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que l'on montre à l'étranger, à son arrivée dans la ville, est le célèbres Independence Hall », où furent signées, en 1776, la déclaration d'indépendance, et, en 1787, la constitution des États- Unis. Ge vénérable bâtiment, en briques rouges, avec sa tour et ses deux annexes, existe tel qu'il était alors : les salles centrales ont été conservées intactes. Dans l'une d'elles, à gauche, en entrant par Chestunt Street, se trouvent le fauteuil et le bureau dont se servait Washington, les sièges des membres du Congrès, et, contre la muraille, les portraits des hommes d'Etat, jurisconsultes, ^Idats et patriotes, qui, après avoir soutenu contre l'Angleterre la guerre de l'Indépendance, ont donné aux treize États cette admirable constitution qui suffit, encore aujourd'hui, avec les quelques rares amendements que l'expérience a fait ajouter, au bonheur et à la prospérité de 60 millions d'êtres humains. Car c'est avec raison que M. Gladstone, dans la lettre éloquente qu'il 11^ adressa à l'honorable John A. Rasson, président de la commis- ' sion des fêtes du centenaire, s'exprimait en ces termes :
J'estime que la Constitution des États-Unis représente la création la plus admirable qu'ait produite, d'un seul effort, Tintelligence humaine.
Ces paroles étaient d'ailleurs reproduites en lettres d'or sur un des arcs de triomphe élevés dans Chestunt Street. A droite, et en face de la première, une deuxième salle contient les reliques, de la Révolution, des lettres de Franklin et de Washington ; des monnaies, des sceaux, des brevets, des projectiles rapportés des champs de bataille, ainsi que des armes et des équipements de soldats d'alors, parmi lesquels le Français retrouve, non sans émotion, l'épée et les épaulettes de La Fayette et plusieurs lettres des ministres du roi de France. Un tableau, représentant la tombe de La Fayette en France, a été placé au milieu de ces reliques nationales, ce qui prouve, mieux que tout au monde, que malgré le développtement colossal du pays et les changements qu'il a subis, malgré l'arrivée de masses nouvelles qui n'ont aucun lien historique avec ce passé, la prospérité n'a pas engendré l'ingratitude, et que les vrais Américains conservent pieusement le souvenir des services rendus. La commission philadelphienne avait demandé que la frégate la Minerve y\xvi se joindre à Tescadre américaine pour la célébration des fêtes, et des regrets unanimes furent exprimés quand on apprit que le service des pêcheries la retenait à Terre-Neuve. Au banquet qui tertnina les
fêtes, un des premiers toasts proposés, dans cette fête si exclusivement américaine, fut : « A la France, à notre vieille alliée. » Non, TAmériquo n'oublie pas les services rendus, et le nom de la France est vénéré à Philadelphie. Entre les deux salles dont je viens de parler et que visite continuellement un flot de visiteurs, on voit, suspendue au plafond, la fameuse cloche, aujourd'hui toute fêlée, qui appela le peuple aux armes en 1776. Il est bien peu de maisons, à Philadelphie, où Ton ne voie suspendues à la place d'honneur deux pièces de bronze représentant, l'une, Washington, l'autre, un sonneur, bras nus, son chapeau et son habit près de lui, avec un pot d'eau et un verre, et sonnant à tour de bras une cloche qui porte cette simple date : 1776! Les deux ailes annexes du « Hall » sont aujourd'hui occupées, l'une par la mairie, l'autre parles cours et tribunaux de la ville et du comté. En avant de la porte d'entrée, du côté de Chestunt Street, se trouve une statue en marbre de Washington, debout; en arrière du bâtiment, et donnant sur Walunt Street, on a créé un magnifique square, planté d'arbres plus que centenaires, couvert de gazons et de massifs de fleurs, appelé « Indépendance square ». Au point de vue historique, Philadelphie est cent fois plus intéressant que New-York : les souvenirs y abondent. A l'angle de la septième rue et de Market Street s'élève une modeste maison, occupée par une banque, Penn National Bank ; une inscription en lettres d'or, sur marbre noir, rappelle au passant que c'est là, sur un petit pupitre de chêne verni, précieusement conservé, que l'immortel Thomas Jefferson a écrit la déclaration d'indédance. Au numéro 239, Arch Street, on voit une petite maison, dont 1^ rez-de-chaussée, aujourd'hui simple taverne, était occupé alors par M"*® Elisabeth Ross, la modiste en renom des dames quakeresses de l'époque. Dans la modeste devanture vitrée qui est restée telle qu'elle était alors, s'étalaient les chapeaux aux larges bords, ornés d'une simple dentelle, et les grands manteaux de soie puce, destinés aux belles clientes de la maison. Ce fut là qu'en 1777, il y a cent dix ans, Washington, alors président du Congrès, se rendit, un soir, avec un comité, pour faire confectionner par la modiste à la mode le drapeau qui devait servir de signe de ralliement aux Etats réunis. On en avait causé au Congrès, mais il fallait faire un modèle, ce fut Washington qui s'en chargea : la scène est charmante. M""* Elisabeth déploie les étoff'es dans Tarrière-boutique, Washington fait un croquis d'après lequel elle
coupe sept bandes rouges et six bandes blanches, un carré bleu pour le coin supérieur avec treize étoiles. Ici, une discussion surgit : le président voulait des étoiles à six pointes ; M™* Elisabeth de lui démontrer que les étoiles ne devaient avoir que cinq pointes, qu'au ciel elles paraissaient ainsi. Finalement, la jolie quakeresse l'emporta : on convint de coudre tout cela provisoirement, et Washington revint au Congrès rendre compte à ses amis de ses démarches. Quelques jours après, le modèle était apporté et adopté à l'unanimité. Telle fut l'origine de «et illustre drapeau dont les étoiles augmentent à mesure que naissent de nouveaux États, et qui est vraiment la bannière de la liberté ! Plus de cent mille personnes ont visité, pendant les fêtes du centenaire, la maison où fut ainsi conçu et exécuté le premier drapeau américain.
Enfin, on montre au voyageur, non loin du square qui porte le nom de ce savant, ,de ce patriote, la tombe de Benjamin Franklin, ce Philadelphien de race, enterré au cœur de la ville qu'il a tant aimée ! La présence de toutes ces reliques, qui rappellent les origines de l'Union et les jours de lutte, a fait de Philadelphie une ville originale, ayant un tout autre caractère que New- York, ville essentiellement cosmopolite et aussi peu américaine que possible ; elle a fait des Philadelphiens les hommes les plus patriotes de l'Union, ainsi qu'il a déjà été donné au monde de le voir, lors de la grande Exposition de 1876. La cité compte aujourd'hui plus d'un million cent mille habitants : sa richesse est immense, ses manufactures aussi nombreuses que puissantes, elle couvre une superficie de cent trente milles carrés ; ses institutions consacrées à la science, aux arts, à la Ijienfaisance sont innombrables : plus de trois mille tramways la sillonnent nuit et jour : on accourt de tous côtés visiter ses monuments et ses musées, et si Washington est la capitale politique, c'est Philadelphie qui est la vraie capitale historique et nationale des États-Unis.
