ne viendrez-vous pas à Paris après les premiers jours ? Ne vous verrons-nous pas tout à rentrée de cette nouvelle phase de votre destinée ? Car le mariage qui n'est pour la plupart des mondains qu'un arrangement, important toujours, mais non acte solennel, unique et profond, sera pour vous une transformation tout entière, une ère de renouvellement. Je voudrais bien aller vous voir un de ces mois-ci ; mais si je ne quitte Paris par un coup de tête, je ne le quitterai pas du tout. Aujourd'hui, par exemple, je serais en train d'aller, de passer quinze jours aux champs, à la course. J'étudie assez, mais ne compose pas pour le moment, et suis par conséquent médiocrement content de moi-même. Le plus grand plaisir pour quiconque est un peu artiste^ c'est la fertilité et la fréquence de la création, le moment où la mère délivrée prend dans ses bras l'enfant et le baise et le trouve beau .

(( L'état de mon âme, sans être malheureux, est fort vague, — loin du rocher, à la merci de chaque flot, selon le rayon ou la pluie qui se succèdent, l'éternelle et fatale mobilité qui se perpétue sous l'âge déjà mûr, qui se joue en oscillant (comme ces

reflets dérisoires que les enfants jettent aux passants) sur un front déjà chauve. Hugo achève un volume de vers (i), mais je ne sais quand il paraîtra. Lamennais écrit sa brochure politique à la Chesnaye (2) et M^^^ Dudevant son roman dans je ne sais quel chalet. Quand ils étaient réunis il y a eu de fréquents contrastes, et le bons sens et le tact n'en a sauvé aucun; chacun a commis toutes fautes à Tétourdie, et Janin n'aurait pas composé un article fantastique plus piquant sur les rencontres d'une soirée à Paris en i835j que ce qui a eu lieu réellement... (3). »

De cette lettre^ qui finit par un commérage, la seule chose à retenir est celle-ci : « En avez-vous fait part à M"^^ Hugo ? C'est la seule, en eff'et, qui intéressât Sainte-Beuve. De la réponse de ]\jme Hugo dépendait la sienne, et il va sans dire qu'il faisait des vœux pour qu'elle acceptât l'invitation de Pavie. Il ne tarda pas, d'ailleurs, à être fixé sur ce point. Quelques jours après, Victor Pavie recevait de M"^^ Hugo la lettre suivante :

(( Paris^ 25 juin.

« Cher Monsieur Pavie, je suis bien heureuse

(1) Les Chants du Crépuscule.

(2) Affaires de Rome (i836).

(3) Victor Pavie ^ sajeunesse, ses relations littéraires.

LA DERNIÈRE ETAPE

et nous sommes bien heureux de votre joie. Félicitez votre fiancée, car s'il y a du bonheur en ce monde, ce doit être près de vous et dans votre famille. Le mariage, cher Monsieur, est la plus belle, la plus douce et la plus noble des choses qui soit, lorsque Ton s'aime et que les époux ont vécu dans les croyances chrétiennes. Au point où j'en suis, Monsieurje suis convaincue qu'il n'y a point de sûreté sans cette foi. C'est parce que je connais votre âme, que je vous en fais mon compliment bien sincère, je l'adresse aussi à votre père à qui vous devez votre avenir.

(( Croyez que je serais bien joyeuse d'assister à \'0S noces. Je ne vous dis ni oui ni non ; mon cœur dit oui, soyez-en sûr, et surtout, cher Monsieur, que votre pensée dans tous les cas soit que, le jour de votre mariage, nul être au monde n'assiste plus que moi à ce grand sacrement et ne prie Dieu plus que votre vieille amie, pour qu'il répande sur vous toutes ses bénédictions (i). »

Si M"^^ Victor Hugo ne disait ni oui ni non, c'est qu'elle craignait de rencontrer une certaine résistance du côté de son mari. On sait qu'à cette époque il était brouillé à mort avec Sainte-Beuve. Il ne tenait donc pas à le retrouver aux noces de

(i) Victor Pavie, sa jeunesse et ses relations littéraires.

