LA BONNE ANNÉE
Elle va venir, elle vient
la bonne année.
Aux amis du « Chambard »
Malgré son jeune âge, le CHAMBARD est bien élevé. Il souhaite bon courage, bonne santé, moins de misère; beaucoup de bonheur à ses amis.
Il leur souhaite surtout — et ce vœu renferme tous les autres — de voir se lever la rouge aurore de la Révolution Sociale.
Il leur souhaite de persévérer dans la lutte entreprise, et presque victorieuse déjà, contre la féodalité capitaliste qui opprime les travailleurs.
Avec eux il continuera de taper dur et ferme sur les ennemis de la vraie République jusqu’à leur définitive extermination.
Voilà, camarades, les vœux que le CHAM- BARD forme à votre intention. Il ne dépendra pas de lui qu’ils ne se réalisent avant peu.
A la santé des amis et des amies du CHAM- BARD et Vive la Sociale !
Les lois que les déjections fécondantes de lal'rousse ont fait fleurir sur le fumier parlementaire,' vont porter leurs fruits.
Celle quinjet 800.000 francs à la disposition du ministre de l’intérieur — de nos poches — le sieur Raynal, s'il faut l’appeler par sou nom, vient d’être proinulguéeau Journal officiel. On pense bien que le locataire du palais de la place Beauvau, nommons-le encore une fois pour nous habituer aux gros mots, le sieur Raynal s’empressera de Rappliquer au public, comme un emplâtre sur ' le dos d'un patient.
Déjà les journaux socialistes de diverses régions signalent l’invasion d’épaisses nuées de mouchards dans les centres ouvriers.
Camarades, prenez garde !
Quand vous verrez un individu à mine louche s’asseoir à côté de vous au cabaret, tenez-le à distance. Un mouchard se x-econnaît assez vite. Il est ordinairement porteur d’une tête patibulaire; sa peau est huileuse par suite d’une malpropreté morale qui se révèle à l’extérieur. Audessus de sa bouche d’égout croupit une touffe de poils sirupeux, où luisent des congélations de mèlé-cass, de vinasse et de nicotine.
Le crâne est couvert de cheveux ras et rares, avec des plaques pelées par la syphilis ou d’autres maladies immondes que déshonore davantage leur séjour sur un pareil être.
L’œil dépourvu de cils, pisseux, clignotant et bordé de jambon maigre, jette aux alentours des regards suintant la basse pornographie.
Aux aBatis inférieurs — je . ne dirais pas des pieds pour tout l’or fle Rothschild ou de Burdeau, ce qui est tout un — je ne dirai pas non plus des pattes, n’ayant aucune raison d’insulter les animaux; — les abatis ‘ inférieurs nagent d’ordinaire dans des bottes de sergot, au milieu d’une boue noiise et crémeuse.
Chemise jaune, saupoudrée de vermine ; cravate blanche, ou noire, ou bleue, mais invariablement de mauvais goût, comme le personnage entier.
Chapeau melon, extorqué à quelque brocanteur en défaut ou bien à un autre délinquant endormi à coups de talon de bottes au violon.
Mains de nuance indistincte. Elles n’ont pas la couleur noire dès mains qui travaillent le fer, ni les tons brunis des mains exposées aux violences de l’air. Elles ont la honteuse mollesse des pattes de fainéants, qui ne s’occupent qu’à rouler des cigarettes et des filles, qui traînent sur les tables graisseuses des estaminets. C’est de la saleté inférieure à la crasse.
De cet amas de boutes morales et physiques, de malpropretés, de dégradation, s’exhale une odeur écœurante de poisson ranci, de marée oubliée dans le voisinage de la gadoue.
Avant de se faire mouchard, un homme passe généralement par l’étamine du vol, de la prostitution sodomique et du maquerellage. C’est après qu’il a mijoté pendant un certain nombre d’années au fond de la casserole où marinent les jgnomiuies sociales, que les pourvoyeurs de la police le jugent propre à la remuer moyennant salaires.
Ces salaires .-ont médiocres. Mais le mouchard réalise parfois d’assez jolis bénéfices; 11 fait chanter les proxénètes ou les vieux meSsiçurs surpris dans les pissolières; à moins qu’il n’attaque, nuitamment les étrangers de passage à Paris, comme il âdvint l’autre mois à un Anglais.
il prélève encore des dîmes nombreuses sur les infortunées pierreuses des boulevards ; il dévalise les ivrognes échoués sur les bancs ; il partage ,aveo les cambrioleurs, les joueurs de bonneteau, les tenanciers de tripots et autres industriels réprouvés par la morale mais tolérés, . moyennant subsides, par la Préfecture.
Présentement la politique du ministère Casimir-Périer ouvre au mouchard une qarriôge productive. Je veux parler des perquisitions à domicile.