L'année dernière, en prévision du centenaire actuel, tous les gouverneurs des treize États primitifs s'étaient réunis dans cette ville pour préparer un programme des fêtes destinées à célébrer ce grand anniversaire. Une commission centrale fut nommée à cet effet. Ces fêtes dont la splendeur inouïe, comme on le verra plus loin, a été digne des souvenirs émouvants qu'elles célébraient, devaient comprendre trois journées : la première con-
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sacrée à une immense procession industrielle et civique, destinée à faire ressortir, par une sorte de leçon de choses, les progrès immenses réalisés par le peuple américain dans les cent années écoulées. Le second jour devait être consacré à une parade militaire appelée à offrir un vif intérêt : un détachement de tous les divers corps de l'armée régulière des États-Unis, et des détachements des milices de presque tous les États du Nord et du Sud, chacune avec son costume spécial, devaient défiler sous les ordres du général Sheridan, généralissime, avec les gouverneurs des divers Etats et leurs ctats-majors, devant le président Cleveland et ses ministres, les anciens présidents et vice-présidents, la cour suprême, le président du Sénat, les membres du Congrès, les ministres étrangers, les délégués de tous les États, et tout ce que l'Amérique compte aujourd'hui de citoyens remarquables dans la politique, le barreau, les arts, la science, l'industrie et le commerce. Le troisième jour enfin était réservé à ce qui était la fête véritable, le point culminant des cérémonies, je veux dire la célébration solennelle du centenaire dans Indépendance Square, à l'ombre de l'édifice qui fut le berceau même de la liberté et de la nationalité américaines. Cet admirable programme a été suivi de point en point. Il m'a été donné, grâce à l'amabilité de M. Edward Shippen, descendant d'une des vieilles familles de la Révolution, et dont une des rues de Philadelphie porte le nom, de suivre, de très près, toutes ces fêtes grandioses. Le récit détaillé de ce que j'ai vu m'entraînerait beaucoup trop loin : je désire seulement faire part ici, aux lecteurs de la Nouvelle Revue, de quelques-unes des impressions que j'ai ressenties à ce spectacle inoubliable.
Tous les peuples de la terre ont eu coutume de célébrer, par des fêtes appropriées, les grandes dates de leur histoire nationale. Mais jamais, on peut l'affirmer à la lueur de nos soixante siècles d'histoire, aucune nation n'a célébré un anniversaire plus grandiose que celui que les États-Unis célébraient en ce jour. Il n'aura d'analogue pour sa majesté que celui que la France célébrera en 1889. Après huit années d'une guerre acharnée contre la métropole, les liens si lâches qui reliaient les États en confédération ne suffisaient pas pour établir un gouvernement stable,
ramener Tordre là où régnait le chaos, écarter la banqueroute imminente et préparer Tavenir» Une union solide était nécessaire. On sait que ce ne fut qu'après de longues el pénibles délibérations que le Congrès arriva à parfaire et à signer la constitution, et encore il fallut deux années pour obtenir la ratification des treize Etats. Le résultat a dépassé Tespérance des fondateurs, des Washington, des Madison, des Hamilton, des Morris, des Franklin et autres qui n'eurent pas une heure de défaillance au milieu des plus terribles difficultés, et aujourd'hui que' l'esclavage a disparu, que la crise est passée, l'avenir s'ouvre brillant pour l'Amérique, et si la liberté venait à disparaître du reste du monde, elle retrouverait en ce noble pays un asile sacré. Au moment où la constitution fut signée en 1787, les États-Unis étaient tributaires de l'Europe pour tout, sauf les premiers produits du sol. Aujourd'hui, l'Amérique se suffit à elle-même, et nourrit la moitié du vieux monde. Sa population, de 3 millions, a grandi jusqu'à 60 millions : elle règne de TAtlantique au Pacifique ; toute sa dette remboursable est remboursée ; le reste le sera avant la fin du siècle, et la seule difficulté financière qu'elle éprouve, c'est de savoir que faire des excédents qui affluent dans ses caisses, à raison de 8 à 600 millions de francs par an. La parade du jour avait pour but de montrer aux yeux, par un©^ véritable leçon parlante, les progrès accomplis dans le siècle écoulé. Combien était frappante la diff'érence entre les fêtes récentes du jubilé de la reine Victoria et celles du centenaire de la constitution américaine ! D'un côté un luxe inouï, une étiquette rigide, un faste écrasant, de longues files de nobles et de princes ; de l'autre, une fête populaire, l'image de la liberté dans l'égalité, et au lieu de pompes inutiles une parade industrielle ayant à la fois un caractère pratique et patriotique. C'était une idée des plus originales que de montrer, d'une façon tangible, pour chaque branche d'industrie, par une série de tableaux vivants et une sorte d'exposition roulante, la diff'érence, que dis-je? le gouffre qui existait entre alors et aujourd'hui. Les statistiques sont arides et ne parlent guère à l'imagination. En raison de l'immense dimension des « floats » ou plate-formes destinées à porter les diverses pièces de la longue exposition, la parade avait été limitée à une seule rue, Broad Street, dont la largeur permettait le passage de toutes les voitures. Cette rue a, d'ailleurs, plus de 20 kilomètres de longueur. Partant d'un point situé à 3 milles du Nord
de THôtel de Ville (Public Buildings), la parade devait descendre 3 milles au sud, et revenir à son point de départ, après une contre-marche, parcourant ainsi environ 12 milles.
Du nord au sud, et des deux côtés de Broad Street, des estrades en bois avaient été construites pouvant contenir des centaines de mille personnes. Plus de 600 000 visiteurs étaient accourus de différents points de l'Amérique, et ce chiffre n'est pas de fantaisie, c'est celui fourni par les différentes lignes de chemin de fer aboutissant à Philadelphie, le Pensylvania Railroad, le Wilmington Delaware, le Philadelphia Reading et le Baltimore and Ohio. On avait dû établir deux gares provisoires de débarquement, sinon la gare centrale eût été débordée. Comme la population normale est de H 00 000 habitants, il y a donc eu à Philadelphie, pendant la célébration du centenaire, les 4 cinquièmes de la population de Paris : les fenêtres, les rues latérales, les toits, les voitures, les estrades, tout était noir de monde. On estime que plus d'un million et demi de spectateurs ont vu passer cette énorme parade qui compreûait 180 corps de musique, placés à la tête des diverses divisions et subdivisions. Jamais, même en Amérique, pays des merveilles, spectacle pareil n'avait été offert au peuple. Toutes les autorités fédérales, moins le président qui ne put arriver que vers le soir, les gouverneurs des Etats et territoires, la cour suprême, les invités étrangers, les états-majors des troupes des divers États, et tout ce que l'Amérique compte de fils illustres dans toutes les branches de l'activité humaine, se pressaient dans le stand central, que décoraient les drapeaux de toutes les nations. La France était représentée par le marquis de Chambrun, et M. Jules Bœufvé, de la légation de France à Washington. A 10 heures précises, par un soleil radieux, une salve de 100 coups de canon tirés par l'escadre de l'Atlantique du Nord, mouillée dans le Delaware, annonça l'ouverture de la grande cérémonie. Le Kônigin Emma, seul vaisseau de guerre étranger présent sur rade, répondit par une salve également de 100 coups de canon. La tête de colonne, partie à 10 heures, n'arriva qu'à midi devant le grand stand qui formait, avec les deux stands construits devant l'Union League et devant Belle vue Hôtel, le point central du défilé. A rUnionLeague, toute la haute société de Philadelphie était réunie : dans le stand de Belle vue, le grand philanthrope américain George W. Childs offrait l'hospitalité au général Sheridan, au colonel Grant, à l'ambassade chinoise et à une foule d'autres per-
