‹ Le chale noirChapitre 1 sur 1 · MELINE, GANS ET C*«, LIBR.-ÉDITEURS · texte numérisé non relu

MELINE, GANS ET C*«, LIBR.-ÉDITEURS

LITOCRIfB» I LBIPBIO*

NÈME MAISON. I J.P. MELIRB.

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^WYO^

Si jamais vous passez rue Lemercier, aux Batignolles , regardez la porte au-dessus de laquelle on lit le numéro 50 [his) ; cette petite porte verte, de modeste apparence, quoiqu'elle ait été restaurée depuis peu, sert d'entrée à un étroit jardin , sec et stérile, fermé comme un préau entre quatre murs. Au fond, une maisonnette basse, assez délabrée, s'adosse à une grande muraille blanche h la-

quelle le soleil prête pendant l'été un éclat insupportable. Sept ou huit arbustes rabougris, une petite allée, quatre bordures de buis entourant quatre carreaux mal bêchés , forment tout l'ornement de ce jardinet. La maison est plus triste encore : elle n'a qu'un étage et se compose de quatre pièces. Sous les fenêtres, dans un recoin, ou avait autrefois disposé , à l'aide de quelques treillages , une sorte de volière dans laquelle vivaient des poules. Cette description serait un singulier début pour une idylle, et, si j'inventais un roman, je choisirais un autre cadre ; mais je n'invente rien. Je veux vous conter une simple histoire, à laquelle la vérité seule peut donner quelque intérêt , et cette maisonnette, qui a changé de maîtres, et où nul assurément ne sait ce que je vais vous dire, en fut d'abord le théâtre.

Il y a quelques années, un jeune homme, nommé Gaston de Charleval , allait voir aux Batignolles une femme qui, je vous le. dis

franchement , avait été la maîtresse d*un de ses amis et à laquelle il portait une lettre. Ce jeune homme était venu par l'omnibus, et il ne savait trop comment trouver la maison qu'il cherchait, dans ce faubourg qu'il ne connaissait pas et qui ressemble à une ville de province. Après avoir marché quelque temps, il hésita à prendre la rue Saint-Louis ou à suivre la rue des Dames. Cette indécision fut courte; il prit, sans trop savoir pourquoi , la rue Lemercier ; le sort le voulait ainsi. A quoi tiennent pourtant nos destinées! Si Gaston de Charleval avait suivi droit son chemin, il aurait également trouvé la personne qu'il cherchait, et, sa lettre remise, il eût repris, sans plus songer aux BatignoUes , la route de Paris ] en tournant à gauche, au contraire, il fit un premier pas vers une série d'événements inattendus qui devaient pendant quelque temps jeter dans sa vie de graves complications.

La rue Lemercier est silencieuse et près-

que déserte ; elle conduit dans les champs , si toutefois l'on peut donner le nom de champs à ces espaces crayeux qui environnent les faubourgs de Paris. Arrivé à quelques pas de la maison dont je vous ai parlé , Gaston vit la petite porte s'ouvrir et une jeune fille, vêtue d'une robe de barége bleu, coifiFée d'un chapeau de paille, en sortit. Elle fut aussitôt suivie d'un petite chèvre blanche, grosse à peine comme un chien, qui passa la porte à son tour en gambadant de la façon la plus singulière et suivit sa maîtresse, qui se dirigea vers l'esplanade. Gaston, fort étonné de cette apparition et très-alléché par la tournure de la jeune fille, prit la même route que le chevreau. Ils arrivèrent en deux minutes les uns et les autres vers un terrain vague où croit à grand'peine une herbe jaunie , souvent foulée, et qu'entourent de distance en distance de hautes maisons carrées et blanches comme des dés & jouer. D'autres chèvres, gardées par des enfants, étaient là qui

paissaient de leur mieux. On a, dans les faubourgs de Paris , la passion des bétes , et je vous défie d*y trouver la moindre touffe d'herbes qui n'ait sa chèvre , ou , si la touffe est trop petite, son lapin. Le chevreau alla se mêler à ses pareils, et la jeune filte s'assit sur un des bancs de fonte qui entourent l'esplanade. Elle tira de son cabas un de ces romans jaunes, salis, usés au coin, qui sentent d'une lieue le cabinet de lecture, et se mit à lire. Ga^on l'examina en connaisseur, tout en continuant de marcher : elle paraissait avoir à peine dix-huit ans; elle était petite et mince sans être maigre, très-fraiche sans être trèsjolie. Elle avait les cheveux châtains, les yeux bleus. Dans sa toilette comme dans sa personne , un observateur tel que Gaston pouvait trouver à première vue un singulier mélange de grâce et de mauvais goût, de recherche et de pauvreté. Son chapeau de paille , beaucoup plus élégant que sa robe , était paré de rubans violets qui juraient un

peu avec la couleur bleu pâle de l'étoffe de barége; son mantelet de taffetas noir eût exigé mieux que des gants de filoselle recousus au pouce : tout en elle cependant était avenant et propre , et ses petits pieds , chaussés de souliers lacés comme ceux d'un enfant, avaient, dans leur inélégante chaussure , une bonne grâce qui manque souvent aux brodequins de soie recouvrant les pieds d'une femme à la mode. Sa physionomie était aussi plus jeune que naïve , et son attitude , quoique simple en apparence, n'était pas exempte d'une certaine affectation. Elle feignait de lire avec un intérêt que le livre jaune ne comportait probablement pas, et la situation moins encore. Gaston avait surpris un regard furtif qui l'avait éclairé à cet égard ; il savait à n'en pouvoir douter qu'il avait été remarqué par la jeune fille , et il devina sous son attention studieuse une coquetterie qui, loin de le décourager, l'enhardit; il se dirigea de son côté. Comprenant

qu'il s'avançait vers elle, la jeune fille un peu embarrassée appela son chevreau.

— Djali ! Djali! s'écria-t-elle (car, à cette époque ou Notre-Dame de Paris était encore dans sa vogue, toutes les chèvres un peu civilisées se nommaient Djali }.

Le petit chevreau vint en gambadant à l'appel de sa maîtresse. Gaston s'approcha , sa lettre à la main.

— Pourriez-vous me dire, mademoiselle, où est la rue Saint-Louis? demanda-t-il en saluant avec politesse.

La jeune fille, souriant à demi, le regarda en se pinçant les lèvres d'un air digne.

— En face de vous, monsieur, et la première à droite , répondit-elle en grasseyant un peu à la manière des Parisiennes.

En ce moment, le chevreau blanc vint tète baissée se jeter entre les jambes de Gaston.

— Quel joli petit gardien vous avez là ! dit le jeune homme.

•— C'est un amour, reprit la jeune fille en embrassant son chevreau.

Elle était fort gracieuse ainsi ; ses joues s'étaient empourprées, et sa petite taille trouvait son compte k se débarrasser du mantelet noir. Un compliment très-banal tressaillit dans l'esprit de Gaston, mais il se rappela tout à coup une caricature qui représente un conscrit courtisant une bonne dans un jardin public, et il se ti^ouva si ridicule , qu'il garda pour lui sa phrase ; il salua donc et s'éloigna. Arrivé au coin de la rue Saint-Louis, il se retourna. La jeune fille s'y attendait , elle le regarda avec un franc sourire qui mit à jour des dents très-blanches. M. de Gharleval se mit à rire aussi et continua son chemin.

— Voilà , pensa-t-il , une drôle de petite bergère , et je repasserai par ici.

C'était rue Saint- Louis que demeurait madame Levert, cette personne que venait chercher Gaston. Vous définir madame Levert

me parait peu nécessaire, et ce me serait d'ailleurs fort difficile. Je vous ai dit ce qu'elle avait été; vous avez sûrement des préventions contre elle , et vous n'avez pas précisément tort. Permettez-moi cependant de vous dire, madame, que, dans le monde où vous vivez , on a sur l'amour des idées trop exclusives. Entre les liaisons élégantes, nées dans certains salons, liaisons bientôt acceptées, quelquefois honorées , et les plaisirs grossiers de la rue , les femmes comme vous n'admettent rien ; elles ont tort et elles oublient une longue catégorie. C'est justement entre ces deux extrêmes que les hommes , à tort ou à raison , dépensent le plus beau temps de leur vie et le meilleur de leur cœur. Madame Levert appartenait précisément à cette classe intermédiaire qui ressemble, au fond, à la portion la moins sévère de la société par ses habitudes et ses penchants, mais qui se rattache de loin par quelques liens très-compliqués h un monde tout

différent. C'était une femme d'un «< certain âge , » c'est-à-dire d'un âge incertain ; elle avait été fort belle , et il lui en restait quelque chose. Élevée à Saint-Denis, elle avait des {H*é(entions à l'orthographe, même à l'esprit, et elle les justifiait ; enfin , biea qu'elle vécût seule, elle avait, ou avait eu , quelque part un mari. Dans la société dont elle avait adopté les mœurs faciles, avoir un mari vraisemblable est un rare et précieux privilège qu'elle avait aisément exploité. Gela lui donnait une situation exceptionnelle dans laquelle elle se renfermait avec une certaine habileté. Le monde est ainsi fait, qu'un jeune homme n'ose pas s'avouer amant d'une femme absolument libre , tandis que , pour peu que la femme soit mariée , il trouve sa conquête fort honorable. Gaston avait connu madame Levert quelques années auparavant ; il la revit un peu déchue de son ancienne splendeur, mais élégante encore dans un appartement plus simple. A l'apparition des

premières rides, elle avait passé la barrière; elle devait gagner la province au premier cheveu blanc , quitte à poursuivre plus tard le cours de ses triomphes à Saint-Pétersbourg ou à Vienne. C'est l'itinéraire invariable des déesses célèbres de notre temps.

Gaston était suffisamment riche , jeune , indépendant , joli garçon , il avait toutes les qualités requises pour plaire à madame Levert ; aussi fut-il merveilleusement accueilli. Un instant on parla de l'ami qui allait se marier et de son message.

— C'était un bon garçon, dit simplement madame Levert , parlant de lui à l'imparfait comme s'il était mort, et il n'en fut plus question.

Gaston n'aspirait point à l'héritage de son ami , et , tout en considérant les nattes trop artistement tressées de madame Levert , ses joues plus roses que nature , il se rappela le frais visage et les yeux bleus de la jeune fille au chevreau.

— Madame , dit-il tout à coup , je veux vous faire une confidence. Depuis un quart d'heure je suis en train de devenir amoureux.

— Ah bah ! dit madame Levert qui arracha une rose dans sa jardinière et la respira en souriant.

Gaston, sans paraître remarquer ce petit manège, raconta sa rencontre et décrivit l'élégante bergère avec beaucoup d'entrain.

— Bon, dit madame Levert en l'interrompant avec un peu de dépit , vous me parlez de la petite £smeralda; bien d'autres que vous l'admirent et l'admireront en pure perte. Aline Dubois est ma nièce, monsieur, ce fruit vous est défendu.

— Je n'en doute pas , madame , et c'est pourquoi je le trouve attrayant.

— Au reste , continua madame Levert se ravisant, je ferai part à Aline de votre admiration. Elle dine chez moi ce soir avec sa mère.

Gaston se leva. Il alla déposer sur un fauteuil sa canne et son chapeau ; puis il éta ses gants.

— Et moi aussi, madame, dit -il en se rasseyant, je dînerai chez vous, si vous voulez bien me le permettre.

Madame Levert se mit à rire , se récria , prétendit que jamais on n'avait vu pareille impudence ; puis elle ajouta que son diner ne valait rien , qu'il se composait d'un simple haricot de mouton. Gaston déclara qu'il avait pour ce plat une telle adoration que cela seul le déciderait à rester, quand même il ne serait question ni de la jolie nièce ni de sa vieille amitié, et il baisa galamment la main de madame Levert. Le moyen de renvoyer les gens de cette espèce? Il fallut sourire, et Gaston resta. Une heure se passa en conversations fort entrecoupées, car madame Levert se levait souvent pour surveiller sa cuisinière et augmenter son menu. Au

bout de ce temps, on sonna ; la porte s'ouvrit,

et madame Dubois parut, suivie de sa fille.

Madame Levert, selon Tusage des femmes dont le teint n'a rien & gagner à la grande lumière, entretenait dans son salon un galant demijour. Gaston , qui s'était levé à l'approche des deux nouvelles convives, ne fut pas aperçu par elles dans le premier moment.

Il attendit que la maîtresse de la maison le présentât solennellement à sa sœur. Mademoiselle Aline , reconnaissant alors son interlocuteur de l'esplanade , rougit jusqu'au blanc des yeux en le saluant à son tour avec embarras ; puis il passa comme un frémissement d'inquiétude sur son visage, et elle regarda brusquement sa tante et sa mère.

Aucun de ces mouvements presque imperceptibles n'échappa à Gaston ; il les recueillit à la hâte, quitte à chercher à les interpréter plus tard.

Le dîner fut d'abord assez triste. On était de part et d'autre fort contraint , comme il arrive toujours entre gens qui ne se connais-

sent pas , qui s'étudient et qui prennent un masque pour cacher leur véritable visage.

Madame Levert éprouvait les anxiétés d'une maîtresse de maison qui redoute le jugement d'un hôte difScile. Madame Dubois ressemblait à sa sœur. C'était une de ces personnes qui, pour prouver qu'elles connaissent le monde et les belles manières , mangent avec leurs gants, parlent avec aisance de leur u cachemire » et appellent négligemment le vin de Champagne « du Champagne. » Ce sont là de minimes peccadilles , et l'usage tolère de plus criants abus; mais rien ne révolte aussi cruellement le goût d'un homme du monde que ces barbarismes qui servent de véritables pierres de touche dans la société où il vit. Ces notes fausses lui déchirent le tympan ; elles lui révèlent des incompatibilités sociales immenses , quoique à peine visibles, et d'autant plus irrémédiables qu'elles sont instinctives et qu'il est impossible de les faire sentir à qui ne les comprend

pas de luî-méme. A l'égard de ces nuances qui divisent en castes irréconciliables la société de Paris, Gaston était plus indulgent que tout autre. Grand flâneur par goût et par habitude, il vivait à l'aise dans toutes les zones et à tous les étages; étudiant avec intérêt les dissemblances, il s'ajustait volontiers à toutes les habitudes; pour lui, les ridicules ( et il en découvrait en haut comme en bas) étaient des sujets d'observation plutôt que de déplaisir. En ce moment d'ailleurs, eût-il été assis à côté d'un Iroquois, il s'en serait inquiété médiocrement. La jeune nièce de madame Levert l'occupait tout entier. Il ne cessait de l'observer, tout en cherchant à varier la conversation traînante des deux sœurs. Mademoiselle Aline ne leur ressemblait en aucune façon. Elle avait une attitude particulière. Moins élégante que madame sa mère, elle avait ôté ses gants, et ses mains étaient fort belles. Au reste, quoi* que beaucoup plus simple , elle ne manquait

pas d'une certaine affectation ; elle mangeait du bout des lèvres, indiquant ainsi que l'appétit était à ses yeux un sentiment trèsvil. Elle paraissait d'ailleurs préoccupée. Ses grands yeux bleus , tout en se dérobant soigneusement aux regards de Gaston, le suivaient dans tous ses mouvements avec une attention singulière. Elle écoutait la conversation, elle semblait étudier toutes les paroles de notre jeune homme et elle ne disait mot. Surpris , gêné même de se sentir l'objet d'une observation continuelle, M. de Gharleval essaya plusieurs fois de prendre à partie mademoiselle Dubois. Il lui adressa des questions; elle lui répondit alors, au désespoir évident de sa mère, qui paraissait avoir une grande opinion de l'esprit de sa fille, par des monosyllabes. Et, chose bizarre , tandis que sa bouche prononçait des réponses banales, sa physionomie pétillait d'intelligence. Elle semblait penser bien plus et bien autrement qu'elle ne parlait. Sous sa

réserve excessive , Gaston devinait une nature toute différente de celle des deux duègnes. Il se sentait intéressé , attiré par des similitudes que son instinct lui révélait.

Explique qui voudra la cause des sympathies soudaines ; moi , je crois aux atomes crochus. En dépit de la raison, de l'esprit, des calculs, nos êtres ont entre eux dans ce monde , même à notre insu , de mystérieux rapports ; on se plait sans raison , on se déplaît sans cause et Ton se juge sans se connaître. Ce n'était point la beauté de mademoiselle Aline qui séduisait Gaston , je vous ai dit qu'elle était à peine jolie ; ce n'était point sa grâce, elle était un peu maniérée; ce n'était point son langage, elle ne parlait pas ; mais elle possédait au plus haut degré cette qualité qui réside on ne sait où, qui se compose on ne sait de quoi, qui remplace tout, que rien ne remplace et qu'on appelle le charme. En face des deux sœurs , Gaston , malgré son indulgence démocratique, se sen-

tait au fond eomplétement dépaysé. Il n'était pas de leur race , il n'avait point de rapport avec elles , tandis que dans cette jeune fille inconnue, qui semblait pareille & son entourage , qui se présentait à lui dans un eadre peu favorable, il devinait un être de son espèce. Vous expliquerez cette attraction, s'il vous convient, parla parité des âges, par la complicité de la jeunesse , soit ; mais croyez bien qu'il y a quelque cbose de plus et que vous n'expliquerez pas.

Gaston était en outre sous l'empire d'une séduction presque irrésistible, il sentait qu'il plaisait lui-même. Plaire, c'est la moitié d'aimer. Il n'est point de flatterie plus douce, plus entraînante que la conviction qu'on a de son propre succès, et l'intérêt qu'on inspire invite le plus souvent à la reconnaissance.

Telle personne tout à l'heure indifiérente, même désagréable, se revêt, dès qu'elle semble vous agréer, de qualités inattendues. On passe en un instant de la critique à l'indul-

gence, ou de rindifférence à Tadmiration ; nous Dous rapprochons insensiblement de ce qui s'approche de nous* Ce qui nous flatte nous séduit; dans l'organisation humaine, Tamour^propre est logé sans doute très-près du cœur, car souTcnt leurs sensations se confondent, et nous attribuons volontiers à l'un ce qui vient de l'autre. Gaston, qui n'avait vu dans la jeune fiUe de l'esplanade qu'une petite personne assez prétentieuse, ayant passé l'âge de garder un chevreau , trouvait maintenant dans le profond regard de mademoiselle Aline un sujet inépuisable de suppositions romanesques. Il était intrigué surtout par la préoccupation constante qui ne quittait pas cette jeune fille depuis le mouvement de surprise qu'elle avait ressenti en le voyant. Il croyait deviner qu'elle recherchait quelle part la préméditation pour vait avoir eue dans cette rencontre autour de la table de madame Levert. Elle jetait furtivement sur sa tante et sur Gaston des regards

soupçonneux. Après le diner, ses cloutes re* curent une pleine confirmation, car les deux sœurs se retirèrent simultanément dans Tembrasure d'une croisée comme pour s'entretenir à part et avec l'intention évidente de ménager aux jeunes gens l'occasion d'un tèteà-téte. Gaston éprouva alors un sentiment pénible et presque de répulsion secrète, qui lui dévoila mieux encore la pensée de la jeune fille. Elle lui inspira, dès qu'il la comprit clairement, un amer déplaisir. Était-il donc sottement tombé dans un guet-apens vulgaire ? Dans cette jeune fille, ne devait-il voir qu'une amorce sous laquelle il devinait la cupidité des honorables duègnes? Et cette amorce, h combien de pièges elle pouvait avoir servi? Sous l'empire de ces suppositions , il se railla lui-même du mouvement d'attraction qu'il avait un instant éprouvé.

Mademoiselle Dubois perdit tout à coup à ses yeux les charmes qu'il lui avait prêtés. Il l'avait admirée sans raison, il la dédaigna

sans motif. Il se sentit disposé à lui faire comprendre cruellement qu'il avait deviné rembûche, et son amour-propre ne manqua pas de saisir la première occasion de déclarer qu'il n'avait point été dupe. Les femmes ont un tact merveilleux pour deviner sur le front d'autrui les pensées qui les concernent. Bien que ces réflexions eussent traversé fort rapidement l'esprit de Gaston, mademoiselle Aline paraissait les avoir comprises au passage. Et, comme pour s'assurer de la vérité de ses conjectures :

— Pourriez-vous m'expliquer, monsieur, dit-elle h demi-voix, pour quelle raison vous avez dîné ce soir chez ma tante, que vous ne connaissez guère?

— Parce que , répondit Gaston en la regardant fixement, parce que j'avais témoigné à votre tante l'envie de vous voir de plus près.

La jeune fille ne répondit rien. Elle pâlit, et, tournant à demi la tête, elle feignit de se

moucher. Gaston, surpris , crut voir trembler une larme entre ses longs cils; mais presque aussitôt la conversation se ranima :

on parla de mademoiselle Déjazet , l'artiste grivoise , du dernier roman de M. Eugène Sue, l'écrivain préféré de ces dames. Une heure se passa ainsi. Au bout de ce temps, Gaston se leva, remercia madame Levert, l'assura qu'il se mettait k ses ordres si elle devait répondre à son ami, et, pour qu'elle n'oubliât pas son adresse, il déposa sa carte sur la cheminée, puis il salua les dames et gagna la porte. Comme il la refermait, il vit que mademoiselle Aline prenait sa carte et l'examinait curieusement.

Gaston revint k Paris en réfléchissant aux incidents de la soirée. Cette jeune fille lui paraissait bizarre. Elle n'avait point gagné son cœur , il était trop expert en stratégie galante pour se laisser prendre ainsi d'assaut, mais elle avait piqué sa curiosité. Si elle était pareille à sa mère et à sa sœur ,

pourquoi ne leur ressemblait-elle pas? Et si elle était différente du milieu qui l'entourait, combien n'était- elle pas intéressante ! N'ayant rien de mieux à faire, il rumina quelque temps ces deux hypothèses sans attacher d'ailleurs une trop grande importance h cette rencontre, qui n'avait rien que de fort ordinaire dans sa vie de jeune homme.

Le lendemain matin , après avoir déjeuné et lu tranquillement les journaux, Gaston s'était accoudé à sa fenêtre, et, selon son habitude, il fumait un cigare en regardant ce qui se passait dans la rue. Il ù'est point élégant à Paris de se mettre h sa croisée ; mais je vous ai dit qu'en matière d'étiquette M. de Cfaarleval avait des opinions avancées. Il prenait son plaisir où il le trouvait, sans souci

LB CHILI ItOIR* 3

4u qu'en dira-t-on , et le mouvement de sa rue était pour lui une distraction paresseuse qu'il s'accordait plusieurs fois par jour. Il connaissait à merveille la figure , les habitudes et même le caractère et les mœurs de tous ses voisins ; il bâtissait des conjectures sur la physionomie et le costume des passants, il faisait l'histoire de toutes les croisées qu'il entrevoyait. Ce devait être un insupportable voisin , direz-vous , et je suis de votre avis. Ce jour-là était un dimanche. Le soleil flamboyait, et la rue, soigneusement arrosée, n'avait point son aspect habituel. Les passants se croisaient plus lentement dans leurs habits de fête; les boutiques étaient closes la plupart ; les marchands ambulants , plus rares, avaient des cris moins aigus ; une jeune et fraîche jardinière, poussant devant elle une petite voiture couverte de fleurs, criait seule en souriant aux fenêtres : u V'ià des bouquets, messieurs, v'ià des belles roses, mesdames ! » Gaston fumait toujours. Tout à

coup il vit déboucher au coin de la rue une robe bleue qui attira son regard , et quel ne fut pas son étonnement de reconnaître Aline Dubois, qui, l'ayant aperçu lui-même, continua son chemin avec une certaine hésitation ! Elle s'arrêta enfin auprès de la marchande de fleurs, et acheta pour un sou un petit bouquet de violettes. Gaston prit son chapeau , et descendit dans la rue en toute hâte. En le voyant, la jeune fille, fort émue, vint à lui.

— Monsieur, lui dit-elle d'une voix tremblante, vous me prendrez , si vous voulez , pour une folle et peut-être, ajouta-t-elle, pour pis que cela, mais je souffrais à l'idée de ne plus vous voir, et je suis venue ici dans l'espoir de vous rencontrer.

Devant cette déclaration franche et inattendue , Gaston se sentit assez embarrassé.

Faute d'une réponse plus éloquente , il prit la main d'Aline et la serra sentimentalement dans la sienne. Une préoccupation maté-

rielle se joignait à son indécision. Pour une explication, l'endroit était mal choisi, et pourtant où aller ? Sa première pensée avait été de conduire la jeune fille chez lui , tout prosaïquement ; mais à peine eut-il entrevu sa physionomie sérieuse et craintive, qu'il comprit l'impertinence d'une aussi brusque réponse. II voulut à tout hasard , et provisoirement, faire preuve de délicatesse. Il offrit donc son bras avec une simplicité polie et se dirigea vers le parc de Mousseaux, qui n'était pas éloigné de sa demeure. Durant les trente premiers pas, il chercha par quelle phrase oiseuse il pourrait entrer en matière.

— Mademoiselle, dit-il ensuite du ton le plus grave qu'il put prendre, je vous remercie de m'avoir bien jugé. Je suis digne de vous comprendre.

Aline semblait avoir épuisé tout son courage, elle ne répondit rien, et ils arrivèrent assez mal h l'aise l'un et l'autre sous ces om-

brages qui ont ëté témoins de beaucoup de conversations sentimentales. Gaston y reprit le premier la parole.

— Pour vous prouver , dit-il à la jeune fille, que je suis capable de comprendre votre démarche, je vais vous l'expliquer.

Hier, quand j'ai eu le plaisir de vous rencontrer seule sur l'esplanade, vous étiez visà-vis de moi sur un terrain libre. En me retrouvant chez madame Levert, vous avez senti que votre position n'était plus la même ; madame Levert est votre tante , je la connais... très bien; son autorité sur vous pouvait me donner à penser... Vous êtes jeune , vous êtes sensible, et cette idée a froissé votre cœur.

Aline le regarda avec des yeux humides de reconnaissance.

— C'est ce que je voulais vous dire, repritelle , mais je ne sais point parler, et si je savais, je n'oserais pas, car je n'ai guère de courage, bien que je sois ici. Le fait est que

vous m*avez paru bon et aimable , et qu'en songeant à Tidée que vous deviez emporter de moi, j'ai ressenti un cbagrin intolérable. Mon premier mouvement ce matin a été un désir excessif de vous revoir, de vous parler. Je n'espérais guère vous rencontrer en traversant votre rue , et c'est probablement ce qui m'a donné courage d'obéir sur-le-cbamp à cette première impulsion, car, une heure plus tard, je me serais crue folle de le faire, et j'aurais eu raison sans doute.

— Vous auriez eu tort, dit Gaston ; car, si peu ordinaire que soit votre conduite , je vous jure, mademoiselle, qu'elle vous honore à mes yeux, et depuis hier vous avez gagné beaucoup dans mon esprit.

— Est-ce bien vrai ? s'écria joyeusement la jeune fille en frappant dans ses deux mains.

Puis elle s'arrêta, et, regardant fixement

Gaston :

— Ne vous y trompez pas, continua-t-elle

sérieusement, si je ne suis pas tout à fait ce que vous avez pu croire, je ne suis pas non plus... une fille de votre monde. Et qu'ai-je besoin de vous le dire ? est-ce que d'ordi* naire les jeunes filles sont libres de courir seules par les rues comme je viens de le faire... Non... non ; je suis une pauvre enfant bien malheureuse, allez !

