‹ Le centurion; roman des temps messianiquesChapitre 38 sur 71 · LES AVEUX · texte numérisé non relu

LES AVEUX

Peu de temps après cette visite de Camilla à Myriam de Béthanie, le Procurateur décida d'aller passer une couple de mois à Césarée. Claudia Procla, Camilla et leur père le suivirent.

Le mois de juin de l'an de Rome 782 tirait à sa fin, et il faisait très chaud, dans toute la Palestine. Mais à Césarée la brise de mer vivifiait l'atmosphère, et de grands sycomores ombrageaient la Marina, qui longeait le rivage.

Caîus resta à Jérusalem, et fut ainsi séparé de Camilla pendant près de deux mois. Le gouverneur jouissait à Césarée d'une tranquillité parfaite quand Jérusalem était en paix.

Mais quand le mois de septembre arriva il se prépara à revenir dans la ville sainte. Car la fête des Tabernacles approchait, et les troubles populaires étaient toujours à redouter à l'époque de ces grands rassemblements de pèlerins à Jérusalem.

Caïus fut alors mandé de se rendre à Césarée avec quelques légionnaires pour faire escorte au

gouverneur et à sa famille au jour de leur retour à Jérusalem.

Caïus fut ravi, et dès le lendemain vers le soir, il arrivait à Césarée.

La journée avait été très chaude, et il se hâta d'aller sur la terrasse aspirer un peu l'air de la mer. Le soleil allait disparaître, et se plonger dans les vagues.

Son disque rouge se détachait en relief au bas de l'horizon, qui prenait des teintes de pourpre.

Caïus s'extasiait devant ce beau spectacle lorsqu'il aperçut une femme qui lui tournait le dos, appuyée sur un des piliers de la balustrade.

Elle aussi admirait la beauté du tableau, et la brise de mer soulevait les boucles flottantes de ses cheveux. Elle était trop absorbée dans sa contemplation pour s'apercevoir que quelqu'un s'approchait d'elle, et elle ne se retourna pas. Mais il la reconnut aisément. Quelle autre femme avait cette tête pleine de noblesse, cette distinction d'attitude, cette taille élégante et souple, que les derniers rayons du soleil encadraient d'un filet d'or?

— C'est l'Italie que vos regards contemplent au-delà de cette mer? dit Caïus en faisant un pas vers elle, et en la saluant.

— C'est Rome, répondit Camilla, en se retournant. Et, jetant sur Caïus un long regard — « Vous arrivez, dit-elle? Quelles nouvelles apportez-vous de Jérusalem?»

— Voulez-vous parler des nouvelles mondaines, politiques, militaires ou religieuses ?

— Parlez-moi de la question messianique. C'est celle qui m'intéresse le plus.

— Oh ! ce n'est plus une simple question. C'est un conflit des plus graves, une lutte implacable entre Jésus de Nazareth et le Sanhédrin.

— Et les disciples du Prophète sont-ils des hommes sur lesquels il puisse compter ? Ont-ils quelque science, quelque influence, quelques ressources pour établir quoi que ce soit ?

— Non. Ce sont de pauvres gens du peuple sans instruction, restés jusqu'à ce jour inconnus, et ne possédant aucun pouvoir sur l'opinion publique.

— Dès lors, il ne saurait compter sur eux pour faire .l'établissement qu'il annonce ?

— Evidenunent.

— Et lui-même devra le fonder pendant sa vie ?

— Il n'en aura pas le temps; car il a annoncé l'autre jour à ses disciples, qu'il allait venir à Jérusalem, et qu'il y serait mis à mort.

— Alors il laissera son œuvre à peine ébauchée, et il en confiera l'exécution à de pauvres ignorants qui sont radicalement impuissants à édifier quoi que ce soit ?

— Camilla, il ne faut pas juger cet homme, comme on juge les autres. Il est évident qu'il n'emploie pour réussir aucun des moyens connus jusqu'à ce jour par les sages et les habiles. Mais pourquoi ne pourrait-il pas renverser toutes les

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données de la sagesse humaine, comme il renverse les lois de la nature? S'il est Dieu, il doit prouver aux hommes sa divinité. Or, s'il fonde une œuvre durable avec les moyens et les instruments qu'il elnploie, il la prouvera bien mieux que par se^ miracles.

