‹ Le centenaire ou, Les deux BéringheldChapitre 15 sur 21 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La nuit. — La Comtesse enceinte. — Ce

qu'on en dit. — Accouchement extraordinaire. — Tullius au monde.

Il est deux heures, la nuit est calme, lavoix de l'orage s*est tue, la lune répand dans la vaste chambre, une lumière pure qui efface la lueur rougeâtre de la lampe, la neige qui abonde sur les montagnes et sur les arbres produit un reflet d'une vivacité sévère.

La comtesse de Beringheld dort

cî'un profond sommeil, ainsi que le château , le village , la nature, tout, excepté celui gui ne dort Jamais,

Au milieu de son sommeil , et après avoir cru distinguer le léger bruit que l'on suppose produit par les fantômes, la comtesse se sent touchée par des mains glaciales, un frisson mortel la parcourt, une voix se fait entendre , une lueur éclaire son lit nuptial.

Elle croit encore songer , tant cette lueur parait venir d'une cause surnaturelle , tant cette voix indéfinie et inexprimable ressemble à celle que Ton écoute

avec tant de peine dans les songes, mais bientôt une chaleur infernale succède , elle reste passive, et

Jamais la comtesse ne fut plus gaye et plus brillante que le lendemain de cette nuit passée dans la chambre d'apparat des comtesses Beringheld. Du reste, comme elle a gardé jusqpi'â sa mort le plus profond silence sur les événemens qui suivirent son réveil, nous avons remplacé la lacune causée par cette réserve , ainsi qu'onl'a vu, et nous nous sommes arrêtés , aux dernières circons-r

tances dont elle ait donné le détail (*).

— Nous pourrons avoir des enfans ! dit-elle à son mari le lendemain en déjeunant.

— Vous croyez? répondit-il.

— J'en suis certaine ! ajoutatelle.

— Le ciel en soit béni ! Et,

après cette exclamation, leur entretien s'éteignit.

Le père de Lunada revint au château. Trois mois après la joie

(*) Lorsqu'il y aura des lacunes , elles indiqueront que l'on a retranché des choses de peu d'intérêt qui se trouvaient dans les mémoires du Général.

[Noie de l'Editeur.)

régna dans le village, dans le château et dans les environs, lorsque la nouvelle officielle de la grosesse de M""*, la conritesse fut annoncée.

Mais on ne put empêcher que les bruits les plus absurdes , tous éloignés de la vérité ne courussent, et que les circonstances qui avaient accompagné cette grossesse ne fussent rapportées avec des commentaires et des observations dans lesquels brillait la malignité.

Malgré son éloignement, son peu d'étendue, le village de Béringheld possédait un notaire; ce petit notaire avait de l'esprit,

ce qui est à Doter; il était méchant, ce qui le rendait redoutable ; son dos n'offrait pas une surface parfaitement égale , sa figure de fouine annonçait la fausseté, mais tout cela ne pouvait pas Tempécher d'être notaire, et d'avoir de l'esprit; cependant, son esprit ne lui donnant pas d'occupation , ni d'actes à faire , il parlait plus qu'il n'écrivait: or, il se permit de dire, en apprenant toutes ces circonstances , que M""*, la comtesse ayant plus de bon-sens qu'on ne le croyait, et cachant son jeu sous une niaiserie affectée , s'était jouée de son mari , du confesseur et de toute

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la maison ; que , s'entendant avec Lagradna , l'esprit de Béringheld le centenaire et l'officier ne formaient qu'une seule et même personne; que, d'après ce qu'on rapportait , il penchait à croire , que cette personne était identique avec le corps d'un jeune mousquetaire fort spirituel qui , quinze jours avant cet événement se trouvait à la ville voisine, et qui tous les étés chassait dans les montagnes, à plus d'une bête; qu'enfin, dans le 18*. siècle, il devenait honteux de croire à des revenans et aux sorcelleries.

La dessus, et en réponse au petit notaire, Lagradna, montant

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sur son trépied prophétique, faisait observer que V Esprit n'avait pas quitté la contrée , et que, tôt ou tard, il arriverait malheur au petit notaire s'il continuait à médire.

Si mille personnes se rangèrent du parti de Lagradna, le notaire voyait aussi beaucoup de monde se mettre de son parti, donc il y avait deux factions à Béringheld , mais toutes deux furent réduites au silence.