Et elle fondit en larmes. Gaston était aussi surpris qu'embarrassé. A une femme qui pleure et qu'on n'a pas la ressource d'embrasser, on ne sait le plus souvent que dire. £n outre, la situation était fort nouvelle pour lui. Tout en regardant la jeune fille qui sanglotait comme si, à la suite d'un long effort , son cœur s'était brisé , il songeait & madame ievert et il ne savait que penser.

Était-ce naïveté? était-ce effronterie? Un jeune homme n'arrive pas à vingt-cinq ans sans avoir perdu en route une partie de sa candeur primitive, et Gaston n'était pas des plus confiants. Que faire? que dire? Il prit la

main d'Aline, et d*un ton qu'il essaya de rendre attendri :

— Rassurez-vous, lui dit-il. Qui que vous soyez , regardez-moi comme un ami. Nous sommes jeunes tous les deux , pourquoi ne nous entendrions-nous pas? Je vous comprendrai peut«étre mieux encore que vous ne croyez.

— Vous êtes bon, reprit Aline en essuyant ses yeux, et je dois vous sembler bien ridicule. Je pleure comme une sotte après être venue comme une folle au-dcfvant de vous.

Que pouvez-vous penser de moi?... Ce que vous devez penser, continua- 1 -elle d'une voix plus ferme , je vais vous le dire. Je ne suis pas de votre monde, vous le savez, mais je ne suis pas non plus du mien. J'ëtais née peut-être pour vivre ailleurs et autrement.

En vous voyant hier, si doux, si distingué, j'ai cru deviner que vous étiez différent des hommes que je connaissais ; il m'a semblé que ma peine aurait en vous un ami. Voilà

les motifs pour lesquels je suis venue.

Gaston lui serra la main. Il était fort étonné. Par sa simplicité , Aline désarmait sa méfiance. La vérité a un accent qui ne s'imite guère, et cette jeune fille avait dans la voix et dans le regard quelque chose de si tendre et de si doux , qu'elle déroutait les soupçons. Et d'aille*urs s'en faisait*elle accroire? Une fille de dix-huit ans qui agit ainsi prétend-elle au rigorisme ? En parlant des hommes qu'elle connaissait, n'insinuaitelle pas très-sincèrement un aveu pénible?

Pourquoi ne pas croire aux bons sentiments partout où ils se présentent ? Ne pouvait-il pas y avoir quelque chose d'intéressant dans la pensée de cette enfant, qui, ayant deviné sans doute une machination coupable dans le dîner de la veille , devançait toute intrigue et venait dire elle-même : u J'ai compris, et je vaux mieux que cela? Ne me méprisez pas , vous me plaisez , et je mériterai peutêtre que vous m'aimiez ! »

Gaston, qui l'avait trouvée un peu maDiërée la veille, s'étonnait de la voir de plus en plus naturelle. Le rôle qu'on lui avait appris, elle semblait l'oublier et elle se faisait simple en devenant vraie. Sa figure gagnait autant que son esprit à cette métamorphose.

Ses traits étaient comme éclairés quand sa pensée éclatait librement sur son visage. Des impressions différentes se reflétaient tour à tour, comme dans un miroir, sur sa physionomie mobile. Elle avait, vous ai-je dit, des pieds charmants, et, quand elle ne prétendait pas ressembler à une grande dame, elle prenait des mouvements de chatte et des façons d'enfant. Gaston parcourut pendant deux heures avec elle les grandes allées de Mousseaux. L'air était tiède ; les foins embaumaient ; les oiseaux babillaient dans les arbres, et le soleil d'août, traversant le feuillage , semait Tombre de paillettes d'or. Être jeune, aimer, se promener lentement avec ce qu'on aime, par un clair soleil, sous de beaux

ombrages ou l'air chaud vous baigne , où le calme des champs vous entoure, ou la nature entière paraît vous sourire , ah ! c'est une douce ivresse, et malheur à ceux qui ne l'ont pas connue !

Je ne prétends pas dire cependant que Gaston fut amoureux déjà ; mais il étudiait avec un vif intérêt cette jeune fille et il jouissait de ses propres sensations tout en cherchant à les analyser. Aline, à ce qu'il apprit, vivait seule rue Lemercier avec sa mère et son jeune frère , ,qui avait dix ans à peine. Elle avait perdu son père quelques années auparavant ; c'avait été , disait-elle , le plus grand malheur de sa vie , et elle en parlait avec des larmes dans la voix. Il était évident, bien qu'elle ne s'expliquât point à cet égard, que son père , qui avait eu quelque fortune et qui était mort laissant ses affaires dans le plus grand désordre, était, dans sa pensée, tout différent de sa mère. C'était ià ses conseils, à l'éducation élémentaire qu'il lui avait

donnée , qu'elle devait certains principes de morale qui avaient résiste h Fair qu'elle respirait et qui guidaient encore son honnête nature. Quant à madame Dubois, elle était de Maçon. Le père d'Aline l'avait amenée h Paris, et, quelques années après, il était mort , la laissant seule au monde , sans fortune , sans nom , avec un enfant au berceau et une fille déjà grande & élever. Gaston devina ces détails plutôt qu'il ne les apprit ; la jeune fille traitait ce sujet avec peine ; il était évident qu'un secret amour-propre la portait à atténuer le récit des malheurs de sa famille. Gaston le compléta dans son esprit.

Dès le moment que madame Dubois était sans fortune et vivait cependant sans rien faire, il était clair que le père d'Aline avait quelque successeur moins prodigue , et, d'a> près ce qu'il avait vu lui-même chez madame Levert, il pouvait présumer que ces dames, sentant venir l'instant où leur beauté allait passer à l'état de souvenir , avaient compté ,

pour soutenir leur âge mûr , sur ]a jeunesse et la fraîcheur d'Aline. Ces réflexions refroidissaient un peu M. de Charleval. Il était à la fois attiré et repoussé, séduit et presque humilié dans son amour-propre ; il passait en une minute de la confiance au soupçon et de l'intérêt à Findifference. Sans être une personne très-savante, Aline avait été cependant élevée avec plus de soin qu'on ne devait le croire. Elle avait lu beaucoup de livres, sans ordre, sans suite, sans direction, mais il lui en restait quelque chose. Elle savait un peu de musique, un peu d'italien, et ainsi de tout un peu. En un root, elle avait appris tout ce qu'il était inutile qu'elle sût dans sa situation, et on ne lui avait rien enseigné de ce qu'elle aurait dû savoir. Ainsi que sa mère, elle avait pour les humbles occupations qui font vivre les pauvres gens une sorte de dédain qu'elle croyait élégant de témoigner. Il y a dans Paris une classe nombreuse qui vit dans la gène et souvent dans le vice, parce qu'elle

trouverait humiliant de travailler ostensiblement pour vivre. Cette prédisposition malheureuse d'Aline ne pouvait cependant lui être reprochée ; elle partait d'une sotte vanité qui n'était point sienne, et sa mère avait elle-même subr, sans se l'avouer, les inconvénients irrémédiables d'une éducation déplacée. Gaston comprenait à demi-mot cette situation, qui n'était pas nouvelle pour lui. Il causait de mille choses , les heures passèrent, et le moment de se séparer arriva. On se promit de se retrouver bientôt, et il reconduisit Aline jusqu'à l'entrée des Batignolles. Ai-je besoin de vous dire , madame , quel fut dans l'avenir le résultat de cette promenade? Croyez-vous qu'à dix -huit ans une jeune fille puisse impunément se promener tout un jour en tête-à-téte , sous de beaux ombrages , avec un jeune homme de vingtcinq ? Pensez-vous qu'une éducation plus sévère même que celle de la jeune fille dont je vous conte l'histoire pût braver sans crainte

de tels périls ? Je me permets d^cn douter.

Toujours est-il qu'Aline avait appris le chemin de Mousseaux, et qu'elle ne l'oublia point; elle y revint souvent. Gaston faisait de longues promenades avec elle. Ne voyant plus madame Levert, ni madame Dubois, il les oublia, et peu à peu il s'éprit sincèrement de cette jeune fille , qui , détachée du cadre où il l'avait d'abord entrevue , était on ne peut plus attachante. Le but de leurs excursions s'éloigna de plus en plus. Tantôt ils allaient à Saint-Maur, tantôt à Versailles.

Soustraite h la domination de sa mère, à l'influence de ses habitudes, Aline semblait naître à une vie nouvelle, et elle se transformait. Docile aux conseils de son amant, cherchant uniquement & lui plaire, elle se débarrassa rapidement de cette affectation qu'on lui avait enseignée et qui la déparait. Loin de vouloir la déguiser en grande dame , Gaston cherchait en toute circonstance à rabaisser en elle le ton qu'il trouvait trop élevé. A la

campagne, il la menait dîner, comme une grisette, sous la tonnelle d'un cabaret; au thëâtre, où ils allèrent quelquefois, ils se cachaient au fond des baignoires. Le plus souvent ils revenaient à pied du spectacle par les boulevards, causant à voix basse, portant gaiement leur bonheur au milieu de la foule indifférente, livrant leur cœur à tous les enchantements dont l'amour enivre la jeunesse.

Aline s'abandonnait avec transport aux joies de cette existence nouvelle. Tout l'intéressait maintenant qu'elle aimait ; tout lui semblait adorable. La vue de la campagne surtout la plongeait dans des ravissements sans fin.

Elevée dans des idées contraires, encouragée, pour ainsi dire, dans le dédain de tout ce qui n'était point Paris , elle avait jusqu'alors regardé des arbres sans les voir, et vu le ciel sans le regarder ; mais l'amour venait d'ouvrir devant elle le livre jusqu'à présent fermé de la nature : elle trouvait des merveilles partout. Les plus petits détails de ce monde

nouveau pour elle la transportaient. Une fleur dans Fherbe, un oiseau chantant dans les branches, des mouches bourdonnant dans un rayon de soleil, c'était assez pour lui faire pousser des cris de joie. Gaston étudiait avec attention et avec amour, en philosophe et en amant, la transformation de cette âme naïve.

Il jouissait trop lui-même de ces admirations enfantines et passionnées tout & la fois pour ne pas multiplier ces promenades où elles se manifestaient avec une grâce particulière.

Un jour, ils étaient & Versailles dans le jardin d*Hartwell. Il faisait le plus beau temps du monde. De jolis enfants s'ébattaient aux pieds de leurs bonnes, sur la pelouse fleurie. Assises à l'ombre , leurs mères travaillaient ou lisaient en silence. Un calme profond régnait dans ce jardin créé pour un roi peu sentimental. A la vue du ciel bleu, du soleil, des fleurs , de cette pelouse animée qui formait à elle seule un tableau plein de bonheur et de paix, Aline se suspendit tout à coup au

bras de son amant et se prit à pleurer. Cette exquise sensibilité, que l'amour fait naître et développe quelquefois jusqu'à la rendre maladive , est la source de nos plus délicates jouissances. Qu'avait Aline ? Ses larmes, qui les expliquera? Notre cœur est-il ainsi fait, que la plénitude même de sa joie l'épouvante? Ou cette jeune fille venait -elle de pressentir que tant de bonbeur ne pouvait trouver longtemps place dans sa triste destinée ? Je ne sais ; mais , comme je vous Tai dit, elle appuya sa tête contre l'épaule de Gaston et pleura.

Ce qui part du cœur est toujours contagieux. Ému , triste lui-même sans savoir la cause de sa tristesse , Gaston serra dans ses mains les mains d'Aline , et regarda tristement couler sur les joues de sa maîtresse les larmes les plus tendres qui eussent jamais été versées pour lui. Et maintenant, comment vous expliquerai-je ce qui se passait

dans l'esprit de ce jeune homme ? Il sortit du

jardin, inquiet et rêveur. En parcourant avec Aline les grandes ailées du parc de Versailles, il ne put retrouver sa gaieté ordinaire, il était malgré lui triste et préoccupé. Loin de le charmer, cette journée pesait sur sa conscience. Disons-le franchement, l'amour d'Aline, qu'il venait d'entrevoir, l'effrayait, il dépassait -les limites dans lesquelles il eût désiré le renfermer. Vous pensez peut-être qu'on ne saurait trop être aimé, madame, et vous trouvez au moins étrange cette crainte qu'éprouvait Gaston. Moi , je la comprends, et, au risque de vous déplaire, j'ajouterai que je l'approuve et qu'elle me donne une bonne idée du cœur de M. de Charleval. Cette histoire ne se passe point dans le pays des songes et des amours fabuleuses; c'est à Paris, dans la plus prosaïque ville du monde, qu'elle devait commencer et finir. Aline, si touchante que fût sa tendresse, était la nièce de madame Lever t , la petite bergère des Batignolles. Séduisante par sa jeunesse, intéres-

santé par son caractère , elle avait , aux yeux de Gaston, toutes les qualités d'une charmante maîtresse. Il la voulait ainsi, non autrement. Heureux de sentir chez elle un amour équivalent au sien, il désirait n'y pas trouver plus. Par son charme exceptionnel, Aline faisait contre-poids h son origine , et cette liaison avait pour M. de Charleval ce double avantage, qu'elle comportait assez d'amour pour satisfaire son cœur et renfermait assez d'entraves pour que sa raison ne s'alarmât point des suites de cet entraînement. Je vous ai dit que Gaston , quoique fort jeune encore, avait passé l'heure où l'on croit & tous les mirages de l'amour, où l'on se jette à corps perdu, sans songer au retour, dans ce lac enchanté qui nous fascine et nous attire. Tout en aimant Aline, il savait à merveille que le siècle était passé, sïl fut jamais, où les rois épousaient des bergères. Dans son affection , il y avait une arrière-pensée qui lui disait que cette liaison aurait un terme ,

et que, si eharmante qu'elle fut, elle ne pouvait être l'occupation principale de sa vie.

Sans doute il éloignait de son esprit cette pensée pénible, il la repoussait comme un remords, mais cette pensée vivait malgré lui. L'aspic était caché sous les fleurs. Croyez-le, bien que cela soit triste k croire, il y a peu d'amours dans ce monde qui ne renferment en germe, dès le premier jour, le mal qui doit les dévorer, peu de cœurs qui ne nourrissent le serpent dont je vous parle.

Tout entière cependant au bonheur de marcher lentement à côté de ce qu'on aime, en écoutant les battements de son cœur, Aline admirait, sans se douter des préoccupations de Gaston^ les lueurs magnifiques que répandait à son déclin sur les grands arbres du parc ce beau soleil qui avait éclairé la plus heureuse journée de sa vie. Elle s'était remise bien vite de ce mouvement de mélancolique sensibilité qui l'avait saisie à la vue des blonds chérubins s'ébattant sur la pe-

louse. C'est en riant qu'elle avait repris sa promenade , et elle raillait impitoyablement Gaston de son air soucieux.

— Allons, riez, monsieur, lui disait-elle, ou je croirai que vous me trouvez laide aujourd'hui. Si tu savais combien je t'aime ! ajoutait -elle. Je t'aimo de toutes les manières : d'abord, je sais bien comment.

Et elle l'embrassait.

— Et puis comme un frère , tant j'ai confiance en toi, et puis encore comme un père ; il me semble parfois que je suis ton enfant, j'ai une sorte de respect pour toi.

Hélas! oui, tu me rappelles mon pauvre père, je n'ai connu que lui et toi de bons et d'honnêtes dans ce monde !

Une larme montait dans ses yeux, puis elle souriait tout à coup, courait dans le gazon , cherchant une fleur , appelant Gaston, le défiant à la course, déclarant qu'elle voulait manger des fraises à diner , si elles n'étaient pas trop chères.

Cette promenade finît comme tant d'autres; un petit incident en marqua seul la fin. On était alors à la mi-octobre ; le soleil couché, la soirée devint trës-fratche, et le soir , après le dîner , en gagnant le chemin de fer, Aline grelottait dans sa robe de barége. Gaston entra chez un marchand d'étoffes , et acheta à la hâte , pour quelques francs, un de ces gros châles de tartan comme en portent , l'hiver , les femmes du peuple. Il en entoura la taille frêle d'Aline. Elle était d'une joie excessive.

— Oh ! le bon châle ! s'écriait-elle, comme il est chaud ! comme je te remercie ! comme il me donne l'air grave et respectable ! Tiens, regarde !

Et elle marchait en avant, son voile sur les yeux , la taille inclinée , se donnant l'air d'une vieille quêteuse. Puis elle querellait Gaston, lui disait qu'il dépensait inutilement sou argent, qu'elle n'avait pas été élevée dans du colon , qu'elle aurait bien pu ren-

trer sans châle , mais que pourtant il était bien bon , et que son petit frère serait bien surpris de la voir ainsi affublée. Le souvenir du petit frère rappela h Gaston le reste de la famille et lui déplut. Pour la seconde fois, il fut ramené aux pensées qui l'avaient tourmenté dans la journée. Enfin , ils arrivèrent à l'embarcadère. Dans le waggon , Aline n'eut rien de plus pressé que de regarder son châle h la lumière.

— Tiens ! il est noir ! s'écria- t-elle. Gaston, pourquoi m'as-tu donné un châle noir?

Je le croyais bleu.

Puis elle n'y songea plus et parla d'autre chose. Gaston avait acheté cette pièce de tartan sans regarder sa couleur, mais, dans la disposition d'esprit où il se trouvait , les paroles d'Aline le frappèrent. Le mouvement du train qui partait l'arracha pourtant à sa rêverie, et ils arrivèrent assez gaiement aux Batignolles.

Après avoir reconduit la jeune fille jusqu'à

la petite porte que je vous ai décrite, et d'où il l'avait vue sortir pour la première fois deux mois auparavant, suivie de son chevreau , Gaston reprit seul le chemin de sa demeure. Dès qu'il se trouva seul, ses soucis l'étreignirent de nouveau , et il arriva chez lui inquiet , indécis , profondément triste. Il trouva sur sa cheminée une lettre d'une écriture inconnue, cachetée de cire rose, et exhalant ce parfum vulgaire qu'on nomme le patchouly. Il l'ouvrit machinalement. C'était madame Levert qui lui écrivait. J'hésite à transcrire même en partie cette lettre re-» poussante : elle mettait en lumière plus vivement encore que les scènes que j'ai dû vous conter le monde où vivait Aline ; mais comment vous faire comprendre le mérite de cette jeune fille sans indiquer tous les contrastes qui le relevaient, et comment vous expliquer la conduite de Gaston si je vous cache les dégoûts qui l'excusent ? Avant d'en finir avec ces femmes que nous ne reverrons

plus, et dont j'ai du malgré moi vous tracer le triste portrait , il faut que je vous donne leur complète mesure. Sous ce rapport du moins, cette lettre ne laissera rien à désirer, et le sentiment qu'elle vous inspirera augmentera peut-être votre intérêt pour Aline.

Elle était ainsi conçue :

«( Pour être un gentilhomme de vieille souche, cher vicomte, je vous trouve médiocrement aimable. Depuis un grand mois, je ne vous ai pas vu, et pourquoi, s'il vous plaît? Loin de mériter votre rigueur, je croyais avoir, au contraire , quelques droits à votre reconnaissance. Je me comprends , et vous me comprenez aussi ; c'est bien le moins que de vieux amis comme nous s'entendent k demi-mot. J'avais mille choses & vous dire , et même, vous l'avouerai-^je? ma foi, oui, je vous l'avouerai, et même un petit service à vous demander... C'est aujourd'hui le terme d'octobre, mon cher ami, et mon affreux

propriétaire, qui est en même temps celui de ma sœur, n'entend pas raison... C'est un grand sot, et je ne lui pardonnerai jamais de me forcer à demander aujourd'hui à votre grandeur si elle voudrait me prêter cinq cents francs. Franchement, pour si peu, vous ne pouvez refuser de nous tirer d'embarras , ma sœur et moi ; aussi je n'insiste pas davantage.

« Venez me voir, cher vicomte, et ditesmoi bien vite que vous ne m'en voulez pas de vous conter si franchement mes doléances.

u Toute & vous,

tt Adèle Levert. »

tt 15 octobre. »

Gaston froissa dans ses mains cette lettre inattendue et la lança contre le parquet/ Dans ces lignes entortilléea, prétentieuses, il n'avait vu qu'une seule phrase, et cette phrase était entrée comme un fer rouge dans

son cœur. Cinq cents francs , c'était donc la rançon d'Aline ! Sa jeunesse, ses yeux bleus, ses petits pieds, sa naïveté, ses larmes, son amour enfin, tout cela valait cinq cents francs ; sa mère elle-même et sa tante l'estimaient ainsi. Dans quel guêpier était- il tombé? Que pouvait-on imaginer de plus bideux que le caractère de ces deux femmes ?

Dans quelle atmospbère était née et vivait Aline? Quel sang était le sien? Et il avait craint un instant que cet amour ne l'entraînât trop loin I Sans doute Gaston n'avait jamais perdu complètement de vue l'entourage d'Aline, mais il était ramené trop brusquement k la réalité. Des hauteurs poétiques où le berçait l'instant d'auparavant son amour-propre flatté d'homme se croyant trop passionnément aimé jusqu'à ce cloaque impur, la chute était trop forte. Il n'ajoutait pas et cependant il aurait du peut-être ajouter que sa vanité souffrait aussi, et qu'elle avait senti la flèche en même temps que son cœur.

Qu'Aline fut étrangère & ce trafic ignoble, il n'en doutait pas; il ne pouvait songer à lui reprocher la tache de sa famille, et pourtant, malgré tous ses efforts, il ne pouvait plus la mettre tout k fait à part. En dépit de luimême, la lettre de la tante jetait sur la jeune fille un reflet fâcheux. Son amour n'avait plus , ne pouvait plus avoir cette fraîcheur qui l'avait un instant charmé ; il venait de toucher aux fanges de la vie; il portait maintenant une Ineffaçable éclaboussure. Ceux qui prétendent que chacun dans ce monde ne porte que son bât disent une bêtise ; chaque jour , au contraire, on paye pour autrui , et Ton porte le plus souvent, outre sa charge, le bât de quelqu'un.

Que fallait-il faire? A cette question que se posa Gaston, la lettre de madame Levert répondait suffisamment. Il fallait d'abord payer. II semblait d'ailleurs ft M. de Gharleval qu'il ne serait jamais assez tôt libéré de cette dette qui pesait sur lui comme un eau-

chemar. Il ouvrit donc son secrétaire , mit sous enveloppe un billet de cinq^ cents francs, et, quoiqu'il fut près de dix heures, il le fit porter sur-le-champ à madame Levert. Dans les romans, on fait en général bon marché des écus ; il n'en est pas ainsi dans la vie. Gaston n'était pas assez riche pour que cette somme ne fit une brèche assez grave à son budget trimestriel, et cependant il éprouva, quand sa lettre fut partie, ce mouvement de satisfaction que ressent un homme qui vient de régler un compte. Puis , comme la solitude l'impatientait et qu'il n'avait aucune envie de dormir, il s'habilla et sortit. Arrivé sur le boulevard , il entra machinalement à l'Opéra, où il avait une place le vendredi.

On donnait la Reine de Chypre. Lorsqu'il pénétra dans le corridor, les ouvreuses, debout sur leurs pointes, regardaient la scène à travers les lucarnes des loges. Le foyer était désert. On y entendait à peine les accords aiTaiblis de l'orchestre. Il semblait à

Gaston que ces harmonies lointaines et confuses, qui arrivaient jusqu'à lui, étaient de vagues réminiscences du passé ; la solitude qui l'entourait lui rappelait l'heure actuelle. Tout à coup éclata la voix pleine et vibrante de Duprez. Il chantait cet air si tendre du cinquième acte :

Hélas ! tout nous sépare.

Mais je t*aime toujours î

Une salve d'applaudissements couvrit ces dernières paroles. Le contraste de l'enthousiasme général avec sa propre tristesse heurta si violemment le cœur de Gaston, que, pour couper court à son émotion , il dut entrer brusquement dans sa loge. A peine en avaitil passé la porte, qu'il se trouva serré dans les bras d'un ami qu'il ne s'attendait nullement à voir. C'était Henri de Grainville, un jeune secrétaire d'ambassade, qui arrivait ce jour-là même de Russie. J'ajouterai pour

votre gouverne, madame, qu'Henri de Grainville était cet ami qui allait se marier , et dont Gaston, au début de ce récit, avait porté une lettre à madame Levert.

Les deux amis se revirent avec bonheur.

Gaston avait été élevé avec Henri de Grainville ; il Tairoait extrêmement, quoiqu'il lui ressemblât peu , peut-être même à cause de cela. Il avait entretenu des relations constantes avec lui, malgré ses fréquents voyages et ses longs séjours à l'étranger. Quelquefois même , il était allé le voir dans les cours où il résidait. Ils s'entendaient à merveille tout

en vivant très-différemment. Chacun d'eux se plaisait à' étudier dans son ami des qualités qui lui manquaient complètement, et des travers absolument contraires à ceux qu'il avait lui-même. Henri de Grainville, qui avait un beau nom, une grande fortune, une ambition très- naturelle, représentait assez bien cette famille déjeunes diplomates qui florissait il y a peu d'années et dont on retrouverait peut-être encore, en bien cherchant, quelques débris. Ces jeunes gens, qui étaient dans les salons de Paris la fleur de l'élégance, avaient pris leur métier fort au sérieux. Ils étaient pénétrés de leur importance ; ils parlaient gravement de leurs occupations, qui étaient peu graves, et ce qu'ils feignaient de taire semblait encore beaucoup plus considérable. Ils croyaient très-sincèrement que les négociations puériles qui se tissent dans les chancelleries des ambassades et dans les salons politiques étaient des trames savantes d'où dépendait

en partie l'équilibre de la société. Aimables d'ailleurs , rafiSnés dans l'élégance de leurs manières , aflfables avec art , connaissant à merveille le code des salons, adorateurs scrupuleux de l'étiquette , ils s'imaginaient volontiers qu'en ne péchant jamais contre les formes extérieures , qu'en gardant la tradition de leurs aînés dans leur attitude, leur mise 9 jusque dans le nœud de leur cravate et la forme allongée de leur écriture, ils continuaient l'école de M. de Talleyrand. Â part cette prédisposition à faire des petites choses les grandes, et des grandes choses les petites ,

G*étaient, au demeurant, les meilleurs fils du monde .

Henri de Grainville notamment cachait sous sa réserve diplomatique un cœur excellent.