Pavie. Y envoyer sa femme, c'était une solution qu'il n'aurait certainement pas envisagée quatre ans auparavant, lorsqu'il était jaloux comme un tigre de Tamour que Sainte-Beuve avait pour elle. Mais, en i835, par suite de l'irruption dans sa vie d'une princesse de théâtre, ce sentiment violent s'était changé par degrés en une aimable indifférence, et tout ce qu'il demandait à sa femme c'était de ne pas se compromettre publiquement avec Sainte-Beuve,

Il fut donc convenu qu'elle irait à Angers avec sa fille Léopoldine et que son père les accompagnerait. Quant à lui, il donnerait pour excuse à Pavie qu'il avait à faire répéter une pièce de théâtre, et il se réservait de profiter du ^voyage de sa femme pour aller se promener en Brie et en Champagne avec Juliette. De la sorte il y aurait du plaisir pour tout le monde.

« Soyez heureux, écrivait-il alors à Pavie, je voudrais aller vous embrasser en ce moment plus que jamais. J'envoie vers votre jeune femme ce que j'ai de plus doux, de meilleur, ma femme et ma fille, mes deux anges. Vous voyez que je vous aime. Je vous serre la main, je^me mets aux pieds de votre Louise. Soyez heureux (i). »

(î) Victor Pavie, sa jeunesse et ses relations littéraires.

LA DERNIÈRE ETAPE

Le mariage de Pavie ayant été fixé au 28 juillet, ]y[me Victor Hugo, son père et sa fille arrivèrent à Angers le dimanche 26, par la dilig-ence de Chartres et du Mans, et Sainte-Beuve en même temps qu'eux par la diligence de Tours. îls étaient harassés de fatigue et couverts de poussière. La chaleur était telle que M"^^ Victor Hugo et Léopoldine n'avaient pu fermer l'œil de la nuit et n'avaient cessé de demander à boire tout le long de la route; c'est au point qu'ayant aperçu à un certain endroit des vaches qui revenaient du pâturage elles avaient fait arrêter la diligence pour avaler une pinte de lait. Mais il n'y a pas de si beau voyage qui n'ait ses petits désagréments.

Le lendemain, dans l'après-midi, des berlines transportèrent nos Parisiens à Saint-Melaine, au bruit des grelots et des fouets enrubannés des chevaux et des postillons.

Saint-Melaine est un petit bourg distant de trois lieues d'Angers. On y va par les Ponts-de-Cé,dont Victor Hugo avait voulu jadis acheter le château en ruines — ce qui fit sourire en passant son beaupère — et le pays est un des plus plantureux de la vallée de la Loire. C'est à Saint-Melaine que résidaient les parents de la future^ et que devait être célébré le mariage civil et religieux.

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Louise Vallée était une brune de taille moyenn e qui, au dire de Victor Pavie, « abondait en son sexe », mais qui, d'après Pierre Foucher, père de ]y[me Victor Hugo, n^ avait de saillant que de gros et beaux sourcils, ainsi que le nez (i) ». Beaucoup de charme, d'ailleurs, des manières agréables, un air modeste et, ce qui ne gâte rien, de l'esprit d'àpropos. Après lui avoir présenté leurs hommages, les hôtes de Pavie furent conduits à un petit manoir voisin, où des appartements leur avaient été préparés. M°^® Victor Hugo était radieuse, et Sainte-Beuve d'une humeur charmante : il faisait des mots, il faisait des grâces, il parlait et souriait à tout le monde, et dans l'atmosphère de joie qui l'enveloppait, le pays d'Anjou, qu'il ne connaissait encore que par les vers de Joachim du Bellay et par ce que lui en avaient raconté Pavie et David d'Angers, lui semblait vraiment un pays de rêve.' Ce fut bien autre chose le lendemain, quand, après la cérémonie du contrat et du mariage civil, où il signa comme tous les assistants, la noce se mit en marche processionnellement vers l'église. Cette église de village, rapiécée, décrépite, accroupie au bord du chemin, comme une petite vieille, dans

