DERNIERS JOURS
Le couvent des Oiseaux d’Issy. — Le récit de Levraud. — Bataille d bout portant. — Les premiers exploits de la dynamite. — Le chien blessé, — La surprise. — Coups de feu dans les corridors. — La chasse dans les caves, — Fusilles à genoux. — La ; canonnade de Monlretout. — L’abandon du fort de Vanves. — Retraite dans les catacombes. — Le carrefour de la faim. — Sauvés /— Les enfants de la Commune. — Joie et bouquets. — Les trois petits prisonniers de la Cour martiale.
... Longtemps encore après la défaite, lorsque nous nous retrouvions à Londres, à Bruxelles ou à Genève, nous reparlions des jours passés, jours do gloiro ou jours de défaite, massacres ou apothéoses, courage des uns ou lâcheté des autres, des Morts dont nous gardions le souvenir, des vivants dont nous critiquions, parfois amèrement, les actes. Gcs jours sont à jamais inoubliables. Ceux qui restent son entretiennent encore.
Ce jour-là — c'était à Genève — nous parlions do la prise du couvent et du parc d'Issy, de l’extraordinaire défense de ce coin de bataille, où Ton se battit avec une héroïque folie, et dont le terrain no fut livré, après la chùta du fort, quo maison par maison, pierre par pierre, jardin par jardin, arbre par arbre.
Le soir du 12 mai, les maisons éventrées n'étaiont plus que ruines, jetées bas par les pétards do dynamite — elle faisait contre nous ses premiers exploits — des soldats du génie de l'armée de Versailles. Chaque pavé avait sa lâche de sang. Les cadavres jalonnaient la retraite dos derniers dêfensours de la Commune.
— J’y étais, dit brusquement un de nous, l’un des plus vaillants et dns plus regrettés, Edmond Levraud. Je vais vous raconter cela. Vous ne connaissez certainement pas l’horrible massacre du couvent des Oiseaux, le lendemain ou le surlendemain do la reddition du fort.
— J'étais du 199», interrompit quelqu'un. J'y étais, à Issy. Nous y sommes rosies presque tous. Lorsque jo suis arrivé, après maints dangers, de l'autre côté du mur qui clôt le parc, j'entendais encore les hurlements de ceux qu'on fusillait. Mais il n'v avait plus moyen de retourner en arriére. Ils nous canardaienl par les créneaux et par
— Vous connaissez tous le couvent dos Oiseaux — continua Ls-
vraud — nous étions là une demi douzaine de bataillons. Je me raprappeUe le 58», le 157'', le 1G7", le 199", et d'autres encore, que commandait Maxime Lisbonne, un lier lapin, celui-là, je vous assure. 11
guuient bien un brin...
— J'y suis resté plus do trois semaines, et avec joie, interrompit do nouveau, avec un sourire d'orgueil, le camnrado du 199». Ali! oui, nom de Dieu! C’était pourtant pas drôle!
— Quand ou sut quo le fort était pris, on vit bion quo la défaite approchait. Los nouvelles qui nous arrivaient de Paris n’étaient pas faites pour nous rassurer. Nous venions d'apprendre la démission de Rnssol et son remplacement par Delesctuzo. Vanves était à deux doigts d'être pris aussi. Bref, nous étions foutus, ou à peu près. La fusillade se rapprochait. On se tuait d’un côté à l'autre de la rue. Des canons de fusil passaient à travers des trous porcés dans les murs. Nous en voyions briller jusque sous les ardoises des toits, derrière Ce qui restait des cheminées, au flanc des arbres, au miliou des feuillages et des fleurs. Une vraie chasse, sans un cri, sans une parole. Un temps do silence, puis une détonation, parlant d'un buisson, d’un rayon de soleil qui coupait la muraille, d'une lucarne dont on avait oublié do repérer la position. Un homme tombait. Une guerre do gué-
— Tout cela n’était rien, repartit encore une fois l'ancien combattant du 199»; allons colonel — Levraud avait été colonel — arrive un peu à la soirée du vendredi, le grand coup, la prise du couvent.
— Nous y voici, reprit Levraud.
Nous nous rapprochâmes, silencieux. ’ Cet épisode de la prise du couvent d’Issy élait jusqu’à ce jour restée fort obscure. J'avais personnellement interrogé sur coite horrible journée quelques amis de mon 248", mais le bataillon élait rentré deux jours,- avant, décimé, ayant pu sauver avec peine sa canlinière, blessée sur le champ de bataille, el dont le bras en écharpe attestait les glorieux services.