— Croyez-vous donc en sa divinité, Caïus ?

— Pas encore, mais je suis bien près d'y croire. Et vous ?

— Oh! moi, je ne le connais pas; mais j'éprouve pour lui une sympathie profonde. Il m'attire; et l'injustice des Pharisiens à son égard me révolte.

Que fait-il autre chose que du bien, partout où il passe ? Quels miracles fait-il qui ne soient pas des bienfaits?

— C'est bien pensé, Camilla, et je me réjouis de vous voir dans ces sentiments. Je craignais que vous ne fussiez entraînée dans le camp des ennemis du prophète par le gouverneur, par Gamaliel et surtout par Onkelos.

— Et pourquoi craignez-vous que je subisse l'influence de Gamaliel et d'Onkelos ?

— Parce que vous avez avec eux des rapports plus ou moins suivis, parce qu'ils ont de l'autorité dans les questions qui se rapportent au m/essianisme, et enfin, parce que...

— Eh! bien, quel est le troisième «parce que»?

— Parce que je sais qu'ils ont pour vous beaucoup d'admiration.

— S'il en est ainsi, c'est moi qui devrais avoir de l'influence sur eux, et non pas eux sur moi.

— Cela peut être réciproque.

— Qu'est-ce qui peut être réciproque ? L'influence ou l'admiration ?

— Les deux.

— Mais en quoi cela vous intéresse-t-il ?

— O Camilla, regardez cette mer immense dont l'horizon semble illimité. Nous ne voyons rien au delà; mais nous savons bien qu'il y a par delà une terre bénie, que nous aimons tous les deux, qui est notre commune patrie, qui a été le berceau de notre enfance, et dont le nom setil réveille en nous de chers souvenirs. Cela suffit pour que rien de ce qui vous concerne ne me soit indifférent.

— Mais pourquoi donc avez-vous tant tardé à nie rappeler ce lien de sympathie qui nous rapproche ?

— Dans nos campagnes militaires, il nous arrive quelquefois de rencontrer une ville dont nous croyons les portes ouvertes, tandis qu'elles sont en réalité fermées et défendues. Nous nous tenons alors, à distance.

— Mais je croyais qu'alors vous en faisiez le siège ?

— Oui, mais la position d'assiégeant est toujours difficile, et les opérations doivent être conduites avec une sage lenteur. C'était la tactique de notre Fabius.

— Et quelle est la conclusion de ce verbiage?

— C'est que je me suis conduit à votre égard

comme à l'égard d'une ville à prendre, et que ja cherche maintenant de quel côté je dois diriger les opérations du siège.

— Ne pensez-vous pas qu'il faudrait vous assurer d'abord si les portes sont au pouvoir de l'ennemi ?

— Ah ! Camilla, vous seule pouvez me le dire, et vous prenez plaisir à me torturer en me laissant dans l'incertitude.

— Eh! bien, Caïus, vous êtes en présence duns ville libre, mais dont les portes ne sont pas ouvertes à tout venant.

— Qu'elle soit libre, et que les portes puissent en être ouvertes par d'autres moyens que la violence, c'est tout ce que je désire.

— Et quels autres moyens employez-vous dans ce cas?

— Les négociations pacifiques.

— Qui vous conduisent à quoi?

— A une entente cordiale, et parfois même à une alliance.

— Je commence à croire que vous êtes plus diplomate que soldat.

— Je ne fais la guerre qu'aux ennemis de mon pays.

Camilla s'était mise à inarcher, en longeant la balustrade qui faisait face à la !mer. Caïus marchait à son côté, et tous deux cessèrent de parler. Leurs yeux ne sondaient pas la profondeur de l'Océan, mais celle de leurs cœurs.

Le soleil était couché, et la nuit étendait sur toutes choses son voile mystérieux, qui devenait de plus en plus sombre. La brise du soir soufflait à peine, et les flots chantaient pianissimo leur nocturne plaintif et monotone. Les orangers en fleurs parfumaient l'air, et les étoiles qui s^'allumaient au firmament jetaient sur les vagues des poignées de diamants.

Le silence des -deux promeneurs dura longtemps. Ce fut Camilla qui le rompit.

— Vous n'avez plus rien à me dire, Caïus, rentrons.

— Pas encore, Camilla, j'ai mille choses à vous dire.