sonnages distingués. Plus riche que bien des rois, généreux, bienfaisant, M. George W. Childs mérite certainement le titre que lui ont décerné ses compatriotes, de premier citoyen de Philadelphie. On remarque beaucoup, avec l'ambassadeur de Chine, étincclant dans ses robes bleu ciel, le fameux M. Wharton Barker, le chef de ce syndicat philadelphien qui vient d'obtenir de Li- Hung-Changune concession colossale concernant rétablissement des lignes télégraphiques, téléphoniques, et d'une banque chinoise qui sera banque d'Etat, et avec laquelle nos autorités du Tonkin auront, bien souvent, occasion de traiter. Mais voici le son des trompettes : un cordon de policemen montés tourne le coin de l'Hôtel de Ville et s'engage dans la partie sud de Broad Street. Un mouvement se produit et chacun s'apprête à regarder, de manière à ne perdre aucun détail, ce spectacle qu'il ne sera donné à aucun des assistants de revoir une seconde fois dans son existence. Comme je l'ai dit en commençant, je serai très bref; il faudrait un in-folio pour noter tous les détails de cette parade sans égale. Je ne toucherai que les quelques points susceptibles d'intéresser des lecteurs français. En tête et derrière le colonel Loudon Snowden, grand marshall, une immense bannière allégorique, représentant Christophe Colomb debout, montrant d'une main le passé, représenté par des galères à voiles, des voitures à bœufs, des charrues et des maisons couvertes de chaume, et de l'autre main le présent avec ses chemins de fer, ses télégraphes, ses navires à vapeur, ses métiers mécaniques, ses téléphones et ses instruments d'agriculture perfectionnés. Puis une série de tableaux vivants, représentant la bataille de Lexington, la déclaration d'Indépendance, le quartier général de Washington à Valley Forge, avec les sentinelles en costume do l'époque, la capitulation de Yorktown ; un groupe de cavaliers, revêtus de costumes rigoureusement historiques, représente Washington suivi de ses généraux ; le souvenir de ce grand homme est rappelé plusieurs fois dans la parade; il n'y a pas lieu de s'en étonner : n'est-il pas le père de la patrie? Sur une estrade, traînée par six chevaux, se tiennent des représentants de toutes les nationalités étrangères dont les membres ont concouru à former l'Amérique, chacun en costume de son pays, tenante la main sa bannière distinctive : plus loin l'oncle Sam, avec son pantalon à bandes rouges et blanches, son gilet étoile et la face rasée, moins la longue barbiche au menton ; près de lui est assise la déesse de la Liberté,
et, au centredu char, treize gracieuses jeunes filles, choisies parmi les plus belles (et Ton sai t si elles abondent à Philadelphie) , vêtues de blanc avec écharpe tricolore, représentaient les treize Etats primitifs de l'Union, à côté d'une modeste école d'il y a cent ans, une école moderne avec un grou pe d'enfants près des portes et, dans le préau, leur maître, unlivreàla main. Partout, le passé mis en face du présent. De toutes les corporations ouvrières dePhiladelphie,la plus ancienne est celle des maîtres charpentiers qui fut incorporée en 1724. Ce fut la seule qui prit part à la grande parade de 1788, qui eut lieu pour célébrer la signature de la constitution. La même bannière qu'elle portait en cette occasion était encore portée par eux cent ans après, mais la vénérable pièce de soie qui constitue, pour la corporation, une relique précieuse, était protégée par une double glace. Derrière les hérauts et les corps de musique, un temple grec, rond avec coupole, soutenue par treize colonnes, offrait le fac-similé exact du modèle qui avait figuré dans la procession de 1788 : mais, derrière lui, venait un temple énorme, d'ordre dorique, de 33 pieds de long, avec 38 colonnes sur chacune desquelles est placé un écusson bleu portant le nom des 38 Etats de l'Union. La comparaison entre la mignonne petite construction aux 13 colonnes et l'énorme temple parlait aux yeux et montrait l'accroissement énorme du pays. En tête de la division de l'agriculture, un paysan, en haut-de-chausses, redingote verte et gilet marron, porte au cou un sac de toile rempli de blé, faisant sur son passage le geste du semeur ; derrière lui une charrue grossière et un faisceau d'outils primitifs. Le progrès est représenté par un immense défilé des machines agricoles les plus modernes. Un paysan, en costume de l'époque, s'en va trottinant, ayant sous le cou de son cheval un sac de blé qu'il va porter au petit moulin voisin : derrière lui, un moulin de 1760, un autre de 1814, les pierres meulières et les meules métalliques, et enfin un fac-similé de l'immense moulin moderne de MilbourneMillC'*. La division de l'imprimerie et de la typographie était précédée d'un char où était reproduite en tableau vivant la fameuse gravure : la Première Épreuve, où l'on voit Gutenberg examinant un feuillet qui vient de sortir d'une presse dont ses aides tiennent le levier en main : naturellement venaient ensuite côte à côte la vieille presse à main de Washington, la presse moderne, une équipe de compositeurs en travail à leurs casiers, et un fac-similé des énormes presses rotatives. Tous les genres de papier, la gravure, la lithographie,
avaient leurs voitures spéciales précédées et suivies de cavaliers et de corps de musique.
On sait quel rôle Tinstruction publique joue en Amérique : dans un pays où le citoyen est roi, et se gouverne lui-même par le vote, il est d'une importance primordiale que ce citoyen soit éclairé. Aussi les écoles abondent. La cinquième division était tout entière consacrée aux institutions d'éducation. L'Université de Pensylvanie, qui avait déjà pris part à la parade de 1788, participait à celle-ci, avec le collège des médecins et les représentants de toutes les écoles publiques de l'Etat. Partout la comparaison entre le passé et le présent visible aux yeux. Une des parties qui ont excité, à juste titre, le plus d'intérêt, était celle consacrée aux écoles indiennes. Cette race a subi le sort de la loi inexorable et fatale de la sélection naturelle : elle disparaît devant l'homme blanc ; en dépit des bons traitements, elle se meurt, et la civilisation ne peut rien pour empêcher sa disparition. Cependant il faut rendre cette justice au peuple américain qu'il n'oublie pas ses devoirs de tutelle envers les 300 000 Indiens qui sont encore répartis sur le territoire des États-Unis. Il existe partout des écoles pour les Indiens, mâles et femelles. Il y en a deux très florissantes, en Pensylvanie, l'une dans la ville de Carlisle, l'autre, « Lincoln institution », à Philadelphie même, à l'angle de Spruce et de la onzième rue. Sur une série de chars richement drapés, on voyait les Indiens en 1787, puis les Indiens d'aujourd'hui envoyant leurs enfants aux écoles du gouvernement, et les mêmes enfants après six mois d'école : on voyait les filles apprenant la couture, la cuisine, des jeunes filles de la tribu des Sioux employées comme infirmières à l'hôpital de l'Université, d'autres apprenant le blanchissage, les modes, le repassage, repassant de vrai linge avec de vrais fers ; les garçons faisant des souliers, des tapis, des harnais, des fouets, du pain, des brosses, et enfin le char de l'agriculture où de jeunes Indiens exposaient des fruits et des légumes cultivés par eux dans les jardins de Carlisle ; à la suite venaient les classes des jeunes Indiens, défilant par pelotons de 25, alignés comme des soldats, vêtus d'un uniforme gris à boutons d'argent, et portant en guise d'armes leurs ardoises, leurs crayons et leurs livres. Les jeunes Indiennes groupées dans des voitures attelées de quatre chevaux chantaient des chœurs patriotiques. Les applaudissements éclataient frénétiques, à ce spectacle un peu théâtral; mais l'observateur désintéressé ne
peut s'empêcher de réfléchir que l'Amérique envoie au dehors un grand nombre de missions en Europe, en Afrique, en Asie, chez les Birmans, chez les Chinois, et qu'elle pourrait réserver une partie de ces fonds et de ces efforts pour les Indiens qu'elle a sous la main.
En tête du cortège, une douzaine de guerriers indiens, achevai, arrivés la veille des plaines de l'Ouest, revêtus de leurs plumes aux couleurs voyantes, de leurs longues aigrettes, de leurs colliers, de leurs guêtres de peau, semblaient plutôt des participants libres à une fête publique : il y avait parmi eux des Sioux, des Osages, des Cheyeimes, des Kiowas et des Comanches : leurs regards, sombres et tristes, n'étaient pas de commande, et quand on les a remis en chemin de fer pour les renvoyer à leur réserve^ ils emportaient en somme un douloureux souvenir. Au point de vue ethnographique et historique, leur présence était intéressante ; mais ce n'est pas se tromper que d'affirmer que si, dans cent ans, en 4987, Philadelphie célèbre le même anniversaire, les Indiens manqueront au programme. Le Spring Garden Institute, la plus grande école d'art industriel de la Pensylvfinie, avec ses modèles en plâtre, ses instruments scientifiques, et 'le Girard Collège^ fermaient la marche de cette division. Ce dernier collège a été fondé, grâce à la libéralité d'un Français, Stephen Girard, qui mourut en 1832, laissant une quarantaine de millions de francs à la ville.
