‹ Le centurion; roman des temps messianiquesChapitre 26 sur 71 · ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

ALEXANDRIE

Enfin, me voici sur cette terre d'Orient que j'ai tant désiré voir ; et c'est avec un intérêt absorbant que je parcours les rues de la grande ville égyptienne.

Je dis égyptienne, mais elle est plutôt grecque ou gréco-romaine. Ou bien encore, pourrais-je dire, elle est égyptienne par le peuple, grecque par les

arts et les lettres, romaine par le gouvernement politique et militaire. C'est aussi une émule de Rome en magnificence, et elle a comme toutes nos grandes cités coloniales son proconsul, son sénat, ses magistrats, ses grands dignitaires, de môme qu'elle a ses thermes, ses temples, ses cirques et ses théâtres.

Elle rivalise avec Rome par la science et les écoles, et elle possède les plus riches bibliothèques en manuscrits. La plus considérable qui contenait 750,000 volumes a malheureusement été brûlée au temps de Jules César. Mais Antoine a quelque peu réparé cette parte en donnant 200,000 manuscrits à la reine Cléopâtre.

Ce nom célèbre fait repasser dans mon esprit bien des souvenirs historiques; et nos grands Romains n'ont pas joué ici un rôle aussi glorieux qu'à Carthage.

Pompée, César, Antoine, ont été séduits tour à tour par cette ensorceleuse, et ce n'est pas sans émotion que j'ai vu les rivages témoins de la mort tragique de ces deux hommes puissants — Pompée et Antoine — qui auraient pu faire la gloire de leur patrie, et que l'amour a perdus !

Octave lui-même a failli être pris aux charmes de cette enchanteresse, et, s'il avait succombé, nous n'aurions pas eu VAugustus Imperator.

Etrange pouvoir que l'amour! Et que de ruines il peut causer quand il est mis au service du mal !

Le fondateur d'Alexandrie n'a pas assez résisté, lui non plus, à ses entraînements. Mais quel grand homme il fut 1 Je me demande si notre César l'a jamais égalé. Sa colossale ambition, qu'il ne put jamais satisfaire, fut la cause de sa perte. En douze ans, il était devenu le maître du monde. Mais il voulait toujours agrandir son vaste empire, et il n'avait pas encore pourvu au gouvernement des pays conquis lorsqu'il mourut à l'âge de 33 ans !

Le quartier égyptien d'Alexandrie est l'ancien village de RaJcôtis, où l'on retrouve encore les restes déchus du peuple des Pharaons. Un vieux temple de Sérapis, en ruines, y domine les autres édifices.

La partie moderne est la ville des palais, au centre de laquelle s'élève le Bruchéïon, dont la belle colonnade est d'architecture grecque. Quelques milliers de palais, avec autant de bains et des centaines de théâtres, des temples aux dieux de'^la Grèce et de Rome, des monuments, des statues, des obélisques, des hippodromes, font d'Alexandrie une grande cité, entourée de murailles et de tours.

C'est une civilisation nouvelle qui a succédé à celle que représentaient jadis Héliopolis, Memphis et Thèbes, dont les ruines gigantesques étonnent. Ptolémée Philadelphe et ses successeurs, qui ont régné sur l'Egypte pendant trois siècles après Alexandre le Grand, ont été les pères de cette

Grèce africaine, et Rome continue aujourd'hui leur œuvre.

Il y a aussi un quartier juif considérable à Alexandrie, et mon ami Gamaliel nous a été fort utile pour le visiter. Il est pauvre d'apparence, comme le Ghetto de Rome; mais les plus nombreux prêteurs d'argent sont là, ainsi que les bazars les plus riches. On y parle la langue hellénique plutôt que l'hébreu. 'L'Université, et sa vaste Bibliothèque, nous ont particulièrement intéressés. Gamaliel nous a fait voir les manuscrits originaux de la traduction grecque des Livres Saints juifs, qu'on appelle la version des Septante.

Les Juifs ont la plus grande vénération pour cette traduction, qu'ils croient même inspirée par Jéhovah ; et ils racontent que les soixante-douze savants juifs, auxquels ils l'attribuent, ont travaillé séparément, et que leurs traductions se sont trouvées identiques par miracle.

A l'Université, Gamaliel nous a présenté un Grec de grande distinction, qui est un savant helléniste, très éloquent, et qui a embrassé le judaïsme il y a plusieurs années. Il a émigré d'Athènes à Jérusalem. Il est devenu le disciple de Gamaliel l'Ancien, et docteur en Israël.

Depuis plusieurs mois, il travaille ici à une traduction en langue chaldaïque des cinq Livres de Moïse. Onkelos — c'est son nom — est un beau type grec, qui parle très bien le latin, l'hébreu et le chaldaïque. Il nous a raconté qu'il s'en retourne

à Jérusalem pour s'assurer de ce qu'il y a de vrai dans la rumeur que le Messie a fait son apparition en Galilée.

Il a décidé de voyager avec nous, et nous en sommes enchantés ; car il sait tant de choses, et il en parle si bien.

Gamaliel et lui viendront avec nous, visiter Héliopolis et Memphis. Ce sont les meilleurs compagnons de voyage que nous puissions désirer.

HELiIOPOLIS

Nous avons remonté le Nil en barque jusqu'à Héliopolis. Le voyage a duré toute une grande journée. Il aurait été plus long si nous n'avions pas eu l'aide d'un grand vent du nord qui enflait notre voile. Nos dix rameurs étaient heureux de se reposer, et de chanter des hymnes à Râ, le Dieu-Soleil :

« Hommage à toi, Râ,

Momie qui se rajeunit et renaît perpétuellement,

Hommage à toi, Râ,

Qui lances des rayons de vie pour les êtres intelligents.

