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ble des montagnes ainsi qu'ils s'élèvent dans les degrés de la nuit. Mais le fruit ne peut écarter la maturité qui rapproche ; chaque jour la terre le pénètre de dons plus pressants dont la chaleur qui le consume se marque au dehors par des couleurs toujours plus avancées. Atteinte comme lui et gagnée dans mon sein, j'étais impuissante à rejeter ou à ralentir la vie qui m'était suggérée. Les pas tardifs, la recherche sous les forêts des asiles consacrés à ces divinités muettes et si puissantes par le calme, qui assoupissent les douleurs les plus aiguës ; les longues pauses sous les souffles qui viennent du couchant, la chute du soleil étant accomplie, ni l'ombre vide de la nuit,
— G/ — ni les songes ne pouvaient suspendre un moment les secrètes poursuites dont mon esprit souffrait l'effort. Je m'élevai jusqu'à ce degré des montagnes qui reçoit les pas des immortels ; car, parmi eux, les uns se plaisent à parcourir la suite des monts tenant leur marche inébranlable sur les ondulations des cimes, et d'autres, sur les rochers qui régnent au loin, consument les heures h plonger dans la dépression des vallées, y recueillent les approches de la nuit ou considèrent comment les ombres et les songes s'engagent dans l'esprit des mortels. Parvenue à ces hauteurs, j'obtins les dons de la nuit, le calme et le soleil qui réduisent les agitations même soulevées
par les dieux. Mais ce repos fut semblable à celui des oiseaux amis des vents et sans cesse portés dans leur cours.
Quand ils obéissent aux ombres et abattent leur vol vers les forêts, leurs pieds s'arrêtent aux branches qui, perçant dans le ciel, sont facilement émues par les souffles qui parcourent la nuit; car jusque dans le sommeil ils se réjouissent des atteintes des vents et veulent que leur plumage frissonne et s'entoure aux moindres haleines survenues au faîte des bois.
Ainsi, dans le sein même du repos, mon esprit demeurait exposé au souffle de Bacchus.
Ce souffle observe en se répandant une mesure éternelle et se communique à tout ce qui jouit
de la lumière ; mais un petit nombre de mortels, par un privilège des destinées, savent s'informer de son cours. Il règne jusqu'à l'extrême sommet de l'Olympe, et passe à travers le sein même des dieux couverts de l'égide ou revêtus de tuniques impénétrables. Il retentit dans l'airain toujours agité autour de Cybèle, et conduit la langue des Muses qui entraînent dans leurs chants l'histoire entière de la génération des dieux dans les entrailles humides de la terre, au sein de la nuit sans bornes, ou dans l'Océan qui a nourri tant d'immortels.
« Au sortir du sommeil, je livrais mes pas à la conduite des Heures. Elles réglaient ma
course sur les degrés du jour, et je tournais sur la montagne, entraînée par le soleil, comme l'ombre qui accomplit sa révolution au pied des chênes. Les pas de quelques mortels furent arrêtés par les dieux au voisinage des eaux, dans la profondeur des forêts ou sur la descente des collines. Des racines soudaines ont conduit leurs pieds dans le sol, et toute la vie qu'ils contenaient s'est étendue en rameaux et déployée en feuillage. Les uns, attachés au bord des eaux dormantes, gardent un calme sacré et accueillent à l'approche du jour l'essaim des songes qui prennent asile dans leur branchage obscur. D'autres, ajoutés aux forêts de Jupiter ou dressés
sur les sommets stériles, portent une cime vieille et sauvage, qui prend tous les vents, et arrêtent toujours quelqu'un de ces oiseaux écartés qu'observent les mortels. Leur destin est irrévocable, car la terre divine les possède et ils sont assujettis à la nourriture éternelle de son sein; mais tels qu'ils ont été rendus dans l'immobilité de leur état, ils retiennent encore quelques secrets mouvements de leur première condition. Que les saisons déclinent ou se relèvent, ils demeurent attentifs au soleil; de tout ce qui se meut dans l'univers ils ne discernent plus que lui, et c'est à lui seul qu'ils adressentce qu'ilspeuvent former encore de vœux confus.
