JESUS DE NAZARETH
CAÏUS À TULLIUS
Enfin, mon cher Tullius, j'ai vu le Prophète; je l'ai entendu prêcher, et j'ai pu admirer à Ja fois son éloquenee et la beauté de.ses traits, |
Je vais donc pouvoir te donner une idée de sa
parole, et ie dessiner son portrait.
Il y a plusieurs jours, à la tête de quelques légionnaires, j'étais allé faire une course du côté de Cana, en arrière de Capharnaüm lorsqu'au versant d'une montagne, je trouvai une grande foule d'hommes et de femmes, groupés et assis sur le gazon dans le plus religieux sijence. Sur un tertre élevé, j'aperçus le Prophète, tout de blanc vêtu, debout, majestueux et solennel, comme devait être leur Moïse sur les hauteurs du Sinai.
Je vis qu'il levait souvent les bras vers le ciel, et je compris qu'il adressait la parole à cette foule recueillie,
Je m’approchai pour écouter, et je me mélai aux auditeurs sans qu'aucun d'eux parût s’en apercevoir, tant ils étaient absorbés par les paroles du Prophète.
Eh! bien, sais-tu ce qu'il leur disait? J'ai noté moi-même quelques-unes des choses qui m'ont le plus frappé. Ecoute :
—“Bienheureux ceux qui ont l'esprit de pauvreté, parce que le royaume des cieux est à eux!
«Bienheureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre !
«Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
«Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la Justice, parce qu'ils seront rassasiés |
«Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde !
«Bienheureux les cœurs Purs, car ils verront
Dieu !
«Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la Justice, parce que le royaume des cieux est à eux!
Quelles paroles étranges, n'est-ce pas! et surtout quelles idées nouvelles !
Cela renverse tout l'enseigneirent de la sagesse humaine. C'est la contre-partie de toutes nos opinions et de tous nos sentiments.
Les heureux, selon nous, son! les riches, et non les pauvres, ceux qui s'amusent et non ceux qui pleurent, ceux à qui on rend justice, et non ceux qui sont persécutés pour elle!
Ceux qui possèdent la terre, à notre avis, ce ne sont pas les doux, mais les violents qui s’en emparent! Bienheureux sont ceux qui peuvent se faire justice eux-mêmes, et qui savourent les douceurs de la vengeance, et non ceux qui font miséricorde! Bienheureux non pas les purs, mais ceux qui peuvent s’accorder tous les plaisirs de l'amour et de la volupté !
Voilà la vraie sagesse humaine, celle qu'ont enseignée ct pratiquée tous les grands nkiiosophes de la Grece et de Rome.
Où donc le prophète de Nazareth a:t-il puisé une sagesse toute contraire? Et comment se fait-il que moi-même, Romain, j'aie goûté dans ses paroles je ne sais quelle saveur inconnue ? Notre génération décadente n'est pas habituée à ce langage, si différent de celui de nos orateurs et de nos poètes.
Et quel est ce royaume des cieux dans lequel tous les bonheurs appartiennent à ceux que nous regardons, nous, comme les vrais malheureux ?
Où est-il ce séjour idéal où régnera enfin la grande loi des Compensations, où seront consolés ceux qui pleurent, rassasiés ceux qui cherchent en vain la justice, comblés de félicité ceux qui ne rêvent que l'amour pur?
Il le sait, sans doute, Lui, Mais il me semble évident à moi, que ce royaume n'est pas celui d'Israël, ni aucun autre de ce monde.
C'est une religion nouvelle qu'il prêche, et une révolution sociale pacifique, en même temps que radicale et universelle.
Ce n’est pas seulement Je peuple Juif qu'il veut régénérer, c'est l'humanité toute entière.
Son œuvre ne sera Pas nationale, mais humanitaire. 1 laisse à qui ambitionne de les porter les sceptres et les couronnes; mais pour lui-même il rêve un autre idéal: Il veut répandre la lumière dans les intelligences, la foi dans les âmes, et l'amour dans les cœurs.
Voilà, si je ne me trompe, le rêve sublime de cet homme extraordinaire dont la doctrine éclipse absolument celle de Platon, et dont l'éloquence relègue Cicéron dans l'ombre.
Ce rêve est-il réalisable? A mon humble avis, il est absolument impossible, de toute impossibilité, si Jésus n'est qu'un homme!
Et que peut-il être autre chose? .
‘Tout ce que je dis là est bien pâle, comparé au discours que j'ai entendu. ;
Et puis, il faut le voir.
C'est un homme d'une haute taille, et d’une grande beauté virile, de cette beauté qui est faite de noblesse, de distinction, d'intelligence et de force.
Ses traits fort réguliers le font ressembler à sa mère, disent ses disciples. Il en a aussi le teint bruni, de cette nuance qui se rapproche de la couleur du froment pur.
Son front large est encadré d’une abondante chevelure dont la couleur châtain imite ces vins rouges du midifqui sont imprégnés de soleil.