Hommage à toi, quand tu circules au firmament,

Les dieux qui t'accompagnent poussent des cris de joie,

O bienfaisant, resplendissant, flamboyant !

Ceux qui jamais ne hâlent.

Armés de longues rames,

Manœuvrent ta barque.

Le ciel est en allégresse,

La terre est en joie

Pour rendre gloire à Râ-Karmakhis,

Lorsqu'ils le voient se lever dans sa barque...

Ces chants nous étaient traduits en grec par Onkelos ; et c'est en écoutant leur mélodie monotone que nous circulions rapidement tantôt au milieu des moissons qui bordent les rivages, et tantôt à l'ombre des palmùers. Les palmiers étaient surtout appréciés, car ils nous protégeaient contre les rayons du terrible Râ.

J'avais bien hâte de voir la ville du Soleil, Héliopolis. Car elle était jadis une des grandes capitales religieuses de l'Egypte.

J'ai interrogé Onkelos sur la religion des Egyptiens.

« Elle est bien nébuleuse, m'a-t-il répondu, et en pleine décadence.

Il est incontestable qu'à l'origine, ce peuple croyait à un Dieu unique, et que ce Dieu était le Soleil. Mais les nombreux nomes, ou provinces, qui composaient ce pays, lui donnaient des noms différents, et lui décernaient un culte sous des formes diverses.

C'est ainsi qu'on l'appelait, dans certains nomes, Phtah, ou Râ, et dans d'autres provinces Hor, Atoum, Thot, Osiris, etc., etc. Ces Dieux prenaient en même temps diverses formes, et se cachaient dans des corps de bêtes, de sorte que le

culte était décerné au Scarabée de Phtah, à l'Ibis de Thot, à l'Epervier d'Hor, au Chacal d'Anubis,au Bœuf d'Hapi, au Phénix, au Crocodile, au Serpent, etc., etc.

Mais il ne reste plus guère de croyants à toutes ces divinités dégradantes...

— Je comprends que toute cette mythologie grotesque, qui n'avait pas même, comme la nôtre, son côté poétique, soit tombée dans l'oubli. Mais leur Dieu unique, le Soleil, subsiste; et voyez comme il est beau.

— C'est vrai, repartit Onkelos ; et cependant il va lui-même disparaître bientôt.»

A ce moment, en effet, le soleil allait se cacher derrière les montagnes de la Lybie, et ses derniers rayons doraient une forêt d'obélisques qui se levait lentement à notre gauche au-dessus d'une grande plaine sablonneuse.

C'était la ville du Soleil.

Hélas! ce n'est plus qu'un amas de décombres. Ses nombreux obélisques, dont chacun rappelle un temple détruit, sont seuls restés debout, avec une partie des fortifications.

La plus majestueuse de ses ruines est le grand temple du Soleil, qui faisait la gloire de la ville célèbre. Les murs en sont lézardés et croulants par endroits ; mais la colonnade, l'architrave, et le pylône subsistent encore.

Les 365 statues qui l'ornaient, et qui ont été renversées et brisées il y a 30 ans, n'ont pas été

remplacées. Cette histoire est bien étrange. Un jour que les prêtres du Soleil offraient leurs sacrifices au dieu, une secousse terrible ébranla tout le temple, et toutes les statues symboliques représentant les 365 jours de l'année solaire furent précipitées de leurs piédestaux et fracassées.

On courut au dehors pensant assister à un cataclysme de la nature. Mais tout était calme et serein; et nulle part ailleurs le choc formidable que le temple avait éprouvé ne s'était fait sentir.

On vit seulement une pauvre famille de voyageurs qui s'en allait dans la rue qui longe le temple. Elle se composait d'une femme montée sur un âne, et portant un enfant dans ses bras, et d'un homme qui marchait derrière, armé d'un long bâton qui lui servait à aiguillonner la monture, et à soutenir sa marche un peu lasse.

Les paisibles et inoffensifs voyageurs traversèrent la ville, et s'arrêtèrent à un mille des portes, à l'ombre d'un grand sycomore.

L'homme, qui était un charpentier juif, se bâtit là une petite habitation avec des branches d'arbres, et y vécut deux ans avec sa femme et son enfant.

C'étaient les gens les plus paisibles du monde et qui vivaient dans l'isolement. La femme était très belle, toute jeune encore, et son enfant était tout son portrait.

On raconte à leur sujet toutes sortes de légeiides et de choses merveilleuses. Ce qui paraît certain, c'est qu'il n'y avait pas d'eau en cet endroit, et qu'à

l'arrivée de cette famille il jaillit du sol une source abondante et limpide qui coule encore.

Après deux années de séjour dans leur tente de feuillage sous le vieux sycomore, qu'on m'a montré, l'étrange famille se remit en miarche à travers le désert dans la direction du pays des Juifs, et n'est pas revenue dans la terre des Pharaons.

« Vous qui êtes un savant, ai-je demandé à Onkelos, connaissiez-vous cette histoire?

— Oui, j'ai entendu raconter cela, il y a plusieurs années ; et quelques Nazaréens rattachent ce fait à l'enfance de leur prophète. Ils prétendent se rappeler que sa famille a fait un séjour en Egypte il y a environ 30 ans, et que c'est au moment du passage de cet enfant, qu'ils croient être le Messie, que les fausses divinités du temple du Soleil auraient été renversées. L'enfant avait un peu plus de 2 ans, quand sa famille revint du pays des Pharaons, et se fixa à Nazareth. Mais tout cela me paraît légendaire. »

Page 1