LA VISION DES AGES
J'eus cette vision : les neuf phases du monde.
Or, des peuples passaient, rapides comme l'onde Qui, descendant des monts, miroir torrentiel,
N’a pas même le temps de réfléter le ciel.
L'aurore dessinait ses fresques formidables Sur les nuages d’or, murailles impalpables ;
Tout vivait, tout germait; ies rochers, noirs géants. Abritaient des lions dans leurs ventres béants :
Les vents profonds berçaient au-dessus des abîmes Un enchevêtrement de branchages sublimes;
Et les hommes allaient, conduisant des troupeaux.
Quand ils se rassemblaient sous leurs tentes de peaux Que quatre pieux d’érable attachaient à la terre,
L'aïeul, ce roi sacré parffa- famille austère,
Grave pasteur ayant une houlette aux mains Pour indiquer la route aux premiers pas humains,
Assis sur un tapis taillé dans quelque fauve,
Parlait en secouant sa vieille tète chauve.
Il parlait : son désir était commandement.
Ses fils, vieillards aussi, l’écoutaient gravement,
Et les enfants venaient l’entendre, osant à peine S'approcher de ses pieds qu’une écorce de chêne,
Par un silex aigu fixée à trois cordons,
Protégeait dans les champs où poussent les chardons.
Il enseignait comment on attache les buffles
Deux par deux, sous un joug qui rapproche leurs mufles;
Il réglait les travaux, la marche, le devoir
De chacun, regardait défiler chaque soir
Les agneaux bondissants, comptait les brebis pleines,
Et choisissait un jour pour la tonte des laines.
Etant aïeul et prêtre, il bénissait les fruits Et les chevreaux entiers servis en commun ; puis,
On partait, se laissant arrêter au passage
Par les prés verts, espoir d’un nouveau pâturage.
Et je vis que c’était le flux et le reflux Du siècle submergeant le siècle qui n’est plus :
Vaste abîme de jours où l’esprit humain plonge !
Le vieillard s’effaça par degrés, comme un songe.
Alors, j’ouïs siffler une flèche dans l’air.
Quelqu’un vint qui s’assit sur un trône de fer ;
Des corbeaux accouraient au bruit de son armure;
Des lambeaux d’hommes morts pendaient à sa ceinture ; On eût dit qu’il cuvait le sang qu’il avait bu ;
Il roulait des regards de flamme. Et la tribu,
Cet agrandissement de l’humaine famille.
S’inclina devant lui comme sous la faucile S'inclinent les épis ; et c'était du progrès Qui sortait de ce mal.
Un homme vînt après.
Qui détacha d’un arbre une feuille flétrie,
Et qui, grave, ayant l’air d’un prophète qui prie.
Traça sur cette feuille, humble jouet du vent.
Des signes qu'il avait aperçus en rêvant.
Puis la laissa voler du côté de la foule.
De même que l’airain prend la forme du moule,
De même je crus voir les vieilles nations Prendre dans le creuset des Révolutions L’empreinte et le contour qu’ébauchait la Justice.
Un temple m’apparut avec son frontispice Noyé dans la clarté sidérale des deux;
J'entendis sur sa dallç où dormaient les aïeux Résonner le sabot du cheval d’Alexandre;
Un aveugle en sortit qui chantait Troie en cendre; Périclès s’y drapa dans la gloire; Platon,
Allant d’un siècle à l’autre, y conseilla Caton ;
Socrate y but la mort et, sous son péristyle,
Tu t’accoudas, ô doux Sophocle, enfant d’Eschyle !
Et je vis des guerriers dans une plaine en feu Qui, se rangeant autour du sépulcre d’un dieu.
Vainqueurs trempés de sang, essuyaient leurs épées A des turbans roulés sur des têtes coupées;
Et ces guerriers de fer, ces semeurs de trépas,
Ces fils de l’Occident ne savaient certes pas Qu’ils allaient à leurs pieds, sur le sol de la France, Paladins de la foi, rapporter la Science.
Les planètes semblaient, sous le dôme sans tond De la nuit, regarder comment les peuples font Par degrés, du puits sombre où le flot la submarge, Sortir la Vérité dans sa blancheur de vierge.
