LOIN DE L’ENFER
r ^eriicnt. — Lu « queue » des condamnés au Luxembourg T l'arriére ! — La corde de salut . — Cite: le médecin-major . Cissey ' — Encore les hommes au brassard tricolore. — Vous sommes cousins. — Deuxième apparition .du prêt ce.
— Voies ici! — Sortis de l’enfer. — Tu l’as échappe belle .
— Ce que nous en avons pincé, celte nuit! — Protestations qènanle.s. - Le cabaret de la rue Sereandont. — Poignante rencontre de Mme S... — Les cadavres devant fioyot. — L'aveu. — L'épouvantable nuit! — L’asile.
Je n'avais point remarqué jnsque-là le jeune sous-officier qui m'adressait la parole. Si j’avais pu songer un moment à m'échappe do cet enfer ce n'était point vers les soldats que mes peusees s étaient dirigées. Encore moins vers les officiers et sous-officiers. que je voyais depuis des heures ot des heures do poignante faction, le veston déboutonné, causant et blaguant, sans un regard de pitié pour cette roule misérable dont on venait, toutes los dix minutes, détacher
un paquet pour la mort.
A'ous êtes étudiant? continua lo sergent. Je vois cela a aoiio
brassaubj ^ y0UX sm. le so„s.0fficier. Voulait-il , sachant ce qui m'attendait, aggraver encore, par une ironie facile, ma souffrance, ce sergent ù la mine rose et épanonict Ah! il était Inon tranquille, lui , Gardien de condamnés à mort, il no risquait pas même sa peau comme ses camarades, comme ces petits chasseurs que je revis subitement, endormis dans la mort, entassés dans la vasque de la fontaine de Médicis.
Le sergent continuait :
— Mais pourquoi diable êtes-vous ici?
Gette insistance me frappa. Je me dis que, malgré tout, il y avait ■eut-être là nue corde de salut qui se déroulait devant moi, ot que je pouvais bien saisir, quoiqu’il arrive, dut-elle m» glisser plus tard dans les mains. . ... , . .
— Mais, ce que j» fais ici, ropoudis-jo, ma foi. je n en sais
— Gomment? Vous n'en savez rien... Mais, mais... Voas ne voyez donc pas ce qui se passe. Vous iTentendez donc
-t'entendais parfaitement. Depuis ' •>
sortie de la salle du jugeront.
je snvais que j'allais à la mort, et que de tous reux qui né entouraient. 1 pas un ne sortirait de ce jardin du Luxembourg, que troué par les l'allés du peloton d’exécution.
— Mais, reprit-il, vous ne voyez donc pas que vous allez être
El. plus lias, presque sur mon visage, avec un geste qui embrassa toute celle effroyable » queue » des condamnés :
— Tous ceux qui sont là...
El, désignant (lu regard les bosquets :
— Là, derrière...
Puis, m’empoignant par l’épaule :
— Allons, allons, à l’arrière!
J’avais saisi le bras de mon ami A... 'Tous deux, conduits, traînes plutôt par le sergent, nous traversâmes loule la longueur de la « queue ». Nous ne nous arrêtâmes qu'au dernier rang. Nous fîmes ainsi vingt à trente mètres, et je calculai que nous étions bien lu deux à trois cents misérables. Lorsque je me trouvai immobile de nouveuil, une pensée rapido traversa mon cerveau. J'étais à l’abri pour quelques heures encore. Los deux ou trois cents seraient pris avant moi. s'en iraient avant moi se placer devant los fusils. El je songeai à la place que j'avais volée, à celle qne je laissais- au malheureux dont j'avais ainsi avancé de cinq minutes la morl...
— Gomme cela, nous dit le sous-officier, vous êtes en sûreté jusqu’à ce soir... Maintenant, vous no m'avez pas eneore dit pourquoi
V°üf jo'iTeu sais rien, répondis-je. Nous liassions ce matin devant la porte de celte cour, rno (le Vaugirard, quand, à ta hauteur de la chapelle. deux hommes nous ont abordés et nous ont conduits ici. Nous avons été interrogés par un capitaine, et depuis d'eux heures nous attendons.
Et, m'enhardissant, risquant ma dernière cartouche ;
— Dites, sergent, si nous devons, comme vous le dites, être fusillés... est-ce qu’il n’y a pas moyen do sortir d'ici?
— Lo sous-officier avait relevé la lête. Nous causions tous trois assez librement, après nous être éloignés de quelques pas de la « queue » fatale :
— Sortir d’ici?... Si vous êtes étudiants, je ne vois qu'un moyen. Je veux bien essayer... De quelle année de médecine êtes-vous?
