CHAPITRE XII
Mort du Comte» — Enfance de TulUus. — Ses dispositions. — Comment la révolution n'atteignit pas la famille Béringheld. — Veryno joue un rôle .
M"* DE Béringheld nourrit ellemém^ son enfant; elle déploya pour lui toutes les forces de l'amour maternel porté au dernier degré : il semblait que cette âme faible et nulle, dans tout le reste, eût été dédommagée par la nature en recevant une dose de tendresse , où s'était réfugié tout
l'esprit et le sentiment qui peut animer Tâme d'une femme. Son fils lui tenait lieu de tout , elle l'adorait, se contentait d'un geste, d'un regard , et une douce correspondance semblait s'établir entre les yeux de la mère et du fils.
Elle jouissait, par une jouissance continue , suave et délicieuse , de tous les plaisirs des mères. Elle assistait au développement de ce petit être, comme à un spectacle , et elle en savoura toutes les peines. Elle eut tous les sourires de son fils, son premier mot , son premier pas , heureuse et mille fois plus heureuse que l'âme qui s'en-
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vole des limbes vers le séjour céleste !....
Le P. de Lunada prit aussi beaucoup d'affection pour le petit Tullius , et il remarqua , dans l'héritier de cette maison , des indices qui prouvaient qu'il en serait 1^ régénérateur.
Quant au comte de Béringheld, il mourut un an après dans un état d'imbécilité , qui fit regarder sa mort comme un bienfait. Depuis long-temps son deuil était porté dans l'âme de M"' de Béringheld. Sa mort produisit l'effet d'ime nouvelle que l'on annonce à quelqu'un qui en est instruit depuis long-temps.
Il avait nommé le P. de Lunada tuteur de son fils, conjointement avec la mère ; mais le bon Père ne prit qu'un pouvoir toutà-fait hors des attributions de la comtesse, il le fit naturellement, et de lui-même , car depuis que la comtesse avait un fils, son caractère prenait une sorte de consistance ; enfin son âme paraissait retrempée par cet événement qui jette dans la machine féminine tant de vigueur et de disposition à tous les courages et à tous les efforts : de-là leurs traits admirables et leurs faiblesses!...
L'enfance du jeune Tullius offrit des singularités assez remar-
quâbles, en ce qu'elles présageaient ce qu'il deviendrait un jour. 11 déploya, dès Tâge de huit ans , une ténacité et une ardeur extraordinaires, dans tout ce qu'il entreprenait. Rien, sous sa main, n'était indifférent; et^ j usque dans les palais de bcue que ses doigts enfantins élevaient avecbonheur, on distinguait une recherche , un goût qui trahissaient une âme amie des porportions et des traits divers répandus dans la nature , et dont le peintre , la poêle , le musicien, ont appelé la réunion, le beau idéal. Il avait une singulière aptitude pour découvrir, chercher et trouver , mais une
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fois qu'il arrivait à son but , qu'il parvenait à un résultat, tout était dit, il volait à une autre conquête. Par exemple : un jeu nouveau le captivait tout entier 1 une fois su.. .il le quittait en se lassant tout-à-coup de ce jeu. Il en était de tout ainsi. Tullius employait toutes ses facultés pour conquérir en ne voulant jamais que descombats. Pour lui , le repos était une calamité.
Le P. de Lunada s'étonna des progrès que Tullius fit dans les sciences faciles que le bon jésuite lui apprit , et il s'étonna encore plus du dégoût que le jeune homme manifesta pour les ri-
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chesses monastiques et l'ergotage des théologies.
Les idées de Tullius grandirent avec lui d'une manière étonnante :
sa mère , au comble du bonheur de cette perfection , l'idolâtrait , et le jeune Béringheld fut habitué à voir tout plier sous sa volonté. Cette obéissance de la part d'êtres plus grands et plus forts que lui, loin de le rendre despote et capricieux , lui démontra, une fois pour toujours , qu'il ne fallait jamais rien demander que de juste et d'honnête. Agissant en cela bien autrement que tous les enfans , cette anomalie
d'esprit indiquait déjà un homme
extraordinaire , que la raison éclairait de bonne heure de son divin flambeau.
