Le cerisier fleuri
La Collection des Portes français de t étranger a été fondée dans le but de rassembler les écrivains qui, dans tous les pays de l'univers, se servent de préférence de notre langue pour donner aux productions de leur imagination un vêtement de beauté et de pérennité. Par cela môme, ces contrées sont des territoires de belles-lettres dépendant de la France, et auxquels Paris, capitale cérébrale et point sonore du monde, doit accorder son prote< torat intellectuel.
En faisant élection de la Belgique, nous avons eu le bonheur de débuter avec éclat, par des œuvres de choix, dont la critique a été unanime à proclamer la puissance et l'originalité. C'est ainsi que dans la Nuit d'Iwan Gilkin, le premier volume en date, on a été frappé par l'opulence de la versification et la vigueur de l'inspiration. Ensuite, la Cithare de Valère Gille a émerveillé les connaisseurs par la pureté classique de la forme et la beauté sereine de ses odes anacréontiques. Enfin, sont venus les Héros et Pierrots d'Albert Giraud, aux allures grandioses et pittoresques, aux vers acérés et impeccables; et récemment a paru une seconde œuvre, somptueuse et chatoyante, de Valère Gille, le Collier d'opales.
Aujourd'hui, nous persévérons dans notre entreprise, en publiant de l'auteur passionné de la Nuit, un recueil nouveau. Sous le souffle léger et printanier qui l'anime, on y trouvera un contraste inattendu et charmant avec l'âpre té et la profondeur de son premier ouvrage. Le Cerisier fleuri, intermède et récréation à des conceptions plus sévères, plaira surtout par la fraîcheur des idées, la grâce et la souplesse de la facture.
Ainsi qu'on le voit, tous ces écrivains français de l'étranger défendent brillamment chez eux notre belle langue ; ils ont droit, en conséquence, à tout notre appui. Nous devons les traiter comme les enfants éloignés, mais légitimes, de la pensée de notre France bien-aimée. Né à Bruxelles n i858, Iwan Gilkin est devenu, d'ailleurs, l'un des maîtres de la poésie française, non seulement en Belgique, mais aussi chez nous. Et à ces titres divers il mérite, sans conteste, sa renommée grandissante.
N'oublions jamais que notre langue est battue en brèche par les efforts énergiques et permanents de l'Allemagne et de l'Angleterre. C'est donc faire acte des plus utiles et des plus pressants que de soutenir les variants de lettres qui, dans leur pays, la cultivent avec tant de maîtrise. L'Académie française, en couronnant la Cithare de Valère Gille, a formulé avec raison par la voix retentissante de son illustre rapporteur, M. Gaston Boissier, l'engagement suivant : « L'Académie sent bien qu'elle i ici un devoir à remplir. Il faut qu'elle tende la main à ces amis, à ces Français du dehors qui n'ont pas désespéré du génie de la France, et, malgré ses malheurs, lui restent fidèles. C'est un devoir auquel elle ne manquera pas. »
Dans les départements et à Paris, mes concitoyens ont bien compris, le leur côté, l'esprit qui m'animait. En me maintenant leur sympathie, în continuant d'acquérir les recueils de poètes français de l'étranger, ils éprouveront l'exquise et double jouissance de faire preuve d'un goût lélicat, et de contribuer, pour leur part personnelle, au développement le l'influence française à l'extérieur.
Georges Barral Paris, ce 3i mai 1899.
Bruxelles — Imp. Ve Monnom, 32, rue de l'Industrie.