Et d’un pays voilé de brume, où l'homme est blond, Le progrès s’élança sur des signes de plomb,
Qui, des vieux manuscrits multipliant les pages, Répandirent au loin leurs parlantes Images;
Dans le fourmillement des livres se leva La Raison, ce lutteur plus grand que Jéhovah,
Que le prêtre maudit et que l'ombre redoute; Descartes proclama la sainteté du doute ;
Jean-Jacques apparut.
Puis, vint encor quelqu’un Qui, se dressant ainsi qu’un antique tribun Devant la foule, beau comme un héros de marbre, Fit voler à son tour une autre feuille d'arbre :
La Terre tressaillit d’un long tressaillement,
Prélude solennel d’un grand enfantement.
Et je compris, le cœur tout débordant d'extase, Qu’elle était arrivée à sa neuvième phase.
Clovis Hugues.
Pour les âmes du Purgatoire, s. v.p.
Il parait que l'âme de feu Darboy, l’archevêqoo dépêché vers Dieu son mailre par les fédérés en 1871, n’est pas parvenue A destination. Elle serait en soufi'rance à la consigne du purgatoire. Pour l’en retirer, les ralichons de Paris ont célébré une messo à Notre-Dame.
Cela me confirme dans cette opinion que pour se sauver d'un danger pressant, il vaut mieux se servir d'un cheval de course que d'un chapelet.
Le pasteur Relier, do Dusseldorf, va être poursuivi pouravoir, dans un sermon, prononcé les paroles suivantes
n Tous les morts, les grands de l'histoire, l’empereur régnant sur « des millions de sujets, les conseillers do commerce, riches à rail- « lions, ainsi qne les plus misérables vagabonds, enterrés dans un « cercueil non rabolê, tous se présenteront devant le tribunal de
Guillaume II no veut pas entendre parier du tribunal de Dieu. Les siens lu^guffisent, et il le fora voir au trop-bavard pasteur.
Onjétonne qbo l'abbé Garnier soit si gras. C'est pourtant bien oxplifcàblo, puisque Ce bouffe-tout reste constamment à l'office.
Propos le Tiioinas Yirelope
Le vieux Thomas écrivait :
— Mon vieux copaiu, voyons, toi qui as la tète sereine et le jugement d’équerre, voilà que lu t’emballes! Turpin par ci, Turpin par là... misère et corde! Est-ce que tu n’as pas fini de te turlupiner' Comme ça !... Trahison, ruine de la France, fin de la patrie!... Hou, hou, veux-tu que nous raisonnions un peu, là, très tranquillement?...
« Tu es patriote. Je te dis tout de suite que tu as raison. Tu veux rester Français, tu n’es pas dégoûté... Vois-tu, elle a fait bien des bêtises, notre vieille France, mais elle reste quand même le premier paya du monde, parce que seule elle a des idées; parce qu’elle est l'initiatrice de tout progrès; parce que c’est d'elle, en dépit de tous les papo tarde et de tous les canards, que viendra le signal de la Grande Réforme... la Révolution au Pain, dont le but se dit d’un mot : — Tout le monde mangera !
n Donc je suis avec toi quand tu appelles Turpin traître, Judas et Jean-Foutre. Mais avant de continuer ces épithétes disgracieuses, veux-tu causer?
« Primo et d’un, a-t-il trouvé le moyen de détruire 20,001) hommes d’un coup ? C'est à prouver.
« Secoudo, a-t-il vendu l’objet fâcheux à l'Allemagne? C’est à savoir. Il a dit : non ! lui-même.
« Tertio... voilà le chiendent. Lis-moi bieu.
« Il y a dos hommes, de par le monde, auxquels notre stupidité’a donné le droit d'en faire tout autant que Turpin et qui, s’ils lu veulent, peuvent détruire en un rien de temps des hommes par centaines de mille... Ça s’appelle, en argot de gouvcrnemenl, des rois
fort contre Turpin, il faudrait se demander si nous n’avons pas un moyen de faiio que son invention, si elle existe, ne vaille pas tripette...
