Le Centaure
0 Maurice de Guèrin, bel inspiré de la mort, frère de toute solitude et de tout abandon, nid mieux que toi ne se pencha, avec plus d'anxiété, sur le cœur des chênes et n'écouta chanter, avec plus de recueillement et de mélancolie, la grande voix des forêts. Il s'exhale , de ton œuvre éparse et composée de fragments à la façon de ces temples qui nous viennent des Grecs, une calme impression de nature, une expression si pure de la beauté des choses que nul peut-être, depuis toi, si ce n'est le grand Renan, ne
sut s'approcher des dieux avec plus de force intime et retrouver de l'âge antique, à travers leur vision, le visage éclatant.
L'odeur grisante des simples, le parfum d'écume que porte après soi en le laissant partout le divin Centaure que tu créas, imprègnent toutes les pages où ton génie naissant marqua son empreinte.
La sève des arbres a nci eus , le suc et le parfum des fleurs, l'haleine et le goût des fruits mûrs se répandent dans ta prose harmonieuse et chantante et les senteurs d'automne qu'aimait ta jeunesse s'y mêlent furtivement pour annoncer la mort.
Jeune homme à la vie brève ! le petit livre que voici n'a d'autre butau monde que de rappeler ton souvenir, que de donner à nouveau, à tous ceux qui te liront, le désir de retrouver ce divin tremblement, ce frisson sacré Idu cœur que tu ressentis toi-
même, sur la terre de Bretagne, à la vue des grands arbres, du ciel et de la mer, à cette heure du soir, où défiant la nature et l'écoutant chanter, tu marchais sur la mousse ou le roc des falaises comme un homme
primitif.
C'est le 4 août 1810 que naquit au château de Cayla, enPérigord, Georges-Maurice de Guérin. On dit que son enfance aima les châtaigniers qui gardaient la porte, les troupeaux que poussaient le soir, vers la bergerie, les chiens du métayer. La grande salle à manger à la vaisselle ancienne, aux meubles usés du temps connut ses premiers jeux; le tictac du moulin d'Andillac, V angélus aux clochers des villages, léchant des grillons sous la dalle antique du foyer ravirent ses premiers ans.
« M. de Guérin le père, dit Lamartine, émigré dès son enfance etren-
tré tout jeune de V émigration, en avait rapporté au Cayla cette foi robuste de caste et de famille, qui était plus enfoncée dans son cœur que les fondements de son ancien manoir dans le rocher d'Andillac.»
C'est lui qui donna à sa fille Eugénie, ce goût de la prière, ce désir du ciel et de Dieu qu'on ne vit qui croître en elle, au cours des années.
Mademoiselle de Guérin, de ring ans plus âgée que son frère, fut la première jeune fille que contempla Maurice. C'est elle qui réleva comme une mère, le soigna et l'édugua, ouvrit ses y eux d'enfant à toutes les exquises contemplations du monde.
Quand mademoiselle de Guérin eut seize ans et que Maurice en eut onze, on songea à les éloigner l'un de l'autre. L'enfant fut envoyé au petit séminaire de Toulouse. Ce fut le commencement d'une séparation dont ne cessa de souffrir à jamais
la pauvre Eugénie. Ces deux êtres d'élite, si bien faits pour s'aimer et demeurer l'un près de l'autre, en ressentirent à l'âme une déchirure, que le temps, en les tenant séparés, ne fit qu'adoucir à peine.
Cœur infiniment sensible aux vibrations peu perceptibles au vulgaire, Georges-Maurice de Guérin souffrit encore plus à Paris, au collège Stanislas, de Véloignement de sa sœur, de sa famille et de ce charmant Cayla où vécut son enfance.
Jules Barbey d'Aurevilly, son condisciple d'alors, a tracée dans Amaïdée, les premiers enthousiasmes et les premiers regrets que gardait de la nature,sous les traits du poète Somegod.