Quelque temps après avoir répandu ces calomnies , qui se trouvaient colorées d*une teinte légère de vérité , le petit notaire bossu revenait de faire un inven-

laire lucratif, il traversait la redoutable Vallinara, monté sur sa mule et à la nuit noire , un fermier qui suivait le même chemin heurta contre le tabellion évanoui, il le ramena au village de Béringheld, et ce pauvre notaire bossu mourut dans la nuit , des suites d'une frayeur.

Entouré de tous les secours possibles , son visage ne montra jamais que l'expression la plus hideuse de la peur, ses yeux en convulsion erraient dans l'appartement 5 comme s'il eût redouté d'y rencontrer quelque chose d'horrible l . . . . et , telle question que l'on ait pu lui

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faire , il expira sans répondre autre chose que : « Oui, je l'ai vu!.,, je Vaivu! n

Lagradna, qui ne manquait pas de pérorer dans la chambre, s'écria : que c'était probablement le comte Béringheid-ie-Centenaire! — A ce mot, le petit notaire essaya de produire un signe de tête affirmatif, mais il rendit le dernier soupir sans pouvoir achever ce mouvement de tête :

ses membres se retirèrent et se rétrécirent par l'effet de la violente convulsion qui termina sa vie.

Cette mort imprima la terreur la plus profonde dans le village ,

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au château et dans les alentours; l'on n'osa plus sortir pendant la nuit, et la Yallinara fut regardée comme un lieu très-dangereux.

La grossesse de M*"* de Béringheld se passa très-heureusement; car elle ne ressentit aucune de ces douleurs qui assaillent ordinairement les femmes enceintes.

L'on remarqua qu'elle regardait très-fréquemment le portrait de Béringheld-Sculdans , surnommé le Centenaire. Quant au comte, il baissa singulièrement pour Je moral et pour le physique. On fut étonné de voir la comtesse s'entretenir souvent avec la vieille sage-femme, qui lui raconta tout

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ce qu'elle savait sur ÏEsprit de Béringheld : M°^ la comtesse prenait un singulier plaisir au récit de ces aventures magiques, que Lagradna amplifiait considérablement. La sage-femme, au moyen de ces histoires mystérieuses, s'ouvrit l'entrée du châtau et s'attira l'attention et les bonnes grâces de la comtesse.

Enfin le mois de novembre arriva : la vieille sage -femme assura positivement que Béringheld-le -Centenaire n'avait pas encore quitté le pays ni les montagnes; elle ajouta l'avoir aperçu sur le sommet du Péritoun, son pic favori; et Lagradna, prenant

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texte decette apparition, prédisait une foule de malheurs.

Le comte , voyant que ces discours produisaient un effet dangereux sur l'esprit de sa femme , et n'aimant pas, d'ailleurs, ce sujet de conversation qui lui causait toujours des attaques de mélancolie» défendit de parler désormais au château de ces traditions et de tout ce qui concernait son ancêtre; le père deLunada, de son côté , seconda le comte dans cette occurence.

Mais l'on ne pouvait empêcher que la comtesse n'eût appris par la vieille sage-femme I^ que le Commandeur Sculdans avait ré-

vélé au comte de Béringheld Texistence du chef des branches cadettes de la maison de Béringheld; 2". que Sculdans-le-Centenaire causa, par son apparition, la mort du Commandeur, et que ï Esprit du Centenaire s'était montré le 28 février 1780, année dans laquelle on se trouvait, aux environs du château , et dans le château , etc. , etc. Enfin, Lagradna n'oubliait pas l'histoire de Butmel, condamné à être tiré à quatre chevaux à Lyon, cellede la Péruvienne, celle du comte de Vcrvil , etc. etc.

Ce fut ainsi que l'on arriva jusqu'au 2 novembre. La comtesse

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s'étonnait elle-même de n'être pas encore accouchée; et, comme elle ne ressentait aucune douleur , l'on n'avait pris aucune précaution pour s'assurer d'un homme de l'art , car Lagradna jusques-là suffisait pour conduire M"*". deBéringhcld, qui se confiait singulièrement dans les lumières de la sage-femme.

Cette année, le mois de novembre se trouvait exempt des brouillards et des froids qui forment son apanage ordinaire ; les arbres gardaient encore quelques feuilles d'un jaune foncé, qui tombaient sous le moindre effort du vent.