— Dites-m'en une seulement.

— Oui, une seule, celle qui résume toutes les autres : Je vous aime, Camilla. Il y a longtemps que ce sentiment grandit dans mon cœur, et que ce mot veut s'échapper de mes lèvres. J'attendais l'heure propice, l'heure qui décide des destinées. Or, il me semble qu'elle est venue cette heure; si je croyais encore à nos Dieux, je dirais qu'ils l'ont préparée pour moi en ce jour, et je ne veux pas la laisser échapper.

Le poids qui comprimait mon cœur et qui l'empêchait de s'épancher, vous l'avez soulevé. Le bâillon qui me condamnait au mutisme, vous l'avez arraché. Puisque vous êtes libre, je le suis aussi. La liberté de ma parole dépendait de celle de votre cœur.

Je VOUS en prie, Camilla, s'il y a d'autres obstacles entre nous, ne me les montrez pas en ce moment; ne rompez pas le charme de cette heure délicieuse qui m'est donnée, où je puis enfin épancher mon cœur dans le vôtre, et laissez-moi l'espérance qui fait vivre l'amour.

— Je ne doute pas, Caïus, de la sincérité de votre aveu. Mais plus il est sincère, et plus il est ^rave dans ses conséquences. Vous l'avez dit, c'est une heure décisive, et peut-être une date qui fera époque dans notre vie. Trêve de badinages donc, et ne prononçons maintenant que de graves paroles.

Vous demandez que je vous laisse l'espérance. Et pourquoi vous l'enlèverais-je quand il me ssmble que tout nous rapproche: sentiments patriotiques, relations de familles, recherche d'une vérité supérieure à celle qui nous a été léguée, aspirations vers un idéal divin qui est encore pour nous l'inconnu.

Si cette communauté de sentiments et d'affections n'existe pas entre nous, c'est que je vous connais mal.

Je ne veux pas prononcer le mot amour, car il m'effraie ; et quand vous avez osé me dire « Je vous aime, Camilla», j'ai éprouvé un saisissement dont j'ai peine à me remettre. Il m'a semblé que vous m'cpuvriez la porte d'un monde inexploré^ sous des cieuxà la fois pleins d'étoiles et chargés de nuages.

Laissez-moi m'arrêter au seuil de cet inconnu, sur le rivage de cette mer qui a tant de mirages

décevants, et tant d'écueils célèbres en naufrages.

Eprouvons nos cœurs, Caïus ; ou plutôt, élevonsles au-dessus des horizons terrestres.

Mon cœur est libre, mais ma volonté est soumise à celle de mon père, et je ne veux rien dire de plus, avant de l'avoir consulté.

— C'est juste, et moi aussi je lui parlerai.

Vos paroles, Camilla, m'ont donné des ailes, et je vous suivrai dans les hauteurs lumineuses et sereines où vous planez.

Et si nous y rentontrons ce «Dieu inconnu» auquel les Athéniens ont élevé un temple, il sera notre Dieu. »

Tous deux rentrèrent. Deux jours après, ils partaient pour Jérusalem.

DE CÊSARÉE A JÉRUSALEM

Il fut bien agréable pour Caïus et Camilla ce petit voyage qui dura trois jours. Pilatus et son beau-père, Claudius, prirent les devants, et laissèrent en arrière Claudia et Camilla, qui désiraient s'arrêter à Sébaste et à Sichar. Caïus fut chargé de les accompagner avec quelques légionnaires.

La route traverse un pays accidenté, plein de souvenirs historiques, que le centurion faisait connaître à ses compagnes de voyage, et la température était délicieuse.

Deux légionnaires à cheval ouvraient la marche* Puis venaient le centurion et les deux dames qui chevauchaient de front. Cinq autres cavaliers suivaient.

De temps en temps ils s'arrêtaient dans les villages, et des Samaritaines leur apportaient à boire de l'eau fraîche et du vin, avec des oranges et des figues.

Camilla les interrogeait sur leurs familles, et sur leur manière de vivre ; et elle prenait un intéi et marqué à leurs réponses.

— Et le Messie? leur disait-elle ; l'attendez-'vous en Samarie ?

— Il est venu, répondaient-elles. Il a passé deux jours â Sichar, l'an dernier; et tous ceux qui l'ont entendu ont cru en lui.