Maurice de Guérin. Une tristesse voluptueuse, une inquiétude amère que parvenait à peine à dissiper la parole affectueuse de l'abbé Baquet, son précepteur, inclinaien t déjà vers r attrait prestigieux iïunvastepan-
théisme, cet amant fré'iétique et tourmenté des bois, ce rêveur attentif à surprendre les divins murmures, les belles métamorphoses de la végétation. Ce génie du paysage, que Sainte-Beuve lui trouve à V éveil de son talent va se développer encore et dans la retraite de la Chênaie va prendre le « charme et la puissance. »
La Chênaie « cette sorte d'oasis au milieu des steppes de la Bretagne où, devant le château, s'étend un vaste jardin coupé par une terrasse plantée de tilleuls avec une toute petite chapelle au fond, était le lieu de retraite de La Mennais(l). » C'est là que vint, à l'époque de Noël 1832, se retirer Maurice de Guérin. M. Féli (2) le reçut a comme un bon père qu'il était », l'embrassa tendrement et se prit pour cette âme blessée, de cette
(1) Sainte-Beuve.
(2) Nom de M. de La Mennais dans l'intimité.
affection un peu rudemais cordiale que témoignait, à tous ceux' qui se réfugiaient dans la lumière de son génie, cet ardent solitaire du cloître.
M. F. du Breil de Marzan, l'un des fidèles amis de Maurice et Vun des disciples de M. de La Mennais, a retracé, dans des pages inspirées de la plus douce émotion, la physionomie de cette maison bretonne où se trouvaient assemblés, dans un même idéal, autour de l'hôte illustre, des hommes aussi divers que MM. de Montalembert et de Cazalès, Eliede Kertanguy, Frédéric de la Provostaye, les abbés Lacordaire et Gerbet. Une nature admirable et qu'il pénètre au point de vouloir s'identifier à elle, des sites aussi rustiques, d'une harmonie aussi sauvage que ceux des bois de Coetguen. des bords de la Rance, du Val de l'A? -guenon où le reçoivent ses amis de La Morvon-
nais, enfin la vue de V Océan qu'il va contempler, un jour, avec Edmond de Cazalès le laissent anéanti, bouleversé d'enthousiasme. Labeauté des forêts, « la vie forte et muette qui règne sous l'écorce des chênes », le réveil de la végétation lui donnent conscience de son génie. Maurice, couché sur la falaise ou penché sur un chêne, écoute les mille voix de la nature lui parler; l'antique Centaure approche, il en perçoit les pas et sa course impétueuse V empêche longtemps d'entendre la voix recueillie du cloître, l'accent brûlant du prêtre et le son de la petite cloche qui, le soir, àla Chênaie, groupe autour de la table le maître et ses disciples.
* Venu à Paris en 1S3 4, après un arrêta Caen, où Trébutien, d'Aurevilly, Edelestand du Méril le retrouvèrent. Maurice de Guérin ne cessa
de vivre avec le souvenir de cette magique Bretagne, le regret profond de ces sites : Coetguen, la Chênaie, le Val de VAr guenon dont la limite semblait désormais nécessaire à son cœur. Une « dernière visite à la mer, aux côtes, à tout ce magnifique paysage» qu'il avait tant aimé, lui avait valu ce cri amer : « Adieu, adieu /séjour chéri, si tu m'aimes et que tu doutes de ma constance, écoute ceci qui te rassurera : je perds la onoitié de mon âme en perdant la solitude. J'entre dans le monde avec une secrète horreur. » En même temps il arrive à Paris et tout de suite cet être d'une finesse si charmante, d'une si vive délicatesse, se trouve effrayé du bruit et du mouvement de la cité. « 0 mon Dieu!
s'écrie-t-il, prenez mes yeux, ga rdezmoi de voir toute cette multitude dont la vue soulève en moi des pensées si tristes, si décourageantes ;
faites qu'en la traversant, je sois sourd au bruit, inaccessible à ces impressions qui m'accablent quand je passe parmi la foule; et pour cela mettez devant mes yeux une image, une vision des choses que f aime, un champ, un vallon, une lande, le Cayla, le Val, quelque chose de la nature. » En même temps Maurice se replie sur lui-même : il ouvre Saint-François de Sales, Bernard in de Saint- Pierre et retrouve, dans /'Introduction à la vie dévote et les Harmonies de la nature, ce charme p uissan t des forêts, de la montagne et de la mer dont il porte en lui-même le regret infini. Mais ce jeune hom me admirable, d'un si pur idéal, d'aspirationssi hautes, souffre del' absence amer e de la tendresse des femmes. Il désire « un amour de compassion », ferme ses yeux inquiets et revoit, dans le passé, le visage de Louise, celle à qui le poète « semble avoir songé
dans de premiers vers qui recèlent un sentiment tendre » ; il V imagine en son château de Rayssac, écoute le doux bruit de sa voir d'argent, (Silver sweet sounding); en même temps il regrette Mari" de la Morvonnais, cette pauvre jeune femme, morte si tôt, l'épouse de son ami, qu'il aima d'un amour chaste et fraternel, Marie qui fut vraiment son Eugénie bretonne ! Comme malade et comme las déjà, il écrit à ce moment : « Est-ce que je ne connais pas la mesure de mon cœur. » Hélas!
