‹ Le centurion [microforme]Chapitre 48 sur 70 · Y LA NUIT TERRIBLE · texte numérisé non relu

Y LA NUIT TERRIBLE

C'était le quinze centième anniversaire de la nuit sanglante, où le seigneur descendant sur la terre d'Egypte fit mourir tous les premiers-nés des Egyptiens, et où la mer Rouge engloutit Pharaon et son armée,

Elle commença comme une fête, et finit comme une tragédie. La première scène fut un double banquet, et la dernière fut une condamnation à mort !

Au banquet eucharistique, miracle d'amour, vint s'asseoir le spectrede la trahison, plus horrible que celui de Banquo, et l'on peut dire de Judas ce que Shakespeare a dit de Macbeth, que cette nuitlà il tua le sommeil, pour lui-même comme pour son roi.

Dans toute l'histoire de l'humanité, il n'y a pas eu une autre nuit dans laquelle l'homme ait été

plus digne de haine, et où Dieu lui ait donné une plus grande preuve de son amour.

Dieu s'était lait homme, il était descendu sur la terre pour lui enseigner toutes les vérités, pour expier tous ses crimes, pour lui donner l'exemple de toutes les vertus, pour l’arracher enfin au joug du démon, et assurer sa félicité éternelle. Il avait prouvé de mille manières sa divinité, et accompli des milliers de miracles qui étaient autant de bienfaits.

Mais tout cela n’avait touché que quelques âmes d'élite vivant dans l'obscurité. Les gouvernants, les classes dirigeantes, le sacerdoce, la masse humaine, non seulement n'avaient pas voulu reconnaître Dieu en Jésus, mais l'avaient pris en haine et se préparaient à le tuer.

Jésus le savait : il avait prédit sa mort, il l'attendait, et ne voulait rien faire pour l'éviter. Les princes des prêtres étaient réunis pour organiser l'exécution de leur complot déicide. Ils n’attendaient plus que Judas.

Il semble que pour sauver l'humanité Jésus ne pouvait plus faire autre chose que verser son sang jusqu'à la dernière goutte, et dans quelques heures ilallait le faire. Tout était donc fini. L'homme allait rassasier sa haine, et l'amour de Dieu jusqu'à la mort de la croix allait être satisfait.

Eh! bien, non, tout n'était pas fini. Il restait encore à Jésus un miracle à accomplir, le plus

grand de tous ses miracles d'amour, le plus merveilleux de tous ses miracles de puissance !

Il voulut que l’homme, après l'avoir tué, püt le forcer en quelque sorte à rester à jamais auprès de lui. Il voulut plus encore, et poussant l'amour et la puissance d'un Dieu jusqu’à leurs plus extrêmes limites, il fit en sorte que l'homme pt, quand il le voudrait, et aussi longtemps que vivra l’humanité, se nourrir de sa chair et de son sang!

Et ce miracle des miracles, il le réalisa en instituant l'Encharistie.

Le traître Judas eut l'audace de prendre sa part de ce banquet divin, mais de ce moment-là il cessa de s'appartenir, et le démon prit possession de lui.

Quand il fut sorti, sous un prétexte dont Jésus connaissait la fausseté, et en réalité pour achever d'organiser avec les princes des prêtres l'arrestation de son maître, il y eut un moment de silence et de stupeur. Puis, Jésus reprit la parole, et il s'épancha pour la dernière fois dans le cœur de ses apôtres. Tous partageaient son émotion et sa tristesse.

Il leur annonça qu'il allait les quitter; qu'ils ne pouvaient le suivre maintenant où il s'en allait, pour leur préparer une place, mais qu'il reviendrait, et que plus tard, ils le suivraient.

Il leur donna ce commandement nouveau: «Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. C'est à cet amour qu'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples... »

Alors, il se leva de table et dit: sortons d'ici.

Le sacrilège de Judas avait profané le Cénacle, et l'on y respirait un air de traître.

Suivi des onze apôtres qui lui restaient, Jésus s'avança jusqu'à l'extrémité de la salle, et franchit une des portes qui s'ouvraient sur le toit du rezde-chaussée, formant terrasse. Car c'était à l'étage supérieur qu'avait eu lieu la cène pascale.

En Orient, les grandes villas bâties en pierre, ont presque toujours un étage supérieur plus étroit que le rez-de-chaussée de manière à former deux terrasses, dont la prerhière est le toit du rez-dechaussée.

C'est sur cette terrasse inférieure, spacieuse et entourée d’une balustrade, que Jésus alla s'asseoir avec ses disciples.

Un air frais et pur y circulait librement. Aucune autre habitation ne bornait l'horizon de ce côté du mont Sion, dont la pente abrupte conduisait à la jonction du ravin de la Géhenne, et de la vallée du Cédron.

La pleine lune, levée depuis deux heures, inondait tout le paysage de sa limpide clarté. Les bruits de la ville n'arrivaient que faiblement jusqu'à ce coin retiré, et Jésus accoudé sur la balustrade de pierre en savourait le calme et la solitude. -

Une vigne opulente grimpait sur le mur de la villa, et ses pampres verdoyants se courbaient en berceau sur le coin de la terrasse.

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