— C’était le vendredi, vers cinq heures du soir, continua Levraud. La fusillade se met à péter avec rage. Je saute sur ma lorgnette. C'est le 40* de ligne qui, depuis quelques jours, rôde autour de nous. Je fais déployer mes hommes en tirailleurs. Les pantalons rouges paraissent déjà dans les profondeurs du bois. Les voilà tout près de nous. Nos hommes se replient d'arbre en arbre. Les soldats avancent toujours. Ils sont près d'êtro enveloppés. Un mouvement tournant, et ça y est. Mais voilà que le bataillon entier de lignards nous tombe dessus, et un autre encore. Nos fédérés se replient. Nous occupons encore les maisons extrêmes. Nous nous barricadons fortement dans los bâtiments du couvent. Là, nous nous croyions invin-
— Oui, mais, los bombes I qu’est-ce que vous vouliez que nous foutions contre la dynamite I crie encore notre fédéré.
— Je donnais les ordres, reprit Levrand un peu impatienté, lorsque j'entends une détonation violente, un brnil sec et rapide. Je m’abrite de mon mieux et je vois, traversant la rue au milieu d'une grêle de balles, une escouade de sapeurs du génie qui essayent de poser un
pétard au pied du mur de la maison que défendent encore nos hommes. Le pétard éclate. La maison no bronche pas. La porto tombe cependant. Je vois les lignards qui s'élancent à la bayonnetto. Quelques instants après, nos hommes se replient vers nous, avec de grands cris. L'un d’eux, blessé, tombe. Les soldais passent sur lui en courant. Quand ils sont loin, je revois le cadavre, déchiré et saignant, percé de coups, abandonné. La rue est déserte. . . Sur le frottoir, uu chien hurle désespérément, blessé lui aussi.
» La nuit commençait à tomber. Lu fusillade faisait trêve. L'alerte étail-ellc finie? Allaient-ils donner Tassant à notre forteresse? Mes hommes étaient massés dans deux ou trois grandes salles. Tout à coup, un vacarmo éclate en bas. El, sans que nous ayons eu le temps do nous reconnaître, nous voyons déboucher les pantalons rouges. Jo crie : — a Sautez par les fenêtres, repliez-vous dans le parc. . . »
« La lutte fui offroyablo. Aux détours do fous les longs couloirs du couvent, des détachements s'arrêtaient, lâchaient leur coup de fusil, puis repartaient. Beaucoup lurent pris outre doux feux, impitoyablement massacrés. Les lignards, maîtres de la place, fouillaient les caves, où s'étaient réfugiés quelques-uns des défenseurs. On les traîna jusqu'aux sullos du liant, et là. aux lumières, sous los rires des soldais, on les fusilla, à genoux, comme devait, quinze jours plus tard, être tué Minière au Panthéon.
Nous restions immobiles, terrifiés.
Celte clissso à l'homme au couvent d’Issy. de corridor eu corridor, do salle on salle, de chambre en chambre, cotte tuerie à coups do fusils, do crosses ou de bnyounettes, fui certainement Tune des plus épouvantables scènes de cette guerre do deux mois. Un autre témoin, un Versaillais, celui-là, me racontait plus lard, qu'en moins d'uno demi-heure, on « embrocha » ainsi plus de trois eonls fédérés.
— A minuit, reprit Levraud, nous entendions encore la fusillade. Puis, tout s'éteignit. . .
Les vainqueurs, on le sut plus tard, laissèrént les cadavres pourrir au soleil. Longtemps après, une odeur infecte sortait des caves, oû les morts étaient restés éleudus, comme cloués sur place.
Quand l’épouvantable nouvelle du massacre d'Issy arriva à Paris, apportée par les survivants, les plus vaillants commencèrent à désespérer. Depuis quatre jours déjà, l'inquiétude envahissait les cœurs les mieux trempés. Lo 8 mai, l'cffrovable canonnade de la battorio versnillaise do Montretoul avait fait croire déjà à une attaque décisive et à l’entrée des Versaillais. Le tir redoubla do vigueur dans la soirée. Vers minuit, passant sur lo boulevard Saint-Michel, jo croisai un détachement d'artilleurs qui filaient au grand galop dans la direction de Montrouge, revolver au poing. A leur tête, je reconnus un de mes amis, membre de la Commune.
Quand, doux jours après, on sut la reddition de Vanves, l'épouvante redoubla. Los Versaillais étaient donc aux portes ! Et la Commune avait beau redoubler do zèle, parler encore do victoires, chacun sentait que la défaite élait prochaine, et, avec elle, l'implacable ré-
C’est encore d'un témoin de ces derniers el effroyables jours que j'ai recueilli le récit de l’une dos plus poignantes journées de eette
le Narrateur, vous montrera la somme do bêtise dépensée par les accolytos de .Tança et par lui-mèrao :
« HAM. — Dans la nuit du 11 au 12 courant, M. Arthur Camille. « débitant, fut réveillé pur un bruit qui lui sembla venir du grenier ; « il se leva et fit des recherches, mais n'ayant trouvé aucun malfai- « feur, il alla se recoucher. »
On n'est pas plus... amusant !