La comtesse, assise à sa fenêtre, admirait les riches teintes du crépuscule, qui, dans les Alpes, ne manquent jamais de produire des effets pittoresques : le soleil colorait le ciel et les créneaux d u château par des reflets d'un rouge brun qui portaient à la méditation ; aussi le comte , enseveli dans une profonde rêverie causée par quelques mots que sa femme venait de prononcer et qui se rattachaient à Béringheldle-Centenaire, se tenait de bout sans mot dire.

En ce moment, des douleurs extraordinairement vives saisirent M"', de Béringheld ; elle se

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plaint, se retire de la croisée , et s'assied : les souffrances se répètent avec plus de violence l alors le comte fit monter à cheval un domestique et le dépêcha à la ville voisine , afin qu'il ramenât promtement un homme de Tart, car , d'après la grosseur démesurée du ventre de la comtesse , on présumcdt qu'elle donnerait peutêtre le jour à deux jumeaux.

Les douleurs devenant plus pressantes , le P. de Lunada fut obligé d'aller lui-même chercher Lagradna. Elle arriva , les cheveux blancs épars et le visage rempli d'une horreur extrême; elle dit à l'oreille du comte , en

entrant, qu'elle venait d'apercevoir le Centenaire debout sur les créneaux qui dominaient la chambre de la comtesse , et que malgré le vent qui s'élevait , son manteau brun n'était même pas agité.

Les cris de la comtesse devinrent déchirans, et sa voix, perçant les murs , retentissait au dehors :

bientôt Lagradna déclara, tout bas, que M"* se trouvait dans le plus grand danger , et qu'il fallait un secours plus qu'humain pour la sauver.

La désolation régnait dans le château; le comte de Béringheld, eflfrayé et n'étant pas de caractère à pouvoir soutenir de tels

assauts , pleurait à chaudes larmes en voyant sa femme prête à périr , et en l'entendant pousser des cris aflfreux.

Lagradna , assise à côté de la comtesse, n'osait prendre sur elle, decommencer une opération aussi difficile qu'urgente , et, laissant la nature livrée à elle-même , elle se contentait d'annoncer le danger.

Au milieu de ce tableau et du trouble excité par un tel événement; au moment où la comtesse arrivée au dernier degré des souffrances humaines , succombait et se taisait; que Lagradna, regardant le comte immobile et stupide, lui faisait signe que sa

femme allait expirer , en ne pouvant se débarrasser de son enfant, et qu'il fallait une opération dangereuse, qu'elle frémirait d'entreprendre sur une comtesse :

Enfin , pendant cet instant de silence effrayant, en ce qu'il précédait la mort, on entend résonner dans la galerie des pas d'une lourdeur étonnante, les planchers tremblent sous le poids qui les accable, la porte s'ouvre avec fracas , et le grand vieillard , l'image exacte de l'ancêtre du comte, s'avance!., le comte s'évanouit â ce spectacle, Lagradna essaye de contempler a son aise, ce terrible témoin de tant de siè-

des, mais elle reste immobile en envisageant cette masse cadavéreuse, ces mains desséchées, et surtout cet œil que Ton ne pou* vait voir impunément.

Le comte est dans un état mixte, entre la vie et la mort, la veille et le sommeil; il ne sait que croire, et il éprouve tous les effets produits par les serpens de TAfrique , sur leur proie. Enfin , fixé sur la feuille de parquet où il est, il ressemble à un homme que le tonnerre a foudroyé sans l'a^ battre.

La comtesse , en sentant des mains glacées errer sur son corps, se réveille de son profond acca-

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blement!. elle crie et, soulevant sa paupière de plomb , elle essaye d'entrevoir l'être qui , par de savantes manœuvres et des sucs qu'il tirait de plusieurs fioles, adoucissait le travail horrible de la nature... son œil mourant aperçoit le crâne pétrifié de cette ombre d'homme , elle reconnaît l'objet des récits de Lagradna... et un cri terrible d'épouvante partit de son gosier desséché. — La terreur qui se glissa dans son âme fut telle, qu'elle prédomina la souffrance corporelle. — Pendant qu'elle était en proie aux douleurs de cette agonie morale et p hysique , le grand vieillard pre-

Dant un acier brillant, qui fit trembler Lagradna, réussit à sauver et la mère et l'enfant.