(i)Elle était fille, de Louis-Victor Vallée, percepteur à Saint-Melaine, et de Honorée- Adélaïde Duroz . Ses parents possédaient une ^ssez jolie fortune.

son capot d'ardoises moussues, lui rappela telle église de la vallée de Chevreuse où naguère il était allé faire ses dévotions en souvenir de Port-Royal. Sans compter que la cérémonie religieuse fut d'une simplicité toute janséniste. Pas d'orgue, pas de chant, aucun air de violon ou de violoncelle, rien quela psalmodie monotone des prières de la messe, interrompue à Tépître par la bénédiction du prêtre qui s'étendit un peu longuement sur les devoirs des époux. Si Lamennais ou l'abbé Gerbet avaient pu voir Sainte-Beuve, ils auraient été édifiés par la gravité de son maintien. David d'Angers lui-même n'en revenait pas, car il va sans dire que le grand sculpteur était de la fête. Il aurait manqué quelque chose à son bonheur et à celui de Pavie s'il n'avait pu y prendre part,

La messe dite, on passa dans la sacristie, où chacun mit sa signature au bas de l'acte de mariage, et le cortège reprit bras dessus bras dessous le chemin de la maison des Vallée, où un déjeuner de quarante couverts fut servi sous une tente ornée de fleurs et de feuillages. Il était à peine fini que le dîner commença, dîner splendide et dont le menu aurait fait l'ébaudissement de Rabelais. M"^® Victor Hugo n'avait jamais rien vu de pareil. Tout le temps du service, elle s'extasia devant l'énormité des sau-

mons et des brochets et devant la profusion des faisans et des perdreaux qui se succédaient sur la table. Mais cela n'était rien auprès du dessert et des vins. On aurait juré qu'on avait dévalisé tous les jardins et toutes les caves du pays. Aussi, à la fin du repas, plus d'un buveur solide eut-il mal à la tête. Heureusement, comme on dit là-bas, que le lit porte tout.

Le lendemain, suivant la coutume, on mang-ea à déjeuner les restes de la veille, qui seuls auraient pu contenter Tappétit de plusieurs Gargantuas. Et puis, les berlines et les chaises de poste qui avaient transporté les invités à Saint-Melaine les ramenèrent à Angers, où ils se séparèrent, en se donnant rendez-vous aux Rangeardières, maison de campagne de Pavie, pour le retour de noces fixé au 3 août.

- Cet intervalle de quelques jours allait permettre à M"^^ Hugo, à son père et à Sainte-Beuve de descendre la Loire jusqu'à Nantes en bateau à vapeur. C'est un voyage magnifique, l'un des plus beaux, sans contredit, qu'on puisse faire sur les quatre grands fleuves de France, et je ne suis pas surpris que durant tout le parcours M"^^ Victor Hugo ait gardé le ton admiratif. En cela du moins elle montrait plus de goût que son mari, qui n'aimait

pas la Loire, à cause de son eau jaune et large, de ses rives plates et des peupliers qu'on voit partout.

« Le peuplier, écrivait-il en i843, est le seul arBre qui soit bête. Il masque tous les horizons de la Loire. Le long de la rivière, dans les îles, au bord de la levée, au fond des lointains, on ne voit que peupliers. Il y a pour mon esprit je ne sais quel rapport intime, je ne sais quelle ineffable ressemblance entre un paysage composé de peupliers et une tragédie écrite en vers alexandrins. Le peuplier est, comme Talexandrin, une des formes classiques de Tennui (i). »

Il y a du vrai dans cette remarque. Mais si Victor Hugo, au lieu de voir la Loire, de la route et par la portière d'une diligence, Tavait remontée ou descendue en bateau, de Nantes à Angers ou d'Angers à Nantes, il aurait pu constater que le paysage est tout autre, que les peupliers en masse, s'ils manquent d'esprit, ne manquent pas de majesté, que dans la saison brûlante ils donnent une fraîcheur agréable aux vastes prairies qui forment, l'hiver, le second lit du fleuve, et que la vallée de la Loire a pour cadre des collines couronnées de moulins à vent, qui par endroits bondissent comme des

(i) Alpes et Pyrénées^ p. 97.

