CHAPITRE VIII
L'officier angevin. — Sa frayeur. — Bérii)gheld-le-Centenaire est au château. — Depart précipite'.
W ous avons laissé l'ofTicier s'avançantjSous l'escorte de Lagradna, de Babiche et du concierge,
vers le noble manoir du comte de Béringheld , à qui le R. P. de Lunada vient de prononcer l'arrêt formidable, par lequel il décidait , que , quand à la procréalion d'un héritier présomptif de la famille des Béringheld , il n'y avait plus rien à attendre , que de l'intervention divine. A cette ordonnance sacerdotale, lecouite baissa la tête d'un air confus, et sa femme lui lança un regard , qu'il serait très-difficile d'expliquer, par la multiplicité des idées qu'il renfermait. Le comte sourit à sa femme d'une manière plus significative qu'à l'ordinaire , et tout ceci, d'après le caractère de
ces deux époux , indiquait quelque chose d'extraordinaire.
En effet , la proposition de se livrer au bras séculier , pour faire cesser la stérilité de la comtesse, avait été méditée, pendant un mois entier , entre les deux époux : ils examinèrent longtemps, avant de la présejUer a leur confesseur 5 si elle ne renfermait aucune hérésie, et s'ils pouvaient s'en occuper ; la comtesse avait même osé parler du pouvoir de Lagradna , mais cette femme sentait trop la magie et le fagot , pour que le comte osât la faire venir. La comtesse , rendue hardie par l'espoir d'avoir
des cnfans , se contenta de caresser celte idée en elle-même.
Ce fut au milieu du silence, pendant lequel les époux réfléchissaient au peu de succès de leur proposition , que le concierge vint avertir qu'un étranger demandait à parler à Monseigneur.
— Faites-leenlrer, dît le comte.
Aussitôt , l'officier se présenta et salua le comte en le regardant avec attention , puis il s'exprima en ces termes :
— Monsieur le comte, il y a quelques mois que je suis revenu des États-Unis, où j'ai servi loyalement les insurgés. En les
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servant, j'ai reçu un coup de feu que je n'ai pas pu rendre , ce qui fait que je le dois aux soldats anglais du lord Cornwallis. Après avoir inutilement payé des Chirurgiens d'outre-mer , qui ne m'ont pas guéri , je m'en retournai en France pour arrêter ma maladie dont les suites étaient assez graves pour devenir mortelles. Après avoir consulté ft payé inutilement les hommes les plus célèbres , je résolus d'aller finir mes jours aux lieux de ma naissance : je suis d'Angers.
Le hasard voulut que je fusse logé dans la maison où demeurait le bourreau , je ne m'en aperçus
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que trop tard , ajouta l'officier , en voyant le mouvement qui échappa au comte , à sa femme et au P. de Lunada ; mais au total , le bourreau me parut riche et ne devoir rien à personne.
Sa femme était à la mort , et j'entendais dire à chacun qu'il devenait très - étonnant qu'elle ne mourût pas , d'autant plus qu'aucun médecin ne la soignait.
Elle commença bientôt par aller mieux.
Je vous demande pardon? mais tout ceci se rattache à ma présence en ces lieux, et, d'ici à Angers , le chemin a vu de mon argent et l'argent est rare!...
Soupçonnant du mystère , voyant le mari soucieux , j'examinai ce qui se passait. Dormant peu à cause de mes souffrances .
je finis par apercevoir que toutes les nuits, un vieillard remarquable par plusieurs singularités , et entre autres, par une étonnante caducité , s'introduisait dans la maison. Etonné de ce mystère, je questionnai le bourreau, il m'apprit que cet homme lui avait promis de guérir sa femme, je ne sais pas à quelle condition!
cela ne me regardait pas. La nuit suivante , j'attendis ce vieillard à son passage , en lui demandant de me guérir, s'il en avait le pou-
voir. ]1 me regarda, ^lonsieur le comte !.. ah je puis direque jamais la figure de cet homme ne sortira de ma mémoire ! une flamme noire
En ce moment, l'officier, ayant regardé , par hasard , les tableaux qui garnissaient les murs de la salle, jeta un cri; et, chancelant sur ses jambes , il tomba sur une ciiaise, en désignant du doigt un des portraits. Chacun seretourna pour le voir; c'était le portrait de Béringheid-SciUdans ^ surnommé ie Centenaire.
Une visible anxiété se montra sur le visage de chacun.
— Le vovez-vous.^...s'écriaroffî-
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cier terrifié, ses yeux remuent encore. Je viens de les voir remuer... C/estiui !...
Ce qui redoubla la stupéfaction de l'étranger, c'est que sur le bas du cadre du portrait, il y avait cette inscription : t Bering helcl, anno i5oo. »
— Je vous jure, répéta l'ofîîcier, que les yeux du portrait m'ont lancé le feu clair que j'ai remarqué dans les yeux du vieillard , et qu'ils se sont remués.
J^e P. de Lunada effrayé, regardait alternativement et le comte Béringheld qui était pâle comme la mort, et le portrait, dont les yeux noirs n'offraient point le
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feu diabolique que décrivait l'officier.
