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CHAPITRE I

Le 18 Mars à Montmartre

Lu veille du Ht mars. — La brasserie de ta rue Sainl-Séverin. .Im Luxembourg . — Le canon d'alarme. ■ — .1 Montmartre! — Les gendarmes place Clichj. — .1 Ferlin les canons ! — Place Pigalle. — Le dernier coup de. feu. — Retraite et victoire. — Le plus beau jour de ma vie!

Nous passâmes toute la soirée du 17 mars 1871, • — la veille

du grand jour, — à cette potite brasserie de la rue Saint-Sévorin qui devait, après la défaite de la Commune, devenir célèbre dans loft-qnnales de la répression. Bien avant lo t septembre, les militants de la rive gauche y prenaient rendez-vons. Le soir, vers minuit, les assises révolutionnaires s’v tenaient au grand complet. La, police ne manquait, pus de se glissor de temps à autre parmi nous, mais nous pouvions être tranquilles de ce côté. Kigault, qui était des nôtres, veillait, et je - n’oublierai jamais la piteuse mine do deux infortunés mouchards qu’il avait nn jour découverts ot qui furent obligés de décamper sous les rires et les quolibets.

Et cependant quel beau coup de filet on eût lancé par dessus les tables de marbre blanc et l’unique billard do la petite brasserie ! Insurgés de la veille, du jour et du lendemain, jeunes ou vieux, combattants de juin et de décembre ou simples conscrits de l’armée du désordre, la ràlle eût été belle.

fl y avait là Rigault, et Vallès, et Ferré. Le vieux Benjamin Flotte y racontait ses souvenirs du Mont-Saint-Michel ; LÙllier, ses campagnes et ses rêves de généralat, qu’il noyait un petr trop souvent dans lo cognac. Pyat y vint parfois, mystérieusement. Régère y fit, quelques jours après le 31 octobre, une entrée sensationnelle, déguisé en tambour de la garde nationale, se croyant poursuivi. Rogeard y débarqua lorsqu’il revint de son exil des Propos de Labienus. Longuet, Moroteau et cent autres dont il serait fastidieux de citer les noms. Gill, sous le siège s’y montra à nos yeux stupéfaits sous le brillant uniforme de pharmacien de la garde nationale, avec lo serpent d’Esculapo brodé sur la bande grenat du képi. Pilotell, en artilleur, et Treilhard, dont lo -pére mourut fusillé à l’Ecole polytechnique, et Tony Moilin, fusillé au Luxembourg, fréquontaien t la brasserie de laruo Sainl- Séverin. J’allais oublier Sornet, notre gérant du Père Quchène, supprimé depuis le 11, et ce pauvre petit DuoToeq, que nous appelions famib'èrement « le général » et qui eut depuis la malencontreuse idée de se pendre.

Ce soir-là, nous sortîmes, Somet ot moi, vers minuit. Une soirée humido, estompée de brouillard. Le boulevard désert. A peine çà et là quelques groupes de gardes nationaux en longue capote grise ou verte. Rue du Sommerard, où j’habitais, dans la boutique du rez-de-chaussée, le poste était réuni.

— Remontons jusqu’au Luxembourg, me dit Sornet.

Derrière les grilles du jardiü, les soldats, cantounés, se pressaient, montrant leurs visages inquiets et amaigris. Les officiers se promenaient silencieusement. Dans le lointain, se reflétant sur les grands arbres, les feux do bivouac, et, çà et là, les faisceaux qui brillaient, avec un éclair au bout des bayonneues.

Instinctivement, mes yeux se dirigèrent du côté de Montmartre, où dormaient les canons enlevés au pare Wagram.

L’aprcs-midi, quelques amis et moi étions montés aux buttes. Tout y était tranquille. Et, cependant, pendant que nous étions là, à nous demander, unxioux, ce qui sortirait de cette effrayante situation, le conseil de guerre siégeait au Louvre, sous la présidence de Lellô, assisté de tous les généraux de division et de brigade de l’artuee do Paris, et décidait de livrer bataille dés le lendemain muim aux faubourgs révoltés, affolés de tant de défaites

Le conseil de guerre ne se termina qu’à une heure du matin. Au point du jour, à Montmartre, aux Buttes-Chaumont, à Belleville, les canons devaient être enlevés. Lorsque Paris se réveilla, les régiments se développaient déjà sur les boulovards. La Bastille était occupée, Montmartre cerné et bientôt escaladé et envahi.