La sage-femme, pendant toutes ces opérations dirigées par la science la plus profonde et Tamitié la plus touchante, restait stupéfiée et contemplait ces événemeus comme ceux d'un soDge.

En effet , elle croyait rêver , car plusieurs fois il lui semblait impossible quela comtesse pûtvivre, après un travail aussi dangereux ; cl chaque geste , chaque secours, chaque remède paraissait à Lagradna, sortir de Tordre ordinaire dés choses , tant ils aidèrent ou plutôt domptèrent la nature.

La comtesse évanouie, fut replacée commodément dans son lit par le Centenaire. Ce vieillard lui glissa, à travers les dents, une liqueur dont les effets puissans firent reparaître les couleurs vitales sur les ioucs de celte mère souffrante : un doux sommeil s'empara d'elle... Alors ï'ctran- ^er se livra à un singulier exercice : il consistait en des mouvemens d'une lenteur incroyable , par lesquels il semblait qu'il commandât aux maux et à la nature.

Lagradna remarqua , que , bien qu'il s'étudiât à ne pas toucher à la comtesse endolorie , qu'il sem blait craindre d'approcher, le

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efforts de cet étonnant vieillard , n'en enlevaient pas moins le reste des souffrances , et le visage de la malade rayonnait , à mesure que le magique médecin se fatiguait à cette bizarre opération. Bientôt elle aperçut (chose incroyable i ) des gouttes de sueur s'échapper du crâne gris et massif de l'être surnaturel qu'elle envisageait. Toute la puissance celeste qu'il déployait , avait , en sortant de sa vaste machine , envahi la chambre trop étroite pour ce vainqueur de la mort:

Lagradna ne voyait plus rien , qu'à travers un nuage de fumée bleuâtre.... Enfin , le nuage s'é-

paissit , et la vieille sage-femme tomba évanouie I il en fut de même du comte, dont les sensations furent peut-être encore moins précises et plus indéfinies que celles de Lagradna , car il assista à cette étrange scène , plutôt comme un débris de tombeau , que comme un être doué des organes de la vie

Enfin , Lagradna se réveille. La chambre est purifiée, il s'exhale dans l'air une odeur rendue salutaire par sa légère suavité. A la lueur de plusieurs bougies, la sage -femme étonnée aperçoit l'effrayant colosse souriant à un

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garçon Iroisfois plus gros que ne doit l'être un enfant qui vient au inonde ; il le balançait mollemen t; et la figure vaste et bizarre de ce vieillard prenait un caractère indéfinissable : ses yeux étaient mille fois plus pétilïans et le feu qui s'en échappait n'avait rien que de doux. Le sourire qui se jouait sur son visage ressemblait à une tempête partielle, qui ne ride le vaste océan que dans un seul endroit. Bientôt il déposa l'enfant sur le lit de la mère; fit un signe impératif à Lagradna en lui montrant sur la table de nuit, une liqueur que la comtesse devait prendre; et, regardant

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encore une fois l'enfant et la mère, il se disposait à partir: Lagradna croyait déjà le voir s'envoler par la croisée , se dissiper en fumée , ou s'évanouir par degrés, comme un reflet de soleil qui cesse, lorsque , surmontant sa peur, par l'effet de son silence et de son enchantement , elle se met à genoux, et s'écrie : — Butroel?...

puisque vous êtes maître delà vie et de la mort, Butmel?... rendezmoi Butmel?

Lagradna crut apercevoir un horrible sourire se former sur les lèvres de cet homme , alors elle eut regret à sa question : tout-à coup, le Centenaire lève son grand

bras, par un mouvement à la fois, plein de puissance et de majesté ; il lui montre l'orient, et dit dune voix solennelle. — Tu le reverras ! A cette voix, à ce son qui semblait sortir de dessousunaqueduc et qui imprimait à Fâme l'idée de la voix d'Horeb ou de Sinaï , Lagradna, tremblante, n'osant interpréter cette parole sinistre,, resta agenouillée et les mains tendues vers cette être bizarre qui, se tournant vers la mère endormie, lui mit sa main sur le crâne , en dirigeant à cette place, tout le feu vif de ces deux yeux qui brillaient comme deux bûchers. ^ Puis, cette masse énorme, dont

la Cime touchait presque le plafond , se retira à pas leats , sans produire aucun bruit : ce monument humain paraissait se mouvoir en obéissant à une puissance hors nature. Il passe devant le comte, s^arréte, lui tend la main , serre la sienne, et disparaît de la chambre, de la galerie, du château , de la contrée avec une telle légèreté , une telle rapidité , un tel mystère, que personne, depuis cette apparition, ne le vit plus. Le comte tient sa main toujours tendue , celle de l'étranger était glaciale, et avait passé à la sienne tout le froid d'un pôle.