Lorsqu’un commissaire fait irruption chez un citoyen, il est accompagné d’une escouade d’agents qui, sous prétexte d’éclairer la justice, commencent par s’éclairer eux-mêmes eu faisant main-basse sur les papiers et les objets de valeur. Us fracturent les tiroirs, dégarnissent les cheminées, fouillent les placards.
Si la chance leur jette sous la patte des lettres intimes, des secrets de famille et de cœur, ils exercent par la suite, sur les intéressés, un chantage d’autant plus exigeant qu’il est assuré de l’impunité.
Quant aux bijoux, couverts, objets précieux, ils prennent le chemin des boutiques de receleurs inscrits eux-mêmes au registre matricule delà rousse.
Les mouchards ont progressé, depuis Javert des Misérables dans la voie d’infamie. Ils ne reculent devant aucune considération, ignorants qu’ils sont de ce qui constitue la dignité, la probité et l’honneur.
Citoyens, le gouvernement des Casimir-Perier, Raynal, Burdeau, Jonnart, va couvrir la France de cette vermine. Montez la garde autour de vos groupes, autour de vos ménages, autour de vos personnes. Evitez, avant tout, la visite de ces aventuriers du crime, ne serait-ce que pour ménager la pudeur de vos femmes et de vos filles. Epargnez-leur la vue de ces immondices, l’odeur de cette pourriture.
Dans la rue, rnéfiez-vous de l’ombre qui vous frôle ; à l’atelier, laissez la parole à votre outil, fermez labouclie; au cabaret, ne trinquez qu’avec vos camarades et ne faites de confidences à personne. Une fois rentrés chez vous, fermez les fenêtres et la porte: le mouchard est peut-être là qui vous guette.
Les crédits supplémentaires votés par la Chambre permettront au gouvernement de ramasser, dans les basfonds de la crapule, une liedontil inonderale territoire. C'est la lèpre policière qui nous menace.
Aucune ville, aucun village, aucun hameau ne seront épargnés. Aucun cordon sanitaire ne les garantira de cette épidémie dégradante.
Citoyens, veillez sur votre entourage, montrez-vous avares . de relations. Serrez vos portemonnaie, car les journaux officieux nous informent que ces nouvelles Hordes ne devront compte de leurs déprédations qu’au ministre de l’intérieur, à Raynal.
La France ressemblera bientôt à une savane, où les pirates pirateront au nom de la loi. C’est le règne de l'ordre qu’on inaugure, non pas comme à Varsovie, mais cglnme jadis dans la forêt de Bondy.
Pauvre République, quel bain d’eau Beuila nous devrons te faire prendre quand tu nous seras rendue ! * Gérault-Richard.
Le Noël du « Chambard »
Celte nuit, les sacrés offices .y Exigent de pompeux décors ;
Le bon vin emplit les calices,
Les anges soufflent dans des cors.
’’ Et les curés, pendant le prêche, Agitant leurs habits dorés, Montrent Jésus-dans une crèche A leurs auditeurs effarés.
Réveillon! Réveillon I S'il faut en croire la prêtraille, Jésus-Christ naquit sur la paille, Criant de froid, sous un haillon.
C’est pour cela qu’on fait ripaille.
Réveillon! Réveillon!
Pour mieux célébrer la naissance Du Rédempteur Égalité,
L’Eglise invite à la bombance Les gens de bonne volonté.
Elle bénit les victuailles Dont se gave un riche aigrefin,
Et le pauvre a dans ses entrailles L'horrible crampe de la faim.
Réveillon! Réveillon!
S’il faut en croire l’évangile,
Le bonheur du monde est fragile :
Nous sortons du même sillon.
Un peu de boue, un peu d’argile.
• Réveillon! Réveillon
ttA PETITE SEMAIS
Vendredi. — Le cocher Moore, un peu grotesque de par des vers mirlitonnesques à rimes anémiques, apparaît en beauté à la sortie du prétoire.
Pleurnichard, son acquittement était inéluctable. Très crâne, il écope six ans de réclusion; c’est dans l’ordre.
L’ancien Mille, Lockroy, dégringole dans le quatrième dessous. Sa déposition, suant le mensonge et la pose, le met en bien triste posture. Aux prochaines élections, un bon copain de la Sociale aura, dans la circonscription qui a élu ce pape des pleutres, une place tout indiquée à prendre.
Ça grossira le bataillon.
Samedi. — En une chronique pâteuse, le Sarcey de toutes les lâchetés nous révèle que pour son compte il peut fort bien vivre sans poésie.
Un ancien normalien ne devrait pourtant pas ignorer ce qu’estun pléonasme.
Dimanche. — Réunion à l’Hôtel de Ville îles délégués sénatoriaux.
Floquet, le lancier polonais, vient tenter de1 repêcher un fauteuil parmi cette sélection d’épiciers et de tanneurs.