(ta fut il mon ami A... do répondre. Lui, était véritablement étudiant on médecine — j'ai déjà dit qu'il esl aujourd'hui médecin près d,. Paris — il nomma ses professeurs, les nôtres donc...
Moi aussi je suis étudiant en médecine, interrompit lo sous-officier. Je voulais savoir si vous ne me blaguiez pas. Je me suis engagé à la déclaration do guerre, ot j'ai continué mon service à Versailles... Eh bien! je vais aller voir le médecin-major. Je lui raconterai l'affaire. El, ma foi. si je puis vous tirer do là, ce sera vraiment une veine... Et surtout, si je larde à revenir, no vous laissez pas pousser en avant... Toujours à la queue... Çà gagne du temps.
T.e sergent nous quitta. Nous te suivîmes des yeux, jusqu'à ce qu’il disparût par une porte basse qui semblait conduire à la salle d'attente ju matin.
Une' heure apr es nous le vîmes ressortir. 11 vint tout de suite vers
— Très embêtant. Pas trouvé le médecin-major. Jo ne sais plus
comment faire. l
— Ne pourriez-vuus pas voir quelque autre personne? dis-je à tou hasard.
— Qui ? reprit le sous-officier.. .Le général? Il n'y a que lui qui pour-
Je songeai que ee général, c'était Gissey. AU! sûr, qu'il ne ferai rien, celui-là! Celait bien inutile d’aller lui raconter nos peines. Qu'esl-cc que cela pouvait lui faire, û Gissey, que (toux pauvres étudiants aient été pinces par deux mouchards, conduits Au Luxembourg et condamnés? El puis, oû élait-il, Gissey? Du reste, en ce qui me regardait personnellement, il n'y avait pas d’espoir. Un interrogatoire complet, c'élait au contraire la reconnaissance de ma véritable identité...
— Mais, au fait, reprit Je sous-officier, il y a une chose bien plus simple, liediles-moi qui vous a arrêté, ù quelle heure ?
— Ce sont, expliquai-je, deux messieurs on redingote noire, avec un brassard tricolore. U n gros, grand, noir, frisé : un autre blond, avoc dos moustaches...
— Mais, ils sont encore ici ! Jo viens de les rencontrer à la prévôté... Vous êtes bien sûr qne ce sont cos deux-là ?
El comme je faisais un geste d’acquiescement :
— Eli bien ! j’y vais. Si je vous fais signe de lù-bas, el il me montrait l’angle du mur, en lête de la « quene ». si je vous appelle
Et, avant de nous quitter, tout bas :
— Et, devant les agents, tutoyoz-moi. Je suis uu cousin. On vous a pris par hasard. Je vous ai reconnu... Oui. tutoyez-moi. A'ous savez, je notes connais pas, ces doux hommes au brassard...
Nous attendîmes encore une grande heure, dans d'inexprimables angoisses. Allait-il revenir, ce sergent? Allait-il réussir dans sa mission? Déjà, le médecin-major avait raté. Si les deux mouchards allaient l’envoyer promener... Et jo me rappelais que le matin, l'un des agents m'avait signalé « comme un lion »... 11 allait, te gros frisé, so souvenir aussi quo je l’avais appelé citoyeu... Il se rappellerait colle insulte... Car. pour lui, c'était Hne insulte, ot une grave... Ne m'nvail-il pas menaeé de sa botte ?
Nous attendions toujours. Je finissais par ne plus entendre les feux de peloton. Us se succédaient pourtant terriblement près de nous... Je me haussai sur la ) ointe des pieds pour voir par-dessus la tête de mes compagnons. Oh ! les tristes faces, déjà marquées par la morl. les tètos pendantes, les yeux qui ne regardaient plus... Je vis la cour toujours ronge de soldats, et, au boau milieu, le soleil argenlant sa longue chevelure, tète nue, le prêtre dont je n'oublierai jamais io dur sourire... Un court sentiment de révolte me monta au cœur...
Je fixais imperturbablement col angle de muraille, derrière lequel peut-être, à ce moment même, marchait le sergent, expliquant aux deux agents notre arrestation, cherchant à ravir nos existences ù la fusillade -toute proche... El. d'un coup, je lu vis qui dépassait cet
chamarrée d'or, ridicule de luxe, était très entourée. Les gens du centre, les de Reinach, Turrel, Spuller et autres se disputaient pour avoir à ses côtés la première place. Ce qui était épatant, c’est que tous ces gens-la ne lui parlaient qu’en l’appelant. : « Ma mère, ô ma mère! »
lit je me disais :
— En voilà une qui, dans sa jeunesse, a dû avoir la cuisse, bougrement joyeuse! »
Je sus plus 'tard que je ne m’étais pas trompé. Cette vieille bonne femme-là, c’était l'Eglise. Elle, elle eu tenait pour Casimir.