Les mathématiques lui plurent singulièrement , il en apprit tout ce que le bon P. de Lunada en savait, il en sut même bientôt davantage.
Au milieu de toutes ces qualités, il y en avait une qui brillait au suprême degré : c*était une certaine tendance à l'exaltation mêlée à un certain ensemble de grandeur chevaleresque qui lui rendait (a foi du serment une chose sacrée; qui le portait à admirer Régulus revenant chercher la mort; les Spartiates; Aristide;
Théinistocle, mourant plutôt que de combattre contre sa patrie, etc.
Son âme de feu semblait avoir été conçue par des substances recherchées avec un soin curieux par l'auteur de ses jours. Aussitôt que Ton causait avec ce jeune enfant, on oubliait la laideur originale et spirituelle de son étrange figure, pour admirer la vivacité de ces réparties et son âme taillée, sur des proportions grandioses , dans tout ce qu'il y a de noble et de plus sublime dans la nature humaine.
Néanmoins , on remarquait encore ( c'est au P. de Lunada que nous devons ces observa-
tioiis , car il s'apercevait de tous ces diagnostiques) on voyait , disje, que cette tendance à tout découvrir ramenait à un profond dégoût pour les choseshumaines, à une mélancolie extrême; et l'on pouvait répondre que ce jeune génie ne vivrait qu'en trouvant un sujet inépuisable de recherches et de travaux.
Une fois qu'il était détrompé de sa crovance sur telle chose que ce fut, son enthousiasme cessait , tout finissait, et il fallait un autre aliment à sa curiosité et à son ardeur. A le voir, on aurait dit que le feu animait ses veines, qu'il y roulait des torrens et
cette grande activité, cette force énergique ne diminuaient en rien sa bonté naturelle et sa pitié touchante.
Ainsi, Ton peut imaginer avec quelle aptitude et quelle enthousiasme il parcourut le champ
vaste des sciences. La bibliothèque de Béringheld lui fournit les élémens et les livres nécessaires. 11 dévora tout.
Son amour pour sa mère allait à l'excès , si toutefois on peut imaginer qu'il y ait de 1 excès dans ce sentiment qui , tel énergique qu'il devienne , n'aura jamais le nom de passion, parce qu'il ne s'y trouve rien de
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ce qui ravale les passions. 11 ne renferme que ce qu'il y a de pur et de grand. C'est presque le seul sentiment parfait chez l'homme.
Aussi M""* de Béringheld , heureuse , vivait de la vie de son fils, et elle tremblait en songeant avec quelle furie les passions se déchaîneraient dans cet âme énergique et grande , incapable de ces choses mitoyennes qui dévoilent des esprits étroits et des conceptions rétrécies. De grandes vertus ou de grands crimes , selon leur position ; telle est l'enseigne , telle est la devise de ces caractères destinés d pla-
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ner en aigles, ou â mourir dans la fange.
— Mon pcre , disait-il étant tout petit, poilrquoi l'univers estil rond?
— Parce que Dieu Ta fait ainsi.
— Mais l'homme ne connaît pas tout l'univers, ainsi comment sait-il qu'il est rondi^..
Le P. de Lunada, frottait la manche de sa soutane , en baissant les yeux, et son intelligence était à bout.
— On l'imagine , répondit-il.
— Ah ! je vois , dit l'enfant avec un malin sourire, on dit cela pour s'en débarasser; car, s'il n'était pas rond , comment
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en trouver la fin et le terminer.
— C'est cela mon petit, reprenait Lunada , il est infini.
— Qu'est-ce que l'infini? mon père?...
— C'est Dieu , répondait le jésuite , pour couper court.