Divisés par le milieu, ses cheveux descendent en boucles ondoyantes jusque sur ses épaules,
La barbe de même couleur, peu longue et taillée en pointe, forme avec la chevelure un cadre ovale qui fait ressortir l'harmonie de son visage.
Mais ce qu'il y a de plus remarquable et de plus caractéristique dans sa physionomie, ce sont les yeux. D'un bleu très foncé, ils ont la profondeur, l'éclat et le feu sombre de la vague phosphorescente.
On en supporte difficilement le rayon pénétrant. C'est comme une flèche de lumière qui transperce les cœurs, et qui en met à nu tous les recoins.
À ses heures de sainte colère, ils sont terribles.
C'est ce qui explique comment les vendeurs du Temple qui étaient nombreux et peu timides, se sont
enfuis devant lui seul sans tenter la moindre résistance. Ce ne fut pas le fouet qui les effraya; ils auraient pu riposter à coups de bâtons. Ce fut son regard terrible qui jeia dans leurs rangs une véritable panique.
Mais par un contraste merveilleux, ses yeux sont d’une douceur et d'une bonté qui enveloppent les cœurs, quand il est en présence des malheureux, des souffrants, et des pécheurs repentants.
Des rayons de grâce et de miséricorde en jaillissent alors, et répandent autour de lui un charme qui attire.
Le timbre de sa voix est sympathique, son geste naturel et sobre, ses attitudes toujours nobles.
Il est vêtu simplement, 1] porte une longue tunique de laine blanche, et, par-dessus, un manteau de couleur brune, ayant de larges manches, et dont il relève les pans pour les croiser sur la poitrine.
Sa tête est couverte d’un soudar, ou koufiéh arabe, c’est-à-dire, un fichu en soie, fixé au sommet de la tête par un cordon de laine, et dont les plis retombent sur le cou pour le protéger contre les ardeurs du soleil.
Des sandales en cuir retenues aux pieds par des lisières de toile les défendent contre les pierres et les ronces du chemin.
Tu vois, mon cher Tullius, que je n'oublie rien pour te faire connaître le prophète de la Galilée.
C'est que tout est remarquable en lui. :
ne laisse pas un nom glorieux dans l'histoi
re, c'est que l'humanité n'est
Vale.
1 mai, 781.—Magdala.
ENCORE MYRIAM CAÏUS OPPIUS À TULLIUS Mon idylle d'amour est bien finie; et son dé-
e blessure au cœur, te igmatique, après l'autre
Magdala, qui l'avait rencontré 80gue lui a donné un banq mandant de la garnison, j'a quand le Prophète entra,
avec la politesse froide et orgucilleuse qui distingue les pharisiens. Selon les usages .u pays, quand un personnage important recoit un hôte illustre sous son toit, ses serviteurs s’empressent autour de lui pour lui luver les pieds, et lui parfumer la barbe et les cheveux.
Simon n'observa pas ce cérémonial à l'égard de Jésus. Tout en se montrant son ami, il garda le morgue du pharisien, et ne reconnut pas la supériorité de son hôte.
Le Prophète ne parut pas s’en apercevoir. Il fut bon, condescendant, aimable, bienveillant pour tous, et il prit à table la place que Simon lui assigna. Plusieurs de ses disciples étaient avec lui.
Le dîner venait de commencer, lorsque je visentrer dans la salle, une femme vêtue de noir et voilée. Sa taille, sa démarche, son attitude me rappelèrent immédiatement Myriam; et quand prosternée aux pieds de Jésus, elle releva son voile pour ouvrir un vase de parfum et le répandre sur les pieds du Prophète, je la reconnus; c'était bien elle.
Tu sais que les Orientaux mangent comme les Romains, couchés sur le côté gauche autour de la table, les pieds en dehors. Myriam s'était mise à genoux sur le parquet, courbée sur les pieds du Prophète, et elle les arrosait de ses larmes. Puis elle les oignit d’un parfum de grand prix qui embauma toute la salle; et déroulant son opulente chevelure, elles les essuya de ses cheveux. Le : Prophète ne semblait pas s’en apercevoir; mais
nous étions {ous dans la stupéfaction, et note hôte surtout, était tout scandalisé.
Si Jésus de Nazareth était vraiment un prophète, Pensions-nous, il saurait que cette femme est une pécheresse, dont la vie a été un scandale, et il Ja repousserait avec mépris.
Simon allait sans doute intervenir, et mettre fin à cet incident qui choquait ses Convenances pharisaïques; mais Jésus le prévint,
— Simon, j'ai quelque chose à te dire :
«Un créancier avait deux débiteurs ; l'un lui devait cinq cents deniers, l'autre cinquante, (Comme ils n'avaient pas d+ quoi payer leur dette, il la leur remit à tous lee deux. Lequel l'aimera le plus?
— (Celui à qui il a le plus remis, je suppose,
répondit Simon.