LA DERNIERE ETAPE

montagnes. En tout caSjTeau de la Loire n'est pas jaune de son naturel, elle est grise ou bleue, suivant les saisons, comme le ciel léger qu'elle réfléchit, et elle ne devient limoneuse qu'au temps des crues.

]y[me Victor Hugo avait donc raison d'admirer les panoramas qui se déroulaient sous ses yeux. Quant à Sainte-Beuve, si impressionné qu'il fût par les grands spectacles de la nature, ils ne l'intéressaient, comme Lamartine, qu'autant qu'ils évoquaient à son esprit quelque belle figure littéraire. C'est ainsi qu'en passant devant le port d'Ancenis, où, soixante ans plus tard, je devais dresser la statue de Joachim du Bellay, le bourg de Liré, situé en face, lui remit en mémoire le délicieux sonnet du poète angevin sur son petit village; et il le redit à M"^^ Hugo qui, dans ce cadre merveilleux, le trouva plus beau que lorsqu'elle Tavait entendu pour la première fois, rue Notre-Damedes-Champs.

Cet intermède poétique, en donnant une âme aux choses d'alentour, aurait encore embelli la seconde partie de leur voyage, si un incident héroï-comique n'était venu les importuner à une heure de Nantes. On se souvient peut-être que, le lendemain de l'attentat Fieschi, Raspail fut arrêté entre Cler-

mont-sur-Loire et Mauves (i). C'était justement dans ces jours-là. La gendarmerie de la région était sur pied, qui visitait toutes les voitures et tous les bateaux dans Fespoir d^y découvrir quelque complice. Or, le bateau qui portait M^^ Hugo et Sainte-Beuve était à peine amarré au débarcadère de la Seilleraye qu'un gros de gendarmes Tenvahit, demandant leurs passeports à tous les voyageurs. 11 paraît que ceux des amis de Pavie n'étaient pas en règle. On les pria de descendre et on les retint sur la rive jusqu'à l'arrivée du maréchal des logis qui, après les avoir interrogés et pris des notes, leur déclara qu'ils étaient libres. « Ce qu'il y a de singulier, disait le père de M"^^ Hugo en racontant l'aventure à sa sœur (2), c'est que ce petit incident qui m'agitait faisait rire Didine (3) ! Cela lui rappelait les gendarmes qu'elle

(1) Raspail était parti de Paris, le jour même de l'attentat (38 juillet t835) et se dirigeait sur Nantes où, tout malade qu'il était, il allait faire de la propagande démocratique, quand il fut arrêté, en vertu d'une dépêche télégraphique venue de Paris, par un commissaire de pohce nommé Le Normand, qu'il avait fait exclure de la Société des Droits de l'homme où il s'était glissé»

Ce Le Normand était-il apparenté à la famille maternelle de Victor Hugo ? La chose serait plaisante, et la rencontre curieuse. Toujours est-il que Raspail fut conduit à la prison d'Ancenis et ramené ensuite à Paris, où il arriva le 2 août, brjsé par la fatigue et la maladie.

(2) Victor Hugo intime^ par Alfred AsseHne.

(3) Léopoldine Hugo.

LA DERNIÈRE ETAPE

avait vus dans Robert-Macaire. » Leur arrivée à Nantes en fut quelque peu retardée, mais ils s'en consolèrent en pensant qu'ils auraient très bien pu être conduits en prison, les menottes aux mains. La ville de Nantes réservait, d'ailleurs, à M^^ Hugo plus d'une surprise agréable. Elle découvrit dans le couvent des Ursulines, où son père la conduisit, toute une nichée de tantes et de cousines à son mari, du côté des Trébuchet^ et l'évêque de Nantes, « notre évêque », comme disait Pierre Foucher, leur fît les honneurs de son salon (i). Si bien que Sainte-Beuve, quiles accompagnait partout, en avait les larmes aux yeux.

— Et Victor, me demandera-t-on, que faisait-il pendant ce temps-là ?

