‹ Le chambard socialisteChapitre 297 sur 412 · LA COLONNE · texte numérisé non relu

LA COLONNE

Courbet en exil. — Trente-trois ans pour payer. — Les canons d'Austerlitz ! — Colonne en pierre. — Menaces sous la Commune. — Les survivants de Sainte-Hélène. — Le cabestan de la rue de la Paix. — Impressions de la foule. — Ait ministère de la justice. — Le « Henri IV » de Bosio. — La chute. — César décapité. — La Victoire disparue.

... Un jour do mai 1815, j’étais allé voir Elisée Reclus à Vovoy. Le savant m'avait retenu à déjeuner. Mais les déjeuners no se prolongeaient guère chez lui. Uno domi-heure, et c’était tout. Une lionne poignée de main, et au large. Dans la sallodu bas, on bûchait ferme, La e Géographie universelle », dont les deux premiers volumes seuls étaient publiés, réclamait tous los instants de l’infatigable travail-

A peine avais-je fait quelques pas dans la rue, que je me croisai avoc mon vieil ami Slom, qui fut secrétaire do Rigauit, et qui ost aujourd'hui l'un de nos illustrateurs les plus en vue. Slom donnait déjà à ce moment des dessins à la «Géographie universelle », et s'était fixé près de Reclus.

— Vions-tu avec moi à la Tour de Peilz, me dit Slom on m'abordant. Nous irons prendre Courbet, et nous passerons la journée onsemblo.

Nous fiiftmos sur la Tour de Peilz, où s'éiait réfugié le grand artiste, quo poursuivait de sa haine, même après qu’il eût payé sa délia à la justice militaire, la réaction triomphante.

On ignore peut-être — il est bon de le rappeler dans tous les cas — ce quo fut l’infâme persécution qui empoisonna les derniers jours do l’auteur de l'Enterrement d’Ornans.

Croira-t-on aujourd’hui quo Courbet fut expulsé du Salon qui suivit la Commune, celui do 1872 croyons-nous? Oui, lo jury do pointure expulsa alors Courbet comme indigne! Deux membres seulement protestèrent, Robcrl-Floury et M. Larrieu.

Lorsque vint en délibération à la Chambre, le 30 mai 1873, la loi sur la reconstruction de la colonne, un amendement fut déposé, portant que « le gouvernement ne pourra commencer l'exécution, par ses agent», des travaux de reconstruction de la colonne Vendôme qu'après

on avoir obtenu l'autorisation par jugement conlrudictoire envers le sieur Courbet ot ses complices. »

Moins de trois semaines après, le ministre des finances du cabinet de Broglie, un bonapartiste avéré, M. Magne, faisait pratiquer, au nom de l'Etat, une saisie-arrêt sur tout ce quo Courbet possédait à Paris et à Ornans.

La balaille était engagée. Elle ne devait se terminer quo par la mort de l'artiste. Le papier timbré se mit à pleuvoir sur Courbet. Assignations, jugements, arrêts, saisies à l'atelier de Gourbcl, saisios chez Durand-Ruol, saisies dans les Compagnies des chemins de fer, à lu Banque de Franco, partout. Quatre ans après, en 1877, on vendait encore à l’hôtel Drouot. Sur le catalogue, à côté du Cheval du piqueur et de la Famille Proudhon, figurait — ô honte — un chevalet, une boite do peintre, une palette, la couchette sur laquelle reposait l'artiste dans son atelier de la rue Hau tofouille, et jusqu'au rouet qui avait servi de modèle pour la célèbre Fileuse endormie.

Lo 4 mai 1877, un jugement avait fixé la créance de l’Etal à la somme de 323,091 fr. 08 c„ montant dos dépenses faites pour réédifior la colonne. Il était stipulé que Courbet pourrait s'acquitter de sa créance par annuités de 10,000 francs chacune, payables par semestre, à comptor du 1" janvier 1878.

Courbet avait donc un délai de trente-trois ans pour payer la colonne, ce qui lui permettait de s'acquitter entièrement à l'âge de quatre-vingt-douze ans! Il en avait cinquante-huit lorsqu'intervint le jugement.

Lo 31 décembre 1877, un mois après la vente à l'hôtel Drouot de son chevalet ot de sa couchette, Courbot rendait le dernior soupir à la Chaux-de-Fonds.

— Ohé! déboulonnour ! lui cria Slom dès que nous eûmes passé la porte du jardin de la peiilc maison de la Tour-dc-Peilz.

Courbet ne se retourna pas. Il se contenta de jeter dans la silence de la belle après-midi son large rire, franc ot sonore comme un rire do comtdis.

Nous voyions émerger, à travers les feuilles, sou vaste dos, autour duquol bouffait une chemise découverte au cou, nn cou de taureau. Courbet peignait, la pipe à la bouche, assis sur un tabouret, en face du lac. Deux ou trois amis étaient là.

— Déboulonneur ! débonlonneur! Quelle bonne blague! repritCourbet dès que nous fûmes arrêtés. Et bien! oui, j'ai demandé qu'on la déboulonne. Vous entendez : dé-bou-lon-nor. Ei non pas la foutre à bas, La de-bou-lon-ner !