ce cœur est frappé! Le regret d'Eugénie, de sa chère Antigone, est vivace en lui :
Elle aimait mes rêves Et f aimais les siens,
incline-t-il à redire dans une douce élégie écrite en Bretagne,au bord de la Rance. Mais les vieilles croyances s'effritent sous le poids de sa eu-
riosité; il regrette les ans de sa jeunesse rêveuse, les sites de son enfance; et je le vois, comme Senancour dans sa retraite de la rue de la Cerisaie, se promener sous les maigres arbres de son petit jardin de la rue d'Anjou et vainement chercher, sous un ciel sans éclat, le reflet de la lande sauvage, le mirage de r Océan.
«Pour moi, dans les modernes, écrit Goncourt dans son Journal, il rCy a eu jusqu'ici qu'un homme qui ait fait la trouvaille d'une langue pour parler des temps antiques, c'est Maurice de Guérin dans le Centaure. » Et M. de Gourmont ajoute : « Le Centaure est à mettre parmi les plus belles et les plus précieuses pages d" la langue française. » L'idée de ce poème, dit Trébutien, « était venue à Guérin
dans une de ces visites que nous faisions quelquefois ensemble au Musée des Antiques. »
« Le Centaure, où toutes les puissances naturelles primitives étaient senties», est vraiment l'hymne panthéiste le plus large, le poème le plus pur et de la forme la plus accomplie qu'on ait donné jamais de la vie originelle. Ici le contour est plein, la ligne est heureuse, le style a le parfum des feuilles mortes, de la terre féconde et jeune: le poète a goûté « sans altération le bienfait des dieux qui se répandent en lui »; il est attentif à surprendre le bruit le plus secret des choses, le mouvement caché du monde, la vie mystérieuse qui conduit V univers. « La sagesse, 6 Mélampe, est la science de la volonté des di&ux. » Cette science Guérin l'a connue comme le grand Centaure. « J'ai noué, peut-il dire aussi, mes bras autour du buste
des centaures, et du corps des héros, et du tronc des chênes; mes mains ont tenté les rochers, les eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles impressions de l'air. » Avec l'ardeur du désespoir ce poète qui va mourir se penche sur la vie universelle; il en veut tout connaître et son cœur est pareil au fragile coquillage qui ne contient pas la mer mais cependant a recueilli tout le mouvement de ses ondes et le chant de ses sirènes.
Cette compréhension d'un monde aboli, de la grandeur des temps paniques, la sorte de courte frénésie qui ranima le poète quand le bonheur, sous les traits d'une jeune et jolie créole de l'île de France qu'il épousa, vint se présenter à lui, l'éloig fièrent pour un temps de ce pur christianisme auquel croyait sa sœur. Ebloui du prestige et de la grâce antiques, des dieux robustes
— in —
et doux, pénètre de ce parfum de la nature qui le laissait' grisé, Guérin, après le Centaure, écrivit la Bacchante. Il eût, s'il eût vécu, écrit le Bacchus indien et poussé à la perfection ces limpides peintures primitives dont nous ne connaissons que ces brillants essais. Guérin avait le sens de la nature; c'était un ami profond des fleurs; il adorait les arbres, marchait dans la montagne; la mer le ravissait ; il faut le lire comme on cueille des fruits dans un verger, au crépuscule d'une belle et chaude journée del 'automne \
Le petit livre que nous publions de Maurice de Guérin forme un charmant contraste avec celui de sa sœur. L'aimable dévotion, le sentiment tendre, la grâce affectueuse du Journal et des fragments d'Eugénie donnent plus de prix
encore aux essais accomplis du frère .
