LE CENTURION QUI EST-ELLE CAÏUS OPPIUS À TULLIUS
J'ai revu ma belle inconnue. Un de ses serviteurs m'a ouvert la porte, et m'a dit que sa maitresse était sortie. Je me retirais fort déconcerté lorsque je l'apercus au fond d’une allée de son jardin. Elle me tournait le dos et marchait lentement, drapée dans une ample écharpe de soie blanche rayéé de filets noirs. Elle alla s'asseoir sur un banc de pierre, et se mit à lire un rouleau de papyrus qui contenait, d'après ce qu'elle m'a dit, « les Prophéties de Daniel. »
Dès qu’elle entendit je bruit de mes pas, elle se leva, et s'avança lentement au-devant de moi. Son air me fit très bien comprendre que je la gênais.
Mais je n'eus pas besoin de lui rappeler mon nom, ni le service que je lui avais rendu. Un peu troublée par le regard que je tenais fixé sur elle, elle me rappela notre rencontre de hasard, et Ja Conversation s’engagea ; mais à peine ouvrait-elle ses grands yeux.
De beaux acacias qui laissaient filtrer les rayons du soleil à travers leurs feuilles ciselées ombrageaient mal notre promenade, et je lui proposai de nous asseoir sous une tonnelle voutée de petites feuilles rouges et vertes; mais elle me répondit que
c'était bientôt l'heure de rentrer pour elle, et elle m'invita à ne pas la suivre. \
Tu es curieux, sans doute, de savoir ce que nous avons pu nous dire. ;
Hélas ! rien, qui puisse me faire espérer le moindre succès sentimental.
Elle m'a remercié de nouveau de l'avoir délivrée d'un importun ; et je lui ai répondu avec une entière sincérité que de mon côté je remerciais les Dieux de m'avoir fourni cette occasion de la connaître. Un moment de silence a suivi. Puis, après un long soupir elle m'a dit :
«—Je ne crois pas à vos dieux, chevalier » et elle m'entraîna très habilement dans une controverse religieuse.
Elle croit en un seul Dieu, Jéhovah, et en une seule religion, qui est celle de Moïse.
J'ai défendu très faiblement les dieux de Rome, et pour la ramener à des propos d'amour je lui dis :
«— Qu'il n'y ait qu'un seul Dieu ou qu'il yenait plusieurs, je l'ignore. C'est aux œuvres de la divinité, quel que soit son nom, que j'adresse mes hommages, et quand je me trouve à côté d'une femme comme vous, je ne demande qu’à l'adorer.
—Ne profanez pas ce mot, me dit-elle d’un ton sévère : l'adoration n'est düe qu’à Dieu.
Et là-dessus elle s'est dirigée vers sa porte, et m'a salué d’un geste qui voulait dire : « allezvous-en. »
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Quelle peut donc être cette femme étrange ?
Salve,
4 janvier 781—Magdala.
MYRIAM CAÏUS À TULLIUS
Ma belle Juive est un mystère, et j'ai appris sur son compte les choses les plus inexpliquables. Elle se nomme Myriam, et vient de Béthanie, où sa famille possède un château. Elle a été mariée à un docteur Juif qui était l’un des chefs de la synagogue de Magdala, et a vécu avec lui deux ans. Mais alors la malheureuse a été séduite par un officier de notre garnison, que tu as dû connaître à Rome. I] se nomme Pandéra, et je me souviens de l'avoir rencontré à Césarée. Alors, le mari a abandonné sa femme : il a dénoncé Pandéra aux autorités militaires qui l'ont immédiatement changé de garnison ; et la pauvre Myriam s’est consolée avec d'autres. Son inconduite a été notoire, et elle est devenue le scandale de Magdala. Son mari est mort depuis.
Avec l'argent de sa dot qui était considérable elle vit ici somptueusement.
Or, il n'y a.pas deux mois, elle 4 éconduit tous les courtisans qui évoluaient autour d'elle, et changé radicalement de conduite.
Le dernier de ses admirateurs, élait un jeune commerçant grec, très riche. C'est celui-là même qui l’importunait de ses assiduités, et dont je l'ai délivrée comme je te l'ai raconté dans ma seconde lettre.
Quelle est l'explication de ce changement de conduite ? C’est ici que le mystère commence.