Venaient ensuite les industries du bâtiment, maîtres maçons, menuisiers, plombiers, plâtriers, peintres, maîtres briquetiers. Parmi ces derniers, la maison Bergner et O'Brien déploie un drapeau sur lequel on lit ces mots : « 1787, un million de briques; 1887, 390 millions, » simple chiffre plus éloquent qu'un discours ; partout, la comparaison entre le passé et le présent. A la queue des nombreuses voitures de l'Exposition de Hamilton Disston, Philadelphien distingué, premier fabricant de. scies des États-Unis, se trouvait un immense tableau en deux parties : d'un côté, un navire à voiles, traversant la mer, et au-dessous l'inscription : 1787, ^e rendant en Amérique chargé de scies; de Tautre, un magnifique steamer, fendant les vagues avec l'inscription : Chargé de scies pour r Europe. Tout l'esprit qui anime la manifestation, de la tête à la queue, est là dans ces quelques mots.
Une division de plus de 6 000 pompiers, de tous les États de l'Union, traînait les vieilles pompes à bras et les treuils à tuyaux
d'autrefois avec leurs petites clochettes au son argentin, pendant que derrière eux venaient les pompiers de Tépoque présente, avec leurs machines à vapeur sous pression, les machines à gaz acide carbonique, les échelles de sauvetage articulées, et tous les admirables appareils modernes pour la lutte contre Tincendie. Les brasseurs avaient une exposition des plus riches avec une foule de chars allégoriques et de cavaliers en costume du moyen âge une bannière portait la fameuse parole de Luther : « Celui qui n'aime pas le vin, les femmes et les chansons, ne sera jamais qu'un fou toute sa vie. » A côté d'une brasserie d'il y a cent ans venait une brasserie moderne avec ses machines à vapeur, ses glacières artificielles : on y voyait l'arrivée du grain et du houblon, les ouvriers au travail autour des cuves, la bière sortant des tonneaux. C'est à Philadelphie que se trouve la « Monnaie » la plus importante des Etats-Unis. Ce grand établissement ainsi que le Post-Office avaient pris part à la parade : une machine spéciale frappait des médailles commémoratives qui étaient jetées à la foule. Derrière un courrier du vieux temps, à cheval, tenant sa sacoche de cuir en bandoulière, et courant à travers la campagne, marchait un bataillon de 800 hommes, formé des facteurs de Philadelphie : sur une voiture, des employés triaient, classaient et timbraient les lettres. Le contraste était frappant- Une division de plus de 8 000 membres des différentes commanderies de l'Aigle d'Or [Golden Eaglé), en costume noir et or, chapeau à claque orné de plumes blanches, et épée à la garde en croix, symbolisaient l'esprit d'association entre les classes et de secours mutuel, si puissant en Amérique.
Les tapis et les tissus occupaient une place immense dans la parade. L'industrie des tapis a pris spécialement une importance énorme à Philadelphie. A côté du métier en bois d'il y a cent ans, pour le tissage des tissus, on voyait le métier moderne, de dernière création, prêt k fonctionner. Dans un pays aussi profondé-^ ment imbu d'idées protectionnistes que la Pensylvanie, on ne pouvait pas laisser passer une aussi belle occasion de faire un peu de réclame pour le dada favori des habitants. Sur une bannière plantée au milieu de l'exposition de laines de Folwell Brothers et C",, on lisait ces mots :
Un tarif protecteur signifie abondance de travail pour Touvrier américain, abondance d'argent en circulation, et marchandises à bon marché pour le peuple, grâce à la concurrence.
Autant de mots, autant d'erreurs. Le tarif n'a jamais profité (juaux fabricants et aux monopolistes : il augmente, pour la masse du peuple, le prix de tous les articles indispensables, et arrive à accumuler dans les caisses du Trésor un excédent si considérable qu'une crise est actuellement à craindre sur le marché financier, et que la réduction du tarif s'imposera bon gré mal gré avant peu de semaines. Mais ce n'est pas le lieu de discuter ici cette grave question. Sur une autre bannière de la même maison on lisait :
Nous payons cinq mille dollars de salaires par semaine, nous pouvons produire plus ^de cinq millions de yards de marchandises par an, et nous employons plus de trois millions de livres de laine. Est-il surprenant que rouvrier américain donne son vote à la protection ?
Il est difficile de faire tenir en quatre lignes un sophisme économique plus complet. Qu'importe? Il y avait bien des électeurs dans le million et demi de spectateurs qui devaient lire ces lignes, et au passage combien parmi eux devaient être capables de discuter ces subtiles assertions? La maison Arthur Wrighston exposait sur un char la première machine à tricoter avec laquelle une ouvrière pouvait faire trois paires de chaussettes par jour ; derrière venait une machine pour faire trois cents douzaines de chemises par jour. En opposition à la fabrication des bretelles à la main, on voyait une machine fabriquant la bretelle moderne, servie par quatorze ouvrières.
Dans la division consacrée aux moyens de transport, on voyait une vieille voiture, traînée par six chevaux, revêtue d'une misérable bâche attachée à deux longs bâtons croisés, sur laquelle on lisait : De Pittsburg à Philadelphie en vingt jours; puis une sorte de calèche, attelée de deux chevaux, trajet en huit jours; enfin la première machine à vapeur construite aux Etats-Unis, en 1847, à Albany, Etat de New-York, pour le compte de laDelaware and Hudson Coal C°, et en dernier lieu le fac-similé, pesant 52 000 livres, d'une machine à vapeur moderne; on voyait ensuite défiler un wagon-poste, car à bagages, sleeping-car , wagonsalle à manger, wagon-salon, cars à marchandise, à pétrole et à charbon. Rien de plus propre à montrer les progrès accomplis depuis cent années, quelque chose comme les omnibus Lafilte et Gaillard à côté d'un train éclair de la Compagnie Paris-Lyon- Méditerranée. Les « Baldwin locomotive Works » de Phila-
iS LE C'ENTEiNAIRE DE LA CONSTITUTION
delphîc avaient en ligne 1 200 ouvriers, et une série de chars montrant pièce par pièce tous les détails de construction d'une locomotive. On peut juger de l'importance de cette maison par les quelques chiffres suivants : elle emploie 3 000 ouvriers et fabrique 650 locomotives par an ; au jour de la parade, elle en était à la 8780® locomotive sortie de ses ateliers. Ajoutons que le chef de ses bureaux de dessin est un élève de notre Ecole centrale des arts et manufactures. Il y en a d'ailleurs plus d'une dizaine à Philadelphie, tous à la tête d'une industrie ou d'un service considérables. Enfin venait la dernière locomotive fabriquée dans la maison, sous vapeur, avec son mécanicien et son chauffeur, et traînée par trente chevaux.
La seizième division était consacrée à l'architecture navale. Les grands constructeurs du Delaware, William Cramp et Sons, avaient exposé un modèle du Joh7i Fitch, le premier bateau à vapeur qui flotta sur le Delaware^ en 1786. Le gouvernement fédéral avait envoyé un modèle du premier navire à vapeur qui traversa l'Atlantique en 1819. Il suffisait de regarder cette proue pointue, ces roues immenses, ce lourd gréement, pour se rendre compte des progrès incroyables accomplis. Venaient ensuite différents modèles de canons et de cuirassés modernes, et une reproduction exacte de la frégate Antietam^ navire-école pour les cadets de la marine à Annapolis; enfin, après un navire tout gréé pour la pêche de la baleine et du hareng, une baleinière de sauvetage avec tous ses agrès et un canon porte-amarres, venait un modèle du grand croiseur Charlesloa, actuellement en construction à San-Francisco et qui sera le dernier mot du progrès naval.