L'opéra fini , les deux amis sortirent ensemble , et ils entrèrent pour causer librement au club de l'Union , dont ils faisaient

partie l'un et l'autre. Là, dans un salon écarté, n'ayant auprès d'eux qu'une théière et des cigares, ils commencèrent d'abord assez froidement, comme il arrive toujours après une longue séparation, une conversation qui devint bientôt tout à fait amicale et intime. Ainsi que l'avait prévu Gaston, c'était pour son mariage qu'Henri de Grainville revenait de Saint-Pétersbourg. Ce mariage traînait en longueur; habitué aux négociations épistolaires , aux arrangements ofiSciels, le jeune secrétaire d'ambassade eût trouvé de bon goût, dès l'instant que les notaires s'étaient vus , d'arriver comme un prince deux jours avant la noce et de se marier, pour ainsi dire, par procuration. M. le marquis d'Haucourt , son futur beau-père, gentilhomme de l'ancien régime et diplomate de la restauration , n'était pas éloigné de partager cette manière de voir. Par malheur, mademoiselle Hélène , qui touchait à ses vingt-quatre ans et qui avait passé l'heure

où les petites filles ne voient dans un mari qu'un collier de diamants, semblait avoir à cet égard des opinions différentes. Elle voulait connaître davantage son fiancé , qu'elle n'avait vu depuis plusieurs années qu'à de longs intervalles. Qui sait? elle rêvait peutêtre , comme cela arrive encore quelquefois, d'être aimée pour elle-même, et, sans repousser un projet d'union depuis longtemps arrêté , elle n'avait cependant donné qu'un consentement tout à fait conditionnel.

— De façon que me voilà tenu à plaire encore plus , continuait M. de Grainville.

Elle est à la campagne par-dessus le marché, et du matin au soir je serai de service, dans mon costume déjeune premier, filant, comme à rOpéra-Comique, le parfait amour, étudié de ma cravate jusqu'à mes bottes. Si je ne l'avais jamais vue, cela se comprendrait; mais , depuis dix ans , nous nous connais* sons comme on se connaît dans le monde.

Notre futur mariage n'est un secret pour

persoQDe , et me vois- tu arrivant seul daos ce grand château, comme un traître de mélodrame, au milieu de gens qui rirent sous cape de ma finesse ! Quelle figure je vais faire ! Mon entrée surtout me paraît insupportable à imaginer. Tiens , franchement, plutôt que de jouer cet acte de vaudeville, j'aimerais mieux tenter de réconcilier lord Palmerston avec la France ! Mais le sort en est jeté, je pars demain.

Pour consoler son ami, les bonnes raisons ne manquèrent pas à Gaston. Mademoiselle d'Haucourt valait bien que l'on se donnât pour elle un peu de peine. Un grand nom, une superbe fortune, une figure charmante et beaucoup d'esprit, disait-on , probablement une ambassade bientôt, n'était-ce pas de quoi passer sur quelques lenteurs ? et la réserve de la jeune fille n'était-elle pas elle-même intéressante ? Plaire à celle qu'on doit épouser, entourer d'une auréole de poésie un bonheur tranquille auquel l'avenir sourit d'avance,

rencontrer par le plus r<are des hasards une jeune fille qui comprend ainsi ce grand acte de la vie, qui veut se donner et non se vendre, n'était-ce pas le bonheur suprême?

— Et tu préférerais , continuait Gaston, acheter à la hâte , et en marchandant, une poupée de rencontre? Gomme nous nous ressemblons peu !

— Poëte, reprenait le diplomate, qui donc t'a montré à prendre la vie pour un rêve et le mariage pour un poème ? Descends sur la terre, ami.

— Et toi, dit Gaston, ose être jeune, daigne avoir tes vingt-cinq ans ; au fond, tu ne penses pas un mot de ce que tu dis, et je te connais mieux que toi-même.

La discussion se prolongea, et Gaston persista avec succès dans son rôle. L'avenir heureux et normal qu'il venait de dépeindre et que semblait renfermer la destinée de son ami l'avait ramené & sa situation personnelle , dont il comprenait mieux

que jamais la tristesse et rinconsëquence.

— Henri, s'écria- t-il tout à coup en jetant son cigare dans la cheminée, je crois, Dieu me pardonne ! que le ciel se moque de nous, car il donne toujours au voisin le sort qui nous conviendrait. Te voilà bien malheureux d'un bonheur que j'ai toujours rêvé, et moi, tel que tu me vois, je souffre horriblement d'un mal qui te ferait sourire. Tu te rappelles madame Levert ?

— Cette grosse Adèle, que diantre vientelle faire ici ?

— Le voici, dit Gaston.

Et il raconta, avec tout l'empressement d'un homme que son secret étouffe, sa visite aux Batignolles, la rencontre d'Aline, l'amour qui l'avait suivie; il n'oublia aucune des circonstances qui avaient motivé son entraînement , il décrivit avec toute la complaisance d'un amoureux la grâce naïve de la jeune fille, sa tendresse touchante , et , ce qui fut plus méritoire , il avoua franche-

ment comment, le soir même, la lettre de madame Levert l'avait précipité du ciel sur terre. Le diplomate écouta son ami avec un sérieux imperturbable, et quand il eut fini, il étendit ses deux mains sur sa tête :

— Je te bénis ! lui dit-il gravement ; tu es plus bête que je ne croyais. Et c'est toi qui veux m'apprendre la vie, poëte qui vas chercher des perles dans le ruisseau, et qui, voulant un beau jour connaître l'amour dans toute sa pureté, vas prier madame Levert de te le procurer !

Ces réflexions étaient parfaitement désagréables à Gaston. Aucun amour ne souffre le persiflage, et justifié ou non, le sentiment qu'Aline lui avait inspiré était trop vif pour qu'il permit de le ridiculiser. M. de Grainville comprit qu'il avait blessé son ami, mais il ne tint aucun compte de son observation.

— Je pardonne tout, continua-t-il rudement, hors ces sortes d'amours amphibies,

qui sont les plus niais du monde. Quand on

veut aimer, il faut aimer ses pareilles ; et quand on paye, c'est pour se dispenser d'aimer. Madame Levert, tu sais ce qu'elle est ; sa nièce^ je ne la connais pas, elle était en pension pendant mon règne, sans quoi je t'eusse épargné sans nul doute le chagrin qui te dévore, car enfin, il ne faut pas l'oublier, elle n'a pas été élevée pour toi seul ; hier elle aurait pu être à tout autre, et elle sera à un autre demain. Gela est dur h entendre, mais il faut que je te le dise : tu as rencontré cette petite fille, elle t'a plu, c'est à merveille ; mais il faut que cela finisse, et la poésie n'a rien à voir en cette affaire.

— J'admire ta morale, dit froidement Gaston, elle est sans réplique ; mais j'aime Aline, cela répond à tout.

— Ma morale te parait mauvaise, reprit le diplomate, je serais curieux pourtant de la comparer & la tienne. Tu aimes Aline, distu, et que comptes-tu faire de cette jeune fille ? Veux-tu l'épouser, et désircs-tu que je

te conduise à l'autel, en habit bleu h boutons d*or et donnant le bras à madame Levert ?

Si tu ne veux pas l'épouser, ni même lui sacrifier une grande partie de ta vie, croistu qu'il soit d'une très-haute vertu de faire naître et de laisser grandir dans l'esprit de cette jeune fille l'idée d'un bonheur que tu ne veux pas lui donner ? Profiter de la situation exceptionnelle que te fait aux yeux de cette enfant ta position dans le monde, ton esprit, ta distinction, la flatterie inattendue de tes hommages pour lui tourner la tête, avec la conviction secrète que tu lui briseras le cœur quelque jour, est-ce là ta morale à toi? Je garde la mienne. As-tu lu Frédéric et Bernerette, cette histoire si triste de notre cher poëte? Voilà comme ces aventures-là finissent. Il faut rompre au plus vite, et, comme je connais ton caractère, j'entends que tu quittes Paris provisoirement.

Gaston se récria. Partir, abandonner Aline, n'était-ce pas faire sur-le-champ le mal qu'il

pouvait faire dans Favenir? Mais Henri de Grainville connaissait le cœur de son ami ; il savait que, pour réussir à l'entraîner. Il fallait profiter de ce moment de dégoût qu'il avait éprouvé le soir même ; il devinait que, cette humiliation bue, la guérison serait beaucoup plus difficile; il redoutait cette irrésistible puissance qu'on nomme Thabîtude.

— Tu partiras , ou le diable m'emporte , reprit-il ; je ne te demande pas un voyage sans fin, mais seulement une absence momentanée, et tu partiras demain avec moi, ajouta-t-il tout à coup. Tu viendras à Haucourt! Voilà mon entrée toute faite, ventrebleu ! En ta compagnie, j'aurai l'air infiniment moins niais. M. d'Haucourt t'a mille fois invité à venir le voir à la campagne. Allons, c'est entendu, nous partons h huit heures, et tu me rends un grand service en faisant une très-sage action.

Gaston résista longtemps. Toutes les rai-

sons que peuvent donner un cœur épris, quoique hésitant, et un esprit irrésolu, il les exprima tour à tour. Cette malheureuse enfant, qu'il allait abandonner si brutalement, qu'avait-il à lui reprocher ? était-elle eoupable de la pauvreté de sa mère ? n'étaitelle pas aimante, sincère, charmante sous tous les rapports? et partir sans la voir?

sans la prévenir, n'était-ce pas une cruauté bien gratuite ? Pauvre Aline ! n'avait-elle pas pressenti, le matin, dans le jardin d'Hartwell, le malheur qui l'attendait?

— De deux choses l'une, reprenait Henri, ou elle mérite ton intérêt ou elle ne le mérite pas; si elle ne le mérite pas, qu'importe ton départ? et si elle le mérite, il faut le presser bien plus encore , car le mal est grand déjà et il empirerait tous les jours.

Quant à la brusquerie de cet abandon, continuait-il, il était facile de la motiver dans une lettre ; on pouvait prétexter la maladie d'un oncle, etc., etc., ou même avouer la

véritable raison du voyage, car ce service réel qu'il lui rendait en raccompagnant à Haucourt, le comptait-il pour rien ? Pressé, harcelé, sermonné, conjuré, sentant au fond la justesse du dilemme de son ami, dilemme qu'il s'était posé à lui-même tant de fois, Gaston finit par céder; il promît tristement d'essayer une absence d'une semaine. Cette concession, à vrai dire, était encore une faiblesse. En jurant de partir, il songeait déjà au retour. Il comptait presque se donner plus tard à lui-même, pour preuve de sa bonne volonté et de ses infructueux efforts à se guérir, l'exemple et l'inutile essai de cette séparation. Dans cette capitulation provisoire, il voyait un argument pour l'avenir. Rentré chez lui, il écrivit à Aline ; il lui annonça tristement son départ, qu'il motiva adroitement; il lui promit d'abréger le plus possible son absence, lui donna son adresse et la pria de lui écrire.

Les deux amis partirent le lendemain. Le château d'Haucourt était & vingt lieues de Paris ; ils arrivèrent une heure avant le dîner, ce qui était de tous les moments de la journée le mieux choisi pour faire cette entrée qu'Henri de Grainville trouvait à bon droit redoutable. Les dames étaient à leur toilette. Le marquis d'Haucourt seul reçut les voyageurs; il remercia courtoisement

Gaston de Faimabic surprise qu'il lui faisait, et se félicita peut-être infërieurement d'éviter, grâce à sa présence, l'embarras d*un tête- à -tète trop prolongé avec son gendre probable. Les deux amis eurent le temps de s'habiller , et ils purent descendre au salon avant le coup de cloche du diner. Henri de Grainville y tenait extrêmement. C*étaît un habile homme. Il connaissait toute l'importance des impressions premières, si futiles qu'elles soient, et savait qu'attendre de pied ferme dans un très-grand salon une personne dont on redoute le jugement est infiniment plus commode que de s'avancer vers elle , à pas comptés, vêtu de noir, cravaté de blanc, avec un sourire agréable sur le visage et une agitation mortelle au fond du cœur. Une rencontre de ce genre ressemble toujours un peu k un duel , et Henri était trop expérimenté pour renoncer de gaieté de cœur aux avantages permis. Il causa donc avec M. d'Haucotirt, et Gaston feuilletait les albums, quand

la porte s'ouvrit, et mademoiselle Hélène entra accompagnée de deux vieilles dames, commensales habituelles du château. Elle ne parut éprouver aucune gêne ; son embarras se trahit seulement lorsqu'elle salua Gaston d'abord et Henri après, ce qui était le contraire sans doute de ce qu'elle voulait faire. De part et d'autre, on échangea quelques phrases banales ; puis l'on se considéra mutuellement. Mademoiselle d'Haucourt avait, vous ai-Je dit, vingtrquatre ans et par conséquent

une grande habitude du monde. Elle était

fort belle, trop belle, ai-je failli ajouter, car l'extrême régularité de ses traits ne laissait pas assez de jeu à sa physionomie. Avec son profil de médaille grecque, ses yeux bleus, qui semblaient noirs k la lumière, sa taille de chasseresse antique, elle avait quelque chose de froid; je me ferai peut-être mieux comprendre en vous disant qu'un peintre l'eût trouvée sans défaut, mais qu'un jeune homme se fût arrangé mieux d'une

moins aristocratique perfection. Ce n'est pas sans raison que, pour vous décrire mademoiselie d'Haucourt, j'ai cherché dans l'antiquité mes points de comparaison. Mademoiselle Hélène aimait les arts ; ce qui est plus rare, elle les comprenait, et, ce qui est plus rare encore, elle les étudiait un peu. De ces préoccupations, si superficielles qu'elles fussent, elle gardait quelque chose. Sa physionomie conservait l'empreinte un peu sévère de sa pensée, ou du moins on se figurait dans le monde qu'il en était ainsi , et cela uniquement, je crois, parce qu'elle relevait ses cheveux blonds à la manière des statues de Phidias, et qu'elle préférait, pour ses robes, aux gazes empesées , aux taffetas roides et bruyants, ces étoffes moelleuses qui forment, en flottant, de beaux plis. D'après ce portrait, n'allez pas vous imaginer au moins que mademoiselle d'Haucourt allât dans le monde avec le péplum d'Electre ou la tunique d'Antigone. Elle avait horreur de l'affectation ,

mais elle se sentait cependant assez belle pour oser risquer dans ses ajustements cette sorte de simplicité classique. II est bien rare qu'une femme très-jolie ne s'approprie pas, en matière de toilette, quelque chose d^insolite, d'exceptionnel, et l'on pardonne volontiers cette audace k celles qui ont la certitude si charmante de rester les plus belles , les plus élégantes même, en dépit de la mode et contre elle. Le mal est que des laiderons ont voulu et veulent encore imiter ce courage.

De là naquit un jour le ridicule , et il n'est pas près de mourir.

Gaston avait vu mille fois mademoiselle d'Haucourt, mais il la connaissait peu. S'il avait avec tout le monde admiré la distinction et la beauté de la riche héritière, il ne s'en était guère préoccupé. Il avait accepté à son égard, par paresse et sans le commenter, le jugement public. Que lui importaient, avant la confidence du mariage de son ami , les qualités d'une jeune fille qu'il rencontrait

quelquefois, grâce au hasard de sa naissance, mais de laquelle il était séparé par cette immense barrière qu'élève dans le monde une différence d'un million de fortune ? Et je ne sais si vous l'avez deviné, mais Gaston avait le grand défaut de ne s'occuper que de ce qui le touchait par quelque endroit; le reste lui était parfaitement égal ; entre une indifférence profonde et un extrême intérêt, il n'admettait guère de juste milieu ; c'est un vice terrible pour qui vit dans la société insouciante de Paris , et il s'en apercevait tous les jours. Ce soir-là , pendant le diner et après , il étudia mademoiselle d'Haucourt , par intérêt pour son ami, par besoin de distraction pour lui-même, plus qu'il ne l'avait fait durant les deux cents bals des six années précédentes. Il la suivait des yeux, tandis qu'Henri de Grainville décrivait la physionomie de la société russe ou la solennité des réceptions du czar avec tout l'entrain d'un homme qui avait ses raisons pour chercher

h être aimable, et qui, d'ailleurs, bien différent de son ami , possédait , par bénéfice de nature, cette qualité charmante qui consiste h aimer à plaire h tout le monde et toujours. En observant mademoiselle Hélène , Gaston procédait, ainsi que tous les amoureux , par comparaison. Dans ce salon aristocratique, k côté de cette ficre jeune fille, il avait évoqué avec une joie secrète Thumble souvenir d'Aline. Ce château féodal, ce grand parc où le vent d'automne balançait au clair de la lune les chênes séculaires, ces bronzes, ces tapis, ce luxe , ne rappelaient guère le jardinet des Batignolles, avec les tristes bordures de buis et la petite maison où , dans une chambre obscure, à la même heure , la pauvre enfant grelottait peut-être de froid en pleurant de chagrin. Mademoiselle d'Haucourt ne ressemblait pas davantage k la fille de madame Dubois, u Quelle différence ! se disait Gaston en attachant son regard sur le profil régulier de mademoiselle Hélène^ tandis que

son cœur retournait auprès d'Aline, quelle différence dans les destinées humaines! Voici une femme qui n'a eu qu'à naître pour être heureuse. Beauté, richesse, considération, tout lui a été donné, le monde est à ses pieds, il semble avoir été créé pour lui plaire , et sans doute elle n'a jamais songé qu'il pouvait y avoir dans l'ombre, à côté d'elle, une autre jeune fille que le ciel avait créée pure aussi, mais qui est née dans la honte , qui vivra dans la misère , et qui se débattra toute sa vie dans l'opprobre ! Quelle étrange chose pourtant que ces deux êtres si dissemblables existent, que je les connaisse l'un et l'autre, que je sois , pour ainsi dire , un fil conducteur entre les deux ! »

— Vous paraissez bien fatigué, dit tout à coup à Gaston mademoiselle d'Haucourt, qui semblait ne vouloir point paraître écouter trop exclusivement les récits de M. de Grainville.

Gaston se réveilla en sursaut. Ses parallèles de moraliste lui avaient fait oublier

complètement son rôle d'homme du monde.

— Je suis distrait jusqu'à la sottise, répondit-il en souriant , et il faut , mademoiselle, que vous m'excusiez^ car c'est une maladie dont je suis seul k souffrir.

— Et puis-je vous demander, sans trop d'indiscrétion, à quoi vous songiez? demanda mademoiselle d'Haucourt avec une sorte d'étonnement curieux.

— Vous me trouverez bien bizarre , si je vous le dis, et pourtant je vous le dirai, mademoiselle. Je songeais combien c'est un art difficile que l'art de causer, et combien je suis mal fait pour le monde. Ainsi me voici dans ce salon où je suis arrivé comme mars en carême; je voudrais expliquer par ma gaieté, justifier par mon esprit, ma brusque apparition, et je ne trouve pas un mot & vous dire.

— En sorte que je vous ennuie abominablement , dit mademoiselle Hélène en riant aux éclats.

— Puisque je voudrais vous plaire , c'est que vous ne m'ennuyez pas ; mais je ne sais par où commencer. J'ai l'honneur de trop vous connaître pour être absolument banal (d'ailleurs j'ai inutilement recherché toute ma vie le talent si désirable de ceux qui savent parler sans rien dire ) 9 et , pour être à mon aise avec vous , je vous connais trop peu.

— Et entre ces deux difficultés vous prenez un terme moyen , le sommeil , continua avec gaieté mademoiselle d'Haucourt que paraissait intéresser le tour inattendu de cette conversation.

— J'en serais capable , reprit Gaston , et vous voilà, mademoiselle, sur la piste de mon caractère. Cependant il n'en est rien , et je ne songe pas à dormir. Je me demandais , au contraire , ce que vous répondriez , si je vous formulais brusquement la petite proposition que voici : u Mademoiselle, vous avez vos raisons pour causer avec moi ce

soir , et je voudrais me prêter à cette petite diversion. (Ici mademoiselle Hélène rougit imperceptiblement.) Mais j*ai épuisé ma provision de paroles, et, quand j'aurai ajouté qu'il fait chaud dans ce salon et que ces candélabres sont très-beaux, je n'aurai plus rien à dire. Pourquoi, au lieu de bavarder de la sorte et de se traiter mutuellement en gens de peu d'esprit, ne vous dirai-je pas tout simplement: «Choisissez, mademoiselle, un sujet de conversation, indiquez-le vous-même, et parlons ? »

— Cette fois, vous avez raison, dit en souriant mademoiselle d'Haucourt.

£t elle regarda Gaston avec quelque surprise. Ce qu'il venait de lui dire n'avait rien de très-remarquable; mais enfin tous les valseurs du faubourg Saint-Germain ne débutaient pas ainsi, et c'était, à tout prendre, une agréable façon de rompre le silence. Ce qui l'aurait embarrassée à seize ans lui parut original à vingt-quatre, et, sans plus de façon.

elle classa intérieurement Gaston parmi les gens d'esprit qu'elle connaissait. Pendant cet aparté , Henri de Grainville racontait , à la grande joie du vieux marquis, légitimiste de naissance , le peu de sympathie de l'empereur Nicolas pour le gouvernement de juillet.

— Et il Berlin , que fait-on ? lui demanda l'ancien diplomate.

— A Berlin ! continua Henri en se tournant vers mademoiselle d'Haucourt , à Berlin , on s'occupe uniquement du casque du comte G...

— D'un casque?... Qu'est-ce donc que cette histoire? demanda-t-elle en se tournant vers lui.

— G'est une histoire très-amoureuse, excessivement allemande, digne d'une plus chevaleresque époque , et qui ne manquera pas de servir de thème à Louis Uhiand , à Justin Kœrner, à Henri Heine, à tous les faiseurs de ballades de la Prusse et de la con-

fédération. Le comte G... , continua Henri quittant la cheminée où il s'était jusqu'alors adossé et s'asseyant d'un air galant auprès de mademoiselle d'Haucourt , le comte C...

est capitaine aux gardes. Il est de plus trèsbeau et fort aimé, ainsi que vous allez voir. Le roi passait , il y a quelque temps , une revue. Pendant un intermède de repos qui fut accordé aux troupes, le beau capitaine, assez satisfait de son brillant uniforme, monta chez la dame de ses pensées , qui demeurait sur la place même. En entrant, il posa son casque sur une petite table, mais je ne sais quel mouvement se fit dans le salon , le casque tomba sur le tapis , roula vers la cheminée , et sa longue crinière noire brûla jusqu'à la racine. Que faire? Comment réparer ce malheur? Comment défiler devant le roi avec ce casque rôti ? Le jeune comte, fort connu pour son élégance, était on ne peut plus embarrassé, et la jeune femme semblait souffrir plus encore à l'idée que son amant

pourrait avoir, au milieu de cette troupe étiocelante, un accoutrement ridicule. Elle regarda sur la place et vit de loin aux fenêtrès les dames de la cour qui, sou riaient aux beaux officiers. Un sentiment de vanité féminine s*empara d'elle. Elle prit le casque de son chevalier et disparut en courant. Un instant après, elle le rapportait orné de la plus magnifique, de la plus ondoyante chenille que dragon ait jamais senti flotter sur ses épaules. C'était avec ses longs cheveux noirs qu'elle avait paré le casque de l'heureux capitaine. Le jeune comte, ivre de fierté, put défiler la tète haute ; chacun remarqua cette merveilleuse chevelure qui ondoyait autour de lui. Le soir, tout Berlin en parla, et je vous laisse à penser qui fut le roi de la revue. Maintenant encore toutes les Berlinoises en ont la fièvre.

Par ce récit et d'autres histoires du même genre, le jeune secrétaire d'ambassade remplit agréablement la soirée. Les deux vieilles

dames trouvèrent d'excellentes manières h ce gai causeur , qui Tenait h point ranimer la conversation un peu monotone des soirées de campagne. Le maître de la maison dissimulait à peine la satisfaction que lui causait l'esprit enjoué de son futur gendre, et, de fait, Henri de Grainville méritait de plaire : c'était un de ces hommes h qui le monde doit de la reconnaissance, car ils font beaucoup pour lui. 11 excellait à varier ses paroles suivant le goût de ses partenaires , à tirer parti des plus minimes incidents, à dire des riens avec grâce ; il effleurait tous les sujets avec finesse, avec bon goût ; il est vrai qu'il n'inventait rien et n'approfondissait pas grand*chose , mais il reproduisait sous une forme nouvelle les jugements consacrés, et les lieux communs, il les colorait à sa manière. L'esprit des salons n'est autre chose que cette monnaie courante frappée à la même effigie, et qu'il faut savoir dépenser à tout propos.

Elle n'étonne personne, elle n'humilie aucun

amour-propre, elle satisfait le plus grand nombre. Gaston, dont Tesprit était moins démonstratif , admirait cette agréable faconde et jouissait sincèrement de l'effet que produisait son ami. L'impression de mademoiselle d'Haucourt était plus malaisée & pénétrer.

Elle ne se manifestait guère sur son visage calme ni dans ses regards observateurs. Elle parlait peu, et la situation délicate qui lui était faite augmentait peut-être encore son habituelle réserve; mais Gaston ne doutait pas que, chez elle aussi, le succès d'Henri ne fût complet, et, i vrai dire, le principal intéressé n'en doutait pas lui-même. Quand on a de l'esprit et une jolie figure, plaire, sous les yeux d'une famille qui vous prône et vous encourage , à une jeune fille qui a de tout temps rêvé l'amour qu'on lui promet tout bas, c'est si facile ! Ses songes les plus aimés de jeunesse, d'indépendance, ses ennuis secrets, ses malaises énervants, tout conspire pour vous; le sentiment dont on personnifie

le charme incomparable a mille complices secrets dans l'âme de la jeune fille , et il n'y rencontre pas un ennemi , puisque la raison elle-même se met du concert. Or, l'amour, qui s'inquiète peu de la pauvre raison, qui se moque d'elle le plus souvent, est bon prince ; quand, par hasard, la raison Finvite, il ne se fait pas prier, et, dès qu'elle ouvre la porte, il entre au galop.

— Et pourtant, se disait Gaston en considérant les grands yeux bleus de mademoiselle d'Haucourt et sa physionomie impénétrable, et pourtant je me figure qu'Aline me regarderait autrement, si, les rdles étant changés, elle se trouvait à la place de cette belle personne et moi dans l'habit d'Henri? Elle parlait moins encore la première fois que je l'ai vue, mais son silence même avait un langage et sa réserve m'agitait. Contradiction bizarre! Mademoiselle d'Haucourt est incontestablement plus belle qu'Aline ; elle a tout ce que l'autre n'a pas, mais ne lui manque-

i-il point ce qui fait le charme de la pauvre fille, cette lumière intérieure qui éclaire le visage, ce rayonnement mystérieux d'une âme tendre , qui est la plus séduisante auréole dont le ciel puisse parer un front de vingt ans?

On a beau dire, on a beau raisonner, on a beau chercher dans des distractions honnêtes , demander à des occupations régulières un heureux contentement, rien de tout cela, dans la jeunesse , ne suffit à la vie : il faut aimer, et le plus grand bonheur dans ce monde, c*est d'être fou de quelqu'un. Aussi Gaston, qui voulait étouffer le cri de son cœur, se réveilla-t-il le lendemain fort triste,

malgré sa résolution vertueuse et peut-être b cause de sa résolution même. Il se sentît seul sur la terre. Son âme nageait dans le vide , sa pensée flottait avec désespoir dans cette solitude sans bornes qui venait de se faire autour de lui. Cette affection pour Aline, affection si conditionnelle en apparence , si légère au début, prenait i ses yeux, par le souvenir, des proportions nouvelles. En mesurant le vide que son absence laissait dans son cœur, il s'apercevait pour la première fois avec surprise de la place immense qu'elle y avait occupée. En un mot, il éprouvait dans toute son intensité cette défaillance morale que l'amour nous laisse en nous quittant, mal horrible qui ressemble h la mort, et qui fait regretter toutes les tortures du temps où l'on souffrait, car, si Ton souffrait alors, du moins on vivait ! Tout ce qui entourait Gas* ton ajoutait encore à sa tristesse , tout jus* qu'aux quatre murs de cette chambre inconnue où il se réveillait pour la première fois.