« La machine à tuer n’a d’importance que s’il y a des gens pour s’eu servir. Or, ça n’est ni toi, ni moi, ni ton" frère, ni ta rnèré, ni tes amis, ni lus amis de tes amis qui s’aviseront jamais de condamner à mort des millions d'individus... Etends la chose, et tu te diras qu’il n’y a pas un peuple qui ait envie d’en anéantir un autre. Tu connais des Allemands, des Anglais, des Italiens, des Chinois et des Pantinois, est-ce que tu as envie d’en manger? Non, quand il y a de braves gens, tu leur serres les phalanges ; quand tu rencontres des mutiles, tu ne leur demandes pas leur acte de naissance pour leur foutre ton pied au cul... Comme l’art et la science, les fesses n’ont pas de patrie.
« Par contre, il y a d'immenses bordels, tout dores, tout peuplés de souteneurs chamarrés, des êtres en dehors de l’humanité qu’on appelle des souverains... Ceux-là n’ont qu’une idée : garder par tous moyens possibles l’assiette aux arlequins qu’ils ont voice à leurs peuples imbéciles. Ils leur ont tout chipé : leur liberté, leur pain, leurs femmes ; ils les ont condamnés aux travaux forces et à la mort rapide. Par contre, ils leur ont jeté un os, qui s’appelle la gloire, l'honneur national, et autres vocables ronflants et creux. Pendant que les peuples rongent l’os, eux se gavent de la viande. SL les affames grognent un peu, alors ils ont un truc, toujours le même, et qui, grâce à la conel'ie humaine, réussit toujours. ..«Si vous vivez mal, c’est la faute aux autres peuples ! Cognons dessus... » Et on cogne... et il y a des marcs do sang d des l.'-t.-s . ci ,|..s „ pi], .
et des entrailles qui coulent... Lui, le souverain, rigole, boit et inange tout son saoul, et s’il a beaucoup tué et fait tuer, les iinbéeiles qu’il a lancés en avant et qui n’ont pas écopé l’acclament et le. saluent du nom de grand... *
« C’est à ces crapules-là qu’un Turpin est utile.
« Ote les rois, Turpiu n’a plus de raison d’être.
« Commences-tu à comprendre, vieux copaiu ? Au. lieu de nous manger les sangs à nous demander si" nous serons vainqueurs ou vaincus, si l'Allemagne nous mangera ou si c'est nous qui n’en ferons qu’une bouchée, si l'Angleterre tombera la Russie ou sera mise en chair à pâtée, il faut, nous, les raisonnables, crier à tout ce monde là : — Foutez-moi donc vos souverains à la porte !...
« Alors il n’y aura plus à craindre que, parce qne on aura
faituu pet de travers à Berlin, à Londres ou à Rome, parce que ce roi-ci se sera saoulé hier ou que celui-là aura attrapé la cocotte avec sa maltresse, le monde soit mis à feu et à sang... La République partout, c’est la fin de la guerre, voilà la vérité. Les peuples no se trahissent pas, ils n'ont pas de glorioles, ils n'ont que des intérêts, ils veulent tous manger et jouir de la vio. Sur ce terrain-là, ils s’entendront toujours. Passe-moi de ton blé, je te passerai de mon vin. Quant à la gloire, à quelle sauce ça se liche-t-il?...
« République, Fédération, Etats-Unis... voilà le lin du fin. Tout le reste, c’est de la blague, et quand nous comprendrons cela, quand Allemands et autres auront fait une conduite de Grenoble à leurs monarques, alors Turpin et ses semblables n’auront plus qu’une façon d’employer leurs cartouches de dynamite, erovite et jeanfoutrite, ce sera de se les mettre quelque part et de se faire péter eux-mêmes, si ça les amuse ..
« Là-dessus, je te serre la pince. A la revoyure. »
Et Thomas Vireloque signa.
Jules Lermina.
Avis aux Collectionneurs
Il est tiré de chacun de nos dessins cent épreuves lithographiques, hors texte, sur papier de luxe, numérotées de 1 à 100. Prix, en noir : 2 fr.j en couleurs : 2 fr. 25.
S’adresser à M. Kleinmann, marchand de dessins et d’estampes, 8, rue de la Victoire.
réactionnaires, viles ambitieux, valets de tous les pouvoirs. Aylies compte parmi cas derniers, lui qui ne peut produire que des états de services domestiques.