MONOLOGUE
DU par M. Yousouf von Reinach sur le théâtre de la Roquette
C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit... (Il ferme ses paupières.) Il me semble que j’y suis encore... (Il frémit.) Rien qu’en y pensant, je sens mes os se refroidir, mes dents claquer, mon pantalon se salir. ( Un tremblement nerveux secoue son individu comme un vieux prunier, pendant que V orchestre exécute un trémolo.)
levais vous raconter cette épouvantable histoire, auprès de laquelle celle de mon illustre ancêtre, le pauvre Juif-Errant, n’est que de la saint-Jean.
En sortant de la Chambre, le jour delà semaine dernière où ma proposition relative aux huis-clos des exécutions capitales fut repoussée, je m’étais rendu à pied chez un des anciens amis de mon défunt beau-père... vous savez, celui qui préféra la réclusion à perpétuité dans une prison mortuaire, communément appelée caveau de famille, aux travaux forcés à perpétuité. ÇD’un air malin.) Entre nous, mon beau-père n’était qu’un imbécile; il s’est conduit en cette circonstance comme un parfait niais. Est-ce que le bagne est fait pour des gens comme nous ? C’est bon pour des communards, des va-nupieds, des imbéciles qui crèvent de faim devant les colïres-forts de la Banque de France. (Il hausse les épaules avec un royal mépris.) Ça fait pitié, ma parole 1 Mais passons.
Je sortais de la Chambre, drapé dans ma défaite, serré à la gorge par l’émotion, ce gendarme des gens sensibles (II essuie ses yeux secs), lorsque l’idée me vint d’aller dire bonjour à mon vieux complice Saül Raynal, un vrai fils de David, celui-là, un qui comprend la vie et qui sait la pratiquer.
Je m’ache’minai vers la place Beauvau — un bien joli nom, entre parenthèses, et si bien approprié à ceux qui l’habitent! — Je rentrai au ministère, dont les portes me sont toujours ouvertes, et je pénétrai jusqu’au cabinet de mon vieux Saül.
11 était en train de se laver les mains. Je n’avais pas vu ça depuis Ponce-Pilate et je m’intéressai vivement à cet exercice ablutif. Ses doigts crochus prenaient dans l’eau des formes étranges et paraissaient vouloir en retirer des pièces de cent sous. Du moins, c’est l’idée que je me faisais et je ne voudrais rien affirmer ici.
— Bonjour, Yousouf. me dit-il, en me montrant ses mâchoires, ce qui est chez lui le signe d’une grande bienveillance. On sourit comme on peut, n’est-ce pas ?
— Bonjour, cher Saül, lui répondis-je, en montrant, moi aussi, tout ce que j’ai d’os dans la bouche. Comment allez-
— A la vapeur, mon cher, à la vapeur !
— A la vapeur ? comme un train, alors...
— Mais oui, maisz’oui. Depuis les conventions, vous comprenez, je roule sur une voie ferrée...
— Dorée, vous voulez dire...
Là-dessus. Saül esquissa de nouveau son aimable sourire de chacal et je l’imitai. Nous étions bien amusants tous les deux, et le Père Sabaoth, du haut du ciel, devait être fier de nous.
Saül s’essuya les mains et m’en tendit une. Je fouillai précipitamment dans ma poche et en retirai un décime que je lui remis.
— Que faites-vous là ? me demanda-t-il d’un air courroucé.
— Savez-vous que c’est très insolent, ce que vous venez de faire là ! Oubliez-vous que je suis ministre et millionnaire et me croyez-vous capable de recevoir de l’argent?...
— Pardon, mou cher ami, ce n’est que du billion.
— Raison de plus, par les cornes de Moïse !
— Voyons, ne nous fâchons pas. Je venais vous parler de choses pleines d’intérêt.
— An ! ah ! dix pour cent?
— Non, d’intérêt moral. Ma proposition de loi sur le huisclos des exécutions capitales n’est pas votée.
— Alors on exécutera comme par le passé, sur la place de la Roquette.
Et, content de lui-même, ce farceur de Saül se mit à fredonner en gigotant :
Sur la place de la Roquette L’on guillotinait l'autre jour...
C'était macabre, en vérité, et cela m’a fait supposer un instant que monsieur Raynal pourrait bien n’être pas un homme du meilleur goût. Il me tint encore plusieurs propos plus incohérents les uns que les autres, tant et si bien qu’écœuré je1 le quittai en toute hâte et rentrai à mon domicile, car, contrairement à mes aïeux que la manne faisait aller dans le désert, comme de vulgaires vagabonds, ou encore à l’instar d’un b ourgeois qui se purge, je possède un domicile. Je dois avouer qu’il ne m’a pas coûté cher.