Notre machine humaine est si sensible et si fréie qu'elle subit toutes les misérables petites influences des objets extérieurs. En voyant sur la muraille des portraits indifférents au lieu des tableaux aimés sur lesquels son regard se reposait tous les jours , en ne retrouvant plus sur la tenture les couleurs auxquelles il était fait , Gaston prêta à son isolement de nouveaux ennuis. Il ouvrit sa fenêtre; son oreille, habituée au bruit de Paris, fut frappée du silence imposant de la campagne. C'était une triste matinée d'automne : un brouillard normand dormait dans les bois ; les pelouses , à demi noyées dans ce nuage gris , étaient désertes ; on y voyait seulement des volées de corbeaux qui s'abattaient en croassant. « Âh ! parc de Mousseaux ! s'écria Gaston , chères allées, lentes promenades , fleurs d'été , jours de soleil , qu'êtes-vous devenus ! »

Ce fut dans cette disposition que le trouva la cloche du déjeuner. On était déjà réuni

dans la salie à manger quand il y descendit.

Henri, dans un élégant costume du matin, complimentait mademoiselle d'Haucourt sur son charmant habit de cheval, car on devait aller à la chasse en sortant de table et courre un lièvre dans le parc. Le vieux marquis avait un excellent équipage deharriers, et depuis trente ans il chassait invariablement trois fois par semaine. Sa fille l'accompagnait assez souvent dans ces courses peu fatigantes, et ce jour-là notamment, outre qu'elle n'avait aucune envie de rester seule au château, mademoiselle Hélène était peut-être assez satisfaite , au fond , de paraître aux yeux des jeunes hôtes de son père dans un costume nouveau, qui lui allait à merveille.

Ce mouvement de coquetterie, vous l'eussiez compris aisément en voyant la jeune châtelaine sauter légèrement, une heure plus tard, sur une belle jument anglaise, noire et vive, qu'elle maniait avec une aisance et une résolution fort rares. Son chapeau

d'homme, son voile bleu, son col blanc rabattu, son étroite cravate rouge qui relevait la couleur sombre de son habit de drap, et ravivait son teint animé par le plaisir, l'embellissaient encore. Une femme, pour peu qu'elle soit jeune et svelte, est difBcilement laide dans ce costume, et mademoiselle d'Haucourt, & cheval, ressemblait à Diana Vernon.

En proie aux préoccupations qui l'avaient assailli au réveil, Gaston était resté silencieux pendant le déjeuner ; comme la veille, il avait laissé faire à Henri, qui était inépuisable, tous les frais de la conversation. Il était malhabile à surmonter ses impressions; le mouvement de la chasse, l'exercice du cheval qu'il aimait extrêmement, l'air vif de la campagne , la vue de la belle chasseresse, l'animèrent momentanément sans pouvoir complètement le distraire. Heureusement pour lui, M. d'Haucourt, qui ne souffrait pas les songe-creux à la chasse, et il avait raison.

était trop occupé de ses chiens pour s'apercevoir de sa distraction. Henri, qui, pour plaire au vieux veneur , parlait uniquement de chiens tricolores, bien ^or^es, d'un bon pied, de vokel' est, de rendonnées, de débuchés et de rembuchés, ne s'inquiétait pas davantage du silence de son ami; mais mademoiselle d'Haucourt le remarqua. Elle n'était certainement pas assez petite fille pour se laisser prendre, ainsi qu'une comtesse allemande, aux airs tristes et penchés d'un cavalier inconnu ; mais précisément parce qu'elle con* sidérait Gaston comme un homme d'espril et qu*elle le supposait, à bon droit, incapable de jouer de gaieté de cœur le rôle insupportable de ces saules pleureurs vivants et bien portants qui vont soupirant à tout propos quelque élégie de poitrinaire, elle s'étonna de son air rêveur. Deux ou trois fois elle promena sur son visage, à la dérobée, un regard curieux. Gaston s'en aperçut, et je dois & la vérité de dire qu'il en éprouva une

certaine satisfaction. Si préoccupé, si maiheureux ou si amoureux même que l'on puisse être , on n'est jamais complètement insensible, quand on a vingt-cinq ans, à l'attention d'une jolie femme.

— Tayaut ! tayaut ! cria bientôt le vieux marquis d'une voix forte encore.

Les oreilles couchées sur le dos, le corps allongé par la peur, un gros lièvre, qu'on prétendit être un vieux botiquin, venait de débouler sous les pieds de son cheval. On sonna le lancer, les chiens prirent avec ardeur cette chaude voie ; ils s'élancèrent h la poursuite du fugitif, qui disparaissait déjà comme un point noir au milieu de la plaine.

Les chevaux bondirent à leur tour ; ils partirent au galop, animés par la fanfare, par les cris dissonants de la meute, par la voix et par l'entrain de leurs cavaliers. En ce moment, le soleil, perçant le brouillard , illumina la campagne, et dans ces champs vivement éclaires, où les chevaux couraient en toute li-

berté, les différents personnages de celle histoire oublièrent un instant , au milieu d'une entraînante animation, leurs préoccupatioDs diverses. La chasse dura, montre en main, une heure sept minutes, ce qui prouva, mieux encore que les assertions du vieux marquis, la vitesse des harriers. Au bout de ce temps, on vit dans un labour le malheureux lièvre qui, selon Texpression consacrée, portait la hotte^ c'est-i-dire que son échine, contractée par la fatigue, s'était arrondie en forme de cerceau. Les chiens redoublèrent d'ardeur, l'atteignirent, et le dépecèrent avec une telle prestesse, que le piqueur, qui s'était jeté au milieu de la meute acharnée, eut beaucoup de peine à s'emparer d'une des pattes, qu'il disséqua avec soin et qu'il vint présenter respectueusement à mademoiselle Hélène; après quoi, suivant les usages de la vénerie, il sonna les honneurs h pleins poumons.

On reprit au pas le chemin du château. Si vous pensiez que mademoiselle d'Haucourt

— iOl —

avait oublié Tair étrangement préoccupé de Gaston, vous vous tromperiez, et vous prouveriez, en le croyant, que vous connaissez mal Fesprit des jeunes filles en général, et notamment celui de la belle chasseresse. Les femmes pensent et révent beaucoup plus que nous. En France surtout , l'usage leur fait , avant le mariage, une vie tellement concentrée, tellement intérieure, qu'elles sont, pour ainsi dire, confinées dans le domaine de la rêverie. Aussi acquièrent- elles, par l'habitude constante de la réflexion , une finesse de perception, une délicatesse d'observation, qui nous manque le plus souvent. Là où nous ne voyons rien, elles trouvent matière de curiosité. Mille incidents qui traversent inaperçus notre existence agitée sont scrutés par elles avec intérêt. Leur pensée y rencontre un thème qu'elle élargit volontiers, et auquel leur imagination , toujours présente, prête des couleurs aimées. Si vous ajoutez que mademoiselle d'Haucourt n'avait

LB CHALB NOIR. 9

plus sa mère, ce que j'ai néglige, je crois, de vous dire ; que par conséquent elle avait été privée de ces épancfaements si naturels et si doux, qui sont dans la jeunesse la plus sûre des sauvegardes, vous comprendrez peut-être comment, passant en outre h la campagne une grande partie de l'année, elle était plus qu'une autre encore disposée h chercher dans le plaisir de la pensée une compensation à la régularité monotone de sa vie.

Seulement elle cachait avec un soin extrême cette disposition secrète ; elle affichait même, dans l'occasion, l'affectation contraire; elle avait au plus haut point cette exquise qualité, qui est Fapanage presque exclusif des femmes, et qu'on pourrait nommer la pudeur de l'esprit. Quoi qu'il en soit, non-seulement mademoiselle d'Haucourt avait remarqué la tristesse de M. de Gharleval, elle y avait réfléchi.

— Je me figure que vous êtes peu fanatique de la chasse, monsieur, lui dit-elle

dans un moment où son cheval se trouva côte à côte avec celui de Gaston.

— Mais, tout au contraire, je l'adore, répliqua-t-il.

— Dans ce cas, votre passion est en efiet très-profonde, car elle paraît vous absorber jusqu'au désespoir, continua-t-elle avec un gai sourire qui laissa briller des dents blanches comme des perles.

— M'absorber, mademoiselle... si j'étais absorbé par quelque chose en ce moment, ce serait par le sentiment de reconnaissance que me fait éprouver l'accueil si bienveillant que je trouve à Haucourt.

— Voilà, ne vous en déplaise, une banalité, monsieur, répondit en riant mademoiselle d'Haucourt, vous qui prétendiez hier n'en dire jamais, et qui aviez l'obligeance rare d'affirmer que vous me feriez grâce des compliments puérils et honnêtes.

— Et vous avez raison , mademoiselle ; j'ai dit une niaiserie polie et solennelle , dit

Gaston qui se rappela le regard presque curieux du matin. Admettez donc, s'il vous convient, que j'ai une passion malheureuse.

— Pour la chasse?

M. de Charleval ne répondit pas. Il feignit de détourner son cheval d'un mauvais pas. £n somme, il voyait sans déplaisir la conversation se rapprocher de sa préoccupation dominante. Sans espérer faire jamais de mademoiselle d'Haucourt la coufidente d'une peine de ce genre , il trouvait, même avec elle, plus d'intérêt à ce sujet de causerie qu'à tout autre. Tranchons le mot ; il éprouvait au fond un vague sentiment de coquetterie qui le portait sinon à se poser en héros de roman, du moins h ne pas dissimuler tout à fait son chagrin. Mademoiselle d'Haucourt fut étonnée de son silence.

— Vous ne vous en tirerez pas ainsi, reprit-elle avec gaieté; voici, selon vos préceptes, un sujet de conversation tout trouvé, monsieur, et je continue. La chasse étant

mise hors de question, je ne vous demande plus de confidence. C'est donc sans application aucune et en thèse générale que je parle. Quelle cause, à votre avis, peut surtout faire une passion malheureuse? le dédain ou l'oubli ?

— Vous en oubliez une, dit Gaston.

— Laquelle ?

— L'abîme que les lois du monde creusent entre certaines destinées.

Mademoiselle d'Haucourt le regarda avec curiosité.

— Et vous, M. de Charleval , demanda tout à coup M. d'Haucourt en se retournant sur sa selle, n'étes-vous pas de mon avis ? Je prétends qu'on ne chasse pas et qu'il n'y a jamais eu de véritables veneurs en Angleterre ; on y court des steepk-chases à la queue d'un renard ; mais , encore une fois, on n'y chasse pas; on ne chasse qu'en France, et voici M. de Grain ville qui conteste.

Gaston donna raison k M. d'Haucourt ; la

coDversatioa continua sur ce sujet. Henri céda sa place auprès du vieux veneur, et prit à côté de mademoiselle Hélène celle que quittait son ami. On arriva au château. Le même programme fut adopté les jours suivants. Henri n'avait désormais rien à faire auprès de son futur beau-père, qui était de plus en plus enchanté de lui. 11 le livra donc tout entier h la conversation de son ami et s'occupa presque exclusivement de plaire à mademoiselle Hélène. L'intimité de la campagne lui faisait beau jeu ; du matin au soir, on ne se quittait pas ; promenades dans le parc, lectures au coin du feu, parties de whist après diner, tout se faisait en commun. On avait de part et d'autre le temps et toutes les occasions possibles de s'étudier, et de se deviner. J'ajouterai que pour Henri de Grainville cette intimité était même trop grande.

Habitué aux salons bruyants, à ces conversations du monde où chacun doit forcer son naturel sous peine de rester froid ou terne,

expert, comme je Tai dit, daos Tart de se composer à la manière des acteurs un visage et une voix pour la rampe, Henri était mal h Taise dans ce château si calme, où l'on se voyait de si près et où cet extrême rapprochement mettait en défaut toute habileté de convention. Il avait assurément plus qu'il ne fallait pour plaire , mais les qualités excellentes et charmantes qu'il avait reçues du ciel , il les cachait volontairement sous une sorte de futilité mondaine et banale. Moins que toute autre, mademoiselle d'Haucourt pouvait être sensible à ces façons prétentieuses qui tournent la tète à toutes les petites filles au sortir de pension. Elle avait l'affectation contraire; elle était simple, vous ai-je dit, jusqu'à l'exagération, et tous les frais d'amabilité que l'on faisait pour elle, par mode ou par pure galanterie, en dehors du naturel et du vrai, on les faisait en pure perte ; elle ne les appréciait pas. La conquête de ce cœur pouvait donc présenter des diffî-

cultes auxquelles Henri n'avait pas songé.

Quant à Gaston , occupé , ainsi qu'il convenait, de M. d'Haucourt et des deux vieilles daines, il vivait un peu à part. 11 faisait des rubbers sans fin pendant que son ami causait, il dessinait des fleurs sur du canevas à tapisserie ou des caricatures qui ravissaient les deux duègnes, car il avait un vrai talent de dessin, et bien des gens disaient que, s'il avait été forcé par la nécessité de travailler, il aurait pu devenir un artiste de premier ordre. En attendant, il jouait à merveille son rôle d'ami. Charmé de la distinction de mademoiselle d'Hau court qu'il comprenait et qu'il appréciait mieux chaque jour, il causait cependant rarement avec elle. Il en était resté sur le mot un peu transparent qu'il avait prononcé i la légère pour l'effet qu'il devait produire, et sans songer dans le premier instant qu'il pouvait lui être appliqué directement. En y réfléchissant, l'idée lui était venue que mademoiselle Hélène avait.

peut-être bâti sur ce mot toute une histoire. Quelques jours s'étaient passés de la sorte, quand un petit incident ranima plus vivement en lui le souvenir de cette conversatien.

Le bureau de la poste aux lettres se trouvait à une demi-lieue du château, et M. d'Haucourt y envoyait chaque matin un domestique qui rapportait la correspondance et les journaux dans un havresac de cuir fermé par une serrure dont le directeur de la poste et M. d'Haucourt avaient chacun une clef.

On évitait ainsi les indiscrétions , les négligences, les journaux salis au cabaret, en un mot les mille et une petites misères qui sont inhérentes encore au service posls^. Un matin , en descendant au salon , Gaston trouva mademoiselle Hélène qui venait d'ouvrir le portefeuille de cuir, et qui lui remit, avec un sourire où il crut deviner un peu de malice , une lettre à son adresse. Gaston la reçut avec embarras. C'était une lettre d'A-

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lioe. L'enveloppe, à vrai dire, donnait prise à de peu charitables conjectures. Comme la plupart des personnes qui écrivent rarement, Aline n'avait pas, en fait de papier, un goût très-pur. La pauvre fille croyait être fort élégante en choisissant des enveloppes moirées autour desquelles régnait une petite découpure imitant un feston de dentelles. Son écriture montrait qu'elle ne savait pas non plus qu'il fallait, au temps où nous sommes, pour être à la mode, faire de grosses lettres longues, courantes, uniformes et même illisibles, pourvu qu'elles aient une tournure anglaise. Elle s'était au contraire fort appliquée , croyant bien faire , à suivre les préceptes de^son maître d'écriture. Le G qui commençait le nom de Gaston était surtout remarquable , c'était presque un parafe ; il formait deux volutes renversées en sens contraires, d'un contour irréprochable. Enfin le nom de la poste était véritablement moulé ; elle avait employé, pour le distinguer du

reste de la suscription, les caractères contrariés de cette écriture que les experts appellent la ronde. Le cachet, en cire blanche, montrait un vaisseau battu par la tempête avec cet exergue : Telle est la vie. Ces malencontreuses recherches contrastaient assez singulièrement avec les habitudes de mademoiselle d'Haucourt pour qu'elle eât pu s'en étonner ; le sourire qu'elle s'était permis, et que l'embarras de Gaston rendit plus significatif, était fort naturel ; mais il déplut à l'amant d'Aline, qui crut y voir du dédain.

Eh! mon Dieu, il était bien vrai qu'Aline n'avait pas cent mille livres de rente, ni un château superbe, ni des maîtres excellents, ni même du papier anglais, mais elle ne méritait les railleries de personne ; voilà ce que se disait Gaston, et son amour-propre blessé cherchait une vengeance.

— Ah ! quel plaisir vous me faites, mademoiselle ! ditil tout haut en prenant vivement la lettre.

Et il se retira, pour la lire, dans l'embrasure d'une fenêtre.

Aline était très-malheureuse. Elle était si habituée au bonheur de le voir tous les jours, éerivait-elle à Gaston, qu'elle ne savait comment vivre seule. Il lui semblait que cette séparation durait depuis une année, et quand donc comptait-il revenir? Si la famille de Gaston avait des droits à ses soins, ne méritait-elle pas, elle aussi, qu'on sacrifiât quelque chose à son affection? En outre, disaitelle, sa tante la tourmentait cruellement. A cet égard, elle ne s'expliquait pas clairement, mais Gaston, qui connaissait, à n'en pouvoir douter, les sentiments de madame Levert, ses projets et sa pénurie, comprit à merveille la nature des obsessions dont Aline était l'objet. Son cœur se serra avec amertume.

u Pauvre enfant! » se dit-il en étouffant un soupir. Et il revint vers la cheminée. Là, il s'aperçut que mademoiselle d'Haucourt lisait avec une attention plus que méritoire, et qui

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ne lui était pas ordinaire , le premier-Paris du Journal des Débats.

La lettre d'Aline rejetait plus que jamais Gaston dans ses perplexités. Pouvait-il ne pas retourner auprès d'elle? Cette séparation qu'il avait crue momentanée à son départ de Paris devait-elle être un éternel abandon?

Et cependant, s'il reprenait les douces habitudes du passé , quel avenir douloureux ne préparait-il pas à cette jeune fille et h luimême? Il hésitait, et il hésita longtemps entre sa raison , qui commandait de rester , et son cœur , qui ordonnait de partir. En outre , les huit jours qu'il venait de passer à Haucourt, sans modifier précisément ses sentiments, lui avaient cependant permis de comprendre mieux que jamais la justesse des observations d'Henri. Il se sentait dans le vrai de la vie en respirant cette atmosphère élégante et riche pour laquelle il avait été élevé. Cette société intelligente et délicate faisait ressortir plus que jamais & ses yeux

mille nuances disparates, mille contrastes choquants que lui rappelait le souvenir de madame Levert, et sur lesquels il avait difficilement cherché h fermer les yeux. Quant à mademoiselle d'Haucourt, je voudrais pouvoir vous dire, à Fhonneur du caractère féminin , que l'apparition de la lettre moirée, les conjectures qu'elle éveillait, avaient effacé dans son esprit toute trace de cet intérêt d'un instant qu'elle avait paru prendre à ce jeune homme, dont les relations semblaient d'un ordre si peu élevé. Il n'en fut pas ainsi cependant. Tout au contraire , elle parut bientôt préoccupée et triste. Elle parlait moins, h Gaston surtout; elle évitait les conversations du soir en se mettant au piano. 11 est vrai que sa situation vis-à-vis d'Henri devenait de plus en plus embarrassante, car l'heure approchait d'une solution définitive, d'une réponse sans appel ; mais Henri non plus ne trouvait pas que ses affaires marchassent carrément. Il s'en ouvrit même à Gaston.

— Je n'avance pas , lui dît-il , et je commence à n'y rien comprendre. La campagne, jusqu'à présent, n'est pas bonne.

Il ne croyait pas voir si juste , et le lendemain il n'entendit pas sans quelque agitation mademoiselle d'Haucourt lui annoncer, d*une voix ëmue, qu'elle désirait causer un instant avec lui seul et qu'elle le priait de rester au salon après le déjeuner. Malgré son flegme diplomatique, Henri attendit avec une véritable anxiété l'heure de cette explication inattendue.

Quand mademoiselle d'Haucourt entra dans le salon, elle était pâle, tremblante, et il semblait qu'elle avait pleuré. Elle s'assit dans un fauteuil, tourna dans ses mains un écran d'un air visiblement embarrassé, et, comme Henri ne savait non plus quelle contenance garder, un silence effrayant se fit, pendant lequel les deux jeunes gens entendirent battre très-distinctement le balancier de la pendule. Henri, par une sorte de

charité de bon goût, le rompit le premier.

— Vous avez désiré me parler, mademoiselle , lui dit-il respectueusement ; veuillez le faire sans détour, et croyez que vous trouverez en moi, telle chose que vous ayez h me dire, un homme loyal et soumis.

Mademoiselle d'Haucourt fut touchée de ce début simple plus que de toutes les exquises galanteries que M. de Grainville lui débitait depuis une semaine. Elle lui tendit la main par un mouvement affectueux et franc, et M. de Grainville la baisa avec respect.

— Si j'avais moins de confiance dans votre esprit et moins d'estime pour votre caractère, lui dit^elle, je n'aurais pas eu même la pensée de cette explication que j'ai désirée... et qui me semble maintenant si difficile.

Henri s'inclina et s'assit auprès de mademoiselle d'Haucourt, qui se tut comme si elle avait perdu toute son assurance.

— Je n'ai pas de courage, reprit-elle enfin

en torturant Técran brode entre ses doigts.

— Au nom da ciel ! parlez , dit Henri ; tout vaut mieux que cette incertitude.

— Vous le voulez , continua-t-elle , soit , car c'est notre bonheur à tous les deux qui est en question ; c'est de notre vie tout entière qu'il s'agit. Eh bien! franchement, monsieur , je vous fais juge : trouvez-vous que notre situation vis-à-vis l'un de l'autre soit bien nette? pensez-vous que depuis huit jours nous nous soyons jugés suflSsamment tous les deux pour prononcer, en toute connaissance de cause, un arrêt aussi terrible ? avons-nous dit un seul mot de l'avenir ?

— Il est vrai que je n'ai point osé vous en parler, dit Henri. Je ne croyais pas, mademoiselle, pouvoir le faire sans votre assentiment.

— Et vous avez eu raison au point de vue du monde, reprit-elle. Il n'admet guère de plus intimes explications , et les habiles vous diront que le mariage est une loterie ,

qu'il faut fermer les yeux, tirer au hasard, et prier Dieu que le numéro soit bon. Eh bien ! si vous m'en croyez , donnons moins au hasard , et ne risquons pas sur un coup de dé un si fort enjeu. Pour moi, je l'avoue, et j'ai voulu vous le dire, j'ai peur.

— Vous avez peur du mariage ou de moi ?

demanda Henri.

— Non pas de vous, monsieur; si quelque chose , au contraire, pouvait me rassurer, ce serait, je Je répète, votre caractère et votre douceur constante. Vous êtes si aimable pour moi ! J'ai peur du mariage , et plus je le vois se rapprocher, plus il m'épouvante. Savez -vous que, par effroi de l'avenir, j'ai songé souvent h rester fille?... Vous devez me trouver bien ridicule ; mais il faut m'excuser , car je souffre horriblement, continua mademoiselle d'Haucourt d'une voix tremblante, et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues pâles... Je sais la peine que je vais causer à mon père , je

comprends la faute que je commets à votre égard, mais c'est plus fort que moi.

Et elle cacha dans son mouchoir son visage en pleurs.

Henri fut frappé de sa douleur , malgré le sens peu favorable que prenait son langage.

Il serra affectueusement dans sa main la main de mademoiselle d'Haucourt.

— Calmez-vous , lui dit-il. Qu'ai-je donc fait qui puisse vous faire penser que je sois un tyran ? Je ne veux être que le plus obéissant de vos amis. Je n'ai jamais songé à vous obtenir que de vous-même. Vous avez peur, dites-vous ; eh bien ! oubliez le passé. Qu'il n'en soit plus question , et laissez-moi pour tout espoir l'espoir de vous rassurer un jour quand vous me connaîtrez mieux.

Mademoiselle Hélène, à son tour, fut touchée de cette soumission généreuse, elle leva ses yeux reconnaissants vers Henri, qui leur trouva une beauté nouvelle.

— Vous êtes bon, lui dit-elle, et vous dés-

armez moD courage. Sachez bien que je ne m'appartiens pas. En donnant à votre présence ici un consentement tacite, je me suis, à mes yeux, engagée à moitié. Je n*ai qu'une parole. Si vous ordonnez , j'obéirai , mais , croyez-moi , il nous importe à tous deux de ne pas prendre légèrement, et dans une telle agitation , une décision irrévocable. Laissezmoi le temps de m'habituer à cette pensée dont je m'effraye sans doute outre mesure , et à laquelle, ajouta-t-elle avec un sourire, je m'habituerai plus aisément peut-être que je ne pense.

Henri était fort embarrassé , et de plus il était triste. Ce mariage, auquel il s'était décidé sans grande passion , lui paraissait plus désirable maintenant qu'il devenait plus difficile. Mademoiselle d'Haucourt elle-même, à l'heure où il la perdait, se revêtait d*un charme qu'il ne lui connaissait pas. Il ne sut que lui répéter encore en d'autres termes ce qu'il lui avait dit de sa soumission absolue

et de l'attachement respectueux qu'il lui garderait dans tous les cas. Cet entretien perdit peu à peu l'apparence solennelle qu'il avait prise au début. Il devint plus familier, plus facile. Us causèrent pendant une heure avec plus de naturel qu'ils n'avaient fait jusqu'à ce jour, et, quand les deux fiancés se séparèrent, le mariage était sans nul doute moins près d'eux que la veille, mais ils étaient beaucoup plus amis.

Cette explication toutefois avait si bien effarouché toutes les prévisions ^ déconcerté toutes les combinaisons diplomatiques de M. de Grainville , qu'il ne savait plus que faire. Il songea longtemps, et, quand il eut bien réfléchi , il se trouva moins savant encore. Il avait mal joué la partie, et il la perdait, voilà qui était clair; mais pourquoi la perdait-il , et quelle faute avait-il commise ? Il ne le devinait pas. Il en arriva à s'imaginer qu'il y avait là -dessous quelque mystère.

(( Mademoiselle d'Haucourt , se dit- il , aura

rapporté de Paris un souvenir qui me nuit.

Elle aime quelqu'un , car sans cela pourquoi ne m'aimerait-eile pas? £n définitive, pour être aimé , je suis dans les conditions voulues ; on me l'a dit plus d'une fois. Allons, il y a quelque dameret sous roche. L'amour seul repousse l'amour , la maxime n'est pas neuve, mais elle est vraie. » Et il se perdit en suppositions ; d'autre part, il ne lui était pas très-agréable de faire à Gaston l'aveu de sa déconfiture. Sortir en fugitif de ce château où il était entré en conquérant, c'était pour un ambassadeur en herbe un véritable Waterloo. Cependant , las de ses propres réflexions, ne sachant où aller ni que faire, il monta chez son ami.

Gaston, seul dans sa chambre, était étendu dans un grand fauteuil ; les pieds sur le marbre de la cheminée, il fumait en songeant, et quand il ôtait son cigare de la bouche, c'était pour siffler entre ses dents une valse allemande, qu'il aimait passionnément sans bien

savoir pourquoi, et qu'il chantonnait toujours quand il était préoccupé. Henri s'assit et se mit à siffler aussi cette valse de Strauss, alors à la mode , oubliée aujourd'hui , et qui est intitulée Abendstem (l'étoile du soir). Ce concert à la manière des oiseaux dura quelques minutes.