L'anxieuse Eugénie écrivait à Maurice, le mercredi des Cendres de 1832: « 0 Maurice, si je pouvais te voir chrétien, je donnerais ma vie et tout pour cela. » Ce désir religieux ne tarda pas d'être exaucé et, le 10 juillet 1839, ce jeune homme tourmenté de la grande impatience d'un amour unanime demanda, devant la mort, à revenir aux croyances de son jeune dge. Ainsi passa Guérin. On a dit, de lui, qu'il n'avait donné que le Centaure; ce n'est pas exact; mais, n'eût-il donné que cela, son tombeau serait encore visité des dieux et chanterait sous les astres comme cette pierre des forêts oii le grand Apollon avait posé sa lyre et qui garda de celle-ci le chant harmonieux !
Edmond PILON.
J'ai reçu la naissance dans les antres de ces montagnes.
Comme le fleuve de cette vallée dont les gouttes primitives coulent de quelque roche qui pleure dans une grotte profonde, le premier instant de ma vie tomba dans les ténèbres d'un séjour reculé et sans troubler son silence. Quand nos mères approchent de leur délivrance, elles s'écartent vers les cavernes, et dans le fond des plus sauvages, au plus épais de
l'ombre, elles enfantent, sans élever une plainte, des fruits silencieux comme elles-mêmes.
Leur lait puissant nous fait surmonter sans langueur ni lutte douteuse les premières difficultés de la vie ; cependant nous sortons de nos cavernes plus tard que vous de vos berceaux.
C'est qu'il est répandu parmi nous qu'il faut soustraire et envelopper les premiers temps de l'existence, comme des jours remplis par les dieux. Mon accroissement eut son cours presque entier dans les ombres où j'étais né. Le fond de mon séjour se trouvait si avancé dans l'épaisseur de la montagne, que j'eusse ignoré le côté de l'issue, si, détournant quelquefois dans cette ouver-
ture, les vents n'y eussent jeté des fraîcheurs et des troubles soudains. Quelquefois aussi, ma mère rentrait, environnée du parfum des vallées ou ruisselante des flots qu'elle fréquentait. Or, ces retours qu'elle faisait, sans m'instruire jamais des vallons ni des fleuves, mais suivie de leurs émanations, inquiétaient mes esprits, et je rôdais tout agité dans mes ombres. Quels sont-ils, me disais-je, ces dehors1 où ma
1. Cette expression est étrange, — dit Mme Sand dans une note sur ce mot, — peu grammaticale peut-être , mais je n'en vois pas de plus belle et de plus saisissante pour rendre le sentiment mystérieux d'un monde inconnu. Un tel écrivain eût été contesté sans doute ; mais il eût fait faire de grands progrès à notre langue, quoi qu'on eût pu dire.
mère s'emporte, et qu'y règnet-il de si puissant qui l'appelle à soi si fréquemment ? Mais qu'y ressent-on de si opposé qu'elle en revienne chaque jour diversement émue ? Ma mère rentrait, tantôt animée d'une joie profonde, et tantôt triste et traînante et comme blessée.
La joie qu'elle rapportait se marquait de loin dans quelques traits de sa marche et s'épandait de ses regards. J'en éprouvais des communications dans tout mon sein; mais ses abattements me gagnaient bien davantage et m'entraînaient bien plus avant dans les conjectures où mon esprit se portait. Dans ces moments, je m'inquiétais de mes forces, j'y reconnaissais une puissance qui ne pou-
vait demeurer solitaire, et me prenant, soit à secouer mes bras, soit à multiplier mon galop dans les ombres spacieuses de la caverne, je m'efforçais de découvrir dans les coups que je frappais au vide, et par remportement des pas que j'y faisais, vers quoi mes bras devaient s'étendre et mes pieds m'emporter... Depuis, j'ai noué mes bras autour du buste des centaures, et du corps des héros, et du tronc des chênes ; mes mains ont tenté les rochers, les eaux, les plantes innombrables et les plus subtiles impressions de l'air, car je les élève dans les nuits aveugles et calmes pour qu'elles surprennent les souffles et en tirent des signes pour augurer mon
chemin ; mes pieds, voyez, ô Mélampe ! comme ils sont usés!
Et cependant, tout glacé que je suis dans ces extrémités de l'âge, il est des jours où, en pleine lumière, sur les sommets, j'agite de ces courses de ma jeunesse dans la caverne, et pour le même dessein, brandissant mes bras et employant tous les restes de ma rapidité.
