SCÈNE PREMIÈRE
BERTHE (fendant du bois à la porte du Chalet); ensuite
ANNA. l
BERTHE (gaiment.) Allons, mettons-nous à l'ouvrage, fendons not' bois, je n'avons pas le temps de nous reposer nous autres.
f Air: de la vallée de Barcelonnette.
Dans le monde on voit bien des gens Qui n'ont pas le moindre courage, Si l'malheur les rend indigens Y r'culent devant Fouvrage. (bis)
Moi , dieu merci , j'ai de bons bras , Malgré ma soixantième anne'e , N'fesons pas comme eux , ne j'tons pas L'manche après la coignée. (bis.)
(Tandis qu'elle fend son bois sur la ritournelle , Anna paraît sur
le pont,)
ANNA ( après avoir regardé son chalet )
Air nouveau de M. Naudé.
ou Le premier pas.
Pauvre chalet 1
Azile de mon père , En te quittant que j'aurai de regret ! Tu fus hélas! ma demeure première, Et j'espérais terminer ma carrière
Dans mon chalet. (bis.)
BERTHE
Où donc est aile ma petite Anna? je ne l'entends pas.
ANNA {à part) Celte bonne Berlhe est heureuse!., elle ignore ce qui nous menace. ... ne lui disons pas encore, elle ne le saura que trop toi.
BERïHE {sans la voir.) On n'a pas hesoin d'être riche pour être heureux {elle rit.) Hé! hé! hel
ANNA (à part.) Dire que faute d'une misérable somme , on va nous dépouiller de ce chalet.
BERTHE {gaîment.) Ah ! mon Dieu , pourvu qu'on ait sur la terre un petit coin pour se mettre à l'abri et un morceau de pain à manger sans faire de tort à personne, on peut rire et chanter toute
sa vie.
Air: Vaudeville de Voltaire chez Ninon.
Touchant l'argent de leur fermier,
Sitôt que la moisson est faite, Ceux qui mang'nt leur pain blanc F premier Se trouvât queuqu'fois dans la disette.
Comm' dans notre pauvre manoir, Tout en r'merciant la providence , J' n'en ai jamais mangé qu'du noir Je suis toujours dans l'abondance.
ANNA
Elle est plus pauvre que moi, puisque je la nourris! vieille infirme, sourde, mais sourde à ne pas entendre le canon , elle est gaie.
BERTHE {chantant.) Trala la, la dira.. ..
{Elle aperçoit Anna.) Ah! te voilà Anna, eh! bien, ma fille , tu reviens de la ville? as-tu bien vendu aujourd'hui? {elle rit) ah! ah! il faut vendre bien du lait et des œufs avant de faire fortune ; nous ne serons jamais riches, mon enfant, mais qu'est-ce que ça fait.
ANNA {lui parlant haut. ) Ma bonne Berthe, votre gaîté me désespère.
BERTHE
Tu penses à ton père... ah! dame! c'était un brave homme, il ne t'a laissé pour héritage qu'un nom sans tache et des dettes. . . mais des dettes honorables.
Honorables ou non , je ne puis pas les payer.
BERTHE
Ton plus fort créancier, c'est M. Marlineau, le m aï tic la pcsle , à qui ton père avait emprunté de l'argent plusieurs fois. . . mais c'est un brave homme, il ne te tourmenlera jamais. . . son fils Anicet est un peu bête , et ça ferait un bon parti , s'il voulait épouser une pauvre fille comme toi. ANNA (lui criant à t oreille. )
Je ne veux pas me marier.
BERTHE
Ma chère Anna! je ne sais pas, mais depuis quelque temps, tu parles si bas que je ne t'entends pas.
ANNA (souriant)
Ah ! la bonne femme !.. si mon pauvre Guillaume n'était pas absent , je le consulterais ; il est bon , généreux. . . c'est le^seul ami que j'aie. . . élevé près de moi ; il m'aime comme un frère. . .
BERTHE (criant.}
Qu'est-ce que tu marmotes donc tout bas? tiens, Anna, tu as des secrets pour moi , cela me donne de l'humeur. . . allons , petite paresseuse , est-ce qu'on ne travaille pas ? estce qu'on va rester comme ça les bras croisés!., et les vaches, et tes poules. . . moi j'ai fini de fendre mon bois, je vais le rentrer là-dedans et allumer du feu ( elle rentre en chantant. )
Fendons notr' bois, et n' jettons pas L' manche après la coigne'e.