— Sais-tu , Gaston , interrompit le diplomate, qu'il y a des moments où je me figure que nous nous amusions plus qu'aujourd'hui, quand nous valsions à Vienne avec ces belles Allemandes si rondes , si blanches et de si bonne composition ?

— Laisse là ces souvenirs profanes, dit Gaston , ils te sont défendus , et tu as mieux à penser.

— J'ai à penser plus mal, au contraire, continua Henri en allumant un cigare. Mon cher ami , je ne fais rien qui vaille ici.

— Et qui te fait croire cela ?

— Je ne fais rien qui vaille, te dis-je. Je nage dans l'eau trouble , et , qui pis est , je

crois qu*il y a un autre poisson que moi dans cette eau-là.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire, continua le jeune diplomate en mettant à son tour ses deux talons sur le marbre de la cheminée, je veux dire que je ne serais pas étonné si mademoiselle Hélène vovait dans ses rêves une moustache noire, tandis que la mienne est blonde.

— Comment cela ?

— C*e8t la loi des contrastes. L'or aime rébëne, l'ébène recherche l'or. Une négresse doit adorer un albinos , et je ne puis pas te cacher qu'en ma qualité de blond, mademoiselle d'Haucourt m'idolâtre modérément.

— Tu es absurde.

— Non , mon ami , je ne suis pas absurde et je suis au contraire agréable, quoique blond ; voilà précisément pourquoi je ne m'explique pas le peu d'enthousiasme de mademoiselle Hélène, dans la situation où nous

sommes, sans l'existence de quelque petit cousin de la nuance préférée.

Cela dit, Henri invita son ami à recueillir ses souvenirs de Thiver précédent, i se rappeler les valseurs les plus assidus , mais il n'apprit quoi que ce soit. Gaston, indifférent et distrait dans le monde , était le plus pitoyable des observateurs. Le jeune diplomate n'ajouta rien. Avant de faire à son ami une entière confidence , il voulait s'ingénier encore et trouver le correctif de sa déconvenue ; il remit à un autre moment cette pénible explication, et les deux amis descendirent l'un soucieux et ne disant mot , l'autre plus soucieux encore et sifflant, comme toujours, son air favori.

Ainsi que vous le devinez, madame, la soirée se passa péniblement dans le grand salon d'Haucourt. Quand on eut préparé la table de whist et que les deux fiancés se retrouvèrent en présence, comme de coutume, à la

place même où avait eu lieu l'entretien du ma-

tin, ils osèrent à peine se regarder. Pour rompre ce téte-à-tète intolérable, mademoiselle d'Haucourt alla bientôt se mettre au piano.

Elle ne manquait pas de talent. Souvent , le soir, en promenant comme au hasard ses belles mains sur le clavier , elle improvisait des fantaisies pleines de grâce, ou, plutôt que des fantaisies, des pots-pourris dans lesquels venaient babiller tour h tour, dans un cadre ordonné, tous les airs qui traversaient sa mémoire. Henri écouta avec ennui ce soir-là , il avait en tète des idées moins harmonieuses, mais tout à coup il tressaillit. Sous les doigts distraits de mademoiselle d'Haucourt, Àbendstern, cette valse que Gaston aimait et sifflait sans cesse , venait de retentir dans le salon, et jamais ce chant du Danube n'avait été exprimé avec plus de tendresse et de mélancolie. Henri, frappé par une idée subite, s'était levé brusquement. Il regarda Gaston.

Celui-ci, dans ce moment, semblait oublier le whist, n écoutait le piano avec un ravisse-

ment qu'il ne cherchait pas à dissimuler.

Abendstern était pour lui, je vous l'ai dit, cet air adoré que chacun loge dans son cœur, et dont la voix amie réveille tout à coup en nous un monde de parfums enfuis et de souvenirs presque effacés.

Henri s'avança lentement vers mademoiselle d'Haucourt, et, la regardant en face :

— Où avez- vous appris cette jolie valse ?

lui dit-il.

— Cette valse? dit -elle avec surprise; mais je ne sais pas même si c'est une valse que je joue, je tapais au hasard.

Henri regarda de nouveau mademoiselle Hélène ; il la vit rougir extrêmement et détourner la tête avec embarras sous prétexte de chercher un cahier de musique.

— Ane bâté que je suis ! se dit le diplomate.

Il considéra de nouveau Gaston , puis il alla redresser dans la cheminée les tisons qui s'étaient dérangés.

Deux heures plus tard, quand tout le monde se fut retiré, Henri de Grainville, vêtu d^une belle robe de chambre de cachemire russe , entrait dans la chambre de son ami, qui, assis au coin de son feu, fumait, comme le matin , les pieds sur la cheminée.

— M. Lovelace, lui dit-il, je vous salue.

— Aline n'est point une Clarisse, répondit

naïvement Gaston , et j'espère bien qu'elle finira mieux. Pourquoi m'appelles-tu Lovelace?

— Je vais te le dire. Aimes-tu les apologues, Gaston ?

— Non ; mais je les tolère quand ils sont courts.

— Écoute celui-ci. Tel que tu me vois, j'ai eu le prix de discours latin en rhétorique.

Pour me récompenser, mon père me donna un fusil. Ce fut une des grandes joies de ma vie. Je passai le temps des vacances à tirailler les oiseaux du parc, mais je n'en tuais guère, et pour cause. J'avais l'habitude de fermer l'œil droit et de viser avec l'œil gauche, en sorte que le coup portait toujours à quinze pieds de mon but. Un jour, j'avisai sur un sorbier un merle et une grive ; je tirai le merle, et ce fut la grive qui tomba.

— Ah!... dit en riant Gaston, et cela t'a corrigé ?

— Oui; mais, depuis cette époque, je me

suis aperçu que beaucoup d'ëvénemeuts de ce genre arrivaient dans la vie.

— Je ne comprends pas la parabole.

— Je vais te l'expliquer. Croîs-tu aux sympathies soudaines, Gaston, aux amours improvisées?

— Oui, dit Gaston.

— Je t'en félicite. Eh bien ! mon cher ami, il se passe ici qudque chose de pareil h ma parabole. On a visé le merle , et c'est la grive qu'on atteint.

— Que veux-tu dire?

— Tu es une oie et non une grive, dit Henri qui se leva et alla frapper de la main sur l'épaule de Gaston ; je veux dire que mademoiselle d'Haucourt t'aime, ajouta-t-il froidement.

Gaston regarda son ami d'un air stupéfait.

— Tu es fou, dit-il, ou lé diable m'emporte 1

— Je te répète, continua Henri, que tu es le rêve brun en question.

— Et moi je te répète que tu es fou à lier.

Je n'ai jamais pensé à mademoiselle d'fiaucourt, et elle n'a aucune raison de penser à moi.

— C'est bon, dit Henri, n'en parlons plus, mais raisonnons pourtant dans cette hypothèse. Si mademoiselle d'Haucourt faimait, que ferais-tu ?

-— L'hypothèse est absurde; mais enfin, si mademoiselle d'Haucourt avait la sottise de m'aimer, et si, par ma faute, je te faisais manquer un aussi bon mariage, je... je ne me brûlerais pas la cervelle (parce que j'ai horreur de ce genre de mort), mais j'irais retrouver en Chine M. de Lagrenée.

— Tu aurais tort, dit Henri. Raisonnons tranquillement, et ne nous montons pas la tête. Mademoiselle d'Haucourt est un beau parti pour moi, dis- tu. Soit ; mais calme-toi, les beaux partis ne me manqueront pas. On n'a point cinquante mille livres de rente impunément dans cette vallée de misères. Si

j'aimais, ce serait différent ; mais mon cœur peut vivre en paix, le malin enfant m'a jusqu'à présent épargné. Et j'ajoute : Si ce mariage est beau pour moi, que serait-il donc pour toi, qui es quatre fois moins riche ! Il serait incroyable, admirable, et qui l'aurait fait? Moi. Je passe aux diflScultés. La plus grosse viendrait du père... Entre nous, le bonhomme n'est pas fort, et d'ailleurs ce que femme veut... tu sais le proverbe. Quant à la famille, tu es noble comme le roi. Les Charleval étaient à la première croisade, ils sont à Versailles , ils sont irès-bons. Sur ce point, pas d'objection. Pour la fortune, mademoiselle d'Haucourt en a beaucoup plus que toi, c'est vrai, mais elle en a sufGsamment pour vous deux, c'est consolant. Le sort en est jeté ! Mes chers enfants, je ferai votre bonheur, je vous marie !

— Quand tu auras fini ton monologue, interrompit Gaston, tu me le diras ; il m'ennuie. Si tu crois parler sérieusement , tu es

fou ; si tu plaisantes, tu es diablement long.

— A merveille; dis-moi des impertinences. Voici un monsieur qui se dit mon ami, qui est brun , qui me coupe Therbe sous le pied, et quand, au lieu de lui entailler la gorge, je lui propose très-sérieusement de faire son bonheur, il me répond que je l'ennuie. Eh bien ! que cela t'ennuie ou non, tu épouseras mademoiselle d'Haucourt, c'est moi qui te le dis. Je veux être pour toi une sorte de deus ex machina.

— Encore une fois, tu me révoltes, dit Gaston avec humeur. Parlons de toi , je te prie ; je ne suis pas en question.

— C'est moi qui n'y suis plus, reprit Henri.

Et il raconta la conversation qu'il avait eue le matin avec mademoiselle Hélène. Gaston l'écouta avec la plus grande surprise, l'interrompit plusieurs fois, et, quand il eut fini :

— Mais enfin, demanda-t-il, qui a pu te faire penser que j'étais pour quelque chose

dans cette stupide affaire? Mademoiselle d'Haucourt ne t'a, j'imagine, rien donné de pareil h entendre.

— Au contraire, dit Henri en fermant un œil. Maintenant, veux-tu bien consentir h l'épouser?

— Jamais. D'abord je ne veux pas me marier, je ne puis pas me marier, et je ne me marierai pas. Le pourrais-je , et mademoiselle d'Haucourt eut-elle cent millions de plus, des yeux deux fois plus beaux encore, et m'aimât*elle comme tu le dis , et voulutelle m'épouser à toute force, je refuserais mille et mille fois.

— Et si je soulève la question, moi qui suis décidé à ce que tu l'épouses, que feras-tu ?

— Je partirai.

— Pour la Chine ?

— Pour Paris d'abord.

— Eh bien ! nous verrons, dit Henri.

Et il sortit.

Gaston avait été comme étourdi par cette

étrange révélation. « Rien n'est plus romanesque que la vie , pensa-t-il , et les faiseurs de livres n'oseraient pas copier la moitié de ce qui se passe autour de nous. » Puis il s'interrogea lui-même avec sévérité. Étaitil coupable ? Et quel reproche devait-il se faire ? Sa conscience lui parut en définitive h peu près tranquille ; seulement il fallait se méfier de l'avenir et ne pas aggraver un mal encore réparable. Son amour-propre fiatté chantait d'ailleurs tout bas , en dépit de sa loyauté, une petite chanson qui lui semblait criminelle. Il n'y avait pas de temps h perdre. Il était pressant de partir et de briser d'une main ferme les fils que tendait Henri.

La semaine qu'il avait dû passer à Haucourt était expirée. Rien ne le retenait. Voilà ce que pensa Gaston ; il fit mieux que de concevoir cette pensée, il l'exécuta.

Deux jours après, un petit fiacre s'arrêta, k Paris, devant la porte de M. de Charleval.

Aline, toute joyeuse, sauta lestement sur le

trottoir et monta quatre à quatre les escaliers bien connus de la maison qu'il habitait. Renouer le fil rompu de ses amours, c'était, dans la pensée de Gaston, opposer aux projets d'Henri, dont sa délicatesse ne pouvait tolérer lïdée, un obstacle équivalent au voyage de la Chine. Son cœur y trouvait mieux son compte. Pour reprendre ses chères habitudes, il ne lui manquait qu'un prétexte : le prétexte s'offrait sous une forme plus que raisonnable, presque honorable; il s'en saisit avec ardeur. Gaston revit Aline avec joie ; il la trouva plus aimante , plus attachante que jamais. Les soucis du passé, les événements de la semaine précédente, les pressentiments de l'avenir , tout fut oublié , et les premières heures furent données tout entières au bonheur. Dès le lendemain pourtant la réflexion vint jetor son ombre sur ces joies renaissantes. Gaston n'était plus le même. A Finsu de son cœur, malgré lui, son esprit avait entrevu la vie sous un nouvel

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aspect. Un dissolvant de plus était tombé dans son amour. Aline elle-même lui parut bientôt moins parfaite, et il prêta à sa maîtresse des changements que lui seul avait subis. Il s'avisa de découvrir que la fille de madame Dubois avait par moments un accent un peu vulgaire, et, chose bizarre, lui qui avait opposé avec succès à Haucourt l'image d^Aline à Hélène, arriva à un résultat contraire en comparant à Paris mademoiselle d'Haucourt à Aline. En outre, après cette halte qu'il venait de faire dans un monde riche, libre de toutes ces entraves qui enchaînent et dépoétisent la vie, il se retrouva plus sensible au déplaisir que lui avaient toujours causé les tristes misères qui entouraient sa maîtresse. La situation d'Aline avait, du reste , empiré. Il avait trop bien deviné la persécution qui la torturait : non-seulement le luxe n'était plus possible aux BatignoUes, mais la faim y était imminente; il le comprit. Aline, sans trop s'expliquer, laissait pourtant

percer son désespoir, dont son petit frère était, du reste, la principale cause. Elle adorait cet enfant, qui ressemblait, disait > elle, à son père. Ces deux orphelins, qui avaient gardé Tun et l'autre le souvenir d'un sort naeilleur, se réfugiaient dans leur affection réciproque pour se dérober k la vie nouvelle qui leur était faite. Qu'allait-il devenir, cet enfant, qui avait une si grande part dans ses pensées ? A force de soins , d'adresse et de savoir-faire, Aline parvenait bien à mainte* nir ses habits dans un état présentable ; mais, quant h l'école , il y fallait renoncer : on ne pouvait plus payer le maître de pension.

Tous les métiers dans lesquels on avait cru qu'il pourrait un jour gagner sa vie, on n'y devait plus songer.

— Ma mère , continuait Aline , ne peut pas davantage. Trois personnes à nourrir , ça n'est pas peu de chose, si économe que l'on soit. Ainsi nous ne mangeons plus de petits pains, il y a trop de perte ; mais enfin

un pain de quatre livres, et il n'en faut pas moins, coûte onze sous; la viande, si peu qu'on en mange, quatorze sous la livre hors barrière; il est vrai que nous avons des œufs, et Djali donne un peu de lait. Tu ne sais pas toutes ces choses-là, toi, disait-elle h Gaston surpris ; tout le monde te vole, et tu ne demandes pas ce que vaut ton dîner. Et huit francs par mois pour la femme de ménage, et la blanchisseuse... car nous ne pouvons savonner , nous , que les petites choses :

tiens, ça n'en finit pas.

Gaston écoutait avec stupéfaction l'énumération de ce budget. Il se rappelait avec étonnement que la maison de madame Dubois n'avait en rien l'apparence d'une gène semblable. Mieux que jamais il devinait quelles misères profondes se cachent soigneusement à Paris sous quelques oripeaux.

Je dois le dire & sa louange, ces tristes aperçus, tout en froissant en lui je ne sais quelle vanité mesquine, ravivaient au fond son

intérêt pour Aline. II ne savait que répondre quand cette jeune fille lui disait : « Tu admires dans le monde les femmes qui se conduisent bien ; le beau mérite de se bien conduire quand on a été élevé pour la vertu, quand tout vous y convie, quand rien ne vous manque , quand on a tout à la fois la fortune, un mari qui vous aime, des enfants autour de soi ! Comment alors se mal conduire , et quel plus grand bonheur peut-il exister que de vivre heureuse et tranquille de cette vie enchantée ? » Tout conspirait , au contraire , contre la pauvre fille ; tout la poussait au mal, et, si elle résistait, qui lui en tiendrait compte , hors sa seule conscience ? Entraîné par son cœur , par une générosité naturelle, Gaston eut l'idée de venir en aide h cette malheureuse famille en lui sacrifiant ce qu'il pouvait à la rigueur économiser sur la pension qu'il recevait de ses parents ; mais Aline , dès qu'elle eut entrevu cette pensée, se mit à pleurer.

— Eh quoi ! lui dit-elle en sanglotant, tu voudrais faire de moi une femme entretenue?

Est-ce ainsi que tu m*aimes ? Te voir payer ce pauvre amour que je t'ai si librement donné ! j'en mourrais de honte. Si j'avais ce remords dans le cœur, je n'oserais plus passer devant la loge de ton portier ; il aurait le droit de me confondre avec toutes les malheureuses que tu sais. Laisse -moi plutôt dans la pauvreté ; mais respecte mon amour, la seule chose bonne qui soit en moi. D'ailleurs , tu n'es pas assez riche , et ce serait moi , moi qui voudrais tant apporter dans ta vie un charme de plus , qui t'imposerais des privations ! J'aimerais mieux manger du pain sec toute ma vie !

Que faire? le seul remède à cette situation difficile, c'était qu'Aline travaillât et parvînt à se créer, dans un métier quelconque , Une position indépendante. Cela non plus n'était pas aisé. Aline y consentait de grand cœur , bien que , je vous l'ai dit , elle

eût été élevée dans des habitudes absolument contraires. D'ailleurs , quel genre de travail choisir? Une lingi^re, une brodeuse, à moins qu'elle ne soit fort habile , et ici ce n*est pas le cas , gagne tout au plus k Paris de quoi se nourrir, et le reste de la famille, de quoi vivrait-il ? Gaston pensa qu'il serait moins pénible et plus lucratif de mettre à profit le peu qu'Aline savait de français, de musique et d'italien. En continuant luimême son éducation trop vite interrompue, ne pouvait-il pas espérer de lui préparer pour l'avenir, dans quelque pension ou dans quelque famille honnête, un place modeste ?

Beaucoup de pensions, beaucoup de familles choisissent plus mal , se disait-il , et il ne se trompait pas. Et en attendant pourquoi ne travaillerait-il pas lui-même ? La nécessité , qui est, dit-on, mère de l'industrie, lui souffla pour la première fois cette pensée, qu'il pourrait , s'il le voulait , tirer parti de son talent de peinture que beaucoup d'artistes

enviaient. Il excellait surtout à faire à l'aquarelle ces portraits de chevaux, ces sujets de chasse que Landseer a mis i la mode en Angleterre. Quiconque n'a pas dans les arts un nom connu fait difficilement fortune à Paris : il le savait ; mais enfin s'il finissait quatre dessins par mois, et si, grâce i un intermédiaire, il les vendait aux papetiers ou aux enchères de la place de la Bourse seulement vingt-cinq francs chacun , ce serait déjà beaucoup. L'argent qui n'était pas à lui , qu'il pouvait gagner à cause d'elle , qu'il ne gagnerait pas sans elle, Aline , par une sorte de distinction un peu subtile , mais que vous comprendrez, j'espère, le considérait comme fort différent de celui qui venait de sa famille. Elle ne faisait aucune difficulté de l'accepter, et elle encourageait ce projet de travail qui devait retenir Gaston chez lui. Ainsi le prétexte était trouvé , et les dessins, s'ils ne rapportaient guère, pouvaient au* moins servir de voile k la pe-

tite supercherie par laquelle il ajouterait de la main gauche au petit trésor qu'il amasserait de la main droite.

Ils se mirent à l'œuvre avec ardeur sans trop songer que leurs calculs ressemblaient k ceux de Perrette. Gaston prépara sa boite h couleurs ; il retrouva , il épousseta ses livres de collège, qu'il remit i Aline. II tenta de lui faire un cours d'histoire. Il lui donna les premières notions d'anglais. Il lui fit faire en français des narrations, des analyses. Ces devoirs, Aline les écrivait chez elle, et le lendemain elle les- rapportait joyeusement k Gaston; mais il se trouvait alors qu'ils avaient bien d'autres choses à se dire, et, quand la jeune fille ouvrait la porte, ridée du travail s'envolait par la fenêtre.

Elle fit des progrès cependant, et Gaston acheva trois aquarelles qui furent vendues, contre toute attente, cent cinquante francs.

Ce succès le ravit , car , pour un paresseux , c'est une très-grande jouissance d'apprendre

pour la première fois qu'il est bon à quelque chose, et qu'il serait au besoin capable de gagner sa vie. Mais , hëlas ! cette existence laborieuse pouvait-elle toujours durer? se disaitsouvent Gaston, et quelle fin aurait tout cela? Aline, sans l'avouer, partageait ces doutes et ces angoisses. Elle voyait à tout instant la barrière infranchissable qui la séparait de son amant. Après le dîner, ils sortaient quelquefois en voiture tous les deux.

Le fiacre conduisait Gaston dans la maison où il devait passer la soirée, car il continuait d'aller dans le monde , et ramenait ensuite Aline aux Batignolles. Un soir , comme ils se quittaient à la porte d'un hôtel où Gaston devait entrer, il s'aperçut qu'Aline pleurait.

— Qu'avez-vous ? lui demanda-t-il.

— Et crois-tu , lui répondit-elle , que je puisse penser sans tristesse q ae, dans cette maison où l'on va te recevoir avec joie , oo me ferait chasser honteusement, si j'entrais seulement dans l'antichambre ? Hélas ! mon

pauvre Gaston, le monde entier nous sépare, et je me demande pourquoi tu aimes un malheureux être comme moi !

Deux mois se passèrent ainsi ; Thiver arriva, et, sur ces entrefaites, M. d'Haucourt était revenu de la campagne avec sa fille.

Gaston l'avait appris quinze jours auparavant, mais il ne s'était point encore présenté chez lui. Soit distraction , soit embarras , il avait de jour en jour retardé cette indispensable visite , qui lui parut de plus en plus gênante et diflScile. Depuis la confidence d'Henri , il n'osait pas revoir mademoiselle Hélène. Il ne savait quelle attitude prendre vis-à-vis d'elle, et, comme il arrive toujours en pareil cas, il s'exagérait outre mesure la délicatesse de la situation. Au i*"' janvier, il déposa modestement une carte à la porte de M. d'Haucourt, et, croyant avoir satisfait aux plus rigoureuses convenances envers le vieux marquis, tout en faisant preuve d'une réserve significative aux yeux de sa fille, il

attendit qu'une rencontre fortuite dans le monde vint simplifier cet état de choses. De son côté , Henri de Grainville arriva d'Aojou, où il avait passé Tautomne dans le château de son père. Bien qu'il ne connût pas dans tous ses détails la vie forcément retirée de Gaston , il avait appris sa nouvelle liaison avec Aline , et il lui reprocha avec une sorte de colère ce qu'il nomma un absurde replâtrage. Ce fut bien autre chose encore lorsqu'il sut les façons plus que tièdes de Gaston envers M. d'Haucourt.

— C'était , s'écria-t-il avec emportement , un manque absolu de savoir-vivre !

A cet égard, il convainquit aisément Gaston, qui, tout en s'expliquant sa faute, la sentait à merveille. Ne demandant pas mieux que d'expier ses torts, celui-ci consentit surle-champ à accompagner son ami, le soir même , chez M. d'Haucourt. Le vieux marquis n'avait pas trop remarqué l'absence de M. de Charieval; il se paya d'assez mau-

vaises raisons. Il n'en fui pas de même d'Hélène ; si elle fut un peu agitée en voyant Gaston entrer dans le salon de son père , il n'en parut rien. Elle avait repris sa roideur du premier jour. Elle fut plus que froide , car une froideur excessive aurait pu s'interpréter de deux manières : elle se montra profondément indifiérente. Chose étrange, et que je ne me charge pas d'expliquer, Gaston se sentit blessé de cette insouciance si complète. Il se fût accommodé du ressenti* ment, le dédain l'irrita. Le goût que mademoiselle d'Haucourt avait un jour eu pour lui, au dire d'Henri, il avait paru y ajouter peu de foi, s'en soucier moins encore, et, dès qu'il crut acquérir la certitude que ce sentiment en effet n'avait point traversé le cœur d'Hélène, il le regretta. Que le coaur humain soit absurde, il faut en convenir ; mais il est ainsi fait : ce qui s'offre & lui , il le dédai*gne, et il adore ce qui fait G de lui. Toujours est-il que Gaston, qui n'était pas, j'imagine,

très-différent des autres hommes , sortît de l'hôtel d'Haucourt, sinon épris, du moins infiniment plus préoccupé qu'il ne l'avait jamais été de la jeune héritière. Moins impressionnable et infiniment plus ferme en ses desseins, Henri avait attaché une beaucoup moins grande importance h cette décourageante entrevue. Le mariage de Gaston était devenu son idée fixe. Il aimait les complications, et faire aboutir cette négociation presque impraticable lui paraissait digne de son habileté. Il avait ourdi, pendant son séjour à la campagne , les plans les plus merveilleux. Il yoyait dans leur réussite, outre un coup de fortune pour Gaston , une sorte de satisfaction personnelle pour lui, une consolation de son échec, qu'il vengerait par une innocente victoire. Le hasard l'avait bien servi : il avait retrouvé en Anjou une vieille tante, aux pieds de laquelle le marquis d'Haucourt, s'il fallait en croire la chronique, avait autrefois déposé plus d'un madrigal , et qui

était restée sa plus intime amie. Cette comtesse de GrainTÎlIe , dont Heari était l'héritier présomptif, avait autrefois rêvé et préparé le mariage de son neveu avec mademoiselle d'Haucourt. En apprenant Téchec d'Henri, elle s'enflamma de colère. Elle déclara que mademoiselle d'Haucourt était une petite sotte, une mijaurée ; que par dignité on n'y devait plus penser, qu'il fallait lui apprendre h dédaigner des gens qui valaient autant qu'elle et plus qu'elle. Le diplomate avait ingénieusement exploité cette irritation, et, son rôle fini, il ne lui avait pas été trop difficile de la tourner au profit de Gaston, dont la maigre dot vengeait à merveille, aux yeux de la vieille comtesse, la défaite de sa famille. Henri avait à bon droit compté sur ce puissant auxiliaire. Dès le jour de son arrivée à Paris, la comtesse de Grainville prit les devants.

Un de ces ajournements indéfinis , expliqués dans des lettres pleines de réticences.

et qui sont d'ordinaire la forme polie des ruptures, avait été consenti par les deux familles. On parlait dans les salons avec doute, avec hésitation, de ce mariage ctccroché. Madame de Grainville saisit habilement Toccasion de ne pas laisser tout entière h la partie adverse Tinitlative du refus. Elle précisa la chose. Elle répéta tout bas que c'était affaire finie et non remise. On prétexta des difficultés de contrat. Bref, tout Paris apprit que le mariage de mademoiselle d*Haucourt avec M. de Grainville était rompu.