Lagradna jeta un cri perçant ,

en remarquant, que le gros enfant ressemblait parfaitement au \ieillarcl , avec cette différence, qu'il portait un caractère de jeunesse et de fraîcheur, partout où la décrépitude des tombeaux et le froid de la mort se faisaient sentir chez le Centenaire, A ce cri , le comte accourt et fut frappé d'étonneraent ; ses organes se dérangèrent pour toujours; cette dernière scène fut trop forte pour son âme dénuée d'énergie et pour son imagination puérile: dès-lors l'enfance fut son état, la tombe son plus bel espoir et la seule chose qu'on pût lui souhaiter en voyant sa triste existence.

La nuit était très-avancée. Lagradna et le comte achevèrent de la passer au chevet de la comtesse, dont le visage calme et reposé, souriait en dormant. L'aube ne tarda pas à blanchir les créneaux du château de ses couleurs matinales; et, lorsque le jour fit pâlir la lumière des bougies , la comtesse se réveilla ! . . . . Q uel réveil 1 . . .

— Souffrez-vous , Madame? dit Lagradna.

— Moi, pas du tout, réponditelle.

— Vous avez bien souffert, reprit le comte?

— Quand donc? dit-elle en ca-

ressant son enfant , dont les yeux étaient déjà ouverts.

L'étonnement de la sagefemme fut grand à ces paroles , ou plutôt il n'y a point d'expression pour le rendre ; elle resta ébahie , regardant tour-à-tour le comte et la comtesse.

Le délire d'une mère qui voit son premier né peut s'excuser , mais ce qui prouva que la comtesse n'avait qu'un bien faible souvenir des événemens de la nuit , tout en sachant qu'elle était mère , c'est qu'elle se leva comme à son ordinaire, et qu'elle prit le grand air à sa fenêtre.

— Madame, vousrisquez votre

vie ? . . . s'écria la vieille sagefemme.

— Il m'a dit que non ( la surprise fut au comble ) , il m'a dit que je n'avais rien à craindre.

Et la comtesse , comme se souvenant d'une recommandation, que Béringheld-le-Centenaire lui aurait faite , se tourna vers sa table de nuit, et but la liqueur d'un seul trait.

— Personne ne vous a parlé !

dit le comte.

— Personne ! s'écria-t-elle avec un léger accent d'ironie , il m'a parlé toute la nuit I...

-- Qui?...

— Je ne sais.,, j'en ai un sou-

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venir confus , comme celui de mes douleurs et de mon sommeil. H n'est pas d'une organisation commune , ses os sont dix fois gros comme les nôtres, ses nerfs sont roides , ses fibres commodes tuyaux de fer.

— Qui?., dit le comte.

— Lui ! répondit-elle avec naiveté.

— Mais..., observa le comte terrifié.

— Je n'en sais pas davantage , reprit-elle , et.,. Uni est défendu d^ dire le reste !

A ce dernier mot, elle regarda son enfant , qu'elle balançait, sans s'étonner de la ressemblance

qu'il avait avec le portrait de Bcringheid-Sculdans ^dilic Ce7tte- ?îatr(?;etelle lui présentason sein, en ayant en la joie de lui entendre jeter un cri ; première jouissance ! il lui sembla que son enfant lui avait parlé.

— 11 est né le jour des morts , dit Lagradna.

— Il est peut-être destiné à vivre long- temps , répondit la comtesse.

Tout le château fut plongé dans une surprise inexprimable, en apprenant toutes ces circons^ tances, qui furent encore rendues plus incroyables par les commentaires qu'on y ajouta. Il

go LE CENTENAIRE.

passa pour certain, dans toute la contrée , que ie diable avait accouché M*"* de Béringheld , et que le fils du comte était un effrayant prodige. Au milieu du tumulte et des bruits , M"' de Béringheld resta calme et ne s'occupa que de son enfant , qu elle idolâtrait.

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