D'innombrables chars portaient ensuite les expositions de la céramique, des produits chimiques, des machines à coudre, les admirables créations modernes pour le chauffage et l'éclairage, les treuils et balances, les industries métallurgiques, les meubles, la photographie, les glaces, les voitures. Parmi ces dernières, on remarquait la voiture de Washington, qui appartient aujourd'hui au capitaine Benjamin Richardson, de New-York. Cette vénérable voiture était traînée par six chevaux blancs, avec deux cochers et deux valets de pied, en tenue de l'époque. Venaient enfin les tentures de luxe, les industries alimentaires, la fabrication du pain, du chocolat, des bonbons ; une épicerie d'il y a cent ans, et une épicerie moderne, tout étincelante, encombrée
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de produits, les fabriques de glaces, les fabriques de cigares, enfin tout ce qui était susceptible de montrer à la foule les progrès immenses de Findustrie et du commerce, et toute la somme de bien-être que les hommes de 1887 avaient, sur les ailcêtres d'il y a cent ans, l'avantage de posséder. La parade commencée à dix heures ne se termina qu'à six heures et demie. Quand le long défilé fut terminé, quand le dernier cavalier eut passé, que la dernière fanfare eut retenti, chacun s'éveilla comme d'un rêve. C'étaient cent ans d'histoire qui venaient de défiler devant nous. Le soir, la ville fut brillamment illuminée, et le lendemain eut lieu la fête militaire.
Depuis la grande revue de l'armée du Potomac passée par Lincoln à Washington, après la capitulation du général Lee, aucune revue plus solennelle n'avait été passée en Amérique que celle qui allait avoir lieu. 23 000 hommes de troupes, commandées par Phil. Sheridan, généralissime de l'armée, devaient être passées en revue par le président des États-Unis. Malgré son côté éminemment pittoresque, ce n'était pas la revue en ellemênle qui était le plus intéressante, c'était l'ensemble des grands souvenirs qu'évoquait l'union, sous un même drapeau, des vainqueurs et des vaincus, unis dans une harmonie fraternelle; c'était cette subordination, sans réserve, àe» États au pouvoir fédéral dans les questions nationales, et la solidité, la belle apparence des milices nationales, qui prouvaient clairement que l'Union pourrait en peu de temps lever une armée énorme, en cas de danger pour la patrie américaine. Pour donner une idée de cette union complète des anciens ennemis de la guerre de la Sécession, un des corps en ligne, les Butler Guards de la Caroline du Sud, avait un drapeau blanc portant d'un côté un aigle, et de l'autre un palmier avec cette devise : « Nous offrons la paix, mais nous sommes prêts [pour la guerre. » Ce drapeau avait été donné au corps en 1857 ; il était troué de deux balles et tout déchiré par suite du service et des campagnes. En tête de la colonne, Sheridan, le héros de Winchester, avait au centre de son état-major le guidon rouge et blanc qu'il portait dans cette bataille. Ce n'étaient plus que les emblèmes de la valeur américaine sans distinction de parti. La même foule que la veille, c'est-à-dire un
million et demi de personnes environ, assista à la revue : elle était même, si c'est possible, plus enthousiaste que la veillé; le spectacle parlait davantage à ses yeux, et répondait mieux à cet amour instinctif des masses pour la couleur et pour le bruit. Le même obstacle que la veille n'existant plus, les troupes, après avoir défilé dans Broad Street, passèrent dans Chestunt et Market, les deux artères centrales de la ville, couvertes de drapeaux et d'oriflammes.
En tête de la colonne et derrière le général en chef, venaient les troupes des trois armes de l'armée régulière, les officiers et marins de l'Atlantique du Nord, et lesplendide bataillon des troupes de débarquement de la marine. Malgré un peu de roulis dans les rangs des braves matelots, le défilé fut excellent. Puis vinrent les troupes des divers Etats qui prenaient part à la cérémonie, dans l'ordre où ils avaient ratifié la constitution ou avaient été admis dans l'Union. Ce fut d'abord le petit État de Delaware (l'État diamant) avec son gouverneur, et une belle brigade de milice. En second lieu vint la Pensylvanie avec une admirable division de quinze régiments, parmi lesquels la foule salua d'applaudissements répétés le 2® régiment, le plus beau de l'État, commandé par le colonel R. P. Dechert,puis deux bataillons de troupes légères, dont un, les « Gray Invincibles », formé d'hommes de couleur, trois batteries d'artillerie, dont une de canons Gattling, et enfin le splendide escadron de cavalerie, gloire de Philadelphie, les City Troops, qui, avec la cuirasse en moins, sont tout à fait les anciens cent-gardes de l'Empire. En tête des troupes de la Pensylvanie marchait le sympathique gouverneur Beaver, amputé d'une jambe et montant à cheval comme un écuyer. La foule couvrait d'applaudissements le chef du pouvoir exécutif de l'Etat. Le New-Jersey avait envoyé une solide brigade de quatre régiments avec son gouverneur et son état-major. La Géorgie n'avait pas de troupes dans la parade : son gouverneur, John B. Gordon, défila seul à cheval avec son état-major. Le gouverneur Gordon est un philanthrope bien connu par ses efforts pour la réforme du système pénitentiaire et du régime des prisons. Il salua avec grâce la foule qui l'applaudit à outrance.
Le Massachussets était représenté par le l*' régiment de garde nationale et les cadets de Boston, garde du gouverneur. Tout à coup on entend au loin une marche un peu lente, aux accents tristes comme une plainte, dont les sons se rapprochent
peu à peu. C'est la douce chanson si populaire : « Marylandy my Maryland, » Ce sont, en effet, les troupes de ce bel Etat qui passent, ayant à leur tête le gouverneur, THonorable Henry Lloyd, et un nombreux état-major. Après les troupes de la Caroline du Sud, du New-Hampshire et de la Virginie, marchent quatre magnifiques régiments de l'Etat de New-York, ayant à leur tête David Hill, gouverneur de l'État-Empire et, parmi eux, le 23^ régiment qui passe pour le premier corps de milice des Etats-Unis, bien que je lui préfère n'importe lequel des régiments de la Pensylvanic.
La Caroline du Nord et le Rhode-Island avaient également envoyé des détachements de troupes choisies. L'Ohio était représenté par son gouverneur, Joseph B. Foraker, et le 14® régiment de l'État. Le Maine, l'Iowa, la Virginie de l'Ouest étaient représentés par des détachements qui défilèrent avec une précision extrême. Enfin le district de Colombie avait mis en ligne ses Washington City Guards et trois beaux bataillons de garde nationale. Pendant ledéfilé, lePrésident était resté debout et couvert, saluantles chefs de corps elles drapeaux. Quand vint le tour des différents postes de vétérans de la grande armée de la République, il se découvrit et resta tête nue pendant tout le défi lé . Cinq mille de ces derniers, quelques-uns amputés, presque tous vieillis, brisés, défilèrent devant le Président, organisés par Postes, précédés de fanfares et inclinant devant le chef de l'État les vieux drapeaux confiés à leur garde. La cérémonie, commencée à 10 heures, se termine à2 heures et demie. La colonne avait une longueur totale de S milles. Le défilé, qui eut lieu à distance entière par compagnie, fut excellent. Trois fois l'émotion populaire fut à son comble et un tonnerre d'applaudissements et de hurrahs retentit dans les rangs pressés de cette foule innombrable. Une première fois, quand le généralissime Philippe Shei'idan abaissa son épée, avec une dignité suprême, devant le président des États-Unis qui salua gravement : c'était une représentation vivante du « cédant arma togœ », la force s'inclinant devant l'élu du peuple, aujourd'hui chef suprême, demain simple citoyen. Une seconde fois, quand le gouverneur Joseph Foraker, de l'État d'Ohio, échangea ce même salut avec le chef de l'État : une querelle assez vive avait éclaté dernièrement entre ces deux hommes, à propos des drapeaux pris pendant la guerre, que l'administration proposait de rendre à leurs corps respectifs ; le gouverneur s'y était opposé
en termes assez violents qui avaient été rendus publics : en ce jour solennel, tout était oublié et TEtat d'Ohio saluait le chef suprême de TUnion. La Constitution avait la force de briser les résistances et d'assoupir les colères. La foule applaudit frénétiquement cet échange de courtoisies significatives. Enfin, la troisième fois, quand, au milieu des vétérans de la guerre, passèrent les drapeaux en lambeaux, mutilés par la mitraille, noircis par la poudre, qui s'inclinèrent devant le Président. Celui-ci, tête nue, s'inclina profondément devant ces emblèmes de la lutte terrible d'où l'Union était sortie, régénérée, brillante, et plus forte que jamais. A ce moment l'émotion populaire était extrême. Je ne me souviens que d'une seule revue, dans mon existence, où j'aie vu la foule aussi profondément remuée : c'était la revue de Longchamps où l'on fit la distribution solennelle des nouveaux drapeaux à notre jeune armée. Alors, comme aujourd'hui, plus d'une larme silencieuse coulait sur les visages.
