LENDEMAIN DE VICTOIRE
Le soir du mercredi 25 mai. — Après la prise dit Panthéon — Nous sommes trahis. — Les blesses à la Pute. — le clocher de l’église Saint-Jacques. — Une nuit ■ trompeuse. — Cernés rue Cuvier. — Le premier brassard tricolore. — La carie dénonciatrice. — El le kepit — La fillette aux cheveux bouclés. — En traversant la barricade. — On en a abattu un tas! — Cadavres partout. — Convoi de prisonniers. — Le vieux de V Academie. — Le boulevard pavoisé. — Perquisitions la nuit. — Rue Montagne-Su mie- Geneviève. — Le bras?-'"’ '
A la Cow martiale.
... Six houros du soir. Nous sommes au Jardin des Piaules. Le Panthéon est occupé depuis une houre. I.a rue Monge resto comme dernière ligne de combat. Certainement elle sera bientôt prise. La xusillado a cessé du reste. Voici que descendent les bataillons, dans un inexprimable désordre. Le visage sombre, sale de poussière et de poudre, les vêtements déchirés, ils dégringolent la lue Laeepede.
— Trahis! Nous sommes trahis! Montmartre est pris. .. Montmartre, lié!as! est occupé depuis la veille an matin. Et ce sont
ses obus, los obus de l'armée, qui criblent déjà le quartier. La nouvelle a été démeniio. Impossible de Irompor maintenant. L heure dos bulletins enthousiastes a fini de sonner. .
— J'en ai assez! crie un artilleur. Voilà trois jours que je me bats...
Et, monlraut sa vareuse trouée et souillée :
— C'est pas pourtant que j'ai peur, allez... Mais nous sommes foutus. Pins do chefs. La mère et les petits m attendent. J en ai assez,
JOEt0,"tristoniônt, il fixe le pavé, arrachant à la bàto la largo bande rouge de son panlalon.qui peut le dénoncer à 1 ennemi. Peine inutile. La Cour martiale, si faible galon rougo quil ait, 1 infortuné, 1 at-
°Los mitrailleuses roulent la pente, traînées par los hommes. On
a abandonné les chevaux là- haut. , ... , ..
Enfin, tout est passé. Voici encore une fils de civière», devant les-
quelles s'ouvre le portail de la Pillé. Deux ou trois internes sont là. L’un d’eux soulève lo drap blanc à chaque entrée.
Jo m'approcho. L’intome me fixe d’un regard sombre. Je crois bien qu'il m'a parlé do Sainl-Sulpice, d’où quelqu’un arrive, et qu'il me dit qu’on vient d'y passer tout par les armes: prisonniers réfugiés dans la cour du séminaire, blessés cloués sur leur lit d'ambulance, pêle-mêle avec le médecin. Lo nom du médecin, le docteur Fano, n'a élé prononcé que plus lard. Nous raconterons sa fin sanglante.
— Les soldats ne seront ici que domain, dis-je à l'interne. On évacuera los blessés celte nuit. . .
— Tous blessés à mort, me répond-il.
Nous n'entendons toujours rion. Le quai est encore à nous. Si nous nous reposions? Depuis deux jours je n'ai pas eu une minulo de sommeil. Le malin, avant de rencontrer Rigault, j'ai voulu m'étendre sur lo balcon d'uno maison amie, rue Gay-Lussac. Los balles m'en ont délogé. Je me suis assis alors à l’intérieur sur un canapé. Et voici encore qu’un projectile, trouant la vitre, est venu siffler à mon oreille, s'enfonçant dans la reliure d’un livre do la bibliothèque. J’ai loujours cru que cela ne pouvait venir que du clocher de l'église Saint-Jacques. . . Si vous êtes quelque peu connu dans votre quartier, méfiez-vous, on ces jours de lutte, des clochers.
Entrons dans ce petit hôtol. . Nous sommes là cinq ou six qui avons fait le même projet. A dix heures, tout est encoro silencieux. Certainement la troupe a, olle aussi, besoin de bivouaquer après la bnlaille. Nous avons donc la nuit devant nous.
Et jo ronfle comme un dieu... Je rouflo avec une telle sérénité qu'il est six heures à ma' montre de cuivre — je reparlerai de cotte montre — lorsque le soleil, crevant librement los vitres sans rideaux, vient m’ouvrir les yeux.
Toujours rien. Pas un coup do fusil. Un remue-ménage insolite cependant, monte delà rue. Des bruits métalliques. Des appels... Je saute à bas du lit... Au même moment, un de mes camarades, qui a ronflé lui aussi, entre brusquement...
