SUR LES COTES DE LA SICILE
En quittant Néa longé l'ile de Ca
re, et que pour n'être pas il invente des supplices pour Jes autres.
Tout le monde trenble et s'agenouille devant lui, comme devant un dieu. s
‘Des jours sombres sont venus pour notre belle patrie. Qui la sauvera de la tyrannie, de la corruption, et de la décadence qui-la menace? Qui nous rendra la liberté, et la foi religieuse, et les mœurs des anciens jours ?
Voilà ce que je me demandais ce matin en regardant s'éloigner les rivages de Capri, et le splendide amphithéâtre de montagnes qui couronne Baïa, Pouzzoli, Néapolis et Pompéi. Et j'ai relu la quatrième églogue de mon divin Virgile, qui semble nous annoncer comme prochain un renouvellement de l'humanité.
Est-ce une révélation des Dieux ?
Est-ce une vision réelle de l'avenir comme en ont les sibylles ?
Je le crois et je l'espère. Mais qui donc viendra déchirer ce voile qui enveloppe toute vérité de mystères insondables ?
Je méditais là-dessus lorsqu'un jeune homme est venu s'asseoir près de moi sur la poupe de notre galère, et s’est mis à lire un rouleau de papyrus écrit en hébreu.
Il a pris passage à Pompéi. C'est un jeune Juif de Jérusalem, qui vient de passer un an à Rome, et qui s'en retourne dans son pays. J'ai fait sa connaissance, et causé assez longuement avec lui. Il se nomme Gamaliel. Son père est un scribe, docteur d'Israël qui s’est voué à l'enseignement de
la littérature et de la religion hébraïque, et dont l'école est célèbre. De sombreux élèves venus de toutes les parties de la Syrie, de la Perse, de l'Egypte et même de ‘a Grèce,
Le fils est lui-même t
à entendre, quoiqu'il
implacable, et qu'il ré
joug des Romains.
Nous avons parlé religion ; et il m'a raconté quelques traits de l'histoire de sa nation, qui est merveilleuse, Ce qui m'a le plus intéressée, c'est sa foi en un Dieu unique, et sa croyance ferme en
rès prochaine d' appelle le Messie, délivrer son peuple, monde.
Je lui exprimai mon étonnement, et je lui lus la quatrième églogue de notre poète qu'il ne connaissait pas.
Ce fut à son tour d'être étonné quand il entendit ces paroles de notre poète :
«Ils sont enfin arrivés ces derniers temps prédits par la Sibylle de Cumes. e
«Une race nouvel Cet i re le siècle de
au monde entier, chaste ! AIRES cet enfant &ouvernera Je + Les temps approchent. Monte aux honneurs suprêmes, enfant chéri des Dieux, noble
rejeton de Jupiter... La nature entière tressaille dans l'attente de cet heureux siècle»...
—C'est bien étrange, m'a dit Gamaliel, car voir Virgile ne peut pas être un prophète. Il n'y en a jamais eu dans votre nation.
Cette espérance de régénération, qui a pénétré chez vous, comme chez les Grecs, doit avoir son origine dans nos Saints Livres que plusieurs de vos poètes ont dû connaître.
--Mais croyez-vous vraiment, lui dis-je, à la venue prochaine de votre Messie ?
—Non seulement je crois qu'il viendra: mais je suis bien près de:croire qu'il est venu, qu'il est vivant, et qu'il opère en ce moment des merveilles en Galilée et en Judée.
—Est-il possible? Et quelle espèce d'homme est-ce?
—Je ne le connais pas encore. Mais quand j'ai quitté Jérusalem, il y a plus d'un an, il parcourait la Galilée. Les foules le suivaient. 11 leur annonçait l'établissement prochain du royaume de Dieu, et il guérissait tous les malades et les infirmes qu'on lui amenait.
Depuis lors, toutes les lettres que j'ai reçues de mon pays ne parlent que de lui, et des choses prodigieuses qu'il accomplit. Son nom, Jésus de Nazareth, est dans toutes les bouches, et le peuple espère qu’il va rétablir bientôt le royaume de Juda.
—En l’affranchissant de la domination romaine ?
—Evidemment, Vous comprenez ccmbien j'ai hâte maintenant de revoir mon pays, et surtout ma ville bien-aimée.
Notre conversation s’.st prolongée assez tard dans la nuit, :
Il faisait un temps délicieux. Le ciel était calme; et de temps en temps, les rameurs chantaient avec l'accompagnement cadencé de leurs rames. J'espérais que dans les longs plis ondoyants de la mer d'azur j'allais apercevoir quelques Néréides, et entendre les voix des Syrènes. Mais je n'ai rien vu ni entendu.
Quand je me suis éveillée ce matin nous passions entre Charyble et Scylla. J'ai couru sur le pont Pour voir ces grouftres effrayants dont Homère et notre Virgile ont fait une description si terrible. Mais Eole retenait son souffle, et les deux monstres étaient endormis, je nrésume: car je n'ai pas vu leur écume, ni entendu leurs aboïements sinistres. C'est donc encore une fable de nos poètes. Je commence à croire que tout est fable chez nous, à Commencer par la religion.