— Voyez, contiDuait ce dernier , quelque chose agile la toile!...
Personne n'osa bouger pour vérifier le fait et le comte sonna.
— Saint-Jean , otez ce cadre. ..
Et Béringheld indiquait du doigt, en tremblant, le portrait de Béringheld-le-Centenairc.
Saint -Jean fit de vains efforts pour enlever le cadre, car il élait comme incrusté dans le mur. Les spectateurs se regardèrent avec étonnement , et le P. deLunada, conservant, malgré le sentiment qui l'agitait , le sang-froid ecclé-
siastique de son ordre , demanda :
— Enfin, Monsieur, poun'aiton savoir ce qui vous amène icir. ..
— Vous ne tarderez pas à le savoir'....mais où en étais-je ? demanda l'étranger troublé qui ne cessait de regarder le portrait.
— Au vieillard... répondit le comte en tremblant.
— Cet être surnaturel sourit à ma demande, et me dit ces paroles que leur singularité m'a fait retenir ; — Enfant d'un jour, tu veux vivre ta journée?... j'y consens. Je te guérirai , mais juremoi d'accomplir ce que je vais te demander.... et tu seras guéri !
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Rien n'était plus juste, je fis le serment, et j'atteste le ciel que j'avais l'intention la plus forte de le tenir.
— Je ne veux de toi , reprit le vieillard d'une voix cassée et prête à s'éteindre^ qu'un bien léger service 1 c'est de porter et de remettre, toi-même, une lettre que je te donnerai , pour le comte de Béringheld , en son château.
Et il m'indiqua parfaitement bien le chemin de ce village, il me dépeignit même l'entrée , le lournebride et les montagnes.
— Monsieur le comte; je fus promptement guéri , je trouvai la lettre sur ma table , le lende-
main de ma guéri son , et je m'empresse ne m'acqiiitter de ma promesse. Ce que l'on a à tin autre doit se rendre, n'importe que ce soit argent, or, paroles, ou service.
En disant cela , l'officier tira de son sein une lettre qu'il présenta au comte Béringheld, en ajoutant : — Maintenant , je ne dois plus rien à personne.
Ce dernier la prit en tremblant , l'ouvrit, et semblait craindre les caractères tracés sur le papier. Il lut ce qui suit :
« Le comte de Béringheld doit savoir que sa race n'est pas destinée à s'éteindre. »
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') Le premier mars de l'année i;^8o, un homme se présentera en son château pour lever tous les obtacles. »
» On aura soin qu'aucune personne étrangère à la famille ne se trouve dans les grands appartemens du château de Béringheld, le jour indiqué. »
)i Le médecin arrivera la nuit,
et devra trouver la comtesse au
lit , dans la chambre d'apparat
du château. »
Tel était le contenu de ce singulier message. Le comte pâlit en lisant les caractères. Une
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anxiété parut sur son visage , il craignit de penser, et tâcha de se maintenir dans une imbécillité d'imagination, un sommeil de l'ame, afin de bannir l'idée qui l'effrayait: il présenta cette lettre à sa femme et il fixa ses yeux sur le visage de la comtesse. Quand elle eut achevé , elle regarda son mari , et tous deux , mus par la crainte , se tournèrent vers le P.
de Lunada.
La pénétration habituelle de ce dernier lui fit découvrir facilement , qu'il y avait du mystère dans cette lettre : ne manquant pas de cette habileté monastique, apanage de ceux que leur intérêt
force d'étudier le cœur humain , il baissa les yeux, et ne parut avoir aucune envie d'apprendre ce dont il s'agissait, s'a percevant bien que tôt ou tard les deux époux l'en instruiraient. Celte manière adroite de ne pas aller audevant du pouvoir, était ce qui assurait le plus l'ascendant du P.
de Lunada , sur ses nobles hôtes.
Néanmoins , la figure pâle du comte annonçait au R. P., qu'il ne pouvait empêcher une multitude de pensées bizarres , de voltiger dans son imagination , en l'accablant des lourdes sensations d'un rêve pénible ; au lieu que le visage de la comtesse indiquait
une joie véritable, la joie d'une femme qui conçoit l'espérance de devenir mère ; mais cette joie était visiblement affaiblie par la crainte, que le P. de Lunada ne trouvât du danger pour la conscience, dans une chose qui paraissait aussi surnaturelle.
On ne pouvait pas parler d'une telle affaire devant l'étranger.
Après quelques paroles insignifiantes, le comte ordonna de le conduire à l'appartement destiné aux amis qui visitaient quelquefois le château , et , lorsque l'officier fut parti, la comtesse s'écria :
— Quelque mystère qui règne dans cette aventure , je ne puis
pas m'empécher de me réjouir, si elle a l'heureux résultat que l'on nous annonce.
— C'est naturel , dit le comte.
— IN 'est-ce pas après demain le i" mars, continua la comtesse?
— Je ne sais, répondit Béringheld.
— C'est demain le i" mars, répondit le jésuite.
— C'est vrai, dit le comte.
— Demain!., répéta sa femme, avec un mouvement de surprise et de crainte ; je ne croyais pas
que Et elle tomba dans une
profonde rêverie.