Ces troubles alternaient avec de longues absences de tout mouvement inquiet. Dès lors, je ne possédais plus d'autre sentiment dans mon être entier que celui de la croissance et des degrés de vie qui montaient dans mon sein. Ayant perdu L'amour de l'emportement, et retiré dans un repos absolu, je goûtais sans altération le bien-
fait des dieux qui se répandait en moi. Le calme et les ombres président au charme secret du sentiment de la vie. Ombres qui habitez les cavernes de ces montagnes, je dois à vos soins silencieux l'éducation cachée qui m'a si fortement nourri, et d'avoir, sous votre garde, goûté la vie té*ute pure, et telle qu'elle me venait sortant du sein des dieux ! Quand je descendis de votre asile dans la lumière du jour, je chancelai et ne la saluai pas, car elle s'empara de moi avec violence, m'enivrant comme eût fait une liqueur funeste soudainement versée dans mon sein, et j'éprouvai que mon être, jusquelà si ferme et si simple, s'ébranlait et perdait beaucoup de lui-
même, comme s'il eût dû se disperser dans les vents.
0 Mélampe ! qui voulez savoir la vie des centaures, par quelle volonté des dieux avezvous été guidé vers moi, le plus vieux et le plus triste de tous ? Il y a longtemps que je n'exerce plus rien de leur vie.
Je ne quitte plus ce sommet de montagne où l'âge m'a confiné.
La pointe de mes flèches ne me sert plus qu'à déraciner les plantes tenaces ; les lacs tranquilles me connaissent encore, mais les fleuves m'ont oublié. Je vous dirai quelques points de ma jeunesse ; mais ces souvenirs, issus d'une mémoire altérée, se traînent comme les flots d'une libation avare en tombant d'une urne endomma-
gée. Je vous ai exprimé aisément les premières années, parce qu'elles furent calmes et parfaites ; c'était la vie seule et simple qui m'abreuvait, cela se retient et se récite sans peine.
Un dieu, supplié de raconter sa vie, la mettrait en deux mots, ô Mélampe !
L'usage de ma jeunesse fut rapide et rempli d'agitation. Je vivais de mouvement et ne connaissais pas de borne à mes pas. Dans la fierté de mes forces libres, j'errais m'étendant de toutes parts dans ces déserts. Un jour que je suivais une vallée où s'engagent peu les centaures, je découvris un homme qui côtoyait le fleuve sur la rive contraire. C'était le premier qui s'offrît à ma vue,
je le méprisai. Voilà tout au plus, me dis-je, la moitié de mon être ! Que ses pas sont courts et sa démarche malaisée !
Ses yeux semblent mesurer l'espace avec tristesse. Sans doute c'est un centaure renversé par les dieux et qu'ils ont réduit à se traîner ainsi.
Je me délassais souvent de mes journées dans le lit des fleuves. Une moitié de moimême, cachée dans les eaux, s'agitait pour les surmonter, tandis que l'autre s'élevait tranquille et que je portais mes bras oisifs bien au-dessus des flots. Je m'oubliais ainsi au milieu des ondes, cédant aux entraînements de leurs cours qui m'emmenait au loin et conduisait leur hôte sauvage à tous
les charmes des rivages. Combien de fois, surpris par la nuit, j'ai suivi les courants sous les ombres qui se répandaient, déposant jusque dans le fond des vallées l'influence nocturne des dieux ! Ma vie fougueuse se tempérait alors au point de ne laisser plus qu'un léger sentiment de mon existence répandu par tout mon être avec une égale mesure, comme, dans les eaux où je nageais, les lueurs de la déesse qui parcourt les nuits. Mélampe, ma vieillesse regrette les fleuves ; paisibles la plupart et monotones, ils suivent leur destinée avec plus de calme que les centaures, et une sagesse plus bienfaisante que celle des hommes. Quand je sortais de leur sein, j'étais
suivi de leurs dons qui m'accompagnaient des jours entiers et ne se retiraient qu'avec lenteur, à la manière des parfums.
Une inconstance sauvage et aveugle disposait de mes pas.