Victor voyageait, suivant le programme, avec Juliette Drouet, dans la Brie et la Champagne et, tout en se plaignant fort des auberges, il écrivait à sa femme des lettres très tendres où, après lui avoir recommandé de s'amuser, de penser à lui, de l'aimer, il lui disait pour finir : « Je souhaite à Pavie une femme comme toi, et après cela, qu'il remercie Dieu (2). »

Pavie n'aurait peut-être pas exprimé le même

(i) C'était Mgr de Guérines.

{3) Victor Hugo intime.

souhait, mais le père de M"^^ Hugo^ qui connaissait la liaison de son gendre avec « la belle dame de la Porte-Saint-Martin », trouvait que sa fille devait être satisfaite, si elle avait de Famourpropre. Et le fait est qu'Adèle paraissait aussi heureuse que possible. Comment, du reste, ne Taurait-elle pas été de Taccueil qu'elle recevait partout? Sur le bateau qui les ramena à Angers, son nom se murmurait d'une oreille à l'autre, et un touriste qui revenait de Pornic rapportait que les baigneurs de l'endroit, apprenant que M°^® Victor Hugo avait l'intention de s'y rendre en promenade, s'étaient proposé d'aller au-devant d'elle et de lui faire fête. Mais son séjour prolongé à Nantes ne lui avait pas permis de réaliser son dessein, et c'est tout juste s'ils arrivèrent à temps aux Rangeardières pour prendre part au banquet du retour des noces de Pavie.

Les Rangeardières sont situées à deux lieues d'Angers, sur le territoire de la commune de Saint- Barthélemy (i). Le maître de la maison, autrement

(i) Elles appartiennent aujourd'hui à M. René Bazin, le romancier délicat de tant d'œuvres charmantes.

dit le père du marié,avait fait dresser dans le jardin, sous une longue tente, une table de soixante-huit couverts. Le coup d'œil, au dire de Pierre Foucher, était féerique, quand on eut allumé les lampes et les lampions à la chute du jour. Parmi les invités, il y avait beaucoup de jolies femmes appartenant à la société d'Angers et des environs. L'une d'elles, qui était toute jeune et répondait au nom de ]\jme Perrochel, attirait Fattention générale tant par la beauté de ses traits réguliers que par l'éclat du diadème qui brillait dans ses cheveux d'or fin. Comme elle était vêtue de noir (i), quoique mariée seulement depuis huit jours, Sainte-Beuve, qui était assis en face d'elle, l'avait surnommée la Déesse de la Nuit, sous prétexte qu'elle lutts^it de calme et de sérénité avec la lune qui les regardait. D'autres,

(i) Etait-ce un pressentiment, unprésag-e? Cette belle jeune femme mourut quelque temps après, et c'est elle évidemment qui inspira à Sainte-Beuve ce sonnet du Livre Amour :

Quoi ? Cette jeune femme, aux noces de Pavie, Belle, heureuse, élégante, assise à nos côtés, Qui te regarda tant et pour qui tes beautés Et mon nom de poète aussi faisaient envie !

Quoi? la dame en sa tour qu'un matin j'ai suivie, Qui, fière des balcons sous les Valois sculptés (a), Gourait à sa terrasse et chantait ses gaîtés ; Quoi ? morte dans l'année et d'un souffle ravie ?

(a) Il s'agit probablement ici du petit château de Pignerolles, situé en Saint-Barthélemy, qu'habitait alors W^^ Perrochel. (Note de M. Chasle-Pavie.)

LA DERNIÈRE ETAPE

plus âgées, se faisaient remarquer par leurs diamants et leurs dentelles. Mais la plus admirée, malgré la simplicité de sa mise, était encore M"^^ Victor Hugo. Elle n'avait qu'une petite robe brodée d'étoffe légère, mais elle la portait avec tant d'élégance, le capot noir qu'elle avait mis sur sa tête pour se garantir de la fraîcheur de la nuit encadrait si joliment son beau visage, le nom qu'elle avait lui donnait un tel prestige que de tous les points de la table les yeux étaient braqués sur elle. David d'Angers, qui ne savait quel compliment lui faire, l'avait baptisée M"^* Maine-et-Loire, ne voyant rien au-dessus des deux rivières de son département. Et Sainte-Beuve trouvait que le surnom était bien choisi, T Anjou lui paraissant comme à David le plus beau pays de la terre.