— Mais que vous a-t-il enseigné ?

— Il a enseigné qu'il importe peu que l'on adore Dieu dans un lieu plutôt que dans un autre, à Jérusalem plutôt que sur le mont Garizim ; mais qu'il faut l'adorer en esprit et en vérité.

Tout cela intéressait vivement Camilla.

De son côté, Caïus débordait d'allégresse de voyager en si aimable compagnie. Claudia et Camilla étaient d'excellentes écuyères, et Caïus se laissait parfois devancer pour admirer leur élégance à cheval. Puis il les rejoignait pour leur faire observer les beautés du pays qu'ils traversaient.

— Cependant, disait Camilla, nos paysages d'Italie sont encore plus beaux.

— Peut-être, mais ceux-ci ont à mes yeux aujourd'hui un charme inaccoutumé. Voyez ces coHines ondulées qui tressaillent sous les caresses du soleil. Admirez ces reflets de lumière fondus dans les lointains bleus. Etudiez du regard l'architecture de ces grands arbres qui bordent notre route, et qui réunissent tous les styles d'arcs, de chapiteaux et de volutes. Jamais je ne me suis senti aussi épris des beautés de la nature.

— Alors faites-nous des vers; vous me paraissez en veine. Chantez-nous les rivages enchanteurs de Magdala, et la belle Myriam.

— Ne vous moquez pas de moi, Camilla. Magdala avait ses beautés; mais j'y étais solitaire. Nul cœur n'y battait à l'unisson du mien.

Aujourd'hui, je ne me sens plus seul. Entre les beautés de la nature et moi un lien sympathique existe, et c'est vous qui le créez, ce lien....

— Oh! s'écria Claudia, voyez donc la belle ville qui surgit à l'horizon! C'est comme une immense pyramide de pierre.

— C'est l'ancienne Samarie, dit Caïus, qu'Hérode le Grand a réparée, agrandie et embellie, et qu'il a nommée Sébaste, en l'honneur d'Auguste.

De l'endroit où nous sommes, elle présente, en effet, l'aspect d'une pyramide. Car elle est bâtie sur une montagne qui a 600 pieds de hauteur, et dont la cime est couronnée par la citadelle, et par un temple en l'honneur d'Auguste.

L'ancienne Samarie était la capitale du royaume

d'Israël. Elle eut ses jours de gloire, mais ils finirent d'une façon tragique. Sous le règne d'un roi impie, qui se nommait Achab, elle abandonna Le culte de Jéhovah; et elle éleva un temple à Baal à l'endroit même où vous apercevez maintenant celui d'Auguste.

Jéhovah fut patient. Mais à la fin il châtia Israël. Les Assyriens furent les instruments de sa justice. Salmanasar détruisit Samarie, et emmena les tribus schismatiques en captivité. Tout ce beau pays se trouva désert, et "des colons de la Perse et de la Médie vinrent s'y établir. Ils y apportèrent leurs idolâtries, pendant que les Israélites qui avaient échappé à la captivité persistaient dans le schisme.

Peu à peu ces races diverses se fusionnèrent, et tout en gardant certaines superstitions et pratiques idolâtriques, les nouveaux Samaritains prétendirent embrasser la religion de Jéhovah. l's offrirent même de contribuer à la construction du temple de Jérusalem. Mais les Juifs les repoussèrent avec mépris. Alors ils bâtirent eux-mêmes un temple à Jéhovah sur le mont Garizim; et, depuis lors, Samaritains et Juifs se sont toujours traités en ennemis.

— Votre histoire est bien intéressante, Caïus; ce n'est pas ma sœur et moi qui donnons de l'attrait à ce beau pays, mais c'est vous, qui nous en révélez si bien l'intérêt historique.

— Je ne demande qu'une chose : c'est de vous

être agréable, et de vous faire partager mon allégresse.

La petite caravane était arrivée à Sébaste.

Ils visitèrent l'acropole, le temple d'Auguste les fortifications, où ils eurent la joie de trouver un bon nombre de soldats romains, jet les ruines da l'antique Samarie. Mais ce fut la situation pittoresque de la ville nouvelle qu'ils admirèrent davantage.