Au milieu des courses les plus violentes, il m'arrivait de rompre subitement mon galop, comme si un abîme se fût rencontré à mes pieds, ou bien un dieu debout devant moi. Ces immobilités soudaines me laissaient ressentir ma vie tout émue par les emportements où j'étais. Autrefois j'ai coupé dans les forêts des rameaux qu'en courant j'élevais par-dessus ma tête ; la vitesse de la course suspendait la mobilité du feuillage qui ne rendait plus qu'un frémissement léger ; mais au
moindre repos le vent et l'agitation rentraient dans le rameau, qui reprenait le cours de ses murmures. Ainsi ma vie, à l'interruption subite des carrières impétueuses que je fournissais à travers ces vallées, frémissait dans tout mon sein. Je l'entendais courir en bouillonnant et rouler le feu qu'elle avait pris dans l'espace ardemment franchi. Mes flancs animés luttaient contre ses flots dont ils étaient pressés intérieurement, et goûtaient dans ces tempêtes la volupté qui n'est connue que des rivages de la mer, de renfermer sans aucune perte une vie montée à son comble et irritée. Cependant, la tète inclinée au vent qui m'apportait le frais, je considérais la cime
des montagnes devenues lointaines en quelques instants, les arbres des rivages et les eaux des fleuves, celles-ci portées d'un cours traînant, ceux-là attachés dans le sein de la terre, et mobiles seulement par leurs branchages soumis aux souffles de l'air qui les font gémir.
« Moi seul, me disais-je, j'ai le mouvement libre, et j'emporte à mon gré ma vie de l'un à l'autre bout de ces vallées. Je suis plus heureux que les torrents qui tombent des montagnes pour n'y plus remonter.
Le roulement de mes pas est plus beau que les plaintes des bois et que les bruits de Fonde ; c'est le retentissement du centaure errant et qui se guide lui-même. » Ainsi, tandis que
mes flancs agités possédaient l'ivresse de la course, plus haut j'en ressentais l'orgueil, et, détournant la tête, je m'arrêtais quelque temps à considérer ma croupe fumante.
La jeunesse est semblable aux forêts verdoyantes tourmentées par les vents : elle agite de tous côtés les riches présents de la vie, et toujours quelque profond murmure règne dans son feuillage. Vivant avec l'abandon des fleuves, res pirant sans cesse Cybèle, soit dans le lit des vallées, soit à la cime des montagnes, je bondissais partout comme une vie aveugle et déchaînée. Mais lorsque la nuit, remplie du calme des dieux, me trouvait sur le penchant des monts, elle me
conduisait à l'entrée des cavernes et m'y apaisait comme elle apaise les vagues de la mer, laissant survivre en moi de légères ondulations qui écartaient le sommeil sans altérer mon repos. Couché sur le seuil de ma retraite, les flancs cachés dans l'antre et la tête sous le ciel, je suivais le spectacle des ombres. Alors la vie étrangère qui m'avait pénétré durant le jour se détachait de moi goutte à goutte, retournant au sein paisible de Cybèle, comme après Fondée les débris de la pluie attachée aux feuillages font leur chute et rejoignent les eaux. On dit que les dieux marins quittent durant les ombres leurs palais profonds, et, s'asseyant sur les promontoires,
étendent leurs regards sur les flots. Ainsi je veillais ayant à mes pieds une étendue de vie" semblable à la mer assoupie. Rendu à l'existence distincte et pleine, il me paraissait que je sortais de naître, et que des eaux profondes et qui m'avaient conçu dans leur sein venaient de me laisser sur le haut de la montagne, comme un dauphin oublié sur les sirtes par les flots d'Amphitrite.
Mes regards couraient librement et gagnaient les points les plus éloignés. Gomme des rivages toujours humides, le cours des montagnes du couchant demeurait empreint de lueurs mal essuyées par les ombres. Là survivaient, dans les clartés pâles, des sommets
nus et purs. Là je voyais descendre tantôt le dieu Pan, toujours solitaire, tantôt le chœur des divinités secrètes, ou passer quelque nymphe des montagnes enivrée par la nuit. Quelquefois les aigles du mont Olympe traversaient le haut du ciel et s'évanouissaient dans les constellations reculées ou sous les bois inspirés. L'esprit des dieux, venant à s'agiter, troublait soudainement le calme des vieux chênes.
Vous poursuivez la sagesse, ô M é lampe ! qui est la science de la volonté des dieux, et vous errez parmi les peuples comme un mortel égaré par les destinées. Il est dans ces lieux une pierre qui, dès qu'on la touche, rend un son semblable
à celui des cordes d'un, instrument qui se rompent, et les hommes racontent qu'Apollon, qui chassait son troupeau dans ces déserts, ayant mis sa lyre sur cette pierre, y laissa cette mélodie. 0 Mélampe ! les dieux errants ont posé leur lyre sur les pierres ; mais aucun.,, aucun ne l'y a oubliée. Au temps où je veillais dans les cavernes, j'ai cru quelquefois que j'allais surprendre les rêves de Cybèle endormie, et que la mère des dieux, trahie par les songes, perdrait quelques secrets ; mais je n'ai jamais reconnu que des sons qui se dissolvaient dans le souffle de la nuit, ou des mots inarticulés comme le bouillonnement des fleuves.