Le poète des Consolations n'avait encore rien dit publiquement de la joie qu'il éprouvait, mais quand vint l'heure déboire à la santé des nouveaux époux, il sortit de sa poche l'épithalame qu'il avait limée amoureusement en Fhonneur de Victor Pavie et,

Mais que serait-ce donc si cet amour profond, Eternel, et de qui tout un passé répond, Avant la jeune femme et sa fuite si vive,

Avant ce prompt trépas qui nous consterne tous, Lui comme elle au festin, lui près d'elle convive. Etait mort dans nos cœurs I... Oh! vivons I aimons-nous I

debout, d'une voix grave et mal assurée, il la déclama, aux applaudissements de toute l'assistance .

Gela ne veut pas dire que tous les convives pénétrèrent le sens obscur de certaines strophes. Il y en a même dans le nombre auxquelles personne ne dut rien comprendre, tant les vers en sont tarabiscotés ; en revanche, tout le monde admira Fart et la pensée des strophes suivantes :

Mais à vous, cher Pavie, en ces jours couronnés, A vous, jeune homme intègre, aux épis non fanés

Qu'un vif août échauffe et dore, Qui brillent au regard et sonnent sous la main, Tels que naguère au front du moissonneur romain Léopold (i) les faisait éclore ;

A vous, fidèle en tout au devoir ancien. Fidèle à chaque grain du chapelet chrétien.

Bien qu'amant des jeunes extases ; Qui sûtes conserver en votre chaste sein Passion, pureté, douceur, Thuile et le vin.

Gomme à l'autel dans les saints vases ;

A vous un mot suffit : pour tous conseils, pour chants. Pour nuptial écho de tant de vœux touchants,

Ami, c'est assez de vous dire :

Apaisez votre cœur^ car vous avez trouvé Le seul objet absent, le bien longtemps rêvé,

Longtemps votre vague martyre (2).

A la fin de sa lecture Sainte-Beuve s'était telle-

(1) Léopold Robert.

(2) Le manuscrit de Sainte-Beuve, daté des Rangeardières, 4 août i835, est en la possession de M. André Pavie et contient quelques variantes.

ment échauffé quCjSans en avoir conscience, il s'empara d'une pêche qui était sur la table à portée de sa main, et qu'il l'écrasa sur son gilet à fleurs.

Ainsi se terminèrent les fêtes du mariage de Pavie. Quelques jours après, Sainte-Beuve lui mandait :

(( Mon cher Pavie, (( J'ai bien songé à vous écrire depuis que je suis arrivé ici, c'est-à-dire depuis dimanche. Les jours plus qu'agréables et véritablement heureux que j'ai passés près de vous et de votre famille me poursuivent d'un long souvenir. En vous quittant, nous nous sommes entretenus de vous jusqu'à Tours, car la nuit était bien belle. La lune, que je n'ai jamais vue si pure et si pleine, éclairait toute la Loire, et nous n'avons presque cessé de jaser. Il était temps toutefois d'arriver à Tours ; la chaleur augmentait, nous étions pressés énormément et fort las. M. Foucher et M"^^ Hugo sont partis une demi-heure après leur arrivée à Tours, pour Blois, et moi, une heure après pour Paris par Chartres. J'ai eu le temps, dans l'intervalle, de visiter la belle cathédrale de Tours, Saint-Gatien, je crois^ Quant aux autres voyageurs, après une nuit passée à Blois, ils sont revenus lundi à Paris, et nous devons tous dîner samedi, demain, au conseil de

g-uerre, chez M"^^ Asseline. 11 y sera bu, je vous assure, à vos santés, et votre nom devra résonner de loin à vos oreilles... Adieu, cher Pavie, présentez mes respectueux hommages à M^® Pavie, à votre excellent père, en le remerciant de toutes les bontés qu'il a eues pour moi (i)... »

Qui aurait dit alors à Sainte-Beuve que, deux ans après, sans qu'il eût rien fait pour cela, du moins il le croyait, le lien qui s'était noué si tendrement entre Adèle et lui serait soudain brisé par un de ces coups de tête qui, chez lesfilles d'Eve, sont souvent aussi irraisonnés que les coups de foudre?