Quelques-unes des troupes, le régiment de Rhode-Island, les gardes du corps des gouverneurs, spécialement du Massachussets, avaient des costumes brillants, mais un peu démodés; les Hartfort Foot Guards du Connecticut, organisés 'en 1771, ont un costume qui rappelle celui des grenadiers anglais. Tous ces uniformes sont uniquement de parade, et seraient parfaitement impraticables en campagne ; les milices avaient, au contraire, un costume très sobre, le casque, la tunique simple, le sac avec couverture roulée,léremington,le bidon et la double cartouchière.Cen'étaient pas des troupes de parade, mais des troupes prêtes à entrer en camgne sur l'heure. Ce sont ces milices qui maintiennent l'ordre dans les États : les gouverneurs ont le droit de les convoquer, dès que le règne de la loi est menacé. Et à ce propos il se produisit, dans ces fêtes, une coïncidence bien frappante. La veille du jour où devaient commencer les cérémonies, une dépêche vint annoncer que la cour suprême de l'IUinois avait rejeté l'appel des huit anarchistes condamnés à mort pour les explosions de dynamite de l'année dernière, et pour lesquels le conseil municipal de Paris adressa au gouverneur de l'État une pétition qui témoignait de plus de sensibilité que de connaissance des lois américaines, le gouverileur n'ayant aucun pouvoir dans cette circonstance. En Amérique, la liberté ne sera jamais la licence, et la répression sera toujours à la hauteur de l'attentat. Les milices de chaque État sont parfaitement en mesure déparer à tous les événements et d'assu-
rer le maintien de Tordre et le règne de la loi. Il ne peut pas être question pour TAmérique d'une guerre extérieure : soiis ce rapport, la sécurité est complète, et Ton n'y rêve, pour les vieilles contrées de l'Europe, que désarmements et arbitrages. Au banquet final, Sheridan, répondant au toast à l'armée, prononça ces paroles textuelles :
Les progrès que Ton fait chaque jour en artillerie, et avec les substances explosives, feront que la guerre ne sera plus possible : qu*arriverat-il alors? C'est que, d'un commun accord, on aura recours à l'arbitrage pour le règlement des difficultés internationales, et je pense très sincèrement que nos petits-enfants, qui assisteront à la célébration du 2" centenaire de notre constitution,verront le recours à l'arbitrage adopté par le mondç entier.
Et l'assistance d'applaudir! Certes, c'est un beau rêve ; mais nous sommes loin, pour notre part, de partager les espérances du vaillant général américain.
Enfin, le troisième jour arriva. Les cérémonies devaient commencer à 11 heures, mais, auparavant, dès 9 heures et demie, le Président, avec ses ministres et le maire de la ville, l'Hon. Edwin H. Fitler, s'était établi au nouvel hôtel de ville pour recevoir tous les habitants de Philadelphie qui désiraient lui présenter leurs hommages : aucune invitation n'était nécessaire. Ce nouvel hôtel de ville, où le président s'était rendu, est la gloire de la cité : les motifs d'architecture des pavillons reproduisent d'une façon intégrale les motifs des pavillons du Louvre; il a coûté déjà plus de 60 millions de francs et n'est pas encore terminé ; on pense qu'il coûtera, lorsqu'il sera fini, plus de 100 millions. La tour intérieure, qui sera la plus haute du globe, doit être surmontée d'une statue de William Penn veillant sur sa vieille cité, devenue une des plus grandes villes de la terre. La tour et les bâtiments de l'hôtel sont construits au centre même de la ville, à l'intersection des rues Broad et Market. Au nord et au sud, les rues, parallèles à Market-Stret, portent des noms, tels que Chestunt-Street, Walunt-Street, etc. ; celles qui sont orientées du nord au sud, parallèlement à Broad Street, portent des numéros, Broad elle-même étant la quatorzième rue, à égale distance entre le Delaware et son affluent, le Schuylkill, dont les
eaux bordent la ville. Au delà du Schuylkill, et sur la rive droite, la ville s'étend sur des espaces immenses, et les rues parallèles à Market-Street conservent les mêmes noms que sur la rive gauche. A l'époque où fut signée la constitution, en 1787, la ville formait un rectangle compris entre les deux rivières et entre Vine- Street au nord, South-Street au sud, c'est-à-dire que, du nord au sud, elle n'avait guère qu'un mille de longueur: aujourd'hui sa longueur dépasse 14 milles.
A 9 heures et demie précises, la foule, qui stationnait depuis le matin, fut admise à entrer en présence de M. Cleveland : foule bigarrée où se pressent pêle-mêle des ouvriers, des commerçants, femmes du peuple et bourgeoises, commis, vétérans, journaliers, soldats, artisans, gens de couleur: tous défilent, en file indienne, à raison de 60 ou 80 par minute; et à tous, spécialement aux femmes, aux enfants, aux humbles, le Président donne une cordiale poignée de main, accompagnée d'une parole aimable. Une mère, tenant un gentil enfant aux cheveux bouclés, entre ses bras, voulut le lui faire embrasser: « Je n'ai pas le temps d'embrasser les bébés maintenant, » répondit-il de bonne humeur. Derrière elle, une ouvrière, pendant que lé Président lui serrait la main, s'élança vers lui pour l'embrasser : il recula instinctivement, le baiser destiné à ses lèvres atteignit son menton et il éclata de rire. Henri IV, dans une pareille circonstance, se fût bien gardé de reculer! Une brave femme de la campagne, prenant exclusivement pour elle le (c How do yoii do ? » qu'il répétait pour la forme une fois par minute, en serrant toutes ces mains, se planta devant lui et s'écria : « Ça va pas mal, je vous remercie, mais la semaine dernière j'avais un bien fort rhume. » Le reste de son petit discours se perdit dans la tunique du policeman chargé de faire circuler. Enfin, vers 11 heures, comme le moment fixé pour la cérémonie solennelle avançait, on ferma les portes : plus de 20 000 personnes furent ainsi privées de voir le Président ; mais toutes se retirèrent de bonne humeur, sachant qu'il était appelé ailleurs pour les fêtes du centenaire. Une foule américaine est ce que l'on peut rêver de plus maniable et de plus tranquille.
Une heure d'un pareil exercice de serrement de mains est horriblement fatigant: le Président dut se reposer un instant sur un fauteuil et prendre un cordial de fer et d'extrait de viande avant de pouvoir repartir. Pour être président des Etats-Unis, il
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faut non seulement être un homme de tête et de cœur, çiais encore être un hercule, et Ton devrait trouver un moyen d'éviter à l'élu du peuple ces interminables séances de poignées de main, qui en somme ne signifient pas grand'chose. Comme les habitanU sont naturellement anxieux de voir leur président face à face, certains journaux proposent, avec raison, que, pour satisfaire ce désir. Ton fasse circuler le public devant une barrière derrière laquelle il serait assis avec ses ministres et le$ autorités des villes oti il passe, répondant par un geste ou un sourire aux compliments et aux salutations de ses concitoyens. Mais cette longue cérémonie des serrements demain à Tiniini, dont j'ai été témoin, si elle a son côté touchant, n'en constitue pas moins un véritable martyre pour celui qui en est le héros. Quand la femme du Président est obligée d'y prendre part, comme elle l'avait fait, la veille, à l'Académie de musique, pour les 6 000 invités munis de cartes, cela devient une cruauté pure et simple, une coutume tout à fait barbare. Enfin, à H heures, le président monta en voiture avec ses ministres pour se rendre au rendez-vous fixé pour la grande cérémonie du jour.