; mais elle, elle
armes, et les a essuyés de ses
Tu ne m'as pas donné le baiser de paix,
mais, elle, depuis qu'elle est entrée, n’a cessé de me baiser les pieds. Tu n'aSpas versé de parfum sur ma têle ; mais elle en a répandu sur mes pieds. C'est Pourquoi, je te dis : « beaucoup de péchés lui sont remis Parce qu'elle a beaucoup aimé ; mais à celui qui aime moins, il est moins remis. »
Puis s'adressant à Myriam il lui dit : « Femme, vos péchés vous sont remis. »
Elle se releva, en renouant ses cheveux, et en jetant sur Lui un regard plein de confusion et de douleur.
—Il ajouta, sur un ton de douceur infinie :
« Votre foi vous a sauvée, allez en paix ». Myriam se glissa furtivement dans la foule, et disparat. Simon avait baissé la tête et réfléchissait. D'accusateur, il était devenu accusé, et tout en se révoltant contre la leçon qu’il venait de recevoir, il était bien forcé de s'avouer à lui-même qu'elle était méritée.
Myriam était une pécheresse sans doute ; mais lui n’était-il pas aussi un pécheur? N'avait-il pas beaucoup à se faire pardonner ?... Oui, certes, et Jésus venait de lui apprendre qu'il ne lui serait pas beaucoup pardonné parce qu'il n'aimait pas beaucoup.
Les autres convives, dont plusieurs étaient pharisiens, demeuraient étonnés et scandalisés. Dieu seul, murmuraient-ils entre eux, peut pardonner les péchés. Comment cet homme peut-il le faire. . .?
Le repas se termina presque en silence. Seul Jésus fit entendre sa parole onctueuse et persuasive. Il déclara qu'il était venu pour les pécheurs et non pour les justes. Il fit l'éloge de sa miséricorde et ajouta : «Ne condamnez point et vous ne serez point condamnés. Remettez et on vous remettra. Vous serez jugés comme vous aurez jugé les autres. En
sortant de la salle, il a jeté sur moi un regard
pénétrant qui m'a fait rougir, et je me suis dit en
l'observant : S'il est un hom
Puisse remettre les péchés
Cœur, c'est Lui,
Voici maintenant
ment i - i perbe villa, i ; elle a chargé
Simon e de Magdala d'en
distribu et elle est allée vivre
chez so à Béthanie, près de Jéru-
ublier cette femme étrange
Comme tu le vois, je vis dans un pays et dans Un temps qui sont pleins de merveilles.
1 juin 781.—Magdala.
CLOACA MAXIMA TULLIUS À Caïus
Tes lettres me Passionnent, et ton amour malheureux en est une page des plus délicieuses. En souffres-tu vraiment ? Je le présume : mais en tout Cas, je voudrais bien souffrir ainsi.
Avoir rencontré un idéal quelconque, et ne pas le posséder, c'est douloureux, je le comprends ;
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mais au moins cet idéal on l'a entrevu, on l'a aimé, on peut l'aimer encore idéalement. C'est ton cas. Le mien est bien plus triste; car la vraie douleur c'est de ne connaître aucun idéal, et même de n'y plus croire.
Ah! mon cher ami, quelle différence entre le pays que tu habites et Rome? C'est ici qu'il nous faudrait des prophètes et des Myriam; mais on en chercherait vainement dans la «via sacra », au Forum, ou sur les rivages du Tibre. Ce ne sont pas des prophètes qui parcourent la voie triomphale, et qui montent au Capitole. Ce n'est pas de Dieu qu'on parle dans la tribune aux harangues, et les femmes qui rôdent autour des Thermes ne voudraient pas imiter la vie nouvelle de Myriam!
Oui, tu vis dans un pays de merveilles; mais nous avons aussi les nôtres, qui sont d'une autre nature.
Tiberius a relégué sa mère Livie dans une espèce d'exil où elle est abandonnée; et c'est ainsi que ce fils, pour l'avènement duquel elle commit tant de crimes, est devenu son bourreau. ;
Je t'ai dit les rêves et les ambitions de Séjanus. Eh bien! mon cher Caïus, ce ministre puissant, ce dictateur tyrannique et cruel a trouvé plus fort que lui dans le divin Tiberius, et l’on dit que ses jours sont comptés.
De son île enchantée de Capri, le perfide empereur, n'aura qu'à envoyer au Sénat des instructions secrètes pour se débarrasser de lui. Le Sénat
répondra amen. Ce peuple qui acclamait hier le tout puissant ministre le vouera demain aux &émonies, et le jettera dans le Tibre!
Tu me chantes une idyle, et je te raconte des drames. Magdala n’est Pas une ville civilisée comme Rome,
Heureux ceux qui peuvent s'éloigner de notre Ville, si belle, si glorieuse jadis, et qui ressemble aujourd'hui à Ja « Cloaca Maxima ».…
4 juin 781.--Rome.