— Vous verrez, vous verrez! Snonnait-elle. Il est en forme.
D’autres lui préféraient Dupuy, qui, malgré son allure de pachyderme, l’avait plusieurs fois tenu en échec. Constans et Freycinet paraissaient avoir peu de chances, on n’était même pas très sur qu'ils ne seraient pas disqualifiés au dernier moment, pour de sales affaires, déjà vieilles. Quant à Brisson, on le présentait comme un outsider possible, et les bookmakers refusaient de le donner à plus de cinq contre un.
Bouvier, dressé devant son poteau, voulant faire des affaires à tous prix, l’offrait bien à la cote invraisemblable de cinquante contre un, mais personne ne se décidait quand même à en prendre. Le trop léger bookmaker n’a plus la confiance du public et bien que l’enquête ouverte contre lui ait abouti à un non-lieu, comme pour Michel Ephrussi, on n’a pas oublié comment il se fit la paire avec la galette des gogos, le. jour où, dans une réunion mémorable, le grand favori Panama se cassa la patte et tomba à l’eau.
En somme, d’après les derniers bruits, la lutte semblait devoir se circonscrire entre Carnot, Casimir, et peut-être Dupuy, quand un nom peu prononcé jusqu’alors jeta l'inquiétude dans tous les cœurs et dans toutes les bourses.
— Populo! Populo! Moi, je vous dis que c’est lui qui gagnera!
C’était une jeune femme qui parlait; vêtue avec bon goût d’une robe rouge clair, le visage agréable et franc, elle enrageait de ne recevoir pour réponse que des ricanements et des haussements d’épaules.
— Mais oui.il gagnera, Populo! Et d’abord, je mets dessus toute ma fortune... et moi avec...
Une voix demanda ;
— Quelle est donc cette petite femme ?
Elle se retourna, regarda bien en face celui qui avait parlé, et lui dit en se frappant un grand coup dans les nichons ;
— Moi, mon vieux, je m’appelle la Sociale !
têt personne n’a plus rien dit.
Le grand sabre de Gallilïet
Joinville-le-Pont, 21 juin 1894.
Citoyen GérauU-llichard,
Chaque jour nous révèle Uilô nouvelle et inédite prouesse de l'inénarrable marquis do Porceret-Gallifl'et.En voici une qui remonte à un quart de siècle, mais dont je puis vous garantir la parfaite aullien-
Quelque temps avant la guerre, trois -habitants do Joinvillc-le-Ponl faisaient des cartons, au pistolet, dans le petit stand encore aujourd'hui existant dans lile.
Plusieurs officiers, qui avaient déjeuné copieusement au restaurant voisin, s'exercaient de leur côté. Le meilleur tireur d'ontro eux provoqua le meilleur tireur civil à un match en cinq balles an pistolet. L'enjeu était une tournée de bocks.
Le civil gagna. Mais l’officier adversaire contesta une Italie. Le civil consentit à recommencer. Celte fois encore le civil l'emporta sur son partenaire, du propre avis de ses camarades, et cotte fois encore l'officier chercha noise, se fâchant tout ronge et no pouvant admettre qu’un vulgaire civil se permit de tirer mieux que lui.
A bout d'arguments, il gitla l'audacieux, puis tira son satire eu
« — .Te suis le marquis de Galliffct ot j'ai déjà mis les tripes au vent à vingt, cinquante, cent cochons comme loi! »
Le civil n'ayant rien dans los veines de ce sang opportuniste, qui pousse au pardon des injures quand elles viennent d'un officier, sauta sur un des sabres pendus aux arbres du restaurant, et se mit résolument en garde, bràlant de faire payer citer sa gifle à son insnlteur.
Les assistants s'interposèrent et l'on conduisit les adversaires chez le commissaire de police, qui était alors M. Luccionj. Celui-ci eut le bon esprit de ne pas donner raison au marquis, qu'il pria de se retirer. Puis, an instant après, it congédia a son tour le civil, quo M. le marquis s’était bien gardé d'attendre en bas.
Il y a quinze ans que j'ai entendu conter pour la première fois celle suggestive anecdote par des témoins oculaires et auriculaires, et hier encore l’nn des principaux acteurs de cette comédie, qui aurait pu tourner à la tragédie, m'en a remémoré et précisé los péripéties.
Je crois qu'il était bon do porter à lu connaissance du public ce menu fait : il démontre à quelles prouesses M. le marquis de Gallifel se complaît volontiers en temps de paix, avec les civils, sons lo ré-
Bien cordialement à vous.
Henry Vaudëmont,
Conseiller municipal de Joinville-le-Pont.
Cincinnatus-Galliffet