Le soleil baissait rapidement à l'horizon. Les voyageurs remontèrent à cheval et traversant la vallée qui s'étend de l'ouest à l'est entre le mont Garizim au sud et l'Hébal au nord, ils arrivèrent à Sichar, ou Sichem. Ils y trouvèrent avec peine une hôtellerie convenable, et ils y passèrent la nuit.

Le lendemain matin, trois âniers étaient à la porte de l'auberge, avec leurs petits ânes gris, tout sellés. C'était Caïus qui les avait loués pour faire l'ascension du Garizim. Claudia et Camilla trouvèrent l'idée ingénieuse, et furent charmées. Les petits ânes étaient joliment harnachés, et portaient sur leurs têtes des cocardes rouges avec des clo-. chettes. Les selles en cuir brun étaient recouvertes d'un coussinet en damas de soie rouge.

On prit le déjeimer, qui fut très gai, et l'on se mit en route.

La vallée de Sichem est la plus riante des oasis dans cette terre d'Orient qui a presque partout l'aspect d'un désert. C'est elle que Moïse devait apercevoir dans ses visions prophétiques, quand il

décrivait la Terre Promise avec tant d'enthousiasme. Placée entre le mont Hébal, qui la protège contre le vent du nord, et le Garizim qui lui verse des eaux abondantes, elle ressemble à un berceau; et le soleil la réchauffe tout le jour depuis son lever jusqu'à son coucher. Les Samaritains croient qu'elle fut le paradis terrestre, où Dieu plaça le premier homme.

Camilla se sentait envahie par le bonheur de vivre, et par une gaîté d'enfant. Aiguillonné par l'ânier, son petit âne trottinait joyeusement en avant des autres. Alors, elle leur criait en riant: hâtez-vous donc, festinate ! Claudia pressait sa monture, et prenait les devants à son tour. Caïus restait au côté de Camilla, et lui disait : C'est ainsi que je voudrais faire le voyage de la vie.

— A dos d'âne ? demandait Camilla, avec un éclat de rire.

— Oh! non, les ânes vont trop vite. C'est à pied, à pas lents, que je voudrais cheminer à vos côtés, afin que le voyage durât longtemps, longtemps...

— Mais le chemin de la vie n'est pas toujours aussi beau que celui-ci.

— Ne m'ôtez pas mes illusions. Voyez commie elle est belle et riante cette vallée tranquille qui est maintenant tout entière sous nos yeux, avec ses grandes futaies d'où monte la chanson de la vie et de l'amour. Il me semble qu'elle est l'image de notre avenir.

— Vous êtes bien sentimental, et bien poétique aujourd'hui. Laissez parler l'historien à la place du poète, et dites-nous plutôt quelques-uns des grands souvenirs historiques de cette harmonieuse et fertile vallée.

— Je veux bien, répondit Caïus, et ils s'arrêtèrent tous les trois au bord de l'escarpement de la montagne. '

— Les plus anciens souvenirs que je pourrais évoquer, dit Caïus, remontent à 2000 ans. C'était le patriarche Jacob qui était alors le roi-pasteur de toute cette contrée, et son histoire est pleine de péripéties et de scènes dramatiques qu'il serait trop long de vous raconter. Je pourrais vous parler aussi de son fils Joseph qui fut trahi et vendu par ses frères, emmené en Egypte, et qui y devint l'intendant d'un des Pharaons les plus puissants. Son tombeau est là-bas, au fond de cette vallée.

Mais j'aime mieux évoquer un souvenir moins antique, dont vous admirerez comme moi la grandeur. Il remonte encore à quinze siècles cependant, sept siècles avant la fondation de Rome.

Josué avait achevé la conquête de la Terre Promise, et suivant les instructions qu'il avait re^iues de Moïse, il voulut qu'Israël renouvelât l'alliance qu'il avait faite avec Jéhovah. Il amena les douze tribus, formant une armée de 600,000 hommes, dans cette vallée, au fond de laquelle il avait placé l'Arche d'alliance. Il rangea six tribus formant trois cent mille hommes sur le flanc du mont

Hébal, et les six autres tribus en face, sur la pente du Garizim. Lui-même prit place sur une estrade, à côté de l'Arche d alliance entourée des prêtres et des lévites.

Puis, se tournant vers le mont Garizim, il annonça au peuple à voix haute douze bénédictions promises par Jéhovah, si Israël observait ses com!mandements.

