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AUX GRÉVISTES DE TRIGNAC

Quoique fasse le gouvernement, il n’aura • pas un nouveau Fourmies à Trignac.

• Chaque lois que l’Idée humaine, Conseillant l’éméute aux partis,

Tait jaillir l’éclair de la haine Du choc bruyant des appétits;

Le poète apparaît, sévèrç,

Plus blême que Christ au Calvaire, Hostile aux sanglants talions ;

Et lui qu’on rêvait de proscrire Endort aux sons purs de la Lyre La colère dès vieux lions.

Oui, quand on entend dans’les villes Pleines du crispement des pôings,

Le bruit que les guerres civiles Font entre les pavés mal join’ts;

Nous autres, les soldats du rêve,

Nous, autres qui donnons au glaive L’ordre dé re.stef.au fourreaû:

Nous qui, malgré l’antique régie, Préférons à l’essor de l’aigle Le vol d’un petit passereau;.

Nous les chanteurs'de douces choses; Nous les poètes éblouis Qui chantons les âmes écloses Et les rosiers épjno'uis;

Nous qui, dans le long bruit des balles, Pensons aux pauvres mères pâles, Débouta côté des berceaux:

Nous n'avons que le droit austère De conseiller le prolétaire Devant les armes en faisceaux!

Et moi je lui dis: — Pas encore!

Frère, ton jour n’est pas venu.

Ta souveraineté, mot sonore,

Fléchit devant un sabre nu.

Toute la gloire qui t'escorte.

Plus vaine qu'une feuille môrte Roulant au flot to'rreiftiel,

S'enfuiraU à travers l'espace,

Dans l'air qu,e le canon déplace En aboyant an bas du ciel.

Avant de tenter l'escalade,

Avant de donner aux pavés La forme de lg barricade,

Trépied des titaus soulevés;

Avant d'aller de cime un cime Traquer les dieux qui font le crime,

Il faut que les géants soient prêts,

Et que la foule menaçante Soit sûre 4'elle-mèine et sente Tous les muscles de ses jarrets I

Il faut que l'éternelle Idée,

Brisant sa mobile prison,

Se soit tout entière so.u4ée Aux cerveaux empreints de raison!

Il faut que la Révolte altière,

Mêlant les fleurs du cimetière Aux cyprès glorieux et beaux,

N'ait pas pour seul but. ô Nature!

De donner un, peu de pâture Aux vers affamés des tombeaux!

Si dans ma strophe populaire Je vous conseille, ô citoyens!

De muselei; voire colère,

C’est parce que je me souviens !

Parce que ma triste pensée

Est une colombe blessée - Qui vole autour du front des morts!

Parce que j'ai vu dans la rue La Loi, brusquement apparue, pÿucher les vaillants et les forts! .

farce qu'un soir, au clair de lune,'

Spus les cieux profonds et glacés, '

J at vu dans lg fossé commune Les blancs ossements entassés !

Parce qu'un jour au seuil des portos J'ai vu pendre des têtes mortes Hors des lugubres tombereaux!

Parce que j'ai vu les .épées Luire au soleil, toutes trempées Pu beau sgng rouge des héros!

Et pourtant dans ces jours d'alarmes üù chaque homme' avait un mandat,

Tout citoyen avait des armes,

Tout prolétaire était soldat.

A travers les cités immenses,

On sentait flotter les semences Du droit et de l’égalité;

Tout hâtait la fin des problèmes,

Et les sillons s’ouvraient d’eux-mèmes Dans la fécondante clarté.

Ah! si du moins, dans votre audace,

Le sang perdu vous coûtant peu,

Chacun de vous, en pleine face.

Pouvait souffleter quelque dieu !

Si vous pouviez sous la mitraille Faire comme un pan de muraille Crouler tous les noirs préjugés!

Si vous pouviez dans la mêlée

Montrer à la nue étoilée

Les droits de l'homme enfin vengés!

Mais non:, tq.ut est crainte et menace ;

La nuit descend le peuple est las...

Et moi je ne veux pas qu’on fasse Sangloter les mères, hélas!

Le sang est l'horrible rosée:

Et puis, au fond de ma pensée,

Dans je ne sais quel cauchemar.

Devant les deux muets et vides,

J’entends sur les crânes livides Le bruit des bottes de César!

Clovis Hugues.

Les Propos de Thomas Vireloque

CHEZ L’ABBÉ GUEULIER

Glabre, gélatineux, rosé comme uno tête do veau, l’abbé Gueulior répand sur Ja foule sa prédication guimauvesqne, mais roublarde :

— Ouvriers, mes frères, je pleure sur vos misères ! Oh ! mon à me est déchirée jusqu’à la mort, usque ad iliorlem ! Je souffre vos souffrances, je gémis vos plaintos et comme vous, jo suis l’accusateur implacub'e de cette société qui se refuso à reconnaître l'imprescriptible droit dos travailleurs... A tous les petits, à tous los humbles mou cœur est ouvert... et je rions vous dire : Le jour de la justice est proche. Assez ot trop longtemps les capitalistes — -> les juifs, pour les appeler de leur nom — vous ont écrasés ! Peuple ! deboHt !. . . Peuple, courage !... jo vous appo'rte le salut !... je vous apporte le bouheur...

Une foule est là,- écoutant eeUo parole mellilluento la berce el, malgré des résistances intimes, elle boit la consolation ot l’esperauco. Le silence est profond. L’abbé Gueulior reprend :

— Ah ! jo sais ! on vous a dit qno Dieu n’existait pas, on vous a appris à railler le nom do Jésus. Mais Jésus est bon ot déjà Jésus vous a pardonné el il vient à ons, les mains ouvertes, le cœur saigiuuit.de vos angoisses. Jés s qui fut, qui est le protecteur des déshérités et l’enuemi des riches... n’a-t-il pas dit : — Les derniers seront los premiers! N’a-t-il pas'dit : — Un cable entrerait plus facilement par le trou d'une aiguille, qu’un riche dans le royaume dos cieux i... Est-il parole plus vraie et plus consolante?...