Quelques-uns même, telle est la force de leur amour, conduisent le mouvement de leur croissance sur la marche du dieu et tournent vers son passage l'abondance de leurs rameaux. Dans le chemin où j'entrais à la suite du jour, j'ai vu mes pas tomber dans le ralentissement, mes forces encore pleines, et s'éteindre enfin dans une entière immobilité. Alors je devenais semblable à ces mortels réduits sous l'écorce et arrêtés dans le sein puissant de la terre. Retenue dans le repos, je recevais la vie des dieux qui passait, sans marquer de mouvement et les bras détournés vers le soleil. C'était vers l'heure du jour qui montre le plus puissant éclat: tout s'arrè-
tait sur la montagne, le sein profond des forêts ne respirait plus, les flammes fécondes embrasaient Cybèle, etBacchus enivrait jusqu'à la racine des îles dans les entrailles de l'Océan.
« La marche du soleil dans le déclin déterminait mes pas vers les points de la montagne les plus avancés vers l'occident.
Le dieu disparu et la lumière qu'il laissait ayant ressenti le premier mélange des ombres, le sein des vallées et toute l'étendue des campagnes reprenaient, mais lentement, la liberté de leur haleine. Les oiseaux s'élevaient au-dessus des bois, cherchant dans le ciel si le cours des vents s'était rétabli; mais leurs ailes encore
enivrées fournissaient avec peine un vol chancelant et plein d'erreur. Un murmure né au faite des forêts témoignait du réveil des souffles, mais les cimes ne rendaient qu'un tremblement léger qui n'égalait pas l'agitation éprouvée par les rameaux de cyprès dans les mains de Pan, quand le dieu se retire des chœurs qu'il anime durant les nuits favorables : la mesure impétueuse s'attache à ses pas et le fait rentrer chancelant dans les bois endormis.
Sortis de l'épaisseur de leurs retraites, les animaux sauvages venaient prendre sur les hauteurs une respiration plus vive:
leurs yeux paraissaient dans une flamme nouvelle, leur voix terrible était tombée dans le
murmure et leur marche hardie dans la langueur des pas".
« Cependant les ombres comblaient la profondeur des vallées ; elles montaient vers moi, distribuant à tout ce qui respire le sommeil et les songes, elles me joignaient enfin et m'enveloppaient, mais sans me pénétrer. Je demeurais ferme et vive sous la pesanteur de la nuit, tandis que la terre, pleine de sommeil, communiquait le repos à mes membres et les gagnait à l'immobilité générale ; mon front veillait sans être frappé de langueur. Il était animé de tous les dons répandus par les dieux durant le jour, leur charme l'entourait, etlavie nouvelle que j'avais recueillie lui envoyait ses esprits enflammés,
« Callisto, revêtue dune forme sauvage par la jalousie de Junon, erra longtemps dans les déserts. Mais Jupiter, qui l'avait aimée, Fôta des bois pour l'associer aux étoiles et conduisit ses destins dans un repos dont ils ne peuvent plus s'écarter. Elle a reçu sa demeure au fond du ciel ténébreux qui répandit les éléments, les dieux et les mortels dans les entrailles de Gybèle. Le ciel range autour d'elle les plus antiques de ses ombres et lui fait respirer ce qu'il possède encore des principes de la vie, y joignant les atteintes du feu infatigable dont les émanations animent l'univers. Pénétrée d'une ivresse éternelle, Callisto se tient inclinée sur le pôle,
tandis que Tordre entier des constellations passe et "abaisse son cours vers TOcéan. Telle, durant la nuit, je gardais l'immobilité au sommet des monts, la tête enveloppée d'une ivresse qui la pressait comme la couronne de pampre et de fruits qui entretient aux tempes de Bacchus une jeunesse inaltérable. »
Ainsi m'instruisait Aëllo par le récit de ses destinées. Une fois debout pour suivre la voix qui l'appelait dans la science des dieux, mon esprit ne retourna plus vers la foule où il avait sa première demeure :
il s'éloigna avec son guide vers les mystères les moins fréquentés. Chaque jour la parole de la grande bacchante se relevait
prenant devant moi dans l'obscurité des chemins. Souvent les Muses quittent le mouvement rapide des chœurs pour commencer une marche à pas lents au sein de la nuit. Revêtues de leurs voiles les plus épais et se conduisant sur l'extrémité des monts, elles ouvrent des chants divins sous les ténèbres. La parole d'Aëllo m'entraînant vers les dieux s'avançait pareille à cette voix des Muses portée dans les ombres.