Dieu me garde de blâmer la femme qui rentre dans le devoir I encore devrait-elle avoir un peu de pitié pour celui qui fut son complice !

J'ai dit ailleurs (2) le chagrin que Saint-Beuve ressentit de cette rupture violente, inattendue. Je l'ai montré s'expatriant et restant en Suisse durant des mois pour tâcher d'oublier l'infidèle. Mais je n'ai pas dit — et il faut qu'on le sache — que dans cette crise douloureuse le meilleur réconfort, le baume le plus sûr,lui vint d'Angers: chose d'autant plus méritoire de la part de Pavie qu'il déplorait sa liaison avecM"^® Hugo. Leur amitié s'en accrut d'autant. Et

(1) André Pavie, Médaillons romantiques^ p. i5i.

(2) Cf. notre ouvrage sur Sainte-Beuve (1904).

LA DERNlÈPxE ETAPE.

LE MARIAGE DE VIGTOa PAVIE 267

jamais, quoiqu'il s'éloignât chaque jour davantage de la rive chrétienne où Pavie avait amarré sa barque, jamais Sainte-Beuve n'oublia qu'il avait pansé la plaie de son cœur. Longtemps après, en 1862, quand il publia ses Poésies complètes , il mit au bas de son épithalame à Pavie cette note touchante :

« Victor Pavie d'Angers, un de nos plus jeunes amis du temps du Cénacle, resté le plus fidèle en vieillissant à toutes les admirations, à tous les cultes de sa jeunesse ; quand tous ont changé, le même, conservé, perfectionné, exalté et enthousiaste toujours ; la flamme au front, un cœur d'or. A le voir d'ici, à travers notre tourbillon et du milieu de notre dispersion profonde, je le compare à un chapelain pieux qui veille et qui attend, je l'appelle le gardien de la chapelle ardente du souvenir. »

Quel plus bel éloge, et comme je comprends que tous ceux, qui depuis sa mort ont eu à parler de Victor Pavie aient cité ce beau témoignage de Sainte-Beuve !

Mais cette fidélité de Pavie aux hommes et aux choses de sa vingtième année n'empêcha pas la rupture de M"'^ Hugo avec Sainte-Beuve de porter des fruits amers et d'avoir des conséquences lamentables. Jusqu'en 1887, quoique définitivement brouillé avec Hugo, Sainte-Beuve tenait encore au

chef glorieux de rancien Cénacle par un lien très doux, puisqu'il était resté Tami de safemme, de son beau-père et de ses enfants. Et ses articles de critique s'en ressentaient toujourSjbienque Thuile y fût parfois mêlée de vinaigre. A partir de iSSy, on peut dire que tout fut fini entre eux. Tout en se réclamant de temps à autre du Romantisme, auquel il devait le plus clair de son talent et de sa renommée, Sainte-Beuve se rapprocha de plus en plus des Classiques que, d'ailleurs — c'est une justice à lui rendre — il n'avait jamais brûlés. Et chaque fois qu'il en trouva l'occasion, il prit un malin plaisir à dire des choses dures à ses anciens camarades du Cénacle — sauf à leur faire amende honorable quand ils quittaient la scène de ce monde. Je ne vois que Victor Hugo qui ait échappé à la règle commune, entendez aux coups de sa férule, dans la période qui correspond au règne de Napoléon III^ — et cela pour deux raisons que tout le monde comprendra : d'abord parce qu'il était en exil, ensuite et surtout parce que sa femme, dans un sentiment qui cette fois faisait autant d'honneur à la mère qu'à l'épouse, s'était rapprochée de Sainte-Beuve.

Tant il est vrai qu'il n'y a que la femme qui sache allumer la guerre et l'éteindre — avec un sourire.

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