DANS LA RUE
C’est la guerre civile
Un régiment est là,
Fusillant les vaincus pêle-mêle.
Or, voilà
Qu’un homme en blouse passe. On le prend, on l’adosse Contre un mur, sur le bord sinistre de la fosse Où d'autres sont couchés, livides.
— Mes amis,
Ecoutez-ipoi, dit-il, je ne me suis pas mis . Dans la lutte. J'allais simplement à ma femme Montrer qu’on ne m’a point fusillé. La pauvre âme Voulait me retenir auprès d’elle aujourd'hui.
Mais moi j’ai répondu, sitôt que l'aube a lui :
« Je m’en vais au travail. » Voyez, je suis un homme Qui travaille. Cela n’est pas un crime en somme.
Ayez pitié, je suis très paisible, très doux,
Et je n’ai jamais eu de haine contre vous.
Me fusiller ? Pourquoi ? J’ai, dans le temps du siège, Combattu comme vous et dormi dans la neige ;
J'étais à Buzenval où l'honneur fut vengé ;
Et puis, si vous saviez les beaux enfants que j’ai !
Je suis, dans mon quartier, connu de tout le monde. Mon petit Pierre est brun et ma Finette est blonde. Ecoutez-moi, j’habite à quelques pas d'ici.
L’un m’appelle papa, l'autre bon père. Ainsi '.Vous me laisserez vivre. Aimer la République Eljnes enfants : c’est là toute ma politique.
Je die suis pas méchant. Je n’ai fait que le bien.
Ma femme pleure. Il faut, vous le comprenez bien, Que j'aille consoler ma petite famille.
Est-ce vrai que l’on lue ? Est-ce vrai que l’on pille ? Je l’ignore. Je sais qu’on devine mon pas Quand j’entre à la maison, le soir. Oh! n'est-ce pas Que vous avez pillé de tout mon petit monde? —
L’éclair brille.
On entend dans la fosse profonde Le bruit d’un corps qui tombe.
— Ah ça I dit l’officier, Qu'avait fait ce bandit en blouse d’ouvrier.
Qui n’a pu, sans discours, à la mort se résoudre ?
— Au dire du sergent, ses mains Prison de Tours, octobre 1872.
sentaient la poudre !
Clovis Hugues.