Courbet faisait ici allusion à la pétition qu'il adressait, le 14 septembre 1870, au gouvernement do la Défense nationale, érrietiant le vœu — nous tenons à reproduire intégralement ce loxte — que lo gouvernement de la Défonse nationale « veuille bien l’autoriser ù déboulonner la colonne, ou qu'il veuille bien lui-même en prendre l’initiative, on chargeant de ce soin l'administration du Musée d'artillerie, et en faisant transporter les matériaux à l'hôtel delà Monnaie. »

— La déboulonner! continua Courbet. Est-ce quo vous ne croyioz pas alors comme moi. et comme tout le monde, que la colonne n'éfnil qu'un gigantesque tube de bronze? On non» avait tant vanté le» douze

cenls canons d'Austerlitz! Ah bien oui! tout enbronzol Vous l’avez vu quand elle a etc par terre. Il n'y on avait pas l'épaisseur d'un ongle A tel point quo les nez des grenadiers laissaient percer les pierres Douze cents canons pour uno méchante feuille de bronze 1

Et Courbet, apres un moment de silence, nous raconta une histoire étrange, que je regrette de n’avoir point notée à temps, afin d'en retrouver aujourd'hui les détails exacts, avec chiffres et dates.

— Leur colonne! nous disait-il en s’animant. Eh bien! moi, jevoulaisia leur reconstruire! Et mieux qu’ils ne l'ont fait, et moins cher. . en avais bien le droit, puisquo je la payo tout soûl. Cor je la paye a\ec mes tableaux, quils séquestrent ot vendent. Avant do venir ici apres que l'on m’eût notifié ma première saisie, jo suis allé au ministère, j’ai offert de refaire ia colonne sur les plans qui me seraient fournis. On m'a renvoyé aux entrepreneurs...

L'histoire devenait intéressante.

— J'avais fait un devis. Mais quand ils me montrèrent ce qu'ils avaient dépensé pour les seuls échafaudages, mon chiffre était déjà dépassé. Jo ies quittai, et je retournai raconter cela au ministre Aujourdnui, c est fini.

Courbet eut donc un jour l'idée très sérieuse do reconstruire luimOme la colonne. Nous avons vu plus haut que, quatre il était condamné à la payer... à perpétuité.

îs plus tard .

Le jour de la chute de l'impérial mirliton, nous avions déjeuné, Vcrmersch et moi, a côte du journal, chez un petit marchand do vins dont le débit est toujours à la même place, à l'entrée de la partie eiranglee de la rue du Croissant.

- Nous allons à ia place Vendôme, dis-je à Vermersch.Protot nous donnera bien un coin de balcon...

A peine avions-nous fait quolques pas dans la rue Montmartre, que nous croisâmes Courbot. Nous lo connaissions Ions doux depuis plusieurs années, Oh! les joyeuses soirées chez Lav-— ■' rie Suisse, chez Andter! La brasserie Suisse de la Médeciue a disparu, pour faire place à des constn La brasserie Andlor, rue Haulefeuille, disparue Laveur existe loujonrs, mais combien changé

Qui

de l'Ecolo-do-

i. La pension ramènera

les bruyantes tablées, Pierre Dupont et Courbet, les ' Sapins et les Bœufs chantes d uno voix retentissante, pendant que nous, los jeunes, applaudissions et admirions. Commo tout cela est loin des mœurs d’aujourd’hui!

Sanglé dans sa gigantesque redingote bleue, Courbet vint à nous,

— Tu viens avec nous place Vendôme, lui dit Vcrmersch?

Courbet no répondait pas. Il nous sembla à tous deux qu’une certaine inquiétude était peinte sur son visage. Et nous ne fûmes pas qu un peu étonnés, lorsqu’après avoir sorti de sa pocho une liasse de papiers de tous formats et de toutes couleurs, il nous entraîna vers un coin isolé de ia rue, ot, nous moltant sous le nez une des lettres quil tenait à ia main :

— Lisez cela. Lisez cela, nous dil-il rapidement.

A peine avais-je jeté les yeux sur la lettre que nous présentait

aurhet, qn'nne folle ei

« de r

ronne au pied du monument. Le comité monarchique a envoyé une adresse au comte de Paris.

Ce n’est pas nous qui le disons ; mais bien un journal qu’on ne saurait accuser de partialité contre les autorités constituées et constipées.

Un général en chef, M. Fabre, prend place dans une mascarade ou sont déployés des emblèmes tellement séditieux , que la police se voit obligée de les saisir, malgré sa^tendresse bien connue pour la gent ecclésiastique.

La graine d’épinards fait si bon effet autour des troncs, que nos fameux républicains ne trouvent rien à redire à cette confusion.

fô Soyez sûrs que le général Fabre, ce porte-sabre qui porte si volontiers le goupillon, recevra de l’avancement.

Nous demandons une nouvelle théorie, où seront consignés les commandements relatifs au maniement des canons de l’Eglise.

Page 1