— Je ne comprends pas , s'écriait l'enfant , et il réfléchissait toute la journée , en regardant Lunada d un petit air sournois.
A dix ans, il écoutait avec avidité, les récits que la vieille Lagradua et Butmel lui faisaient , tour-à-tour , des mystères de sa naissance, des traditions qui couraient sur son ancêtre Béringheld- Sculdans le centenaire , lequel
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vivait encore , quoique né en i45o , et qui parcourait l'univers depuis trois siècles et demi , en conquérant toutes les sciences et tous les pouvoirs.
On sent tout ce que ces faits merveilleux , racontés par Lagradna et Butmel , surtout comme témoins , devaient produire sur rimagination du jeune enfant, ami de tout ce qui tenait au romanesque et à rextraordinaire.
Quant aux faits , que la sagefemme avait appris de son père et de son grand père , relativement à Bérloghcld le centenaire, ils se coordonnaient si bien, qu'il
était impossible de ne pas y croire, et Tullius ne se trouvait heureux qu'entre les deux centenaires , encore amoureux , qui lui racontaient ces histoires d'une voix cassée, dans une chaumière et au coin d'un feu qu'ils tenaient , disaient-ils, de la libéralité du Centenaire.
Puis, toutesles histoires des habitans du mont Coranel, étaient une mine féconde, que le vieux Butmel rendait inépuisable , par la manière lente et longue dont ii racontait.
Ces prodiges , ces enchantemens,les diverses descriptions du Centenaire, et les formes bizarres
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SOUS lesquelles il apparaissait danjs tous les pays du monde, se gravaient dans la jeune tête de Tullius : il admirait le bonheur de cet être privilégié qui devait connaître toutes les sciences , savoir toutes les langues, toutes les histoires, et qui portait dans son crâne la somme totale des connaissances humaines.
Ainsi , dès sa plus tendre enfance , Tullius était frappé de la vérité de ces récits .; et lorsqu'il rentrait au château, en regardant sur le Péritoun pour tacher de voir le grand vieillard , il demandait à sa mère si les histoires du ménage centenaire étaient véri-
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tables, et M"'* de Béringheld , prenant un air grave , lui rcpoudaît:
— Tullîus, j'ai vu le Centenaire, c'est à lui que je dois la vie : en vous mettant au monde , nous aurions péri vous et moi, sans sa science. Tullius, vous le vendez quelque jour, car il vous aime.
— Mais , petite mère , disait l'enfant; est-ce qu'il a 3oo ans?
— Je l'ignore, Tullius, tout ce que je puis dire , c'est que j'ai vu le vieillard que t'«i dépeint la vieille Marguerite.
— Et je lui ressemble!..
A ces mots , et pour ne pas répondre , la comtesse prenait son
enfant , le couvrait de baisers :
puis, sa curiosité irritée le faisait retourner chez Lagradna , pour entendre encore tout ce que Butrnel et sa femme savaient.
A douze ans, Tullius ne rêvait que des grecs et des romains , il parcourait les montagnes en leur donnant les noms de tous lieux célèbres dans l'histoire , et là, il s'échauffait en voyant le Pérîtoun , baptisé du nom de Capilole; il admirait les Thermopyles, le cap Sunium , et la Yallinara était tour-à-tour la plaine de Chéronée, Orchomène, leChampde-Mars et le Forum.
A quinze ans , il comprit les
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mystères de la vie sociale, il s'apperçut que l'on gouvernait les hommes en leur mettant un frein comme à des chevaux , c'est-àdire en se rendant maître de leurs goûts , en flattant leur amourpropre, et servant leurs passions.
11 vit le monde divisé en deux classes distinctes , les grands et les petits ; il conçut que tout homme devait d'abord , pour son propre bonheur et pour pouvoir faire celui des autres, se mettre dans la classe des puissans.