Le matin, comme les jours précédents, le soleil s'était levé radieux: il ne s'agissait plus, en cette journée, de parades bruyantes, de processions solennelles ; on était tout entier au grand souvenir qu'il s'agissait de célébrer. Jamais, depuis l'époque de la Révolution, ni même à l'époque de l'Exposition universelle de 4876, Philadelphie n'avait vu une réunion aussi importante et aussi pittoresque que celle que présentait l'estrade principale: en 1876, on fêtait le centenaire de la déclaration d'indépendance et du commencement de la période héroïque; en 1887, ce que Ton fêtait, plus encore, c'était le centenaire de la constitution, de l'acte solennel qui avait donné la vie aux Etats-Unis, à Fabri duquel ces Etats avaient grandi, prospéré dans des proportions énormes, et telles que l'histoire d'aucun peuple, dans les a'nnales du monde, n'en fait mention. En arrière d'Indépendance Hall, et sur la partie du square qui longe le vieil édifice, on avait élevé une estrade colossale, en forme d'amphithéâtre demi-circulaire, pouvant contenir plus de 8 000 personnes. En avant, les arbres centenaires, contemporains des événements célébrés en ce jour, projetaient leur ombre épaisse, et formaient un tableau au fond verdoyant et plein de grâce; en arrière, et dominant la foule, le clocher, avec sa vieille horloge, qui avait sonné les heures aux
membres du Congrès de 1787 pendant leurs longues et parfois si pénibles délibérations. Au centre de Tamphithéâtre, une tribune basse garnie de drapeaux étoiles; le fauteuil de Washington avait été apporté de la salle du Congrès, et sur le dossier reposait, encadré, un exemplaire de la constitution reproduit d'après le document original déposé aux archives. Le Président, entouré de ses ministres, de la cour suprême, des gouverneurs des Etats et territoires, du corps diplomatique et des états-majors de la marine et de Tarmée, était assis avec sa femme près de la tribune ; sur les gradins de l'amphithéâtre , tous les invités de Philadelphie et des divers Etats de l'Union ; dans le square et dans toutes les rues avoisinantes, aussi loin que le regard pouvait s'étendre, une foule immense, véritable mer humaine; dans une tribune spéciale, 2000 enfants des écoles de la ville devaient, après chaque discours, faire entendre des chœurs patriotiques. Le ciel était d'un bleu céleste, et un soleil brillant éclairait de. ses rayons cette scène grandiose. La musique de la marine, venue de Washington, prêtait son concours à la fête ; cette musique est à peu près, en Amérique, ce qu'est la musique de la Garde républicaine en France, un corps sans rival. Sur un banc, près du président, étaient assis côte à côte et causant fraternellement Tévêque Potter, de l'église protestante épiscopale de New-York, et le cardinal Gibbons, de Baltimore. C'était la première fois que le cardinal paraissait dans les cérémonies publiques revêtu de la pourpre romaine. Non loin de ces deux dignitaires, le révérend D. de Schweinitz, évêque de l'église moravienne de Philadelphie, et le Révérend Witherspoon, de l'église presbytérienne de Nashville, Tennessee, qui devaient également offrir à tour de rôle des prières composées pour la circonstance. On avait là sous les yeux, dans la réunion de ces hommes, aux dogmes si divers, l'image vivante de cette grande conquête de la constitution, les Eglises libres dans l'Etat libre, sans subvention du trésor national, mais aussi sans aucune intervention possible de l'Etat, si ce n'est pour garantir à tous la même liberté. Après un court mais élo- / hj quent discours de M. John A. liasson, président de la commission / des fêtes, qui parla le langage d'un homme libre à ses égaux, le
président des Etats-Unis s'avança vers la tribune, et prit la parole. Il salua d'abord la foule et prononça son discours d'une voix forte qui portait au loin. C'était le moment attendu par tous avec impatience. Je ne résiste pas au désir de citer l'élo-
quènte péroraison de ce discours qui produisit une impression profonde :
Aujourd'hui, dit-il, tout citoyen américain doit être fier de sa nationalité. Ce n'est pas sur Tantiquité de sa patrie qu'il doit baser cette fierté, car elle compte parmi les plus jeunes : il ne doit pas non plus la faire reposer sur cette pompe, ce faste éclatant, qui entourent un monarque, dont les sujets sont humbles et serviles, car, dans ce pays, c'est le peuple qui est le roi. Mes concitoyens, nous ne nous rendrions pas un compte exact de ce qui a été fait pour nous, ily a cent ans, si nous ne considérions quelle était la grandeur de la tâche à accomplir par nos pores, et combien de dangers ont été évités pour nous par la formation d'une Union entre des États si diflférents, et où se manifestaient tant d'aspirations diverses.
Puis, passant brièvement en revue les travaux des membres du Congrès de 1787, il ajouta :
Enfin leur tâche fut terminée. On raconte que, derrière le fauteuil présidentiel occupé par Georges Washington, un soleil était peint sur le mur, et, comme les délégués montaient, un à un, au bureau pour apposer leur signature, l'un d'eux, l'illustre Benjamin Franklin, dit à son voisin : « Je me suis souvent demandé, dans le cours de cette session, au milieu de nos soucis et de nos incertitudes, si ce soleil qui est peint là, derrière Washington, était un soleil levant ou un soleil couchant; mais aujourd'hui, ah! je sens, je vois que c'est bien un soleil qui se lève. » Nous sommes aujourd'hui sur le lieu même d'où ce soleil s'est levé du milieu de la nuit et de l'obscurité politiques, et nous pouvons suivre sa course glorieuse à travers les années. Les nuages l'ont quelquefois obscurci, les tempêtes l'ont assailli, mais Dieu l'a protégé, et il a accompli en notre faveur un miracle de miséricorde, en créant à la vie cette admirable nation! Quand nous réfléchissons aux origines de la constitution, à ses périls, à ses triomphes, nous ne pouvons que répéter avec Franklin : Oui, Dieu gouverne les affaires humaines, et nos pensées personnelles sont bien graves et bien solennelles quand nous nous souvenons que c'est entre nos mains qu'a été déposée cette arche d'alliance du peuple, pour la protéger contre les mains impies. Une autre centenaire viendra à son heure, et des millions d'êtres humains, aujourd'hui non encore nés, s'informeront de ce que nous avons fait de cette arche d'alliance, de la manière dont nous avons gardé ce dépôt sacré. Fasse Dieu, dans sa bonté, que de même que nous honorons aujourd'hui le patriotisme et le dévouement de nos pères d'il y a cent ans, nos enfants se réjouissent à leur tour de notre fidélité inébranlable, et de notre amour pour la Liberté, sous l'égide de la Constitution américaine !