11 prend la parole, on applaudit. Et, aussitôt, quelques braves gens, égarés en ce ramassis de notables électeurs, de
— A la porte la claque !
L’intention était bonne, mais le mot impropre, c’était ;
— A la figure la claque!
Qu’il fallait dire.
Lundi. — Le Tout-Paris-qui-mnnge, gueuletonne et s’empiffre. Des cohortes de malingreux errent par la nuit de Noël à la recherche d’une aubaine. L’un d’eux, exaspéré par la faim qui lui tenaille le ventre, casse les vitres d’un restaurant à la mode. Il ira au poste réveillonner en compagnie des ivrognes tapageurs et des roussins passeurs-àtabac. il aura chaud, au moins.
Les clients du cabaret chic, des gens bien vêtus, bien ventrus, aident généreusement les agents à emballer Te triste
Leur digestion a été compromise; ils clament contre le déguenillé. Mais ils songent, en revenant du poste, que la* note à régler doit être forte, et s’esquivent en douceur.
Venant d’eux, ce n’est qu’une' blague; et ils ne seront point inquiétés, — des gens bien mis, pensez donc! Mais que l’autre, le briseur de vitres, se soit avisé de les pasticher en allant manger un ordinaire à l'œil chez le bistro, dispensateur du bouillon et du bœuf populaires, vous entendriez encore les hurlements des presseux dénoncia-
Néanmoins, sur nos monuments fleurit toujours la triple et funambulesque inscription :
Liberté — Égalité — Fraternité
Mardi. — L’an -dernier, à l'occasion de Noël, Sainte-Pélagie était en liesse. Une forte tête, au gousset bien garni, mangeur de youpins, y était hospitalisé.’ Cette année, rieii de semblable. 11 faut convenir qu’il n’y a plus là-bas que de bons bougres convaincus et talentueux. Le bon directeur, représentant la vindicte publique, prive les camarades de victuailles, c'est son droit. Mais ce qui est illogique, c’est que ses héritiers brailleraient comme des putois si, à la prochaine, les prisonniers se permettaient de lui interdire le goût du pain. Ils ne le feront pas, les braves garçons ôtant d’avis que chacun doit manger à sa faim : même les
Mercredi. — En apprenant la mort du siniiesque sénateur Victor Scliœlcher, chacun de se demander : Il vivait donc encore?
Jeudi. — Enfin ! voilà une réforme qui aboutit comme un vulgaire mal blanc.
Oh ! rassurez-vous : il ne s’agit d’aucun des projets préconisés par les députés socialistes, tendant à modifier le sort des travailleurs. Non, la réforme en question consiste, sans plus, à donner à la France, notre patrie, — plus chère qu'au marché, — un nouveau modèle de timbre-poste symbolisant notre encore plus chère troisième République.
Et quelques énergumènes ne cesseront pas, malgré cela, d’affirmer qu'on ne fait rien pour le peuple! Il y a des gens bien difficiles à satisfaire, il faut se hâter d’en convenir.
Et ce n’est pas tout : après les timbres-poste viendront les monnaies.On collera une effigie allégorique sur les pièces de monnaie; vous savez, ces jolies piécettes jaunes et blanches que le populo a lé loisir, en ses jours de chômage, d’aller contempler sous une vitrine au musée de numismatique. Qu’est-ce que les concurrents vont bien imaginer pour symboliser la république de M. Carnot ? La tète de Wilson’ ou celle du Grand Français qui continue à mourir lentement sous ses lambris, dorés de l’or des actionnaires du Panama, nous semblent assez indiquées.
A moins qu’un artiste génial ne nous campe le grand Casimir-Perier en Ugolin dévorant ses enfants mineurs pour leur conserver un père.
C’est à étudier.
Dans le lourd salon que parfume La lleur d’hiver, bouquet d'amour,
La fête enivrante s'allume Pour étinceler jusqu’au jour.
La valse devient égrillarde Aux sons d’un orchestre savant.
L'ouvrière, dans sa mansarde.
Pleure à la complainte du vent.
Réveillon! Réveillon!
D’après la légende biblique.
Dieu créa, pour tous, la musique,
Puisqu’il fait chanter le grillon •Pour bercer Ja pauvre phtisique.
^jtéveilloi?! Réveillon!
C'est ainsi que la Providence Assure, dans l’humanité,
A chacun sa part d'existence, lia attendant l’éternité.
Quelques-uns crèvent d’abondance,
D’autres d'évent sur le chemin.
— Riche, dit-.- Ile, emplis ta panse!
— Et moi? fait le gueux. — Toi... demain.
Réveillon! Réveillon!
Mais puisque la terre est féconde,
Elle doit nourrir tout le monde.
Le Chambard et le carillon Un beau jour méfieront la ronde.
Réveillon 1 Réveillon !
Le Chambarde uk.