A seize ans , il ne pensa plus qu'à la gloire , aux batailles , et à tout ce qu'il y a d'éclatant dans la vie: le pouvoir, les hauts faits,
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les triomphes, le séduisirent, et la trompette éclatante , qui réveillait Thémistocle, vint étourdir son oreille.
C'est ici , c'est à cet âge que nous allons le prendre , en passant sous silence , ses chasses dans les montagnes , ses courses et ses espiègleries, qui, toutes cependant, portaient un singulier caractère d'originalité et montraient des idées , qu'il n'est pas permis à tous les enfans d'avoir , sous peine d'être des génies.
On était en 1797. Les effets de la révolution avaient été nuls pour le village et le château de Béringheld , que leur situation
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rendait inaccessibles aux conséquences meurtrières du système d'alors. LejeuneBcringheld étant mineur, il ne pouvait être l'objet d'aucune envieet d'aucunehaine.
D'un autre côté, le représentant du peuple, et le chef du département, dont le village de Béringheld fit partie , se trouvèrent d'anciens moines, amis du père de Lunada, et avec lesquels il avait eu des correspondances secretles touchant la compagnie de Jésus , ( correspondances autrefois criminelles, qui pourraient bien expliquer comment Yesprit du Centenaire avait imposé silence au R. P. , lors de leur fameuse
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conférence nocturne ) , ainsi le P. de Lunada, tuteur de Béringhcld, préserva son pupille et sa mère de toute tentative.
C'est ici le moment de reparler du garde général des bois de la couronne , et de sa jeune et aimable femme. Ce garde , nommé Véryno , fut chargé , par le père de Lunada , de l'administration de tous les biens de la famille Béringheld. Lors de la mort du comte, l'immensité des propriétés, ne les rendaient pas propres à être gouvernées par le P. de Lunada et M"' de Béringheld :
Véryno, en dirigeant cette vaste fortune, était dans son élément;
la nature l'avait créé, tout à la fois honnête homme et administrateur. A l'époque où tout citoyen pouvait prendre sa part de souveraineté générale, Véryno favorisa le premier élan de notre révolution j il s'en mêla en honnête homme , ne commettant aucune barbarie et secondant son opinion, par des moyens doux, que tout homme pourrait avouer, avec honneur même.
Il réussit à réaliser les sommes que la famille Béringheld possédait à Paris , chez les banquiers ; et, prévoyant des malheurs, il eut le bon esprit d'envoyer cet or à Béringheld , où il dormit enfermé
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soigneusement. La maison Béringheld possédait encore de grands châteaux , dans diverses départemens , partout l'on n*y vit que lliomme d'affaires Véryno , que le pouvoir des grands , qui se succédèrent dans la machine républicaine, rendait invulnérable.
Enfin , l'honnête Véryno fit entendre , à M"' de Béringheld , que ses châteaux inutiles devaientêtre abattus parce que leur destruction , par l'ordre du citoyen Béringheld son fils ^ lui procurerait de l'argent sans diminuer les revenus, et, ce qui serait encore plus précieux, une sauve-garde par une espèce d'approbation au système
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alors en usage : de plus , Véryno semait la nouvelle que le jeune Béringheld allait se rendre aux armées, comme simple soldat.
Ces manœuvres savantes et l'habileté de Véryno parèrent tout les coups, et la maison de Béringheld ne souffrit on rien de la tourmente révolutionnaire.
Un seul jour , en Tabsence de Yéryno, l'ordre fut expédié d'arrêter M"* de Béringheld et son fils, comme étant y^risiocr aies ; mais une puissance invisible envoya le signataire à l'échafaud.
Véryno reçut des avis très salutaires d'un homme qu'il ne rencontra jamais. Ce fut ainsi que
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ce sage administrateur augmenta les capitaux de la famille et les siens propres , par des opérations tracées dans certaines lettres anonymes, qui ne le trompèrent Jamais.
Toutes ces explications données , nous allons entrer dans les détails de la vie du général.
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