Vous vous rappelez , madame , quel bruit cela fît dans le monde ; car le monde ne tolère point ce qu*il ne comprend pas, et l'on s'expliquait avec peine comment, dans de pareilles situations de fortune , quelques difficultés pécuniaires avaient pu tout arrêter; on s'étonnait plus encore que M. de Grainville, fidèle aux règles de la plus exquise courtoisie, continuât d'aller, malgré tout, comme si de rien n'était, chez

M. d'Haucourt, où il était reçu comme par le passe.

II est reconnu à Paris que, pour couper court à ces éclats fâcheux qui discréditent toujours les jeunes hériUères et qui donnent si belle prise à la méchanceté et à Tenvie , le meilleur moyen , c'est un nouveau mariage , immédiatement annoncé. Henri était trop expérimenté pour ne pas saisir ce moment, si favorable à la négociation qu'il rêvait. Il disposa toutes ses batteries^ et un matin il vint trouver Gaston.

— Je suis nommé premier secrétaire h Naples, lui dit-il, et je pars avant un mois. Cela te prouve , je pense, sans réplique que je ne songe plus au mariage. Maintenant quelle raison un peu valable peut rester à ton obstination? Qui te pousse à ne pas voulair d'un rêve inouï que je t'offre de réaliser, et qui te donne k la fois une femme trèsbelle, une alliance superbe et une immense fortune ?

• Et, comme Gaston ne répondait pas :

— Tu as beau chercher, continua Henri, une seule chose t'arrête : c'est Aline.

Gaston le regarda sans rien dire.

— Aline , continua le diplomate , qu'en veux-tu faire? Une honnête femme, m'as-tu dit, et cette pensée est louable. Eh bien ! s'il se présentait pour Aline une position honorable, dans un pays étranger, où nul ne la connaît; où elle pourra vivre indépendante et tranquille , loin de son aimable famille, que dirais-tu?

— Alors nous verrions, dit Gaston.

— Eh bien! voyons sur-le-champ, reprit Henri en tirant une lettre de sa poche; cette place que tu cherches, la voici.

Cette lettre, en effet, écrite par une maîtresse de pension des environs de Londres, était adressée à madame la comtesse de Grainville. La tante d'Henri avait eu une fille , et cette fille, qui était morte , avait eu pour gouvernante une Anglaise, nommée

madame Smith, laquelle avait établi depuis une pension de jeunes filles en Angleterre :

c'était à elle que, sur les instonces d'Henri, madame de Grainville s'était adressée. A la demande de son ancienne maîtresse, madame Smith répondait que, sur sa recommandation, elle était prête h recevoir la jeune personne en question, pourvu qu'elle parlât le français très-correctement et sans accent de province; qu'elle serait traitée avec beaucoup d'égards, et qu'on lui payerait une rétribution annuelle de quarante livres sterling.

— Car j'ai endossé tes péchés, continuait Henri; mon excellente tante croit dur comme* pierre que moi seul je connais Aline. J'ai parlé d'elle comme d'une jeune fille digne du plus grand intérêt, et dont j'estimais beaucoup la famille. J'ai menti comme un païen ; mais, si cela tourne à bien, je ne m'en repens pas. Ceci posé, je déclare que je te tiens, si tu refuses, pour le plus faible et le

plus lâche des hommes. Garde celte lettre, relis-la ; tu as deux jours pour réfléchir.

Henri prit son chapeau et sortit comme un ouragan.

Je vous fais grâce des cruelles incertitudes dans lesquelles Gaston fut jeté par cette proposition inattendue. Partagé entre Famour et le bon sens, il passa tout le jour dans une véritable torture. L'idée du mariage, il faut lui rendre cette justice, ne tenait dans sa préoccupation qu'une place très-secondaire, du moins il le croyait; mais Aline! com* ment se séparer d'elle? comment briser cette ' liaison si douce ? et pourtant comment ne pas aceepter pour elle cet avenir qu'il avait à peine osé rêver? S'il ne profitait pas de cette intervention puissante de madame de Grainville, s'il laissait fuir l'occasion , la retrouverait-il plus tard? Pourrait-il jamais protéger lui-môme celle qu'il aimait? Enfin ce mariage si brillant, qui s'offrait contre

toute attente, devait-il le mépriser? Cette belle personne qui l'avait distingué, et dont la froideur l'avait l'autre soir si fort agité, fallait-il la dédaigner? Le mariage, il en viendrait là tAt ou tard, et il faudrait alors, de toute façon, rompre les mêmes liens pour de moindres avantages.

Le lendemain , Gaston , aussi indécis que la veille, voulut qu'Aline prît elle-même une résolution qui déconcertait son courage ; il se permit un petit mensonge. Sa famille, dit-il à sa maîtresse, exigeait depuis longtemps qu'il choisit une carrière , et il avait grand'peine à résister. On voulait qu'il quittât Paris; on sollicitait pour lui au ministère une place d'attaché d'ambassade : il devrait peut-être quitter bientôt la France. Par ces préambules détournés, qui mirent la pauvre Aline fort en émoi, il vint à rappeler la possibilité pour elle de se créer une existence honorable , et enfin il lui remit la lettre de Londres, la laissant absolument libre de dé-

cîder. Alioe fondil en larmes ; elle cacha sa tête dans ses deux mains et se prit à sangloter d'une si cradle manière, que Gaston en eut le cœur brisé : il se mit à genoux, lui demanda pardon de la peine qu'il lui faisait, il offirit de déchirer la lettre ; mais Aline, après ce premier mouyement de désespoir, retrouva son courage.

— J*ai passé le j[rfns beau de ma vie, dîtelle; mon bonheur est fini, je le sens bien.

Tout ce que je demandais k Dieu, c'était de vivre à tes côtés, conmie ton enfant, comme ton chien : Dieu ne le veut pas. Gaston , je me suis donnée à toi, je t'appartiens ; tu disposeras de ma destinée comme tu l'entendras ; le jour où tu me diras de partir, j'oublierai ma mère , mon petit fr^ , et je partirai.

En ce moment, Gaston sentit qu'auprès de l'amour de cette jeune fille, son cœur était si mesquin, si misérable, que le rouge lui monta au visage, et ses yeux se rempli-

rent de larmes ; il entoura de ses bras la taille frêle d'Aline.

— Là était mon bonheur, dit-il en pleurant, Dieu me punira !

Quelques jours plus tard, Aline partit pour Londres.

Mademoiselle d'Haucourt, de son côté, était en proie, dans ce même moment, à de cruelles perplexités. Outre qu'elle était pro* fondement affectée du ridicule éclat que venait de produire dans le monde son mariage manqué, elle était en butte k des indécisions

qui ressemblaient un peu à celles de Gaston.

La tante d'Henri , madame de Grainville , avait eu l'extrême maladresse de parler un soir à M. d'Haucourt, sous forme de consolation, de M. de Charleval. Celui-ci, comme vous pensez, s'était récrié sur-le-champ, déclarant absurde cette substitution inattendue, et demandant si l'on se moquait de lui.

Quand il apprit par madame de Grainville, qui avait avec lui ses coudées franches, et qui voulut justifier sa démarche mal accueillie, la cause secrète de la proposition qu'elle lui faisait spontanément du reste, et sans mission de qui que ce fût , il s'emporta de plus belle. — Sa fille n'avait jamais laissé percer rien de semblable, assura-t-il, et quelle apparence d'ailleurs qu'elle eut une préférence pour ce jeune homme, de tous points peu remarquable, et qu'elle connaissait à peine? Sans doute il n'était pas un père inflexible , et si Hélène , qui avait d'ailleurs l'âge de raison , éprouvait une de ces passions dévorantes auxquelles rien ne résiste ,

il verrait ce qu'il pourrait sacrifier à ce qu'elle croirait son bonheur. II ajoutait que, dans ce moment, pour mettre fin k ce tapage désolant qui se faisait autour de lui, un mariage raisonnable le trouverait certainement accessible ; mais , Dieu merci , entre un de ces amours fabuleux qu'on ne trouve que dans les romans, et ce caprice puéril dont on l'entretenait, il y avait fort loin, et il y avait plus loin encore entre un parti sortable et M. de Charleval! Il ne manquerait pas, du reste, d'en parler à Hélène , et c'est ce qu'il fit le jour même. Mademoiselle d'Haucourt était fille unique ; elle était pour son père plus qu'un enfant, elle était sa vie entière : il n'avait, au fond, d'autre volonté que la sienne , et , dans toute autre circonstance , elle aurait pu l'amener à des concessions plus grandes encore ; mais, au premier mot que lui dit son père , elle devint rouge de déplaisir et presque de colère. A qui donc avait-elle donné le droit de traduire ses pen-

sées de la sorte ? qui se permettait d'apprécier ainsi ses sentiments? De ce qu'elle ne voulait pas épouser M. de Grainville, s'ensuivait-il nécessairement qu'elle en aimât un \ autre? n'avait-elle pas son libre arbitre? de quoi se mélait-on? Que M. de Gharleval fut un homme très-agréable , elle n'en disconvenait pas, mais k qui donc avait-elle fait ses confidences? Le vieux marquis fut ravi de l'irritation de sa fille : la vérité est que mademoiselle d'Haucourt, qui peut-être ne s'était jamais bien rendu compte & elle-même du sentiment que Gaston lui avait inspiré , avait été fort choquée de son peu d'empressement, et elle était maintenant blessée au vif par cette brusque rentrée en matière ; elle retrouvait sous cette démarche maladroite le cauchemar qui pesait sur sa vie :

ce cauchemar, c'était la peur qu'on ne la recherchât pour sa dot. Le fait semblait clair, et elle dut classer, quoi qu'il* lui en coûtât, M. de Charleval parmi les odieux

personnages qnî la considéraient, disait-elle, comme un lingot. Eh quoi ! là où elle serait allée peut-être par entraînement , ce serait par un long calcul qu'on y serait venu ! Et d'ailleurs que signifiaient ces intermédiaires? que ne parlait-il lui-même , et pourquoi ces ténébreuses manœuvres? «( Tout ceci n'a pas le sens commun , dit en fin de compte mademoiselle d'Haucourt à son père, je n'ai envie d'épouser ni M. de Charleval, ni aucun autre, mais plus que jamais je songe à rester fille. » Ce n'était pas davantage l'idée du vieux marquis , et cette parole-là l'eût fait sauter par la croisée.

Gaston, qui ne savait rien des officieuses démarchea de madame de Grainville, vint le lendemain soir chez M. d'Haucourt; il y trouva des figures très-longues. Le maître de la maison était aussi empesé que sa cravate blanche, aussi roide que le permettaient les strictes lois du savoir-vivre. Glacée

eomme le premier jour , mademoiselle Hé-

]ène parfilait auprès de la table ronde. Elle reodit à M. de Charleval son salut, sans ajouter un seul mot, sans lïnviter en aucune façon à lui en dire davantage. Heureuse* ment il vint beaucoup de monde ce soir-là, et Gaston put aisément cacher, au milieu de Tempressement général, l'extrême embarras que lui causait cet accueil. 11 se réfugia derrière la table où Ton plaçait les journaux et les livres, asile habituel, dans les salons , des hommes décontenancés. Là , il feignit d'étudier avec une attention profonde des gravures dont il connaissait à merveille les moindres détails, «c Le ciel devait me punir, se disait-il, je le pressentais ; j'ai échangé Aline contre ces automates, j'ai sacrifié le meilleur de ma vie à ce méprisinsultant. Dieu est juste ! » La bonté de Dieu cependant ne le rendait pas insensible à l'in* justice de mademoiselle d'Haucourt. » C'est une statue , pensait-il en la regardant , il y a dans ce front pâle tout un monde de pen-

sées que l'éducation développe , et qui sont étrangères à Aline; mais, par compensation, Aline a dans le cœur un trésor qui manque à celle-ci. Dans ces larmes qu'elle versait un jour à Versailles , il y avait un bonheur que cette froide jeune fille ne connaîtra jamais, et dont une seule minute vaut toute une vie passée au milieu de ces dorures, de ces tableaux , de ces laquais galonnés. <( En attendant, tout en analysant les défauts de mademoiselle d'Haucourt, il souffrait réellement de sa froideur. Plaire est la moitié d'aimer, ai-je dit au commencement de ce récit, et si Gaston , qui aimait Aline , ne pouvait pas ressentir pour la jeune héritière une passion très-profonde , il avait un instant cru lui plaire. Cette pensée avait tendu entre eux un lien mystérieux, très-fréle sans doute, pareil, si Ton veut, à ces fils de la Vierge qui flottent dans Tair par les pures matinées d'automne; mais ce lien existait, et rélectricité que le cœur dégage pouvait y

glisser à la première occasion. Il s'aperçut bientôt , pour la seconde fois 9 que , loin de le calmer, cette froideur excessive l'excitait au contraire; cet inexplicable retour de cœur qu'Henri, bien moins impressionnable, avait ressenti lui-même en perdant mademoiselle d'Haucourt, il l'éprouvait dans toute sou intensité. Sa jeunesse ardente se révoltait contre la froide réalité ; comme Pygmalion , il brûlait maintenant d'animer cette pâle statue. D'ailleurs , il ne comprenait pas l'attitude de mademoiselle d'Haucourt ; en quoi donc avait-il mérité ses dédains? Il en vint à soupçonner , lui aussi, quelque mystère, et, dès que cette idée eut pris place dans son esprit, il se mît à observer mademoiselle Hélène plus attentivement qu'il n'avait encore fait. Il s'aperçut bientôt qu'elle n'était pas beaucoup plus calme que lui-même. Deux ou trois fois il surprit son regard qui le cherchait à la dérobée ; il s'en étonna. Pour mieux s'assurer qu'il était bien

réellement l'objet de son attention, il changea de place furtivement, et alla se placer précisément derrière elle, h l'extrémité du salon. Son stratagème eut plein succès. Sur* prise de ne plus le rencontrer sur le canapé, mademoiselle d'Haucourt regarda vers la cheminée, puis un groupe du côté de la porte, puis encore une fois le canapé, et enfin elle se retourna. Gaston, qui ne perdait pas un de ses mouvements, qui savourait au contraire son inquiétude, attacha sur elle un regard hardi , qui semblait dire :

<c Ne mentez pas , c*est moi que vous cherchez ! » Hélène rougit d'avoir été trop bien comprise. Un instant après , M. de Gbarleval, qui avait retrouvé son aplomb, s*approchait de mademoiselle d'Haucourt.

— Vous m'avez toujours conseillé la franchise , mademoiselle, lui dit-il; perinettezmoi de vous demander ce qui me vaut votre courroux ?

La jeune héritière le regarda avec surprise.

— Mon courroux?... répondit - elle , le mot est trop fort, monsieur !

— Votre déplaisir, si ce mot vous convient mieux. Je ne suis point assez sot pour ne pas remarquer qu'à Haucourt, où l'on me connaissait moins, on m'accueillait tout autrement, et je cherche inutilement mon crime.

— Cherchez et vous trouverez, dit nettement mademoiselle d'Haucourt.

Gaston la considéra d'un air stupéfait. Elle avait repris paisiblement son ouvrage et adressait une question à sa voisine.

— Mademoiselle, reprit Gaston d'une voix tremblante qui fut cependant très-bien entendue , je vous crois loyale et bonne ; au nom de votre loyauté, je vous supplie de m'expliquer ce que ceci veut dire.

Mademoiselle d'Haucourt se retourna ; elle fut surprise de la pâleur de Gaston et de la fermeté de son regard.

— Vous le savez bien, dit-elle en baissant la tète avec embarras.

— Ainsi vous me refusez même la justice, dit Gaston en se levant.

Et il ajouta plus bas avec une émotion extrême :

— Je me croyais aussi malheureux qu'on puisse l'être , mademoiselle ; mais je sens qu'il vous était possible , à vous seule , d'ajouter à ce que je souffre. Puissiez-vous ne connaître jamais le mal que vous me faites !

Et il allait s'éloigner. Mademoiselle d'Haucourt, de plus en plus étonnée de la solennité du langage de Gaston , de la véritable douleur qu'elle crut lire dans sa physionomie décomposée, l'arrêta du regard.

— Le moment est mal choisi pour une explication, lui dit-elle à demi-voix, revenez mercredi soir.

Gaston s'aperçut alors que tous les regards étaient fixés sur mademoiselle d'Hau court et sur lui. Il se retira vers la porte. Gomme il allait sortir :

— Recevez-vous les compliments? lui dit

agréablement un jeune valseur de sa connaissance.

-> Les complimenls de quoi? dit Gaston.

— Ah ! il paraît que vous ne les recevez pas ; excusez mon indiscrétion, mais il n'est question que de ce changement à vue ; tout le monde en parle.

— De quoi ? vous dis-je.

— De votre mariage.

— De mon mariage!... Eh! que le bon Dieu vous bénisse ! dit brusquement M. de Charleval, que ce mot éclaira tout k coup.

Il sortit du salon sur-le-champ , laissant son interlocuteur ébahi.

En effet, tout le monde déjà pariait à Paris du mariage de M. de Charleval avec mademoiselle d'Haucourt. Vous savez comment les nouvelles se font en ce pays^ci, et comment elles se répandent. Madame de Grainville, dans son dépit , avait-elle laissé échapper quelques mots un peu méchants ?

je ne sais. Toujours est-^il qu'il était bruit

partout , c'est-à-dire dans sept ou huit salons, de cet incroyable revirement. M. de Grainville, disait-on tout bas, avait du reculer devant le sentiment très -tendre dont M. de Gbarleval , son ami , était l'objet. De cette donnée un peu insolite , on avait fait une aventure tout à fait romanesque, et chacun était ravi de colporter, avec des commentaires infinis, cette nouvelle qui sortait un peu des lieux communs dont il faut se contenter d'ordinaire.

Gaston se désespérait en comptant les six longs jours qui devaient s'écouler entre cette révélation inattendue et sa justification. II prenait le monde en horreur ; il n'y voulait plus mettre le pied. Le lendemain , ne sachant que faire de sa soirée, il entra au Gymnase où l'on jouait une de ces pièces que les habitués proclament adorables, mais qui vivent peu , étant du monde « où les plus belles choses ont le pire destin. » Il s'assit tristement dans une stalle. Depuis un

LB CBALB NOIR. 15

quart d'heure , il était là , broyant dans sa pensée les tristesses de tout genre qui l'assaillaient à la fois, lorsque dans une avantscène il vit paraître, à sa grande surprise, mademoiselle d'Haucourt, qui venait sans doute chercher elle-même au théâtre un refuge contre les médisances des salons. Sa toilette était plus simple encore que de coutume. Sa robe noire avait un air de deuil ; son visage était pâle, et sa physionomie mélancolique prétait ce soir-là à sa beauté singulière un charme si puissant , que Gaston , qui observait sans être vu, frémit de la tête aux pieds. Son cœur tressaillit d'un immense orgueil en osant soupçonner qu'il était cause peut-être de la tristesse de cette fille charmante, et à ce sentiment peu louable se mêla, dans une égale proportion, une tendre reconnaissance. Âh ! si c'était sa pensée qui résidait dans ce front si pur, que ne pouvaitil l'enflammer de toutes les sensations qui l'agitaient? que ne pouvait-il, par l'effort

de sa volonté, communiquer à Hélène, ainsi qu'un magnétiseur, la contagion et Tardeur de son trouble! Tout entier maintenant à eette ivresse délicieuse , il oubliait le passé , les difficultés présentes , et il bénissait avec bonheur l'amour qui renaissait dans son cœur. Vous me demanderez pour quelle raison Gaston aimait plus Hélène en ce moment que dans tout autre ; je l'ignore complètement : demandez à l'amour pourquoi il nous joue de ces tours inexplicables. Gela était ainsi, et je n'en sais pas plus long. On a tort, croyez-moi, de vouloir toujours mesurer l'amour sur la date de sa naissance , sur sa durée, sur sa convenance, sur sa fidélité même; on se trompe quand on prétend avoir aimé beaucoup une femme , uniquement parce qu'on l'a aimée longtemps. L'amour échappe à toutes les analyses. Son cours varie à toute minute ; on ne peut pas prendre sa hauteur comme celle du soleil, et l'oa aime quelquefois plus

en une heure que dans toute une année.

Cependant mademoiselle d'Haucourt écoutait ou semblait écouter la pièce. N'ayant pas vu Gaston, qui était presque au-dessous de sa loge, elle ne devait pas se douter des sensations étranges qu'elle éveillait en lui, et cependant j'imagine qu'elle s'en doutait. Croyezvous au magnétisme, aux mystérieuses affinités qui nous lient les uns aux autres? Avez-vous jamais observé, par exemple, que, lorsque vous songiez le matin , sans savoir pourquoi , k une personne absente depuis longtemps, il vous arrivait souvent de la rencontrer dans la journée? Ne ressentezvous pas quelquefois un trouble secret dont vous ne comprenez pas bien la cause, et où vous devineriez, si vous l'osiez, madame, qu'une pensée amoureuse flotte autour de vous? Si vous n'avez jamais rien éprouvé de semblable, je vous plains ; mademoiselle d'Haucourt avait une organisation plus sensible. Elle ressentait une agitation inexpli-

cable ; elle frémissait, sans le savoir, sous le regard invisible de Gaston, et bientdt elle pût se rendre compte de ce qui se passait en elle. Vous savez que les auteurs aimés du Gymnase ont coutume de faire accompagner, par une ritournelle de l'orcbestre , les scènes les plus pathétiques de leurs drames pleureurs.

Le violon grince, le héros s'avance h pas comptés : c'est la règle. Or, dans un moment pareil, il arriva au Gymnase, ce soir -là, que l'air préféré de Gaston, ce motif d'il 6enc{stem dont l'entraînante mélodie avait si souvent bercé ses rêves , retentit tout h coup.

En entendant aussi inopinément ce petit air que le souvenir d'Haucourt avait fait mille fois chanter dans sa mémoire, et qui expri* mait mieux que toute parole humaine sa pensée actuelle^ Gaston sentit son cœur s'épanouir, et il passa sur son front comme une tiède bouffée de printemps. Soit que le chant de Strauss trouvât aussi un écho dans son souvenir, soit qu'elle ne put résister au

charme secret qui la subjuguait, mademoiselle d'Haucourt appuya sa tète contre sa main ; puis , comme attirée par une jouissance inconnue, elle se retourna et ses yeux rencontrèrent tout à coup le regard passionne qui la dévorait. Gaston fut comme étourdi par un choc soudain. Il crut voir une lumière qui venait à lui dans ce regard, et son àroe tout entière courut sur un de ces fils aériens dont je vous ai parlé et qui servent de télégraphes électriques à la pensée.

Ce fut un éclair , mais un de ces éclairs qui dévoilent tout à coup aux yeux surpris un horizon jusqu'alors invisible. Mademoiselle d*Haucourt détourna brusquement la tête ; il était trop tard ; elle avait vu, elle avait compris, elle avait senti. Son agitation et sa rougeur le prouvaient assez , et ce qui le prouva mieux encore, c'est que, dans le courant de cette soirée, elle ne songea même pas à adresser à M. de Charleval un de ces saints que la civilité impose aux gens qui se

connaissent ; sa pensée avait dépassé de bien loin le cercle étroit des conventions banales ; le cœur lut-méme avait parlé, et lorsqu'à diverses reprises son regard vint s'offrir, pour ainsi dire, au cbarme qu'elle redoutait tout en l'implorant, ce n'était plus M. de Gharleval qu'elle voyait là, c'était l'homme qu'elle allait aimer. Gaston m'a dit un jour que cette heure de contemplation silencieuse, de conversation muette, avait renfermé pour lui toute une vie de voluptés étranges et d'exaltations infinies. Il était arrivé au théâtre avec un sentiment d'amour flottant et indécis, il en sortit épris jusqu'au délire.

La pièce finie, il manœuvra assez adroitement dans la foule pour être comme porté malgré lui et retenu auprès de mademoiselle d'Haucourt, qui attendait sa voiture dans le Ycstibule. Le vieux marquis le salua avec froideur, Hélène en rougissant.

— Mercredi arrive bien lentement, lui dit Gaston rapidement et sans la regarder; je

sais tout maintenant et j'ai une montagne sur le cœur.

En même temps il demanda à M. d*Haucourt des nouvelles de l'une des deux vieilles dames qui avait la grippe.

— Elle va mieux, répondit-il.

Et il appela son domestique.

— Nous partons jeudi pour l'Angleterre, ajouta plus bas Hélène.

Gaston chancela comme s'il eût reçu un coup d'épée. Puis, le voyant décontenancé, pâle, stupéfait, elle ajouta très-vite :

-— Toute explication est presque impossible, mais j'ai promis ; venez toujours mercredi.

Au même instant, on annonça la voiture, et M. d'Haucourt partit avec sa fille.

Gaston reçut le lendemain une lettre d'Aline. Elle lui racontait d'une façon moitié plaisante et moitié triste son arrivée h Londres.

Ik.

n Tai failli mourir pendant la traversée, écrivait-elle. Au point du jour, on a dit que nous étions en Angleterre ; je ne m'en doutais pas, n'ayant vu qu'une montagne de craie coiffée d'un nuage gris. J'ai traversé une petite ville noire : c'était Douvres. On m'a enfermée dans un waggon, et je me suis endormie en songeant à toi. Un grincement abominable m'a réveillée trois heures après, j'ai regardé par la portière ; j'ai vu que nous courions sur les toits. C'est par les gouttières qu'on arrive à Londres. On voit passer sous ses pieds, comme si l'on était en ballon, des petites rues noires, des maisons noires, avec des croisées noires , où des femmes encore plus noires lavent du linge sale... Sais-tu que je n'ai pas dix-neuf ans, Gaston ? N'estce pas une pitié d'être si jeune , et de commencer déjà à être si malheureuse, car je suis trop seule ici, vois-tu... A l'hôtel indiqué, j'ai trouvé un bâton surmonté d'une tète de perroquet , le tout habillé de vert et

coiffé de jaune : c'était madame Smith ellemême , la maîtresse de pension , non pas ea chair et en os, mais en os seulement. Je l'ai saluée le plus gentiment que j*ai pu. Elle a fait un mouvement de crabe^ car elle a un faux air de homard, madame Smith, et elle est toute rouge. Elle m'a amenée ici en omnibus. Si tu savais comme je regrette ma pauvre Djali! Elle mangerait de l'herbe comme elle n'en a jamais vu aux Batignolles.

C'est du velours vert ^ qu'elle serait contente, elle qui était si propre ! car nous sommes h la campagne, c'est-à-dire dans un village.

Figure- toi une maison blanche, une petite pelouse, quatre murs, six arbres d'un côté et un chemin de fer de l'autre. Cela s'appelle gracieusement Villa'Bri8k>L II y a vingt élèves dans la maison. Je leur parle français pendant la récréation ; elles ne m'entendent guère, et moi je ne les comprends pas du tout. Elles sont très-maigres , mais les trois-liltes ^ de madame Smith , tu n'a pas d'idée de pa-

reils copeaux ! et des dents... longues comme le doigt et montant jusqu'aux yeux ! Toutes mes dents réunies n'en feraient pas une seule pour miss Laura. Mes dents... avoue, Gaston, que tu les trouvais jolies?... Je ne suis guère belle, et pourtant je crains de l'être trop pour madame Smith. J'ai beau mal lisser mes cheveux et couvrir toujours ma petite taille du châle noir que tu sais, est-ce ma faute si je suis plus gentille que ses sèches pensionnaires ? Et puis j'ai encore un scrupule. Ces jeunes filles sont plus savantes que moi; elles me font quelquefois rougir de mon ignorance. Que veux-tu que je leur apprenne ? Il me semble que je trompe madame Smith, que je lui vole son argent.