Un antre ouvert sur les plaines, les cimes réservées aux derniers traits du jour, le lit des vallées les plus fécondes, tels étaient les lieux où me guidait le choix d'Aëllo. La durée de ses entretiens pénétrait souvent jusque dans le sein de la nuit, et alors
elle se retirait seule, laissant son discours suspendu dans mon esprit comme les nymphes qui, ayant attaché leurs vêtements humides à une branche inclinée, rentrent dans le secret de leurs demeures.
Cependant s'avançaient les mystères qui allaient enfin m'emporter dans leur cours, mais leurs premiers mouvements dans les bacchantes devancèrent de bien loin l'heure de leur lever. Chacune de nous, ayant reconnu en soi les signes envoyés par le dieu, commença dès lors à s'écarter, car les mortels atteints par les divinités dérobent aussitôt leurs pas et se conduisent par des attraits nouveaux. Nous entrâmes chacune dans le penchant où nous
portait le cours de notre esprit.
Semblables aux nymphes, filles du Ciel et de la Terre, qui, dès leur naissance, se répartirent à l'ouverture des fontaines, aux divers cantons des forêts et à tous les lieux où Cybèle avait rassemblé des marques de sa fécondité, ces penchants nous dispersèrent à toutes les régions des campagnes. Nous fûmes admises dans la destinée des dieux qui s'attachèrent à régner sur les éléments. Puissants sur les fleuves, les bois, les vallées fertiles, ils se réjouissent à considérer la vie qui s'achemine sous leurs yeux. Mais dans la durée de ce loisir attentif qu'ils mènent, penchés sur les ondes, leur vie immortelle se conforme à leur chute monotone, et leur
nature s'engage dans les éléments contemplés, comme un homme surpris au bord des fleuves par le sommeil et les songes et dont la robe se répand dans les flots. Chaque bacchante s'alliait ainsi à quelque lieu signalé par la naissance d'une destinée naturelle. Aëllo parut à la cime des collines et reposa longtemps sa tête sur le sein de la Terre ; elle semblait attendre, comme Mélampe, fils d'Amithaon, que le serpent marqué d'un pavot vînt se nouer autour de ses tempes. Hippothée, assise à la venue des fontaines, y fut rendue immobile ; ses cheveux, qu'elle avait répandus, ses bras dans l'abandon, et l'attachement de ses regards à la fuite des eaux marqueraient
sa pente vers leur destinée et que son esprit se joignait à leur cours. La marche de Plexaure se plongea dans les forêts les plus déployées. Quand une océanide est touchée de sommeil, tandis qu'elle parcourt les mers, ses membres s'affaissent et prennent leur couche sur les flots ; elle a résigné la conduite de son voyage à Tinconstance des ondes. Flottante, on dirait de loin un mortel expiré; mais dans la vague qui remporte, elle est étendue avec la légèreté de la vie et son sein use d'un sommeil inspiré par TOcéan. Tel paraissait le repos de Plexaure dans le lit des forêts. Arrêtée sur le bord des descentes profondes, Telesto s'inclinait tenant ses bras éten-
dus vers les vallées, pareille à Gérés, au sommet de l'Etna, quand la déesse, s'avançant sur l'ouverture du cratère, allume sa torche de pin dans le feu du volcan.
Pour moi, qui ignorais encore le dieu, je courais en désordre dans les campagnes, emportant dans ma fuite un serpent qui ne pouvait être reconnu de la main, mais dont je me sentais parcourue tout entière. J'allais accusant Bacchus et songeant aux flots de la mer où je me croyais contrainte ; mais le dieu eut dans peu de temps épuisé mes pas. Inclinée vers la chute, j'implorai la terre qui donne le repos, quand le serpent, redoublant ses nœuds, attacha dans mon sein une longue morsure.
La douleur n'entra pas dans mon flanc déchiré; ce fut le calme et une sorte de langueur, comme si le serpent eût trempé son dard dans la coupe de Cybèle. Il s'éleva dans mon esprit une flamme aussi tranquille que les lueurs nourries durant la nuit sur un autel sauvage érigé aux divinités des montagnes. Attentive et dans le repos comme une nymphe de Nysa, pressant dans ses bras l'enfance de Bacchus, j'occupai les antres jusqu'à l'heure où, le cri d'Aëllo ayant signalé la venue des mystères, je m'élevai sur les traces de cette bacchante qui marchait devant nous comme la Nuit, quand, la tête détournée pour appeler le* ombres, elle se dirige vers l'occident