J’avais la tête lourde, je ne sais pourquoi, car ce ne sont pas les idées qui l’encombrent. Il me suffit d’avoir les poches bourrées d’argent. Avec ça, on fait son chemin dans le monde et dans la république de Casimir-Perier.
Je n’eus que le temps de me déshabiller; comme exprès, mon valet de chambre eut un mal énorme à retirer mes chaussettes. Elles étaient collées à la peau. Cela m’apprendra à me servir de mes pieds.
A peine au lit, je tombai dans un profond sommeil.
(Ici, von Reinach, fait semblant de dormir. Il ronfle.)
Tout à coup, je sentis que l’on me chatouillait la plante des pieds, mais je n’y pris déplaisir, ayant toujours aspire à être un roi d'Assyrie. Or chacun sait que ces opulents et libidineux monarques entretenaient des équipes d’esclaves chargés de leur procurer cet agrément. Je ne suis pas encore roi d’Assyrie, aussi fus-je surpris de sentir mes pieds taquinés de la sorte. D’ailleurs, celui qui se livrait à cette besogne dut les sentir également, car je l’entendis éternuer violemment à diverses
C’est même ce qui me fit ouvrir les yeux.
Horreur! Un spectre était devant moi... celui de mon beaupère, le baron qui me fit faire mes premiers pas dans la politique et à qui je dois le plus clair de ma célébrité.
Ce pauvre cher homme venait me rendre une petite visite. Je lui demandai :
— Que me veux-tu, ô toi qui abandonnes la vallée de Géhenne pour revenir dans cette vallée de larmes?
Il me répondit d'une voix caverneuse, la même qu’il prenait pour s’entretenir avec ses amis de la majorité dans la caverne du Palais-Bourbon :
— Je viens t’adresser des reproches, ô Yousouf !
— Qu’ai-je fait, par Abraham ?
— Tu veux qu’on coupe la tête des condamnés dans l’intérieur des prisons.
— Qu’est-ce que ça peut vous faire, à vous qui vous êtes exécuté vous-même. Vous ne courez plus aucun risque d’en subir l’expérience. J’ai même eu la gentillesse d’attendre votre suicide pour déposer ma proposition.
— Je t’en remercie. Mais il ne faut pas penser qu’à toi. Notre famille n’est pas éteinte...
— Non, hélas! la preuve c'est qu’elle vient encore d’éclairer de deux millions les obligataires de Panama, ces insupportables crampons gui réclament à cor et à cris leur argent.
— Eh bien ! Yousouf, as-tu réfléchi qu’un des nôtres pourrait un jour ou l’autre se trouver, dans les mêmes circonstances que tou infortuné beau-père, réduit aux mêmes extrémités douloureuses ?
Je répondis, dressé sur mon séant et avec un geste que je ne
retrouverai peut-être plus pour m’en servir à la tribune, tant il est démosthénien :
— Mon père! les jours néfastes et immoraux qui firent de vous un suicidé récalcitrant ne reviendront plus. L’ordre règne, nous allons écraser l'hydre socialiste, la calomnie aux dents venimeuses va rendre son dernier souffle dans un dernier vomissement. Le pouvoir est entre des mains fermes, je peux même dire propres, car Raynal a lavé les siennes tout a l'heure devant moi. Encore quelques efforts et nous aurons, avec le concours de tous les députes et sénateurs, rangés sous la bannière de notre parti, fait rentrer sous terre les bandes d’ouvriers déguenillés qui méconnaissent les plus sacrés devoirs de leur classe : la résignation, l’obéissance, la crainte du gendarme. Alors s'ouvrira une ère de paix, de concorde, ou notre œuvre, à nous, Reinachs de toutes tribus, sera jugée à son mérite et où notre nom sera béni.
J’allais continuer, mais le spectre s'était évanoui, laissant après lui, comme tout spectre qui se respecte, une odeur de soufre et de chèques brûlés.
Cependant, j’entendis une voix intérieure qui chantait cet hosannah :
Va Yousouf ! après avoir coupé tant déboursés, nous pouvons bien couper des têtes. Dommage qu’elles ne soient pas toutes pleines de gros sous !
( Yousouf salua et se retire, une main sur son cœur, l’autre dans la poche des auditeurs).
CORRESPONDANCE
A l'auteur de Vice la Sociale. — S'il y a des critiques à formuler sur votre pièce, il n'en est pas moins vrai qu'elle révélé un tempérament poétique. Etudiez la prosodie, lisez les ma lires ; travaillez en un mot et vous parviendrez à produire quelque chose.