La belle Myriam a fait la rencontre du grand Prophète, et le premier regard qu'il a jeté sur elle, l’a toute bouleversée. C'était, m’a-t-on raconté, un regard accusateur, pénétrant, qui lisait jusqu'au fond de son cœur, et qui en sondait toutes les hontes ; elle a baissé les yeux devant ce regard qu’elle ne pouvait supporter, et elle a senti la rougeur brûler son front, si déshabitué de rougir.
Quand elle a relevé les yeux, le terrible regard du prophète était encore fixé sur elle, et la foule, qui l'avait remarqué, la regardait.aussi avec mépris. Elle s’est enfuie couverte de confusion, et depuis lors, elle revoit toujours, même en rêve, ce regard terrifiant de l’homme de Dieu. Elle a honte de sa conduite passée; elle souffre des douleurs intimes qu’elle n’a jamais connues auparavant; elle pleure toutes ses larmes, et elle veut que sa conduite future lui mérite le pardon du Prophète.
—Voilà ce que j'ai recueilli au sujet de ma belle Juive. Naturellement, je n’y comprenais rien, et
je me demandais ce qu'il y avait de vrai et surtout ce qu'il y avait de sincère en tout cela. Je n'étais pas assez naïf pour tout croire, et j'admirais trop la belle Myriam pour y renoncer facilement. J'ai donc voulu la revoir, et ça n'a pas été sans peine. Car sa porte est fermée à tout venant. Grâce à la complicité. de sa suivante, et en prétextant une affaire importante, j'ai pu avoir encore une entrevue avec elle.
Tout d'abord, je feignis d'ignorer entièrement son äistoire, et je lui exprimai mon admiration dans les termes les plus délicats et les plus voilés.
Je lui peignis toute la sincérité de mes sentiments, et j'implorai la grâce d’un sourire et d’une douce parole de celle qui m'avait conquis par ses regards, où se réflète unc candeur virginale.
Pendant que je parlais, elle avait tenu les yeux baissés. Quand elle les releva, ils exprimaient une tristesse profonde. Un sourires amer effleura ses lèvres, el elle me dit simplement: «Vous ne connaissez pas celle à qui vous parlez. Si vous la ‘connaissiez, vous éprouveriez d'autres sentiments, et vous tiendriez un autre langage. Si mes regards vous ont trompé, j'en suis vraiment fâchée, et je vous conseille de porter ailleurs un amour dont je ne suis pas digne, s’il est pur, et qui est indigne de vous, s’il ne l’est pas. Toute relation entre nous est impossible, et je vous demande comme faveur de ne plus jameis chercher à me voir.»
Elle se leva, comme Pour me signifier mon congé ; mais je la priai de m'entendre encore, et je lui dis:
—(Myriam, je vous connais, et je sais toute votre histoire; mais laissez-moi vous admirer n dépit de tout, et accordez-moi du moins un peu d'amitié.»
—Ah! vous connaissez mon histoire, reprit-elle en rougissant; et cette histoire au lieu de vous éloigner de moi vous rapproche. Eh bien, centurion, vous perdez l'estime que j'allais avoir pour Vous; mais vous vous trompez encore d'adresse ; la femme à qui vous offrez votre amour est morte, et soyez bien sûr qu'elle ne revivra plus. Si le souci de votre dignité ne vous fait pas voir dans mon passé un : obstacle entre nous, il me reste à vous apprendre qu'un amour inexprimable, et que vous ne sauriez pas comprendre, me sépare à jamais de tous les autres amours. Il est un être extraordinaire, que je connais à peine, et à qui j'ai donné mon âme -toute entière. Est-ce un homme? Est-ce un Dieu? Je l'ignore. Il ne m'a jamais adressé la parole, et je n'ai jamais effleuré seulement le bas de sa robe. Cependant, mon cœur est tout rempli de l'amour qu'il m'inspire, et toute ma vie lui appartient.
Un seul de ses regards a opéré en moi ce prodige, et je vous jure que Myriam n'aimera jamais aucun autre mortel,
Là-dessus, elle s'est levée, majestueuse et austère ; elle m'a tourné le dos, et s’est retirée dans
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ses appartements, pendant qu'un domestique venait m'ouvrir la porte extérieure. Mon cher Tallius, tu vas bien te moquer de moi, et tu auras joliment raison; mais avoue que mon aventure n'est pas banale, et qu'elle vaut la peine d'être contée. Si elle a une suite, je t'en ferai part.
12 janvier, 780—Magdala.