« O Macarée! me dit un jour
le grand Chiron dont je suivais la vieillesse, nous sommes tous deux centaures des montagnes ; mais que nos pratiques sont opposées î Vous le voyez, tous les soins de mes journées consistent dans la recherche des plantes , et vous , vous êtes semblable à ces mortels qui ont recueilli sur les eaux ou dans les bois et porté à leurs lèvres quelques fragments du chalumeau rompu par le dieu Pan. Dès lors ces mortels, ayant respiré dans ces débris du dieu un esprit sauvage ou peut-être gagné quelque fureur secrète, entrent dans les déserts, se plongent aux forêts, côtoient les eaux, se mêlent aux montagnes, inquiets et portés d'un dessein inconnu. Les cavales
aimées par les vents dans la Scythie la plus lointaine ne sont ni plus farouches que vous, ni plus tristes le soir, quand l'Aquilon s'est retiré. Cherchezvous les dieux, ô Macarée ! et d'où sont issus les hommes, les animaux et les principes du feu universel? Mais le vieil Océan, père de toutes choses, retient en lui-même ces secrets, et les nymphes qui l'entourent décrivent en chantant un chœur éternel devant lui, pour couvrir ce qui pourrait s'évader de ses lèvres entr'ouvertes par le sommeil.
Les mortels qui touchèrent les dieux par leur vertu ont reçu de leurs mains des lyres pour charmer les peuples, ou des semences nouvelles pour les enrichir, mais rien de leur bouche inexorable.
« Dans ma jeunesse, Apollon m'inclina vers les plantes, et m'apprit à dépouiller dans leurs veines les sucs bienfaisants.
Depuis, j'ai gardé fidèlement la grande demeure de ces montagnes, inquiet, mais me détournant sans cesse à la quête des simples, et communiquant les vertus que je découvre.
Voyez-vous d'ici la cime chauve du mont Œta ! Alcide l'a dépouillée pour construire son bûcher. O Macarée ! les demidieux enfants des dieux étendent la dépouille des lions sur les bûchers, et se consument au sommet des montagnes ! les poisons de la terre infectent le sang reçu des immortels ! Et nous, centaures engendrés par un mortel audacieux dans le
sein d'une vapeur semblable à une déesse, qu'attendrions-nous du secours de Jupiter qui a foudroyé le père de notre race?
Le vautour des dieux déchire éternellement les entrailles de l'ouvrier qui forma le premier homme. 0 Macarée ! hommes et centaures reconnaissent pour auteurs de leur sang des soustracteurs du privilège des immortels, et peut-être que tout ce qui se meut hors d'eux-mêmes n'est qu'un larcin qu'on leur a fait, qu'un léger débris de leur nature emporté au loin, comme la semence qui vole, par le souffle tout-puissant du destin.
On publie qu'Egée, père de Thésée, cacha sous le poids d'une roche, au bord de la mer , des souvenirs et des
marques à quoi son fils put un jour reconnaître sa naissance.
Les dieux jaloux ont enfoui quelque part les témoignages de la descendance des choses ; mais au bord de quel océan ont-ils roulé la pierre qui les couvre, ô Macarée ! »
Telle était la sagesse où me portait le grand Chiron. Réduit à la dernière vieillesse, le centaure nourrissait dans son esprit les plus hauts discours.
Son buste encore hardi s'affaissait à peine sur ses flancs qu'il surmontait en marquant une légère inclinaison comme un chêne attristé par les vents, et la force de ses pas souffrait à peine de la perte des années.
On eût dit qu'il retenait des restes de l'immortalité autrefois
reçue d1 Apollon, mais qu'il avait rendue à ce dieu.
Pour moi, ô Mélampe ! je décline dans la vieillesse, calme comme le coucher des constellations. Je garde encore assez de hardiesse pour gagner le haut des rochers où je m'attarde, soit à considérer les nuages sauvages et inquiets, soit à voir venir de l'horizon les hyades pluvieuses, les pléiades ou le grand Orion ; mais je reconnais que je me réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre.