LES MŒURS LESBIENNES SOUS LE SECOND EMPIRE
C'est aux Mémoires, devenus si rares — on va deviner pourquoi — du comte Horace de Viel-Castel, secrétaire général du musée du Louvre sous le second Empire, que j'emprunte les anecdotes qui suivent (i). Elles ajoutent à ce qui, au cours de ce livre, a été dit sur le saphisme à diverses époques. Florissant sous l'ancien régime, contenu sous l'Empire, le vice lesbien avait reparu avec effronterie sous le Directoire. Viel-Castel nous prouve qu'il était toujours fort en faveur cinquante ans plus tard. Il ne dissimule point le nom des grandes dames qu'il croit ou sait atteintes de cette affection névropathique. Ce n'a point été pour plaire à celles qui n'étaient point disparues encore au moment de la publication de ces mémoires. De là leur rareté. Traqués, détruits, ils n'ont pu paraître et circuler que sous le manteau presque. Je ne suis point parvenu à en obtenir un exemplaire compléta la Bibliothèque Nationale. Cette rareté est à déplorer. Il n'est point de document plus vivant sur les premières années du second Empire. Les anecdotes curieuses y foisonnent et celles que j'en extrais ne sont point sans avoir
(i) Cf. Mémoires du comte Horace de Viel-Castel sur le règne de Napoléon III (i85 1-1864), publiés d'après le manuscrit original, avec une préface par L. Leouzon Le Duc; Paris, i883, in-8, t. I, pp. 11, 128, 129 ; t. III, pp. 60, ioi, 102, 104; t. IV, pp. i38, i3g.
leurs rivales dans ce recueil clandestin et pittoresque. Ce sont, à la vérité, les véritables Mémoires secrets du règne de Napoléon ni.
Dimanche, 4 janvier i852. — Je me trouvais à table à côté de la princesse Mathilde (1) et nous avons beaucoup causé de Mme Després, sa dame de compagnie... Mme Després, qui a avec elle deux bâtards et dont la vie a été plus qu'équivoque, qui, enfin, n'est ni une Montmorency ni une maréchale d'Empire, se croit indispensable; elle prend des airs de hauteur; elle tient tête à la Princesse, parle comme si elle était maîtresse de maison et se permet les propos les plus inconsidérés sur les personnes du gouvernement et sur celles que reçoit la Princesse. Elle a un caractère acre, aigri de n'être pas grande dame et ne saurait pardonner à la justice de Paris d'avoir contraint le duc de Praslin, qui a été son amant, au suicide (2). Mme Després cache, je crois en être certain, le goût des femmes qu'elle a. Plusieurs histoires de tentations faites près d'elle et sur elle, par la maréchale Sébas-
(1) Fille du roi Jérôme Bonaparte et cousine de Napoléon 111.
(2) Le duc de Choiseul-Praslin avait épousé, en 1824, la fille du maréchal Sébastiani. Il l'accusait de relations incestueuses avec ses enfants, et, dans la nuit du 17 au 18 août 1847, il l'assassinait dans son hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Arrêté, le duc de Choiseul-Praslin se suicida pour éviter sa comparution devant la Cour des Pairs. Sur cette aflaire retentissante, un des derniers grands scandales de la monarchie de Juillet, outre les pièces de la procédure publiées par la Cour des Pairs, on consultera un travail assez sommaire, mais le seul jusqu'à présent qui les résume, de M. Albert Savine, L'Assassinat de la duchesse de Praslin, d'après les documents d'archives et les mémoires; Paris, s. d., in-18.
tiani, me le donnent à penser. Puis elle affecte des pruderies merveilleuses, elle a horreur des statues de femmes parce qu'elles sont nues !... Elle a, je crois, fait de nombreuses campagnes sous les bannières masculines ou féminines.
Mercredi, 7 décembre i852. — Hier, en dînant avec Romieu au Café de Paris, nous causions du progrès que faisait la t... parmi les femmes, et loin de nous en étonner, nous les comprenions et nous les attribuions en grande partie à la grossièreté des hommes qui apportent en général peu de délicatesse dans leurs relations avec les femmes. Parmi les actrices, lat... fait de grands progrès. L'actrice Cico a été séduite, il y a huit jours, par MmeDelacour, sœur d'un ancien directeur de je ne sais plus quel théâtre. Mme Delacour fait un héritage de dix mille francs, dont elle touche le montant vendredi dernier, elle court chez Cico, se jette dans ses bras et sème sur le lit les dix billets de mille francs, etc., etc., etc.
Lundi, 11 septembre 1854. — Mme la marquise de Belbœuf et la comtesse de Gouy scandalisent Dieppe par leurs façons. La Princesse [Mathilde] prétend qu'elles se grisent, qu'elles cassent des carreaux, dansent le cancan, et font, enfin, un tel tapage qu'elles font honte aux lorettes. La Princesse exagère, peutêtre, mais cependant il y a du vrai.
Samedi, i3 janvier i855. — On parle bien bas dans le monde d'une petite affaire de Mme la comtesse de Nansouty, née Perron, qui depuis quelque temps affectait les dehors d'une grande piété, renonçait presque au monde et ne portait plus de bijoux. Le mari voulut voir les bijoux, on lui refusa leur exhibition ; il se fâcha, s'empara de la clef du secrétaire. Pas de bijoux?... Il cherche partout... rien... et Mme de Nansouty refuse de s'expliquer.
Le comte de Nansouty consulte le commissaire de police qui conseille une visite générale dans l'hôtel. Mme de Nansouty, froide, hautaine, impassible, ne s'y oppose pas. Les bijoux sont retrouvés chez la femme de chambre, qui les réclame comme un don de sa maîtresse. Le comte de Nansouty lui répond :
— Votre maîtresse, si elle vous avait donné ces bijoux, nous l'aurait dit, puisqu'elle sait que le commissaire de police fait une fouille générale ; vous n'êtes qu'une voleuse.
La femme de chambre exaspérée, voyant qu'il y allait de la prison et de la cour d'assises, s'écria alors :
— Eh bien ! si c'est comme ça et que Madame me laisse accuser, je vais tout vous dire: ces bijoux sont bien à moi; je suis l'a... de Madame, et pour me décider àt... avec elle, ce que je ne voulais pas faire, elle m'a donné peu à peu tous ses bijoux.
A cette assertion on descend dans la chambre de la comtesse, qui, perdant tout son calme, tombe dans des spasmes nerveux et pleure à sanglots. La femme de chambre devient arrogante, nomme toutes ses am...
parmi lesquelles la marquise d'Ada. Elle maintient son assertion sur la possession des bijoux et finit par exiger 80.000 francs pour prix de son silence. On parlemente en ce moment et l'affaire en est là.
Mardi, 3 1 janvier i855. — Mme la marquise de Beaumont, née Dupuvtren, la plus hommasse de nos Saphos modernes, a été surprise l'an dernier dans une maison de ailes, s'exerçant à la fricarelle. Cette peccadille ne lui fait aucun tort, le monde la reçoit.
Il y a deux ans, publiant mon volume sur Rachel, la grande tragédienne, ses amours et ses amants, je faisais allusion, d'après des communications particulières, à certains détails de sa vie privée et de ses relations avec sa sœur Sarah. Je disais alors : « Avec Sarah, Rachel est d'une familiarité presque sans bornes. A cette familiarité nous nous garderons bien de trouver les motifs que colportait, autrefois, sous le manteau, M. d'Ennery, le déplorable écrivain que l'on sait (1). » J'ignorais en ce moment l'anecdote qui suit, et que Viel-Castel publia sans hésiter. Elle doit trouver sa place ici, et pour les lecteurs démon livre Rachel intime elle complétera cette page demeurée inachevée, pour plusieurs raisons.
Jeudi, i3 août i85y. — Léopold Lehon, qui a été l'amant de Rachel, m'avouait hier que l'accusation portée contre cette illustre comédienne de t... avec sa sœur Sarah était vraie. Il me disait encore avoir assisté
(1) Hector FLEiscHMANN,#ac/je/ intime, d'après ses lettres d'amour et des documents nouveaux; Paris, 1910, in-8, p. 104.
û22 LE CENACLE LIBERTIN
aux ébats amoureux de Mme Doche et de Mlle Nathalie, tendrement éprises l'une de l'autre; rien ne pourrait donner, m'assurait-il, une idée de leur fureur erotique. Quant à Rachel elle se montrait parfois retenue et glaciale, puis, dans d'autres instants folle de lubricité, mais elle payait par de longues prostrations ces excitations nerveuses. Ce qui pourra faire comprendre leur intensité, ce sont les deux faits suivants :
Une nuit elle dit à Léopold Lehon :
— Je voudrais être b... sur le corps d'un homme qu'on viendrait de guillotiner.
A un autre de ses amants elle imposa la condition de lui répéter dans les moments décisifs : « Je suis Jésus-Christ ! » et, chaque fois que ces mots sacrilèges frappaient son oreille, Rachel tombait dans un paroxysme de jouissance impossible à décrire. La débauche, autant que les fatigues du théâtre, peut être accusée de la mort de Rachel.
C'était un grand talent, mais la plus fieffée p... de la terre.
Cette dernière phrase, ô rapprochement de l'histoire ! ne pourrait-elle point être toute l'oraison funèbre de Raucourt ellemême ?