Nous rasons lentement à force de rames la côte de Sicile, et voici l'Etna qui lance vers le ciel une énorme colonne de fumée noire, sillonnée de flammes rouges. Ici, les poètes n'ont rien exagéré.
Je relis la Pompeuse description que Virgi'. a faite du Volcan, et je la trouve au-dessous de Ja vérité. Les vers sont beaux et sonores, mais ils
ne sont qu'une faible peinture de la terrible montagne. A ses pieds, sur un lit de lave rougeûtre une jolie petite ville blanche est assise, tout au bord de la mer bleue. Comment cetie imprudente peut-elle vivre tranquille dans un pareil voisinage?
Ce doit être l’Etna et non l'Averne qui est une des portes des enfers. C'est dans cette immense fournaise qu'ont dû être précipités et engloutis les géants, qui voulurent un jour escalader l'Olympe, et en chasser les Dieux.
Au temps d'Ulysse, les cyclopes fameux dont Homère a raconté'les brigandages, vivaient sur ces bords. Enée dont les vaisseaux côtoyèrent les mêmes rivages fut comme Ulysse en butte à leurs attaques, et n’y échappa que-par la protection de Vénus.
Tous ces souvenirs classiques me reviennent à la mémoire pendant que nous longeons la côte, et passons auprès des blocs de rochers que Polyphème jeta aux vaisseaux d'Ulysse, et dont les crêtes dominent les flots.
Un grand vent nous a favorisés, et vers le soir nous jetions l’ancre auprès de l'Ile Ortygie, où s'élève Syracuse. Quel coup d'œil pittoresque et charmant offre de loin cette belle ville! On y reconnaît bien la grande Grèce, moins artistique, moins idéale qu'Athènes et Delphes, mais plus étendue, s'élevant en amphithéâtre au milieu des collines de verdure et de fleurs, fièrement drapée
dans une chlamyde de murailles énormes, et couronnée par les sommets des monts Hybla.
Sans doute, il n'y a pas là, comme à Athènes, toute une végétation de marbre; mais c'est la même architecture, et je retrouve ici toutes les productions de l'art grec. Tous les palais et les temples ont leurs portiques à colonnes, imités du Parthénon, et du temple de Thésée,
La grande porte de la citadelle qui regarde Ja mer est formée par de hauts piliers, imités des Propylées.
Au théâtre, dont les gradins en marble blanc gravissent une colline, nous avons vu jouer l'Œdipe de Sophocle. Quel drs :e1 Et que je me suis trouvée heureuse de savoir assez le grec pour goûter cette incomparable poésie décl:mée par des acteurs d'élite. L'ile est reliée à la terre-f:-me par un môle, et partout nous retrouvons la Cri :e, la mère de tous les arts et de la civilisation.
Je n'ai pas manqué d'aller voir la fontaine de la nymphe Aréthuse. Elle est jolie et surtout limpide, Des touffes de papyrus y flottent, et des poissons rouges s'y baignent. Mais la nymphe était bien plus belle, et j'en veux à Diane de l'avoir changée en fontaine, pour le seul crime d'avoir voulu plaire au fleuve Alphée.
Notre vaisseau a fait escale pendant quelques heures devant Acragas, que Virgile ne fait que
saluer en passant. C'est qu'au temps d'Enée sans doute elle n'était pas comme aujourd'hui la villè des temples de la grande Grèce.
Ce n’est pas une riche et florissante ville, comme Syracuse, mais elle est admirablement située sur une colline qui regarde la mer. Elle est ceinte de puissants ramparts ; et au-dessus des murailles se dresse une vraie forêt de colonnes de marbre, qui supportent les frontons de ses nombreux temples, et qui presentent un coup d'œil d’une incomparable beauté.
En apercevant cet ensemble de merveilles architecturales, j'ai été aussi fortement impressionnée qu’à la vue de l'acropole d'Athènes, il y a deux ans. C’est vraiment splendide, et je ne connais rien de plus beau après le Parthénon.
Les temples de Junon, d’Hercule, d'Esculape, de Jupiter, de Léda, de Castor et Pollux, et de la Concorde sont tous groupés en dedans des ramparts, et en vue de la mer. En arrière des temples, s'élève la ville en amphithéâtre, jusqu’à la cime de la montagne qui forme l'Acropole, mais qui n'a rien de monumental. Sa seule beauté est son site merveilleux.
Nous y avons fait une course ; et nous en avons admiré les points de vue les plus pittoresques.
. C'est à nos pieds que nous contemplons alors la
ville fortifiée, avec ses temples, son Forum, ses :
théâtres, ses palais et ses tombeaux, qui s'appuient
à la façade intérieure des ramparts. Au Join, la mer bleue avec ses horizons infinis.
uis, nous sommes redescendus vers les temples
Plus on s'arrête aux détails, et plus l'admiration grandit, Les Cannelures Corinthiennes, les frises sculptées, les métopes et les chapiteaux fouillés Comme une dentelle : les attitudes nobles des Statues, les lignes pleines d'harmonie des reliefs, tout est ravissant.
Hélas ! tous ces beaux monuments de Ja foi
Hellènes. Ils ont perdu la Puissance, Leur foi s'est éteinte, et la décadence des lettres et des arts est venue. La grande Grèce se meurt, ?