Voici quelles étaient les deux premières :

« Si tu obéis à la voix de Jéhovah, ton Dieu, tu seras béni dans la ville, et tu seras béni dans les champs.

«Béni sera le fruit de tes entrailles, et le fruit de ton sol, et le fruit de tes troupeaux. »

Et à chacune de ces bénédictions, les six tribus du mont Garizim répondaient par un grand cri: Amen.

Et se tournant alors vers le mont Hébal, Josué prononça douze malédictions contre les violateurs de la Loi :

« Si tu n'obéis pas à la voix de Jéhovah, ton. Dieu, tu seras maudit dans la ville, et tu seras maudit dans les champs.

«] Maudit sera le fruit de tes entrailles, et le fruit de tes terres, et le fruit de tes troupeaux»...

Et les trois cent mille hommes du mont Hébal répondaient à chaque malédiction par le même cri unanime : Amen.

— Quel meneilleux spectacle ce devait être! dit Camilla.

— Que c'était grand, et imposant, et solennel! ajouta Claudia.

— N'est-ce pas, reprit Caïus, que cette vallée et ces montagnes méritaient une visite?

— Oh ! oui, dit Camilla, et nous ne savons comment vous remercier.

Au sommet de la montagne, ils trouvèrent les ruines de l'ancien temple, et l'autel sur lequel les Samaritains venaient encore offrir des sacrifices. Ils promenèrent leurs regards sur toute la contrée environnante depuis le Jourdain jusqu'à la Méditerranée, et ils redescendirent dans la plaine, au pas prudent et sûr de leurs ânes.

Caïus les conduisit alors au puits de Jacob.

— Quel est ce puits ? dit Camilla, et pourquoi nous arrêtons-nous ici ?

— C'est le puits creusé il y a 2000 ans par le patriarche Jacob, l'un des ancêtres de Jésus de Nazareth; et c'est ici que le Prophète a commencé^ l'année dernière, ses étonnantes prédications.

Caïus raconta alors à ses compagnes de voyage la rencontre de Jésus avec la Samaritaine Photina en cet endroit, et la conversion des Sichémites.

Les deux femmes écoutèrent ce récit avec un intérêt mêlé d'une vraie émotion. Claudia s'éloigna de quelques pas pour cueillir des fleurs qui brillaient dans l'herbe; et Camilla s'assit sur la margelle du puits en disant :

Elle est bien heureuse, cette Photina, d'avoir reçu le «don de Dieu.»

— Vous aussi, Camilla, vous le recevrez quand l'heure sera venue. Il arrive tant de choses qu'on ne peut prévoir. Je ne l'ai jamais prévue, mais bien désirée, cette rencontre exquise qui m'est jdonnée aujourd'hui, auprès de ce puits qui fut témoin jadis de tant de serments d'amour.

Je puis à peine balbutier mes sentiments pour •vous, Camilla; mais vous les comprenez mieux sans paroles...

— Ne parlez pas. Un jour, j'espère, nous nous retrouverons au bord du Tibre, dans cette Rome que nous aimons tous deux, et nous aurons peutêtre alors le même Dieu, comme nous avons la même patrie.

— Quel sera ce Dieu? Jai le pressentiment qu'il sera Celui qui s'est assis où vous êtes, et qui enseigne la religion d'amour, et l'adoration en esprit dans tous les lieux, dans toutes les langues, et chez tous les peuples.

Camilla avait baissé les yeux, et une larme était tombée sur sa main. Caïus saisit cette main, et la baisa : <; Si toutes les larmes avaient cette douceur, ce serait un bonheur de pleurer, » dit-il.

Camilla eut un sourire d'allégresse suave.

Pendant la soirée, Caïus réussit à trouver Photina, et l'amena à l'hôtellerie. Claudia et Camilla lui firent raconter son entrevue avec Jésus de Nazareth, et leur émotion fut grande.

— Avec quel bonheur je vais revoir le Prophète, dit la Samaritaine en terminant ! Nous partons

demain en caravane pour Jérusalem, où nous assisterons à la fête des Tabernacles, et Jésus y vien dra certainement. »

Le lendemain vers le soir, Claudia, Camilla et Caïus rentraient à Jérusalem, par la porte de Joppé.

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