Cette idée me désole. Je ne me porte pas bien ; il fait trop froid ici ; je manque d'air. Il n'y a pas de ciel ; je ne vois que du brouillard. Ah ! quel beau soleil il faisait à Versailles ! )>

Elle finissait par des tendresses sans fin et

par de grandes promesses de travail. Gaston, si préoceupé qu'il fût, lut trois fois la lettre d'Aline, et il la serra soigneusement. A tout prendre, cette lettre le rassurait. La petite voyageuse était plus gaie qu'il n'avait espéré ; il vit son avenir tout tracé devant elle, et songea que l'absence la guérirait peu k peu de sa peine. Gaston ne croyait pas à l'éternité des regrets. Il était d'un temps et d'un monde où l'on vieillit vite. Les hommes qui ne donnent point leurs jours aux labeurs assidus d'une carrière active arrivent d'ailleurs beaucoup plus vite que les autres, sinon au scepticisme, du moins à une raison excessive en amour, et tel jeune valseur des salons de Paris en sait, malheureusement pour lui , beaucoup plus sur ce point qu'un vieux soldat qui a couché vingt ans au bivac. En un mot , Gaston se crut autorisé par sa conscience elle-même à oublier Aline peu à peu pour songer à Hélène.

Le mercredi suivant, M. de Gharleval était

assis, à dix heures du soir, auprès de mademoiselle d*Haucourt, derrière la petite table où il avait éprouvé quelques jours auparavant de si cruelles angoisses. Le vieux marquis ne savait pas résister à sa fille ; il avait consenti , non sans force objections , à cette sorte de conversation de laquelle d'ailleurs , après la promesse d'Hélène , il ne redoutait rien de grave , et qu'on lui avait présentée comme un acte de justice. Il lisait le journal du soir au coin du feu , et les deux vénérables tantes faisaient de la tapisserie au milieu du salon. Gaston n'avait pas eu grand'peine à se défendre des torts qu'on lui prétait.

— £h quoi ! avait-il dit à mademoiselle d*Haucourt, vous m'avez cru assez sot pour hasarder à votre insu de pareilles tentatives ! Qu'ai-je donc fait pour être si mal jugé par vous ? Vous avez pu vous figurer que moi , pauvre diable peu enclin à de pareilles visées, j'avais non-seulement l'audace de prétendre jusqu'à vous, mais la stupidité de

songer à vous obtenir malgré vous ! Si cruellement puni que je sois par la peine que je vous Cause , par votre départ qui me navre, l'expiation serait cent fois trop légère encore, si j'avais eu seulement l'idée de ce qu'on me prête. Il n'y a de vrai dans tout cela qu'un chagrin dont je ne vous dirai pas toute la violence.

Et Gaston, en effet, était désolé. M. d'Haucourt lui-même, qui avait entendu de loin quelques-unes de ses paroles, avait été frappé de son accent de sincérité. Il songeait à part lui que madame de Grainville pouvait avoir fait le mal de son chef et sans consulter personne. D'ailleurs, il partait le lendemain pour aller finir la saison des chasses eu Angleterre. Il ne voulait pas montrer une susceptibilité exagérée, et, désirant varier un peu un tête-à-tête dont il feignait d'ignorer l'Importance, il adressa deux ou trois fois la parole à M. de Charleval, à propos du journal qu'il parcourait. Hélène ne paraissait

point rassurée. Son grief principal , ce n'ëtait pas la démarche de madame de Grainville, mais bien l'indifférence qui l'avait précédée , qui Tavait rendue si singulière. Elle ne Favouait pas , elle laissait deviner ; elle n'interrogeait point, elle attendait. Gaston savait que la plus grande de toutes les habiletés , c'est la franchise.

— Mademoiselle , dit-il , vous partez demain , et moi-même je vais quitter ce pays où je ne puis plus vivre. Peut-être ne vous reverrai-je jamais, et, quand même je vous retrouverais un jour, les événements qui me bouleversent maintenant seront alors loin de vous, et vous n'y songerez plus. Cette heure où je vous parle est une heure solennelle et qui sera probablement unique dans ma vie.

Permettez -moi d'en profiter. Je voudrais vous dire toute la vérité, je voudrais que le souvenir lointain que vous garderez de moi me ressemblât tout à fait, qu'il ne restât dans votre pensée aucun doute, aucune om-

bre sur mon compte ; or, tous sentez vousmême que vous ne savez pas tout.

Mademoiselle d*Haueourt fit un mouvement de tête approbatif.

— Vous rappelez-vous, ajouta Gaston, cette lettre que vous m'avez remise un matin à Haucourt?

Hélène leva sur lui un regard pénétrant.

— Là est tout mon secret, toute mon histoire, continua-t-il. Vous la saurez tout entière ; fautes et regrets, joies et peines, je ne vous cacherai rien. Le voulez-vous?

— Vous me le devez bien, dit tout bas et avec émotion mademoiselle d'Haucourt.

Ce mot valait mieux qu'un grand discours, et le cœur de Gaston faillit déborder. Il raconta alors plus rapidement et mieux que je n'ai su le faire, car il avait un stimulant que rien ne remplace, sa rencontre avec Aline et son amour pour elle , la tendresse naïve de la jeune fille, ses chagrins, la pauvreté de sa

famille; il n'omit rien ou presque rien, car vous devinez par où son récit différa du mien et sur quels détails il passa légèrement. Enfin il arriva au départ d'Aline, dont il recula seulement quelque peu la date, et il avoua même l'intervention de madame de Grainville. Puis , il revint sur son séjour h Haucourt et sur ses impressions premières.

De ses conversations avec Henri, de sa situation vis-à-vis de lui, il raconta tout ce qu'il pouvait dire. En un mot, il fut jusqu'au bout sincère autant que possible, autant que possible, ai-je dit, car, convenons-en, la sincérité absolue n'existe pas dans ce monde , et non-seulement on cache toujours à autrui quelque chose, mais l'on ne s'avoue pas tout à soi-même. Des deux êtres qui sont en nous, l'un passe sa vie à tromper l'autre et h poser devant lui.

Mademoiselle d'Haucourt écouta ce récit avec émotion , et Gaston suivit avec intérêt , tout en parlant, les impressions diverses qui

se peignirent tour à tour sur sa physionomie attentive. Il y lut la curiosité, l'embarras , la surprise , la pitié ; en finissant , il interrogea Hélène du regard :

— Ma confession, lui dit-il, est complète.

Me voilà tel que je suis. Que votre impression actuelle me soit favorable ou contraire, elle est juste, et je dois Taccepter.

Mademoiselle d'Haucourt ne répondit rien.

Elle examinait dans ce moment avec une attention excessive la reliure en cuir de Russie d'un album , chef-d'œuvre de Beauzonnet. Elle examinait scrupuleusement les coins, la tranche, les filets, la dorure, la serrure compliquée, et Gaston se rappela involontairement ce Journal des Débats qu'elle lisait à Haucourt avec une si profonde gravité dans une circonstance analogue.

— Ce livre paraît vous intéresser extrêmement, dit-il avec un peu de dépit.

— S'il m'intéresse ! dit mademoiselle d'Haucourt ; c'est mon confident , mon ami ,

inoD compagnon de voyage. Depuis quatre ans , il me suit partout ; je lui confie les pensées qui me frappent , les vers que j'aime , les fleurs qui me plaisent; en le feuilletant, je retrouve tous mes souvenirs , toute ma vie sous une forme intelligible pour moi seule.

Puis elle s'arrêta.

— M. de Charleval , reprit-elle après un moment de silence, cette jeune fille me plait extrêmement. Vous avez fait une bonne action, et, si j'en étais capable, je serais heureuse de m'y associer.

— Qui sait, dit Gaston, si je ne vous rappellerai pas cette parole un jour?

— Quand vous voudrez , répondit-elle.

Et un silence se fit de nouveau , pendant

lequel mademoiselle d'Haucourt regarda de plus belle la reliure de Bauzonnet. Puis, sans tourner la tête et en suivant avec des ciseaux autour de l'écusson estampillé les lettres d'or presque imperceptibles qui com-

posaient la devise , elle ajouta & voix basse :

— Que De m'avez-vous dit tout cela plus tôt?

Cette réponse , prononcée avec une négligence évidemment étudiée , rencontra dans l'esprit de Gaston une signification qui le fît frémir de joie ; il allait parler lorsqu'il s'aperçut que le vieux marquis , inquiet de la prolongation singulière du téte-à-tête, s'était approché.

— Et quelle est cette devise? demanda tout h coup le jeune homme.

— Elle est fort belle , c'est celle de Jacques Cœur, et tout homme résolu devrait l'adopter, dit mademoiselle d'Haucourt en regardant Gaston : A cosur vaillant rien d'impossible,

— Elle est belle en effet , mais elle est mensongère, reprit plus bas Gaston en re* gardant M. d'Haucourt s'éloigner. Elle me rappelle, hélas! que vous partez demain, et je vois dans mon avenir des impossibiii-

tes qui dérouteraient le cœur le plus vaillant.

— Qui sait?... dit mademoiselle d'Haucourt avec un sourire charmant.

Et elle ouvrit son album.

— La confiance que vous m'avez témoignée ce soir m'a touchée, et je veux vous en donner une preuve. Inscrivez vous-même dans ce livre le souvenir de cette heure que je n'oublierai pas , je vous le promets. Voici une page blanche ( ne regardez pas les autres) , et dessinez là ce que vous voudrez, vous qui dessinez si bien. Je vais faire le thé , continua-t-elle tout haut en se levant ; travaillez, M. de Charleval, et ayez fini aussitôt que moi.

Gaston , étonné , prit une plume et se demanda ce qu'il allait faire. II réfléchit que le cheval, le chien ou la chasse qu'il pourrait dessiner n'auraient rien, de très-sentimental. Il se rappela ce que mademoiselle d'Haucourt venait de lui dire de cet album , confident

habituel de ses pensées; cette idée l'inspira. A vingt ans, il avait, comme tout le monde, ajusté des rimes et cadencé des soupirs. Il prit une feuille de papier et parvint à composer, non sans peine et avec force ratures, les vers que vous allez lire ; puis il dessina rapidement sur la feuille blanche de l'album un cheval sautant une barrière, et il écrivit au-dessous Nelly: c'était le nom de la jument noire de mademoiselle d'Haucourt. Gela fait^ il tourna la page et recopia les strophes que voici de sa plus belle écriture :

A SON ALBITBE.

toi qui seul connais ses plus chères pensées. Ses songes d*ayenir et ses peines passées,

O toi son confident \ Doux livre, sanctuaire où son âme s*épanche, Qui vois comme une fleur son beau Front qui se

Qui se penche en rêvant ! [penche.

Toi que son souffle embaume et que sa main caresse, Toi sur qui vont ses yeux , aux heures de tristesse.

Doucement se poser !

Muet gardien d'aveux qu*il ne peut connaître, Qui reçus des soupirs et des larmes peu^étre,

Et peut-être un baiser !

Garde aussi dans ton sein et conserve pour elle Cette ombre d^un espoir que déjà sur son aile

Le temps semble emporter !

Garde en secret ma peine, à toi je la confie, Et viens, si tu la vois pensive et recueillie,

Viens la lui raconter !

Tu lui diras qu*il fut une heure dans ma vie Où, près d'elle rêvant que j'avais une amie.

Je crus à Tavenir !

Ah ! tourne-toi souvent sous ses yeux, pauvre page Où mon cœur, que Tabsence effraye et décourage. Cache en tremblant son souvenir!

Dans le courant de la soirée , mademoiselle d'Haucourt rouvrit son album et examina longtemps le prétendu dessin. Je dois avouer qu'elle poussa la duplicité jusqu'à montrer à ses deux tantes et à son père la belle Nelly franchissant une haie, puis elle

regarda Tartiste, et pour ce regard Gaston eût donné tous les tableaux de M. Ingres. Il fallut partir. Notre amoureux ramassa son chapeau , salua tout le monde , souhaita à M. d'Haucourt un heureux voyage, et, s'approchant de mademoiselle d'Haucourt :

— Adieu... vous reverrais-je jamais? lui dit-il tristement ; dites-moi du moins ce que je dois croire en vous quittant.

— Croyez à ;na devise, lui répondit-elle.

Et elle lui tendit la main.

.Quelques heures plus tard, M. d'Haucourt partit pour l'Angleterre avec sa fille ; trois jours après,. Gaston, que l'ennui dévorait à Paris, monta dans la voiture d'Henri de Grainville, qui se rendait à son poste, et ils prirent ensemble la route d'Italie.

Peu de temps après son arrivée à Naples, Gaston reçut une nouvelle lettre d'Aline dont la date, déjà ancienne, prouvait le désordre des postes italiennes. Elle venait de Villa- Bristol; je la transcris textuellement. Aline n'employait plus le pronom tu; elle adoptait déjà la mode anglaise.

« Où êtes-vous pendant que je souffre tant, et que vous ai-je fait, Gaston, pour que vous

m'oubliiez ainsi ? Voici la cinquième fois que je vous écris, et je n'ai reçu qu'une seule lettre de vous qui m'annonçait votre départ.

Hélas ! Je n'ai rien de gai à vous dire. Ma santé devient de plus en plus mauvaise. Dimanche on m'a posé dix sangsues sur la poitrine et mercredi seize au cœur. J'ai aujourd'hui de la peine à respirer. Je me sens bien faible. Mes pauvres épaules sont tellement sensibles qu'elles peuvent à peine soutenir ma tête. Le docteur qui me soigne prétend qu'outre ma maladie de foie j'ai une inflammation de poitrine. Il faut, dit-il, que j'évite de chanter, de parler, de me fatiguer, surtout d'être entre deux airs, car un nouveau rhume serait fort dangereux. Il m'a questionnée sur la santé de mes parents, et, quoique mon père soit mort d'une fluxion de poitrine, il assure que je ne suis pas poitrinaire. Vous voyez cependant que ce n'est guère plaisant. Gela vous fera un peu de peine, et je ne puis résister au triste bon-

heur de vous faire encore cette peine-l2i. Je ne puis pas me plaindre, du reste, d'être abandonnée ni par Dieu, ni par les êtres humains. Madame Smith, dont j'ai eu tort de me moquer, est pour moi comme une mère.

Elle dit que ma petite personne jeune et pâle rintéresse. Écoutez, Gaston, quand hier cette femme excellente et sainte s'est mise a genoux contre mon lit pour m'appliquer ces affreuses bêtes, j'ai éprouvé je ne sais quel sentiment de honte ; tout à coup ma vie passée s'est déployée à mes yeux, et j'étais toute fi\chée contre moi-même en considérant cette respectable vieille dame à mes genoux et me soignant si tendrement. Le remords me rougissait malgré ma pâleur. Dieu, mon Dieu !

je ne mérite pas tant de bontés.

« Djali est morte; voilà ce que mon petit frère m*écrit. Pauvre Djali, je savais bien qu'on n'en prendrait pas soin. Tous les malheurs m'arrivent à la fois. Djali m'a vue heureuse, et elle meurt avec mes beaux

jours. Gaston, vous êtes de ma religion, vous ; dites-moi franchement, si je mourais, croyez-vous que j*irais dans le ciel ? Hëlas ! maintenant peut-être ne te retrou verai-je que là. J'aurai du courage, vous le savez, et je suis décidée à subir sans murmurer tous les malheurs qui pourraient m'arriver. Ce qui m*attriste le plus, c*est que je vous aime trop. Je ne voudrais penser qu'au ciel, et je ne pense qu'à vous. Mon Dieu ! il fut un temps où j'étais si heureuse de vous aimer, et je serais maintenant si contente de ne plus songer k vous ! J'ai mon châle noir sur mon lit, et je pleure en le regardant. Tu m'aimais bien ce jour-là! Tu m'as dit, je m'en souviens , que je te ressemblais ; j'étais si contente de te ressembler ! Aujourd'hui, vous ne le pensez plus, et ce n'est pas un compliment que je vous fais en vous le rappelant , mais ce n'est pas moi qui ai inventé cela.

« Si je meurs loin des miens, dans ce triste pays, où je suis étrangère, inconnue, où l'on

ne sait pas même mon nom, promettez-moi, Gaston, de venir prier un jour sur le tertre de gazon où dormira ce petit être qui vous aimait. Au reste, je guérirai peut-être, et le docteur l'assure. Ne vous désolez pas. Ce vilain docteur, comme il abime avec ses sangsues le corps de votre enfant !

u Adieu, Gaston; je me soignerai pour te revoir encore. Allons , allons ! vous n'avez jamais compris combien je vous aimais! »

» P, S. M. Thompson , c'est le docteur, vient d'arriver. Il me trouve beaucoup mieux, tellement que je regrette de vous avoir tant inquiété , et je recommencerais ma lettre si j'avais la force de la recommencer; mais voici bien un autre malheur : vous vous rappelez le petit portrait au daguerréotype que vous m'avez donné ; tout à l'heure j'ai voulu Tembrasser ; j'étais jalouse du verre qui le couvre , et , pour l'embrasser de plus près, j*ai imaginé d'enlever ce verre. Hélas ! hélas ! toute ta petite figure a été ternie et rayée.

Voilà ce qui me désole le plus ; j'en suis toute bouleversée. J'y vois un présage. »

Après avoir lu cette lettre, Gaston se prit à sangloter comme un enfant. Toute autre préoccupation disparaissait devant ce malheur inattendu ; il sentit se dresser dans son cœur un remords impitoyable. Et c'était là son œuvre! c'était son égoïsme qui avait créé de pareils maux ! Quelle fatalité l'avait donc jeté sur le passage de cette jeune fille qui, peu de mois auparavant, gardait si paisiblement sa chèvre sur la pelouse jaunie des BatignoUes ! Et il était à Naples , à quatre cents lieues d'elle! Tandis que la pauvre malade, isolée, abandonnée, se lamentait au milieu des brouillards qui la tuaient, un soleil splendide dorait sous ses yeux les flots bleus du golfe, les falaises de Gapri et la côte de Sorrente ! Cette belle nature lui parut un contre-sens ; il s'indigna de sa sérénité, et il songea à partir pour l'Angleterre. Partir,

rejoindre Aline , sauver à force de soins et d'affection cette victime délaissée , c'était le seul moyen d'expier ses fautes ; puis il réfléchit à la distance ; il calcula que la lettre d'Aline avait quinze jours de date, qu'il lui faudrait quinze jours au moins pour se rendre à Villa-Bristol j qu'un mois alors se serait écoulé , et qu'y ferait-il de plus que madame Smith et le docteur ? Si, comme le post-scriptum le laissait croire , le mal était moins grand qu'il n'avait d'abord pensé, sous quel prétexte, lui, jeune homme de vingt-cinq ans, se présenterait-il dans cette pension déjeunes filles? Puis une difficulté matérielle vint compliquer ses hésitations.

Le paquebot de Marseille était parti le matin ; il fallait de toute manière attendre cinq jours! et cependant pouvait-il abandonner Aline ? Que faire ?

£n parcourant le cercle cruel de ces alternatives , sa pensée rencontra le souvenir un instant négligé de mademoiselle d'Haucourt.

Elle étail en Angleterre , elle aussi ! elle vivait, sans s*en douter, à quelques lieues d*Aline ! Une idée hardie traversa son cerveau. Dans ce hasard qui réunissait, k une si grande distance de lui, les deux femmes qu'il aimait, ne devait-il pas voir une invitation de la Providence? A Naples, ces deux images si dissemblables dormaient dans le même cœur ; pourquoi la vie ne rapprocherait-elle pas pour un jour ces deux êtres qui avaient une commune pensée ? S'il confiait son désespoir à Hélène? Cette idée sourit un instant à Gaston. Il y vit à la fois le moyen le plus sûr de secourir Aline et l'occasion la plus naturelle de se rappeler k mademoiselle d'Haucourt ; mais, de la conception de ce projet à l'exécution , il y avait aussi loin que de Naples à Londres, et, en y réfléchissant mieux, Gaston rougit d'en avoir eu seulement la pensée. Eh quoi ! il confierait sa maîtresse à la femme qu'il aimait, à celle qui peut-être serait un jour la mère de ses enfants ! il se

servirait de Tamour d'Aline pour raviver ses relations avec Hélène ! car telle était au fond la vérité, et, si habilement que son cœur la déguisât, cette pensée était indigne.

Le croirez-vous ? au moment même où Gaston croyait imaginer k Naples ce rapprochement insensé , le hasard , ou , disons mieux, la Providence, qui met en œuvre si souvent les impossibilités que nous osons à peine rêver, la Providence l'exécutait en Angleterre. Trois jours après , au milieu de ses plus vives anxiétés , M. de Charleval reçut d'Aline la lettre suivante :

u C'est un conte de fée... mais il faut d'abord vous dire que je vais bien mieux, je ne tousse plus, il fait moins froid, et je commence à comprendre l'anglais, et puis cette aventure m'a causé une grande joie : je ne suis plus seule dans ce noir pays. Figurezvous que l'autre jour il faisait un peu de soleil. J'étais descendue, appuyée sur le bras

de madame Smilh, dans le jardin, et je respirais le grand air, assise dans un fauteuil. Tout à coup une belle voiture avec de grands laquais s'est arrêtée devant la porte. Il en est sorti une dame toute jeune et un vieux monsieur k cheveux gris. La jeune dame était si belle , que je n'ai jamais rien vu de pareil. Cependant elle était habillée tout en noir, très-simplement, mais elle avait l'air si distingué, que madame Smith a été toute fâchée d'être surprise en bonnet du matin.

Voyez-vous , pour paraître très -distinguée , il faut être un peu grande. J'aurai beau ne pas perdre une ligne de ma petite taille, j'aurai toujours un certain air trottin. Et savezvous qui était cette belle dame ? Une amie de cette madame de Grainville qui m'a placée ici, et dont la fille avait jadis en France madame Smith pour gouvernante. Elle s'appelle mademoiselle d'Haucourt. Au retour d'une promenade à Richmond , elle a passé devant Villa' Bristol y et elle est venue faire une

visite à l'ancienne institutrice de son amie avec son père, qui la connaît aussi fort bien. Madame Smith était très-effarée. Gomme il faisait beau, on s*est assis sur le perron. La jeune dame m'a aperçue toute pâle dans mon fauteuil. Elle a demandé qui j'étais. « Elle est Française, a dit en souriant madame Smith , et c'est une protégée de la countess of GrainviUe, La belle étrangère a semblé très-surprise. Elle m'a regardée avec attention, puis elle a encore questionné madame Smith, et enfin elle s'est approchée de moi.

D'une voix très-douce elle m'a demandé de mes nouvelles, et si j'étais malade depuis longtemps, et de quelle ville j'étais, u Miss Aline est de Paris, a répondu madame Smith.

« Aline ! a répété la jeune dame , elle s'appelle Aline? » Je ne sais pourquoi, quand une personne que je ne connais pas prononce mon petit nom , cela me fait penser à vous.

J'étais devenue, en l'écoutant, toute rouge de surprise et de crainte. Ce qui m'a bien

étonnée, c^est qu'après m'avoir beaucoup regardée, elle est devenue rouge aussi , cette dame. Elle était presque aussi embarrassée que moi , ce qui n'est pas peu dire , car je voyais mille chandelles. Elle doit avoir pourtant rhabitude du grand monde , et je suis une si petite personne ! Elle m'a dit qu'elle était l'amie de madame de Grainville, qu'elle lui parlerait de moi. J'ai songé sur-le-champ à cette petite supercherie de votre ami. Je me suis rappelé que, pour me servir, il avait trompé sa tante, et cette idée m'a fait rougir une seconde fois. Elle m'a regardée de nouveau ; j'avais si peur qu'elle ne devinât ce qui se passait en moi, que je ne pouvais me rassurer. Jamais vous n'avez vu des yeux bleus si beaux. Et puis, elle est bien bonne, cette dame. Elle s'est assise auprès de moi. Elle a voulu savoir tous les détails de mon arrivée ici , et où étaient mes parents , et si j'avais mon père, et si j'avais été institutrice ailleurs , et où j'habitais à Paris. Quand je lui

ai dit que j'avais passé toute ma vie aux Batignolles , elle a fait : » Âh ! » Je lui ai demandé aussitôt si elle connaissait ce quartier. Elle m'a répondu que non ; elle ne savait même pas où étaient les Batignolles. Elle m'a questionnée ensuite sur les soins qu'on me donnait ; elle a voulu savoir si je m'ennuyais beaucoup. J'ai été bien béte. Je n'osais pas parler, et puis ses yeux me gênaient ; elle a une manière de regarder si avant !

<t Elle trouve Vilta-Bristol un peu triste.

te Le climat de ce pays-ci ne vous est peut-être pas bon, m'a-t-elle dit, qu'en pense votre médecin ? Je veux être rassurée à cet égard. Permettez-moi de vous envoyer un médecin que je connais... » Et sais-tu, Gaston, ce qu'elle a ajouté? Mon Dieu ! mon Dieu ! j'en tremble encore. Elle m'a dit que si ce médecin trouvait en effet que le froid fût dangereux pour moi , et que le ciel du Midi me fût nécessaire , elle tâcherait de me trouver une place en Italie, «c Voudriez-vous aller en Ita-

LB CBALB NOIH. 18

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lie ?» m'a-t-dle demandé de sa voix si douce. J'ai pensé h Naples , et cette question m'a booleyersée. Je ne sais si elle a compris, sans en deviner la eanse, l'émotion qu'elle me donnait , mais elle a paru comme lâchée de m'a voir intimidée, et presque émue ellemême. Je lui ai vite répondu que je serais très-heureuse d'aller en Italie , quoique madame Smith fût très-bonne pour moi , et je le lui ai dit avec une vivacité qui n'a pu manquer de lui faire plaisir. Elle a regardé mes mains, qui sont très-maigries. Elle a touché mon châle noir pour s'assurer, m'at-elle dit , s'il était bien chaud , bien épais. Elle a voulu savoir si ma petite garde-robe était suffisante. « Ne vous laissez manquer de rien, a-t-elle ajouté, comptez que vous avez en moi une amie ; mandez-moi ce dont vous aurez besoin ( et elle m'a écrit sou adresse au crayon sur une carte). Je reviendrai vous voir, et demain je vous enverrai mon médecin. Selon ce qu'il dira, nous ferons de notre

mieux. >» Puis, elle est allée parler à madame Smith et k son père. Je ne sais trop quelle recommandation ils auront faite, ni ce qu'ils ont dit d'un banquier de Londres , h qui , lorsqu'il serait nécessaire , on pourrait s'adresser pour de l'argent ; mais tu ne saurais croire comment l'on me traite ici maintenant. Je me demande si je suis une princesse ; ce vilain argent est une grande chose. Pourquoi le bon Dieu ne m'a-t-il pas donné assez pour vivre indépendante ? il m'en fallait si peu!... Enfin la belle voiture est partie avec la jeune dame, le vieux monsieur et les grands laquais. N'est-ce pas que c'est un conte de fée? Pourtant si ce médecin allait m'envoyer en Italie... et justement h Naples? Non , c'est impossible, tant de bonheur ne peut entrer dans ma vie. Déjà je me trouve presque trop heureuse, ça n'est pas naturel. »

Gomme c'est, avant tout, l'histoire d'Aline

que yéerlsj tous ne devez pas exiger, madame , que je vous rende compte de Tîmpression que cette entrevue singulière laissa dans le cœur de mademoiselle d^Haucourt.