— Les soldats sont ici. Nous sommes cernés. . .
Et, par la porte entrebâillée, je vois des pantalons rouges qui traversent hâtivement le corridor.
Je cours à la fenêtre.
Au bas, la petite place sur laquelle s’ouvre lo portail de la Pitié esl pleine de tronpos. Au milieu, un monceau de fusils qu'entouro un groupe de soldats. Un solide gaillard, aux épaules carrées, lo bras ceint d’un brassard tricolore, brandit nn fusil dont il écrase la crosse
— Encore uni clame-t-il assez fort pour que ses paroles arrivent jusqu’à nous.
Tout an tour, des uniformes, des képis, des ceinturons, jetés au hasard sur la chaussée.
Adossés à la grille du Jardin des Plantes, deux officiers de gardes nationaux de l'ordre. Képi bleu à large bande blanche, revolver dans la gaine de cuir jaune, bottes hautes. Sabre au côté sur une longue capote grise. Brassard au bras.
Oh ! ce brassard tricolore, qno je devais revoir quelques heures plus
tard à la cour martiale, je no pouvais en détacher mon regard. Depuis un mois déjà, nous savions qu'ils étaient en dépôt à Paris, ces brassards, prêts à être épinglés au liras des vainqueurs. Et pas uu effort pour étouffer la conspiration ! Aujourd'hui, les voilà en plein soleil, triomphalement arborés! Gare à ceux qu'ils vont reconnallre, arrêter, pousser à la fusillade...
U faut descendre cependant, fuir u'importc où, mais fuir vile. I>éi:i. nous voyons le* pelotons se former, entrer dans les maisons voisines, en ressortir avec des armes saisies, des paquets, dos pri-
Mais j ai des papiers ! Je puis être arrêté dans la rue. Et des papiers bion compromettants. Une carte do laisser-passor sur la place Vendôme, le jour de la châle do la colonne. C'est déjà quelquo chose. Mais on voici une autre plus dénonciatrice encore. La carte verte délivrée par la Commune, une sorte de certificat de civisme quo l'on 110 donnait qu'à bon escient. Celte carte me permet d'entrer partout Plus aujourd’hui cependant. Elle indique mes nom et prénom, ma profession, hélas ! Cela suffit largement pour me faire coller au mur sans examen. Elle m'a été donnée par l'ami Tridon, qui l'a signée Jo déchire rapidement los doux caries, dont je glisso les morceaux sous lo tapis cloue au parquet.
Et mon képi , au double galon d’argeni ! 11 me tant une autre coiffure. Ma foi, sonnons lo garçon: 11 n'y a pas autre chose à
Bravo hommo de garçon ! Il a déjà deviné avant même que je ne l'aie interrogé. Vite il rassort, et va me chercher son chapeau rond à
— Monsieur, ils sont descendus toute la nuit, me dit-il rapidement en étouffant sa voix, lt y on a plein le Jardin. Moi, j'ai déjà jeté ma vareuse et tout le reste. A chaque marche de l’escalier, il y en a uu qui dort...
Nous sortons, mon a
première marche. Me
Eh bien ! ma foi, en avant. Et. comme la porte du petit hôtel est encombrée d'officiers et de soldats qui causent et rient, el qui me barrent lo chemin, j’avise, en attendant qu’ils m’aient fait place, une gentille petite blondinette do trois ou quatre ans dont je caresse los bondes folles, comme si j’étais un habitué de la maison. Allez donc me prendre avec cola pour un insurgé...
— Nous remontons au quartier, hein ? dis-je à l’ami.
Et, au tournant de la rue Lacépèdo, nous jetons un regard à l'intérieur do la Pitié dont lo portail ost grand ouvert. Je voudrais bion revoir l’interne à qui j'ai causé la veille, lui demander ce quo sont devenus nos prisonniers.
— Pan ! Pan! Un fou de peloton qui éclate derrière nous, tout près. Cola vient du Jardin des Plantes.
Je me retourne. L’officier au brassard tricolore est toujours là, immobile contre la grille. Le voici cependant qui se range de côté. Un groupe passe. Au milieu des soldais, bayonnette au canon, doux e»
hollandaise, à des actes et à dos propos qui relèvent du service dos mœurs, si ce service n’assurait pas l’impunité aux servants des exploiteurs. Une jeune fille est sans cesse en butte aux immondos instincts do ce grossier personnage qui lui pose des questions crapuleuses que la malheureuse comprend à peine, et la pousse sur son compère M... en lui disant des malpropretés.
De semblables abominations mériteraient une sévère correction, qui ne viendra sans doute jamais, si les ouvriers n’y mettent bon ordre.