Quand les applaudissements eurent cessé, les 2000 enfants entonnèrent un chœur national, puis M. Samuel F. Miller, doyen de la suprême coiir et le premier jurisconsulte des Etats- Unis, prit la parole. Il fit un admirable historique de la constitution, aussi patriotique qu'éloquent. Pendant qu'il parlait, les
rayons du soleil avaient percé les arbres, et tombaient d aplomb sur sa tête. Un des huissiers de couleur ouvrit Tombrelle d'un des assistants, et la tint suspendue au-dessus de lui, et ce fut dans cette posture pleine de simplicité, le brave nègre suivant avec son parasol les mouvements du soleil, qu'il débita ce long morceau d'éloquence dont la lecture dura plus d'une heure et demie. Jq n'en veux retenir que le passage relatif à la France :
Au siècle dernier, dit-il, notre vieille alliée, la France, suivant rapidement nos traces, abolit la monarchie : mais, dans les essais qu'elle a faits pour établir une république représentative, elle n'a réussi qu'à fonder une série de gouvernements instables et de courte durée. Il est impossible, pour un Américain, familiarisé avec les principes de son gouvernement et l'action de sa constitution, d'hésiter un seul instant à attribuer ces insuccès du peuple français, en très grosse part, aux défauts que présentaient ses diverses constitutions dans les points où elles différaient delà nôtre. Après le renversement du pouvoir monarchique absolu, le premier soin des Français fut de réunir en une seule assemblée les nobles, le clergé et le tiers état qui, sous la monarchie, délibéraient' séparément. Après un essai infructueux de gouverner au moyen de comités délégués par cette assemblée unique, on en vint, après diverses alternatives, sur lesquelles je glisse, à remettre le pouvoir exécutif entre les mains d'un comité de sept membres appelés directeurs. Il suffit de dire du Directoire que, bien qu'il constituât un progrès sur Robespierre et le Comité de salut public, Napoléon le renversa facilement pour établir successivement trois consuls dont il était le chef, puis le Consulat à vie pour lui- même, et, enfin, l'Empire, où il était tout : pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. Il serait hors de propos de raconter ici l'histoire de la seconde République et du second Empire, Pour la troisième fois aujourd'hui, la France est en République. Elle a un Président, un Sénat, une Chambre des députés, comme dans notre constitution ; mais son Président, élu par l'assemblée pour sept ans, est un véritable zéro : son action est nulle. On supposait que la longueur du terme présidentiel donnerait plus de stabilité au gouvernement et rendrait l'action du Président plus effective. En réalité, le résultat obtenu a été que le Président n'est qu'une simple figure pour la représentation publique, un jouet dans la main de la faction (car on ne saurait lui donner le nom de parti) qui prévaut pour l'instant dans la Chambre des députés. Sa fonction principale, parfai tement ingrate d'ailleurs, est de reconstruire perpétuellement des cabinets qui s'écroulent à peine construits, sur lesquels il n'a aucune influence, et qui non seulement voient toute leur politique soumise au contrôle incessant des députés qui les ont fait nommer, mais encore vivent constamment dans la crainte d'une émeute ou d'une révolution par le peuple de Paris. Dans ce système politique, le Sénat, comme la Chambre des lords en Angleterre, n'a aucune influence sur la marche du gouvernement, et ne ressemble en rien à notre Sénat dont les membres représentent des États, et qui ont à la fois le courage et la possibilité de résister, quand ils le jugent nécessaire, au Président des
Ëtals-Unis,ou à la Chambre des représentants, ou à tous les deux à la fois. Le gouvernement actuel de la France a existé plus longtemps qu'aucune république ne Ta jamaisi fait en ce pays. Le sentiment du peuple est essentiellement républicain. Tous ceux qui aiment la liberté dans le monde ressentent pour ce vaillant peuple les plus ardentes sympathies : et, comme nous célébrons aujourd'hui le grand événement qui a eu lieu, il y a cent ans, c'est-à-dire la fondation heureuse de la plus grande république que la terre ait jamais connue, nos cœurs sont remplis de gratitude au souvenir de Tappui que ce noble peuple nous a donné à l'heure du péril, et nous formons ici les vœux les plus sincères pour qu'il puisse jouir à son tour des biens inappréciables dont nous avons la jouissance en Amérique, grâce à la constitution dont nous célébrons en ce jour le centenaire.
Ces paroles empruntent une importance particulière aux circonstances solennelles dans lesquelles elles furent prononcées. Elles sont dignes de la méditation de nos, hommes d'Etat.
Après cet éloquent discours, les enfants entonnèrent, en chœur, Bail Cohimbia : leurs voix fraîches s'élevaient, pures et argentines, dans les airs et portaient au loin des torrents d'harmonie. Ces discours, pleins de noblesse, alternant avec ces chœurs mélodieux, donnaient à la cérémonie un caractère de grandeur et de grâce que je n'avais encore rencontré nulle part. Le premier couplet de Hail Columbia iut celui de l'ancien chant par Joseph Hopkinson, 4798 ; les trois autres avaient été composés pour la circonstance par Oliver Wendel Holmes, le poète de Boston.
L'auteur de M. Isaac^ de Zoroastre^ Marion Crawford, bien connu des lecteurs de cette Revue] avait envoyé un hymne national dont le professeur Mardoch récita les strophes d'une voix vibrante; le refrain était chanté par un chœur de 200 voix d'hommes : cette alternance de poésie et de chants produisait un effet des plus poétiques : on se serait cru, à certains moments, en Grèce, dans un théâtre d'Athènes, à l'époque de Périclès.
Quand les derniers accents se furent assoupis, le cardinal Gibbons, dont la robe de pourpre étincelante jetait une note éclatante au milieu des vêtements sombres, s'approcha de la tribune et lut, d'une voix forte, une longue et éloquente prière. L'orchestre et les chœurs attaquèrent le Star spaungled Baimer au chant duquel la foule se joignit. Le Rev. Whiterspoon, du Ten» nessee, se leva et donna à la foule assemblée la bénédiction finale, puis le Président se retira accompagné par les hurrahs de l'immense multitude. La cérémonie était terminée : un siècle nouveau s'ouvrait désormais pour la constitution. La foule s'écoula
lentement par les escaliers du vénérable bâtiment qui venait de recevoir ainsi comme une deuxième consécration.
En descendant, avec la foule, pas à pas, les marches de ce noble « Indépendance Hall », au bruit des salves d'artillerie tirées par les navires de Tescadre américaine mouillés dans les eaux du Delaware, le cœur encore ému du spectacle grandiose, étrange auquel je venais d'assister, mes pensées s'envolaient invinciblement vers la vieille patrie de là-bas, d'au delà des mers, vers celle dont les fils ont jadis rendu possible la naissance de ce peuple à l'indépendance, la patrie de La Fayette, et je ne pouvais m'empêcher de regretter qu'un grand nombre de nos compatriotes, députés, hommes d'État, penseurs, n'aient pu assister, perdus dans la foule, à ce grand spectacle : ils auraient eu, ainsi que moi, je n'en doute pas, comme une vision nouvelle de cette Liberté, basée sur l'amour de la justice, le respect pour l'œuvre des aînés, et la tolérance mutuelle que notre pays ne connaît pas encore dans sa plénitude! En fermant les yeux et m'isolant de la foule qui m'entourait, je pouvais croire, à certains instants, comme Laboulaye, voir, dans un rêve, Paris transporté en Amérique. Ces accents, pleins de patriotisme, de noblesse véritable, d'amour de la liberté, toutes ces voix éloquentes qui avaient retenti tout à l'heure, c'étaient des Français, n'est-ce pas, qui les avaient fait entendre ? Ah ! que la France était grande et quel avenir brillant ouvert devant son génie ! Mais, pourtant, j'étais bien en Amérique : sur nos têtes, dans le grand passage situé entre les deux salles où fut signée la constitution, était suspendue au plafond cette même cloche de bronze qui avait appelé, en 4776, ce grand peuple à l'indépendance : au loin les clameurs joyeuses de la foule annonçaient le passage du président Cleveland assis avec sa jeune femme dans une voiture découverte, une rose à la boutonnière et saluant d'un charmant sourire ses concitoyens, et aussi loin que pouvait s'étendre le regard, partout flottait la bannière des États-Unis d'Amérique! J'eus, du moins, en cet instant, la claire vision que ceux-là n'étaient pas des rêveurs ou des songecreux, qui souhaitaient, un jour, pour la France, sous l'égide de la République une et indivisible, l'union absolue, étroite, invincible, de tous ses enfants dans la tolérance, le patriotisme et la liberté I
Philadelphie, ce 17 septembre 1887.
Paru. — Typographie Georges Charoerot, 19, rue des Saints-Pères. — âl93u;