Je n'ai point reçu de confidence à cet égard. Je laisserai donc une grande mai^e h votre imagination. Pour ne pas être trop indiscret f je me bornerai maintenant à vous conter les faits, vous laissant libre d'en deviner les causes. C'est une des manières d'écrire l'histoire, et, quoiqu'elle ne soit pas la meilleure, vous pouvez vous assurer , en consultant les tablettes de l'Académie française, que bien des gens qui ne l'ont pas autre* trement comprise ont fait très-rondement leur chemin dans le monde. Ce qu'il y a de certain , c'est que Gaston , ainsi que vous le verrez bientôt, n'eut pas, contre toute attente, à se plaindre de cette rencontre bizarre. Il y gagna d'abord un grand repos d'esprit ; Aline allait mieux , des soins empressés l'entouraient, une protection moins

coiDpromettaiite et mille fois plus eflScace que la sienne lui était assurée même pour l'avenir ; il pouvait done vivre en paix. Vivre en paix, je me trompe, car ses inquiétudes, en s'envolant, laissèrent dans son cœur une place nouvelle à la reconnaissance , et , délivré des craintes qu'Aline lui avait inspirées, il s'abandonna tout entier à Hélène. « A cœur vaillant rien d'impossible, n se répétait souvent ce jeune homme, et, pareille aux écharpes dont les châtelaines ceignaient jadis leur chevalier, cette devise était pour lui un stimulant enflammé qui lui donnait des forces surhumaines.

Au surplus, sans trop parler de mademoiselle d'Haucourt , nous pouvons cependant augurer,d'après une lettre qu'Henri de Grainville reçut de sa tante peu de temps après, que l'absence, loin d'affaiblir ses résolutions, les activait au contraire beaucoup. Était-ce l'absence seulement qui agissait ainsi , et la visite h ViUa-Bristol n'y était-elle pour rien?

Ce nouveau mystère , qui la rapprochaîl de M. de Charleval, la vue de cette jeune fille intéressante et gracieuse , ce mouvement de jalousie inexplicable qu'elle avait ressenti, cette intervention romanesque, si contraire à ses habitudes, tout cela n'avait-il pas exercé sur elle une certaine influence? Je ne sais; maïs madame de Grainville écrivait & son neveu :

u ... Â propos, si j'en crois une lettre de mon vieux d'Haucourt, qui revient à Paris cette semaine , il ne faut pas que votre ami Gaston se décourage. Si singulier que cela soit, il faut que la petite soit énamourée ; elle vient encore de refuser M..., un parti superbe. C'est fou, elle ne veut pas se marier, dit-elle. On sait ce que cela veut dire. Son père se désole , il commence à comprendre, et, croyez-le, plutôt que de laisser le manoir d'Haucourt sans héritier, il donnerait Hélène à Âbd-el-Rader. Si M. de Charleval a un

grain de bon sens, il ne s'éternisera pas en Italie. Je vous annonce que votre chien Pyrame a été mangé par un loup, et je renvoie décidément mon cocher... »

Sur Favis du jeune diplomate , Gaston reprit la route de France par Rome et Gènes ; il revit Paris après deux mois d*absence. Il arriva le soir. En retrouvant son petit appartement qu'il avait quitté dans une situation d'esprit si différente, notre amoureux fut assailli par un essaim de souvenirs. Chaque meuble lui parlait, Ithaque recoin lui contait une histoire du passé. Chose singulière , c'était pour mademoiselle d'Haucourt qu'il revenait à Paris, et sa pensée retournait malgré lui vers Aline. C'était ce fauteuil qu'elle approchait de la croisée pour broder, tandis qu'à cette table il travaillait pour elle. Leurs paroles d'autrefois semblaient gazouiller encore dans cette chambre déserte. Rabelais a plaisamment conté que Pantagruel et Pa-

Durge, naviguant en haulte mety entendirent autour d'eux des conversations confuses. C'étaient, a8sure>t*il, les paroles des voyageurs venus avant eux, qui s'étaient jadis gelées dans l'air et qui fondaient maintenant au soleil. Il 7 a du bon dans cette plaisanterie, et, si cela est faux sur la mer, cela est vrai pour la plus petite chambre où Ton a aimé, où l'on a vécu. Malgré ces préoccupations, Gaston n'avait pas Oublié d'envoyer k Tbdtel d'Haucourt. Il avait appris qu'on y recevait le soir même. II s'arracha aux idées sombres qui l'oppressaient en dépit de tous ses efforts, et il se dirigea , tout tremblant d'émotion, vers l'hôtel où il devait revoir celle qu'il aimait.

Il y avait grand monde quand il entra dans le salon ; mais, grâce à cette merveilleuse puissance d'intuition dont l'amour nous dote, le premier regard que Gaston rencontra à travers la foule fut celui d'Hélène. Ils tressaillirent tous les deux, et M. de Charle-

val vit éclater dans les yeux de la belle jeune fille une joie dont il fut enivré. En ce moment, M. d'Haucourt arriva près de lui ; sa physionomie acheva de le rassurer. Elle était aussi affable que possible , et le vieux marquis lui témoigna une joie de le revoir qui était on ne peut plus significative. Les vieilles tantes aussi s'agitèrent. Il était de toute évidence qu'en famille on avait fort parlé de lui , et que ses affaires avaient fait en son absence beaucoup de chemin. Enfin il put parvenir auprès de mademoiselle d*Haucourt, tellement entourée qu'il n'était guère possible de lui parler. Sa main , qu'elle lui tendit avec affection , suppléa h toute parole. Force fut dans la conversation qui suivit de s'en tenir aux banalités ordinaires ; mais qu'importent les mots quand les yeux se comprennent et que les cœurs s'entendent ?

Une seule fois, dans le courant de la soirée, mademoiselle d'Haucourt put se pencher de son côté ;

— Avez-vous su mes aventures en Angleterre? lui demanda-t-elle.

— Oui, dit Gaston.

— Êtes-vous content de moi ?

Il la remercia si tendrement du regard, qu'elle fut forcée de baisser les yeux.

— Et quelle nouvelle avez-vous? continoat-elle avec agitation un moment après.

— Aucune, répondit-il.

M. d'Haucourt s'approcha alors de Gaston :

— Voulez-vous, lui demanda-t-il , venir dîner jeudi avec nous ?

Cette invitation semblait décisive; il était donc accepté.

Le soir, en revenant chez lui , Gaston se disait :

— Comme les choses marchent vite, quand elles se décident à marcher ! En tout, il s'agit de trouver le courant. S'il est pour vous, tout réussit ; s'il est contre vous , rien n'y ferait.

Et pourtant il s'étonnait de son bonheur même.

— Il est bien rare , pensait-il, que la vie ait des pentes si faciles , et je dirais volontiers comme Aline : « Ça n'est pas naturel. »

Le souvenir d'Aline l'oppressa de nouveau si singulièrement, qu'il se sentit presque suffoqué. Il arriva chez lui en proie à un inexprimable pressentiment. Sa main tremblait quand il sonna à sa porte.

— Il y a dans le salon un prêtre qui attend monsieur depuis une heure, dit le domestique qui vint ouvrir.

— Un prêtre ! dit Gaston en pâlissant. Et il entra à la hâte.

Auprès de la cheminée , ud vieux prêtre à tète chauve était assis, tenant un h'vre à la main. A l'arrivée de Gaston , il se leva lentement.

— C'est & M. Gaston de Gharleval que j'ai l'honneur de parler? demanda-t-il d'une voix très-douce.

Sur la réponse affirmative de Gaston , il ajouta :

— Je viens remplir auprès de vous, monsieur , une mission pénible , et tous excuserez l'insistance que j'ai mise k vous attendre.

— Elle est donc morte ! s'écria Gaston en tombant accablé dans un fauteuil.

— Non, monsieur, reprit le vieux prêtre, elle vit encore, et je vois que vous m'avez compris. Ne trouvez-vous pas trop singulier que je vienne vous trouver de la part d'une jeune fille dont je connais les tendres sentiments pour vous, et h qui j'ai administré les derniers sacrements?

— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit Gaston avec terreur.

— Cette jeune fille dont vous devinez le nom est arrivée fort malade à Paris , il y a deux jours. Elle n'y connaît personne ; elle est sans famille et sans amis ; par hasard , j'ai été appelé auprès d'elle. Je suis Tun des vicaires de Saint-Roch, monsieur. Les entretiens que j'ai eus avec cette jeune femme m'ont convaincu qu'il y avait une si douce

piété dans son cœur et jusque dans son attachement pour vous , que j'ai cru , en conscience , pouvoir oublier , en ce moment suprême, des égarements coupables, et lui accorder la seule consolation qu'elle paraisse désirer en ce monde , celle de vous voir encore.

— Partons ! monsieur , partons ! s'écria Gaston suffoqué par ses larmes.

Le vieux prêtre, habitué aux scènes de douleur ^ mettait dans toutes ses paroles et dans tous ses mouvements une lenteur compassée qui désespérait le malheureux jeune homme.

— Consoler les affligés , disait-il encore , est une des plus saintes lois de notre religion et un des plus précieux offices de notre ministère...

Enfin on parvint h une voiture. En route, Gaston apprit sommairement que, trois jours auparavant, Aline était arrivée de Boulogne, très-malade , par la diligence. On avait dû

la transporter dans l'hôlel le plus voisin.

Un médecin , immédiatement appelé , avait trouvé son état fort alarmant. On avait envoyé chercher madame Dubois aux Bâtignolles. Madame Dubois était absente ; depuis huit jours, elle était partie pour la province avec toute sa famille. On était venu chez M. de Charleval , dont on avait appris le retour prochain. Le vieux prêtre connaissait beaucoup les propriétaires du petit hôtel où se trouvait Aline.

— Ils sont de mon pays, disait-il ; ce sont de braves gens, ils m'ont fait appeler. J'ai vu la jeune femme, j'ai reçu sa confession ; puis nous avons beaucoup causé ; enfin , j'ai su ce soir même votre arrivée, et je vous ai attendu.

Ce fut dans un petit hôtel garni de la rue Saint -Honoré que le vieux prêtre amena Gaston haletant et tremblant de tous ses membres. On les fit monter au second. Ils entrèrent d'abord dans une pièce sombre

au bout de laquelle s'ouvrait une seconde chambre éclairée. Gaston sentit une forte odeur d'éther. Une sueur froide inonda ses tempes , et ses jambes fléchirent. Le prêtre l'entraîna. Dans un petit lit à demi entouré de vieux rideaux rouges bordés de noir, Aline , pâle comme la mort , était couchée.

Ses yeux presque fermés semblaient fuir la lumière d'une bougie qui brûlait sur la cheminée. Un homme vêtu de noir, assis auprès du lit, tenait entre ses mains le bras amaigri de la mourante. Gaston s'approcha sans avoir été vu ; il s'agenouilla et colla ses lèvres sur la main d'Aline. Le docteur se leva, un silence se fit.

— Qui baise ma main ? dit tout à coup Aline d'une voix faible.

Et , se soulevant par un effort dont elle ne semblait pas capable, elle ouvrit ses yeux cernés de noir , démesurément agrandis par la fatigue, et regarda fixement Gaston. Presque aussitôt deux grosses larmes tremblé-

rent dans ses longs cils et coulèrent sur ses joues.

— Je savais bien, mon Dieu, murraura-telle , que vous ne me laisseriez pas mourir sans le revoir !

Puis, soulevant dans ses deux mains la main de Gaston, elle la porta à ses lèvres.

— Merci, dit-elle.

— Elle a plus de force que je ne pensais, remarqua tout bas le médecin.

— Mourir ! ma pauvre Aline, dit Gaston ; tu es bien malade, mais avant buit jours tu seras guérie, maintenant que me voilà.

Et il voulut la baiser au front. La jeune malade le repoussa avec un triste et doux sourire.

— Ne m'embrasse pas, lui dit-elle, je suis trop laide maintenant. Vois le peu qu'il reste de ta pauvre Aline.

En effet , elle était cruellement changée. Ses joues, ses bras , sa pâleur de cire, tout en elle attestait les ravages d'une consomp-

tion intérieure. Gaston pleurait amèrement.

— C'est un de mes grands chagrins maintenant de penser que je te laisserai une triste image dans la mémoire, ajouta-t-elle.

— Cela est singulier, dit encore le médecin; elle n'avait pas de voix il y a une heure.

— Tu ne m'en veux pas, Gaston, de t'avoir fait chercher? continuait Aline, c'est Dieu qui t'a envoyé... Mourir dans une auberge... J'avais si peur... Ces médecins, qu'auraient - ils fait de mon pauvre petit corps? Tu défendras...

Et elle fondit en larmes.

— Il ne faudrait pas trop vous fatiguer , dit doucement le docteur en s'approchant.

Et il lui tâta le pouls.

— Vous êtes mieux, bien mieux ; mais ne parlez pas trop. Je reviendrai demain.

Gaston suivit le médecin.

— Que dois-je croire? lui demanda-t-ii en tremblant.

— Mon art n'y peut rien, dit froidement rbomme de l'art; mais elle n'a pas vingt ans, et la jeunesse a des ressources infinies.

En revenant auprès d'Aline, Gaston la trouva déjà tout effrayée de son absence.

— Ne me quitte pas ! lui dit-elle avec re> proche, ne me quitte pas. Ma vie s'en va avec toi... Tai dix-neuf ans aujourd'hui...

c'est mourir trop jeune.

Gaston, qui prévoyait un nouvel accès de sensibilité , voulut l'engager k se reposer, à parler moins, mais elle se mit à pleurer.

— Pourquoi me tourmenter?... Laissemoi te parler tant que j'en aurai la force... ce ne sera pas long. J'ai des choses graves à dire... Je vais te faire du chagrin, pardonnemoi... Mon petit frère est parti... Tu lui donneras tout ce que j'ai... Pas maintenant, plus tard... J'ai trois cents francs, tu les placeras à la caisse d'épargne... J'ai calculé que dans douze ans ce sera de quoi faire un remplaçant... et puis... je n'ose pas te le

dire... je veux être ensevelie tout habillée, avec ma robe de barége bleu et mon châle noir... comme j'étais à Versailles... prometsle-moi... et avec cette petite boîte... c'est ton portrait... et cette petite croix... Tu me le jures... J'ai tout dit... et je vais être sage maintenant, je ne parle plus.

Elle s'appuya contre son oreiller. Gaston sanglotait. Il surmonta pourtant son émotion, et assura mieux la tête d'Aline ; puis il vit que sa respiration devenait plus calme, et qu'elle s'assoupissait doucement après cette grande fatigue; il se recula sans bruit, revint vers la cheminée, et là, le front sur le marbre , il donna un libre cours h sa douleur.

Quand il releva la tète , le premier objet qu'il aperçut fut une mauvaise lithographie coloriée qui ornait la muraille. Il en considéra tous les détails d'un air hébété. Dans les grandes douleurs, comme dans les grands dangers, il arrive souvent qu'un objet insi-

gnifiant , ud clou , un meuble , absorbe , on ne sait pourquoi, une partie de notre attention. Gaston examinait donc machinalement cette lithographie. Elle représentait une scène de Notre-Dame de PariSy la Esmëralda suivie de sa chèvre et parlant au sire Phœbus de Châteaupers. Il songea sur-le-champ h sa rencontre sur l'esplanade des Batignolles ; il revit la fraîche grisette , le beau soleil , la blanche Djali.

— Phœbus ! Phœbus ! se dit-il en se rappelant le passé, j'ai fait comme lui.

Et il se mit à pleurer de nouveau.

Son cœur se brisait. Une main qui se posa sur son épaule le rappela h lui ; c'était celle du vieux prêtre, qu'il avait oublié. Le bon vieillard était touché du désespoir de ce jeune homme. Gaston le regarda et vit ses yeux humides. II lui tendit la main avec ardeur.

— Vous êtes un bon prêtre , lui dit-il , vous me faites aimer Dieu.

Il causa quelque temps à voix basse avec cet excellent homme , et il apprit , car on découvre souvent dans la vie des enchevêtrements qui défient toutes les inventions des romanciers , il apprit que le vicaire de Saint*Roch connaissait beaucoup madame de Grainville, sa paroissienne.

Quand Aline se réveilla, elle était plus calme et semblait mieux. Son idée fixe était de quitter cette auberge où elle avait tant souffert. Elle ne voulait pas que Gaston s'éloignât d'elle , et pouvait-il venir passer sa vie dans cette maison? M. de Charlevai tenta vainement de faire diversion à cette pensée.

Elle y revenait toujours avec cette insistance singulière qui est le propre des malades comme des enfants. Si elle restait dans ce lit rouge , elle y mourrait avant son heure , disait-elle ; elle sentait qu'il lui portait malheur. Pour dernière grâce, elle demandait qu'on la transportât ailleurs; à la moindre contradiction, elle fondait en larmes. La nuit

se passa ainsi. Tout en la trouvant mieux , le médecin déclara le lendemain matin que, dans rétat de faiblesse où se trouvait la malade, tout était préférable à cet état d'excitation qui augmentait la fièvre. Les inconvénients d*un transport immédiat , quoique graves, présentaient infiniment moins de dangers que la continuité de cette irritation nerveuse. Gaston céda. Une chambre était vacante dans la maison qu'il habitait. Il la fit disposer à la hâte, et Ton y transporta le jour même cette pauvre enfant, de l'état de laquelle sa conscience troublée lui disait qu'il était responsable.

Aline ne mourut pas , je m'empresse de vous le dire. Ainsi que. l'avait assuré le médecin, le cœur était encore plus malade que le corps. A force de soins , de consolations , elle revint à la vie, et les douces paroles de Gaston firent plus que tous les remèdes du docteur. Cette crise terrible eut un terme comme celle qu'elle avait déjà subie en An-

gleterre. Un découragement profond, un désespoir qui ronge, une sorte de spleen que rien n'adoucit, sont les compagnons ordinaires de ces affections au foie que compliquait chez Aline, au dire des médecins, une maladie de poitrine ; sentant son mal revenir à ViUarBriêtolj une sorte de désolation s*était emparée d'elle. Gomme plus tard , dans l'auberge de la rue Saint-Honoré, elle s'était figuré en Angleterre que l'air qui l'entourait la faisait mourir; elle n'avait pas eu de cesse qu'elle n'en fût partie. Après dïnutiles remontrances , madame Smith , qui ne tenait pas autrement à garder contre son gré une institutrice mourante, l'avait fait conduire à Folkstone, et vous savez dans quel état Aline était arrivée à Paris , d'où, pour comble de malheur, sa famille était absente sans qu'elle le sut encore.

A mesure qu'Aline revenait à la vie, Gaston retombait dans une étrange perplexité :

qu'allait -il avenir d'Hélène, de son ma-

riage? que penserait mademoiselle d'Haucourt 9 si elle apprenait où était revenue sa protégée? Et quel rôle peu loyal jouerait-il lui-même, s'il ne lui faisait pas cet aveu ? En admettant même qu'il parvînt, le cas échéant, à expliquer les conséquences forcées de cette aventure à Hélène, qui en connaissait le début, que dirait M. d'Haucourt qui ne savait rien du passé, s'il découvrait que ce gendre futur, dont il ne se souciait guère, qu'il acceptait à regret, seulement à cause de son affection pour sa fille et de sa bonne réputation, gardait chez lui, dans sa propre maison, une jeune fille de dix-neuf ans, d'origine équivoque? Et comment n'apprendrait- il pas ces choses dans un moment où il devait, comme tous les bons pères de famille, quêter partout des renseignements ? Gaston , qui s'était dit malade les premiers jours, mais qui plus tard avait dû retourner chez M. d'Haucourt, en prétendant avoué, et plus agité , plus contraint , plus indécis qu'aucun

prétendant du monde , Gaston pressentait que ce drame aurait une nouvelle phase, et il ne se trompait pas.

Aline allait de mieux en mieux , elle prenait des forces chaque jour; bientôt elle put quitter sa petite chambre et descendre quelquefois dans l'appartement de Gaston, qui était plus chaud et plus gai. Un matin , elle était assise dans ce fauteuil où elle avait jadis passé de si douces heures, lorsque tout h coup le valet de chambre de Gaston , qui, ainsi que tous les domestiques, connaissait à merveille les projets de son maître, entra tout effaré.

— M. le marquis d'Haucourt ! annonçat-il.

Gaston , qui avait défendu sa porte , se leva tout tremblant de surprise. Aline en fit autant.

— C'est le mari de ma jeune dame , ditelle.

— C'est son père , répondit Gaston à la

hâte en ouvrant la porte de sa chambre à coucher.

— Tu la connais donc ? reprit Aline d'une voix sourde , en le regardant avec une sorte d'effroi.

Et elle entra dans la chambre. Au moment où Gaston, tout décontenancé, refermait brusquement la porte, M. d'Haucourt arriva dans le salon; l'agitation de notre jeune homme n'échappa point au regard expérimenté du vieux marquis.

— Je vous dérange, monsieur, dit-il poliment.

Gaston s'excusa, prétexta la surprise que lui causait cette visite inattendue, avança un fauteuil et s'assit lui-même de l'autre côté de la cheminée ; son cœur palpitait avec une telle violence qu'il lui semblait que M. d'Haucourt devait en entendre les battements.

— Monsieur, dit le père d'Hélène après un instant de silence , entre gentilshommes on doit parler franc ; je mettrai donc de côté

toutes circonlocutions oratoires. Vous devinez l'objet de ma visite.

Gaston s'indina, et M. d'Hauoourt reprit en souriant :

— Je vous ai fait de l'opposition, je n'en disconviens pas ; si honorable que votre alliance soit pour ma maison, j'avais eu d'autres idées, vous le savez : il faut excuser, dans les circonstances pareilles, les préoccupations d'un père de famille. Vous les connaîtrez peut-être quelque jour; mais ce que je veux avant tout , c'est le bonheur de ma fille.

Ici M. d'Haucourt essuya une larme, et Gaston regjsrda en tremblant la porte de sa chambre à coucher.

— Ce bonheur, Hélène l'attend de vous ; }e connais vos sentiments pour elle. Pardonnez-mol de les avoir soumis à l'épreuve du temps , de l'absence. Excusez ce voyage en Angleterre , qui , loin de vous nuire, vous a servi.

Gaston crut entendre un léger bruit dans la chambre. 11 frissonna.

— De quels incidents minimes dépendent les grands événements de notre vie \ se ditil : ici, dans ce salon, mon existence s'éclaire; que cette porte s'ouvre, et ce sera le chaos !

— Je me suis informé de vous beaucoup et partout, continua M. d'Haucourt sans remarquer la pâleur de Gaston ; tout ce qui m'a été dit me rassure. Désormais regardez-moi comme un père, ajouta-t-il en l'embrassant, et rendez ma fîlle heureuse.

Le pauvre homme pleurait. Gaston, interdit , ne savait quelles protestations faire ; il mourait de honte et de crainte : heureusement son agitation ne disait pas ses causes , et elle put paraître naturelle.

— Et maintenant , venez avec moi , dit M. d'Haucourt en lui serrant affectueusement le bras; nous ne nous quittons plus.

Hélène vous attend , et j'ai promis de vous amener.

Il n'y avait pas à refuser, et Gaston ne demandait pas mieux d'ailleurs que de quitter cette chambre de torture. Il sortit avec M. d'Haucourt.

Le soir, après une journée dont un secret souvenir avait empoisonné toutes les jouissances, M. de Gharleval revint chez lui, plus que jamais inquiet et ne sachant quel parti prendre; il fut un peu surpris de ne pas trouver Aline dans son petit salon, où elle l'attendait ordinairement au coin du feu.

— Aurait-elle entendu la conversation de ce matin? se demanda-t-il.

Il regarda, sans oser l'interroger, son domestique, dont la physionomie semblait cacher un mystère.

— Cet animal, pensa-t-il , pourrait bien avoir complété la confidence.

Et il monta en toute hâte à la chambre de la jeune fille. La chambre était vide. Il nV restait aucune trace du séjour d'Aline : tout y était rangé avec ce soin minutieux que

cette jeune fille apportait k tout ce qu'elle faisait. Sur la cheminée était une lettre ; elle ne renfermait que ces mots :

« J'ai tout entendu malgré moi, tout compris. Je sais tout. Gaston, pourquoi m'a voir trompée ? J'étais digne d'apprendre la vérité par vous. Ainsi mon séjour en Angleterre, ainsi cette visite, tout cela c'était une comédie; cette jeune dame sera... J'avais toujours prévu qu'il en arriverait ainsi. Pourquoi ne suiS'je pas morte ?

(c Adieu , Gaston , soyez béni pour avoir un jour aimé une pauvre fille comme moi.

Le seul bonheur que j'aie connu, je vous le dois. Adieu, je ne serai jamais un obstacle ni un embarras dans votre vie ; vous n'entendrez plus parler de moi. Je vous aime ; si le ciel le permet, je vivrai digne de vous. Soyez heureux.

« Adieu pour la dernière fois.

« Aline. »

Aline a tenu sa promesse. Gaston ne Fa jamais revue. Il n'a pas même pu saToir ce qu'elle était devenue. Pendant plusieurs jours, il la ehercba dans tout Paris avee un véritable désespoir. Il alla s'informer aux BatignoUes, k l'hôtel de la rue Saint-Honoré, h la police. Un matin , bouleversé par un songe sinistre, il alla même à la Morgue.

Tout fut inutile. Plus tard , il fit écrire à Mâcon, où s'étaient retirées madame Levert et sa sœur; il n'en apprit pas davantage. Vous me direz que l'on ne disparait pas aussi facilement de Paris dans le siècle où nous sommes; il en avint pourtant ainsi.

Depuis l'instant où Aline fugitive monta dans un fiacre avec sa petite malle , Gaston n'en a pu découvrir aucune trace. Plus d*une fois , il a soupçonné que le vieux prêtre de Saint-Roch était parvenu, madame de Grainville aidant , à placer une seconde fois cette jeune fille en pays étranger; mais ce soupçon, rien ne l'a confirmé, et le bon vicaire

reste impénétrable à cet égard. Si Aline vit encore, elle a probablement changé de nom, et peut-être, sans vous en douter, la connaissez-vous? Dans tous les cas, soyez indulgente, madame , pour certaines femmes qui vivent à côté du monde où vous brillez, pour certaines existences intermédiaires qui entourent trop souvent vos dédains ; pensez à Aline, et soyez assurée que vous coudoyez sans cesse des destinées semblables et de plus touchantes infortunes. C'est la moralité de cette histoire.

Vous voulez absolument savoir ce que sont devenus les autres personnages dont je vous ai trop longtemps entretenue ; j'obéis bien k conlre-cœur. Henri de Grainville, après le 24 février, a été révoqué par M. de Lamartine et remplacé par un des imprimeurs du National. Quant à Gaston , il a épousé, comme vous le devinez , mademoiselle d'Haucourt. Aux élections dernières, il a été élu représentant. Je Tai rencontré

l'autre jour sur le pont de la Concorde , allant à l'Assemblée. Il prépare, m*a-t-il dit, un discours sur la loi électorale. Il engraisse, et il est père d'un gros garçon.

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