[.'opération militaire^ si follement entreprise ot si désastreusement échouée, avait été exécutée dans lo plus grand secret. Aussi cbacuu de nous était-il rentré tranquillement, la veille, au logis. Et puis, ne s’était-on pas habitué pendant oes longs mois aux choses les plus extraordinaires? Le drapeau rouge ne flottait-il pas, en toute séourité et eu toute victoire, au laite de la colonne de Juillet, parée comme un éblouissant coquelicot? Mieux encore, la Commune elle-même ne régnait-elle pas en maîtresse dans deux arrondissements : à Montrouge, où commandait Henry; à l’avenue d’Italie, où commandait Duval, l’énergique ouvrier fondeur qui devait, quinze jours plus tard, tomber sous les balles, fusillé au plateau de OMtillon ?

Dans les parterres défoncés du jardin du Luxembourg, les soldats continuaient à marcher, paquets d’ombres dans io brouillard, mornes et silonciebx.

.11 nous vint, à l’idée d’interroger l’nn d’eux n travers les grilles :

— Nous sommes ici depuis trois jours, nous dit le soldat. Nous venons de l’armée du Nord. La nuit de mercredi à jeudi, nous l’avons passée sous la tente, dans la boue et dans la neige, déjà harrassés de fatigué et de faim. Hier, seulement, on nous a donné de la paille...

Mais l’officior survint. Le soldat se tut, et continua sa promenade solitaire le long de la grille, comme nn pauvre être etnpri-

— Ali ! monsieur, nous dit-il on repassant devant nous, ce quo nous avons souffert ! On en a porté plus do vingt aujourd’hui à l’hôpital, gelés... Et nos officiers, qui souffrent autant que nous, °h ! de braves gens allez, qui ont fait toute la campagne, nous disent qu’il va falloir marcher contre les Parisions Et dés demain... Ce matin, on va prendre les canons de Montmartre. Ce sera notre

Et, avec un gros soupir :

— Marcher contre les Parisiens, moi qui suis de Belleville... Ab ! monsieur, cela ne va-t-il pas bientôt fiuir...

Mais je ne laissai pas achever le Soldat. On allait donc attaquer Mqptmartrc, ce matin même, dans quelques heures. Les troupes escaladaient pent-ôtre la butte...

Rentrons, dis-je à Sornet. Et si tu entends quelque chose, vient me prendre pour filer ensemble.

.1 Ç passai le reste do la nuit à lire et à rêver. De temps à autre, je m’accoudais au balcon, et do cette hauteur de cinquième etago, mon regard s’en allait irrésistiblement à nn coin de Paris où s'aoûtaient et se décidaient peut-être en ce moment même les destinées de la Répuplique.

Oinq heures sonnèrent, puis six heures. Le brouillard avait disparu. Le jour s’était leve, clair dans un oiel de lait. Rien, pas un bruit, pas un signal. Sur le trottoir, au bas, deux gardes nalio-' naux sont assis, les jambes allongées, sommeillant oucore.

Tout à coup, une détonation sourde emplit l’air.

— Un coup de canon !

Les gardes se lèvent brusquomont.

Ça vient de Montrouge, du secteur, dit l’un d’eux. C’est Duval qui fait tirer...

Pourquoi de Montrouge ? Ce ne sont donc pus les buttes qui sont attaquées?.

Mais, avant que j’aie eu le temps de faire la moindre réflexion, voila quo le rappel bat. Et aussi la lugubre générale. Los rues désertes s’emplissent d’une foule agitée, a peine sortie du sommeil. Ici un garde enfile rapidement sa capote, là un officier boucle sou oeiuturou.

- Aux armes ! Aux armes ! Montmartre est pris ! A Montmartre ! A Montmartre !

Je dégringole rapidement mes escaliers. Vite rue Cujas, où demeure Sornet, qui doit certainement avoir veillé comme moi et être sur pied. Malheureusement, Sornet ronfle comme un tambour, et il me faut le tirer par le bras qui pend hors du lit, pour l’arrachor à son paisible sommeil.

— Allons ! tu n’entends donc pas la générale ! Saut du lit, et à Montmartre !

En un clin d’oeil, l’ami a enfilé son pantalon, boutonné sa vareuse, coiffé son, képi. Nous sommes dans la rue, et remontons rapidement le boulevard, dont les boutiques sont encore closes. Au coin du pont Saint-Miche), un déluchement de gardes nationaux eamp'ent, l’arme au pied. A mesure que nous avançons vers

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