» Oh ! venez à Jésus, vous qui clos affamés, car il vous nourrira ! Venez à Jésus, vous qui avez soif, car il vous désaltérera... Sa charité est inépuisable, il consolera vos femmes et bercera vos enfants. Aux malades, il donnera la santé, aux vieillards le pain quotidien... Car il possède la toute puissante charité qui enfante los miracles. Ayez confiance, ayez la foi... et lo doux Jésus vous sera cousolatour ot bienfaisant !...

Depuis quolquos instants, lo vieux Thomas Viroloquo osl outré. De sa haute taille, il domino la foule ot la regarde, attentive, hypnotisée... il s’appuie comro lo inur où son manteau mot une tache d’ailes noires... il écoute, silencieux, mâchonnant ses lèvres tandis que son œil se poso sur lo crâne du parleur, comme pour faire trou et lire en sa cervelle...

El l’autre, toujours ronronne, toujours marmenno, avec, parfois, dos éclats de voix qui vibrent en échos de cantiques ... i Tout^ à coup, Thomas Vireloque l'ait un pas en avant, et le bâton

— Misère et corde! prêtre, te tairas-tu ? Cessoras-t,u démentir?...

L’abbé Gueulior s’arrête, lève la tête, regarde et crie :

— Qui donc ose ici troubler la voix du Seigneur!... Qui doue ose insulter à Jésus !

— Qui? Moi, moi, ton vieil ennemi! Ah! tu ne mo reconnais pas ? Misère et corde, j’en ai pourtant rudement houspillé dos gens de ta trempe !...

— Taisez-vous ! Je no permettrai pas...

— Tu no permets pas, vraiment ! Eh bien, cette permission que tu mu refuses, jo la prends. J'en ai pris bien d’autres !... Et, à l'uin tour, moi, Thomas Vireloque, te défends de plus longtemps debagouler tes âneries et les mensonges!...

— Jésus ! Jésus !...

— Jésus, je vais te dire ce qu’il a lait, ton Jésus !...

Et la voix rauque, l’œil ardent, Vireloque continue :

— Tou Jésus, que lu dis socialiste, fut et reste le plus sinistre créateur de misère qui fût jamais... Alors que lo vieux monde craquait, alors que lo peuple des misérables so préparait à prendre sa revanche -sur la société pourrie dos Romains ot dos Grecs, alors qu’eufiii la vieille organisation despotique croûlait de toutes parts, il est venu, ton doux Jésus, dire aux pauvres: — Soyez soumis, soyez patients, pareequo votre bonheur n’est pas do ce moule ! . . laissez la terre à qui la détient... moi je vous donne le ciel...

* Ouais ! fort malin, ton Jésus, qui a détourné dos possédants et .dos autocrates les colores prèles à les anéantir... a ceux qui avaient faim et qui n’avaient qu’à étendre la main pour s’emparer des richesses du vieux monde, il a dit : je vous donnerai le pain de l’esprit! — El comme ils protestaient en criant : — C’est le pain du ventre qu’il nous faut! — il leur a répondu : — Le ventre est infime! La chair est criminelle ! Pour avoir lo bonheur éternel, il faut renoncer à toute satisfaction terrestre... heureux ceux qui ont faim! houronx ceux qui souffrent !

«Blagueur! Triste et. sinistre blagueur!.. Us t’ont cru, Jésus maudit, alors que tu leur conseillais de s’agenouiller devant César; ils t’ont cru, opportuniste divin, quand tu lour as répété que la révolte était impie!., gràee à ton christianisme égoïste et exploiteur, depuis deux mille ans ot plus, lo peuple souffre et crève!... O’est toi, Jésus, qui en proclamant la domination do l’Esprit sur la chair as justifié toutes les tyrannies et tous les despotisraos, celui de l’Eglise et celui do l’Empereur! O’est toi qui, en contraignant la foule à se parquer dans son humilité as autorisé toutes les brutalités des puissants ot dos riches! Ceux-ci n’auront pas lo royaume dtt ciel ! Ce qu’ils s’eu foutent ! Ils ont le royaume do la torre, ils mangent, ils boivent, ils s'avisent, ils ont des vierges et des courtisanes... le ciel ! va-t-en voir s’il vient !.. Et quand le peuple, lo ventre serré, les yeux creux, la gueule tordue, ilit : je veux ma part de la terre!.. — au nom ije Jésus, représenté patio pape, le roi, les ministres et les gendarmes, on lui crie : — Bottgo pas ou je te tue ! ton royaume n’est pas de ce inonde !

« Abbe, nous en avons assez de ces craques de jésuites! Trop longtemps vous avez triché ! A nous les cartes et ti nous la poso ! Ta charité, nous n’en voulons pas. Nous ne sommes pas des chiens à qui on jette un os, pourvu qu’ils danseut sur leurs puttes de derrière!., nous sommes dos hommes et nous entendons exercer nos droits d’hommes ! Quand à ton royaume du ciel, nous te le laissons... chacun son tour, nous nous contentons de la terre... Et n’essaie pas pluR longtemps de tromper ces braves gens, sinon je cogne sur ta hure de défroqué!... Allons, debout! ou misèro et corde, je t’assomme ! »

Et traversant la foule, Thomas Yiroloque va vers l’abbé Gueulier, lo prend au collet, le pousse vers la porte et d’un coup do pied au cul, le jette dehors.

Jules Lermina.

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