— Adieu , mon fils , que la paix soit avec vous ! dit le prêtre en
prenant sa lumière, et se dirigeant lentement vers la porte.
Telle chose que pût dire la comtesse, elle ne tira de son mari quelesmonosyllabes: ometno?!, elle n'obtint même pas un sourire, un regard , et la phrase d'amitié que le comte avait souvent sur ses lèvres , quand il parlait à sa femme. Au moment où elle se levait pour s'en aller, l'on entendit le bruit de plusieurs voix confuses, la porte s'ouvrit précipitamment, et Lagradna parut en s'écriant : « J'entrerai! >*
— Monseigneur , dit-elle, en profitant de la terreur que son aspect séculaire devait produire,
je ne puis pas vous cacher, que l'esprit de Béringheld le Centenaire rôde dans la contrée, et qu'il est dans le château ! Je l'ai vu entrer!
A ces mots, l'effroi le plus
grand s'empara du comte, de sa femme et des deux domestiques, qui avaient voulu empêcher Lagradna d'entrer. Le comte, fit signe de la main à la sage femme de se taire , puis il ajouta, après un moment de silence: — Allons trouver le P. de Lunada.
Il n'y avait plus que le valet du comte et la femme de chambre de la comtesse qui ne fussent pas couchés , ils suivirent leurs
maîtres , ainsi que la vieille sagefemme , et l'on se dirigea vers l'apparlement du P. de Lunada.
— Saint-Jean portait les deux flambeaux, et ce groupe silencieux de terreur traversa les longues galeries du château.
Le comte était le plus tremblant , mais pour ne pas le faire paraître , il marchait avec assurance. Tout-à-coup un cri perçant retentit dans les galeries , et l'on conçoit facilement la peur que ce cri dût exciter dans lame de gens d'un esprit assez faible , errans et seuls dans un vaste château, loin de tout secours, au milieu d'une nuit sombre ac-
compagnée de toutes les circonstances bruyantes des vents de l'équinoxe d'hiver. Saint - Jean laissa tomber les deuxflambeaux; il y en eut un qui brûla toujours, en répandant une faible lueur qui se perdait dans cette immense galerie. On s'arrêta pour écouter, et, malgré le vent qui s'engouffrait , malgré les cris des oiseaux nocturnes, le bruit des bois et des eaux , l'on entendit des pas rapides.... un homme parut à l'extrémité de la galerie , il s'arrêta , éleva sa lumière pour distinguer ceux qui étaient dans cet endroit , et la comtesse, qui n'avait pas les mêmes motifs que
son mari pour trembler de tout ce qui venait d'arriver, reconnut leur hôte, qui s'approchait avec tous les diagnostiques de l'cfFroi , sur son visage.
— M. le comte, dit-il d'une voix altérée, je suis brave et je ne crains pas de me mesurer avec le premier venu , pourvu que ce soit un homme de chair et d'os comme moi!., vous m'avez offert l'hospitalité avec franchise , je vous dois des remercîmens... acceptez-les?... car, pour un empire , je ne resterais pas dans votre château, je viens d'y revoir mon médecin , mon guide , et votre ancêtre!
A ces mots, chacun sentit les vertiges de la peur, resta immobile , retenant son haleine.
— Oh ! j'ai bien reconnu Toriginal du portrait qui se trouve dans votre salle l je lui dois la vie, je le sais? mais, je l'ai payé en accomplissant ce qu'il m'a demandé:
je n'ai rien à lui , ni lui à moi , et maintenant, je me souciefort peu, d'après toutes ces circonstances, de me retrouver avec lui. J'aime mieux être à cheval , dans la Vailinara, égaré même, et cette nuit, que dans votre château, avec ce diable d'homme qui ne me semble pas un homme. Car, si j'ai bien lu l'inscription du por-
LE CENTENAIRE. P.g
trait, l'original est né, ou peint en i5oo?.. je ne suis ni religieux, ni superstitieux , je conviens qu'il y a des effets bizarres dans la nature , on peut se ressembler de plus loin, ce peut être un jeu!., mais , je suis bon gentilhomme Angevin , croyant en Dieu , voulant vivre tranquille : je laisse les grands seigneurs s'amuser comme ils veulent!, par ainsi, jen'entreprends pas d'expliquer ce que je viens de voir de mes yeux, parce que c'est inexplicable, et que d'ailleurs cela ne me regarde pas; seulement, je suis prudent, je n'aime ni la justice séculière ni la justice ecclésiastique. .. ce
sont de bonnes institutions, néanmoins?., en conséquence, comme tout ceci devient par trop étrange, adieu, Monseigneur], vous n'avez rien à moi ,ni moi à vous , j'ai rempli mon serment , je suis quitte , peu m'importe ce qu'il en adviendra , c'est votre affaire !
j'ai l'honneur de vous saluer.
Là dessus , l'étranger , brossant sa manche blanchie par le mur, .
salua profondément le comte de Béringheld, et descendit rapidement l'escalier. On l'entendit se diriger vers les écuries , il amena son cheval dans la cour, déposa sa lumière sur le perron , et s'éloigna au grand galop
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